Après nous avoir conté une fort ridicule entrée en scène de Molière,

dans une farce, sur un âne récalcitrant:

Quand on fait réflexion, ajoute Grimarest, au caractère d'esprit de

Molière, à la _gravité_ de sa conduite et de sa conversation, il

est risible que ce philosophe fût exposé à de pareilles aventures

et prît sur lui les personnages les plus comiques. Il est vrai

qu'il s'en est lassé plus d'une fois, et, si ce n'avait été

rattachement inviolable qu'il avait pour les plaisirs du roi, il

aurait tout quitté pour vivre dans une _mollesse philosophique_.

Et, un peu plus loin, Grimarest rapporte ce petit discours de Molière à

un jeune homme qui voulait être comédien:

Vous croyez peut-être que cette profession a ses agréments, vous

vous trompez. Il est vrai que nous sommes en apparence recherchés

des grands seigneurs. Mais ils nous assujettissent à leurs

plaisirs; et c'est la plus triste de toutes les situations, que

d'être l'esclave de leurs fantaisies.

(Et, quand il parle des grands seigneurs, il faut aussi entendre le

roi.)

Le reste du monde, continue-t-il, nous regarde comme des gens

perdus et nous méprise.

Et c'était alors la pure vérité. Écoutez ce qu'écrit le bourgeois

Tallemant, et de quel ton, à une époque où Molière était déjà l'auteur

de l'admirable _École des femmes_: «Un garçon nommé Molière quitta les

bancs de la Sorbonne pour la suivre (Madeleine Béjart); il en fut

longtemps amoureux, donnait des avis à la troupe, et enfin s'en mit et

l'épousa.» (Tallemant confond la mère avec la fille.) «Il a fait des

pièces où il y a de l'esprit. Ce n'est pas un merveilleux acteur, si ce

n'est pour le ridicule.»

Représentez-vous, continue Molière dans le récit de Grimarest, la

peine que nous avons. Incommodés ou non, il faut être prêts à

marcher au premier ordre et à donner du plaisir quand nous sommes

souvent accablés de chagrin, à souffrir la rusticité de la plupart

des gens avec qui nous avons à vivre, et à capter les bonnes grâces

d'un public qui est en droit de nous gourmander pour l'argent qu'il

nous donne.

À ces humiliations quotidiennes, ajoutez sa santé qui est déplorable. Au

moment où, après douze ans de province et d'obscurité, il arrive enfin à

la réputation (à quarante ans), la maladie le prend et ne le lâche plus.

Pendant les dix ans qui lui restent à vivre, il ne se nourrit que de

lait. Ajoutez ses continuelles angoisses de domestique et d'amuseur du

roi. À propos du _Bourgeois gentilhomme_ joué à Chambord:

Jamais pièce n'a été plus malheureusement reçue que celle-là, écrit

Grimarest. Le roi ne lui en dit pas un mot à son souper... Il se

passa cinq jours avant que l'on représentât cette pièce pour la

seconde fois; et pendant ces cinq jours, Molière, tout mortifié, se

tint caché dans sa chambre.

Ajoutez enfin, dans cette âme noble et orgueilleuse qui concevra _le

Misanthrope_, la conscience de son état de servitude, et aussi des

désordres de sa pauvre vie, qui n'est point belle, avec sa promiscuité

de roulotte (même si l'on écarte certaines historiettes de _la Fameuse

Comédienne_). Et, parmi ses dégoûts et ses humiliations et son surmenage

et sa maladie et ses hontes, le supplice d'un amour non partagé et

incurable.

D'une partie au moins de ces choses, Racine fut le témoin et sans doute,

à certaines heures, le confident. Il ne trouvera pas de meilleur exemple

d'une âme malheureuse, à la fois délicate et souillée, et en proie à une

passion fatale.

La Fontaine, lui, a dix-neuf ans de plus que Racine. Mais, à quarante

ans passés, il continue d'être le plus ingénu des bohèmes. (Des bohèmes,

il y en eut beaucoup, dans ce très varié et très amusant XVIIe siècle,

mais La Fontaine est le plus surprenant.) À dix-neuf ans, il était entré

au noviciat de l'Oratoire de Paris, où il avait passé dix-huit mois.

(L'Église, qui alors pénétrait tout, rend les destinées et les âmes plus

pittoresques.) À vingt-cinq ans, il avait épousé une fillette de quinze

ans. Peu après, il avait oublié qu'il avait une femme et même un fils.

C'était le bohème-né, celui qui ne s'applique pas à l'être. C'était le

parasite sans y songer, et simplement parce que cela lui était commode.

Et c'était le vrai rêveur, celui qui, lorsqu'il vient à écrire, n'a même

pas de vanité littéraire. Charles Perrault, dans ses _Hommes illustres_,

dit de lui:

S'il y a beaucoup de simplicité et de naïveté dans ses ouvrages, il

n'y en a pas eu moins dans sa vie et dans ses manières. Il n'a

jamais dit que ce qu'il pensait, et il n'a jamais fait que ce qu'il

a voulu faire. Il joignait à cela une _humilité_ naturelle dont on

n'a guère vu d'exemple; car il était fort humble sans être dévot ni

même régulier dans ses moeurs (oh! non) jusqu'à la fin de sa vie.

Petit bourgeois de campagne, venu tard à Paris, n'ayant pas écrit

grand'chose jusqu'à la quarantaine, son éducation s'était faite toute

seule. Un jour il découvre Malherbe, un jour Marot, un jour l'Arioste,

un jour Platon, un jour Rabelais, un jour le prophète Baruch; tout cela

au hasard. Il goûte notre vieille littérature gauloise, alors assez

dédaignée. Il écrit des contes grivois, parce que cela l'amuse. Plus

tard, il s'en repent, sans trop comprendre, parce qu'on lui a dit que ce

n'était pas bien. Un jour, il rime un récit de _la Légende dorée_: _la

Captivité de saint Malc_, pour faire plaisir à messieurs de Port-Royal.

Il ne se pique pas d'inventer quoi que ce soit, soit paresse, ou, pour

en revenir au jugement de Perrault, humilité. Il n'y a pas un de ses

ouvrages dont le sujet lui appartienne. Et pourtant ses _Fables_

semblent de ces choses qu'un seul homme pouvait écrire «par un décret

nominatif de l'Éternel».

Il se laisse vivre; il se laisse protéger et nourrir par Fouquet, par

madame de Bouillon, par madame de la Sablière, par madame Hervart, par

les Vendôme (le duc et le grand prieur). Il n'a aucune dignité. À

soixante-huit ans, il écrit au duc de Vendôme:

L'abbé (Chaulieu) m'a promis quelque argent...

Il veut accroître ma chevance.

Sur cet espoir j'ai, par avance,

Quelques louis au vent jetés,

Dont je rends grâce à vos bontés...

Le reste ira, ne vous déplaise,

En vin, en joie, _et cætera_.

Ce mot-ci s'interprétera

Des Jeannetons; car les Clymènes

Aux vieilles gens sont inhumaines.

Autrement dit,--et pour parler comme Voltaire,--«il demande l'aumône

pour avoir des filles». C'est exact. Il est communément dans la lune,

non pas insoumis à la règle, mais ignorant de la règle. Vers la fin il

se néglige et s'abandonne tout à fait. Louis Racine dit de lui dans ses

_Mémoires_:

Autant il était aimable par la douceur du caractère, autant il

l'était peu par les agréments de la société. Il n'y mettait jamais

rien du sien; et mes soeurs, qui dans leur jeunesse l'ont souvent vu

à table chez mon père, n'ont conservé de lui d'autre idée que celle

d'un homme fort malpropre et fort ennuyeux. Il ne parlait point, ou

voulait toujours parler de Platon.

Mais un peu plus loin, à propos d'Homère que Jean Racine expliquait à La

Fontaine, Louis Racine ajoute:

Il n'était pas nécessaire de lui en faire sentir les beautés: _tout

ce qui était beau le frappait_.

Et, d'autre part, un vicaire de Saint-Roch, l'abbé Poujet, qui l'assista

dans une de ses maladies et qui en fit un petit mémoire, écrit ces mots

intelligents:

M. de la Fontaine était un homme vrai et simple, qui, sur mille

choses, _pensait autrement que le reste des hommes_, et qui était

_aussi simple dans le mal que dans le bien_.

Et c'est pourquoi les contemporains ont beaucoup goûté cet

extraordinaire bonhomme. Il y a eu, autour de ce simple amant de la

nature, quelque chose d'un peu pareil--déjà--à l'empressement du beau

monde autour de Jean-Jacques Rousseau. On le trouvait original et

rafraîchissant.

Non, je ne pense pas qu'entre les fils des hommes aucun ait été plus

parfaitement naturel que La Fontaine. Il suivait exactement son instinct

et son plaisir. Et avec cela il était charmant, sans vanité, sans

méchanceté. L'élève de Port-Royal, instruit de la grande misère de

l'homme «naturel», dut être d'abord déconcerté de voir celui-là si

délicieux. Le paganisme tranquille de La Fontaine dut agir sur Jean

Racine comme un dissolvant--au moins momentané--de sa pensée religieuse.

Le troisième ami de Racine, et celui qui lui sera le plus cher, et

jusqu'au bout, et celui dont l'amitié lui sera le plus salubre, c'est

Nicolas Boileau-Despréaux, qui n'a que trois ans de plus que lui.

Boileau me plaît extrêmement. C'est un grand artiste, et qui a fait

quelques-uns des plus beaux vers pittoresques de notre langue. C'est un

excellent homme, d'humeur savoureuse, et d'un bon sens admirable dans

des limites étroites. Si bien qu'avec lui on est toujours tranquille. Il

ne trouble pas. Il suggère peu de chose au delà de ce qu'il dit. Avec

cela, il a ravi ses contemporains. Savez-vous bien qu'il y a eu cent

trente-trois éditions de ses différents ouvrages publiées de son vivant?

C'est extraordinaire. Et qu'il n'a jamais demandé un sou à ses

libraires? Ce n'est pas ordinaire non plus. Il était très vivant, bon

compagnon, plein de verve, grand disputeur et bon plaisant. Il avait un

«talent d'imitation» très remarquable, entendez le talent de contrefaire

les gens. «Il amusa un jour le roi, dit Louis Racine, en contrefaisant

devant lui tous les comédiens, y compris Molière.» Il était connu pour

ce talent, et on l'invitait à dîner pour qu'il «fît des imitations»,

comme nous dirions aujourd'hui.

Mais enfin, dit Louis Racine, il en eut honte, et, ayant fait

réflexion que c'était faire un personnage de baladin, il n'alla

plus aux repas où on l'invitait que pour réciter ses ouvrages.

Il avait beaucoup d'esprit. La plupart des mots qu'on a conservés de lui

sont excellents. Et plusieurs sont généreux et courageux.

À l'époque où nous sommes (1663-1664), il écrit ses premières satires et

en fait des lectures privées. Elles ne sont pas profondes, et il s'y

trouve des lieux communs un peu modestes: mais elles sont amusantes,

colorées et drues; et une sensibilité littéraire passionnée les anime.

J'avoue qu'elles me plaisent encore. Et elles étaient courageuses, ne

vous y trompez pas. Attaquer en face, et en les nommant par leur nom,

des écrivains dont quelques-uns étaient considérables par leur situation

ou leurs amitiés, c'était se faire des ennemis acharnés et dangereux et

s'exposer à de sérieux ennuis. En tout cas, il dut à sa franchise de

n'entrer à l'Académie qu'en 1684, à quarante-huit ans, et encore il y

fallut l'intervention du roi. Au début, quelqu'un représentait à Boileau

que, s'il s'attachait à la satire, il se ferait des ennemis qui auraient

toujours les yeux sur lui. «Eh bien, répondit-il, je serai honnête homme

et je ne les craindrai point.» Il fut très honnête homme en effet.

Au temps où il les colportait dans les dîners, ses satires, non encore

revues, plus proches du premier jet, avaient, çà et là, plus de rudesse,

et plus de saveur peut-être que dans la première édition avouée.

Il y a un petit livre très rare, imprimé secrètement et sans privilège

en 1666 et intitulé: _Recueil contenant plusieurs discours libres et

moraux en vers_. C'est une édition du _Discours au roi_ et des satires

I, II, IV, V et VII dans leur texte primitif et telles qu'elles

couraient en copie. Or, dans le deuxième «discours» de cette édition

furtive et fautive: _Contre les moeurs de la ville de Paris_, je trouve

ce vigoureux morceau à la Juvénal ou à la d'Aubigné:

... Et pour dernière horreur, pour comble de misère,

Qui pourrait aujourd'hui sans un juste mépris

Voir Italie en France et Rome dans Paris?

Je sais bien mon devoir, et ce qu'on doit à Rome

Pour avoir dans ses murs élevé ce grand homme

Dont le génie heureux par un secret ressort

Fait mouvoir tout l'État encore après sa mort.

Mais enfin je ne puis sans horreur et sans peine

Voir le Tibre à grands flots se mêler dans la Seine

Et traîner dans Paris ses mimes, ses farceurs,

Sa langue, ses poisons, ses crimes et ses moeurs,

Et chacun avec joie, en ce temps plein de vice,

Des crimes d'Italie enrichir sa malice...

Pourquoi Boileau n'a-t-il pas conservé ces vers dans l'édition avouée de

1666? Par pudeur? Ou par égard pour Molière, à qui ses ennemis

attribuaient des fantaisies italiennes? Ce n'est pas moi qui vous le

dirai.

Si Racine, à cette époque, n'eût connu que Molière, La Fontaine, et

Chapelle, et Furetière, et d'Houy, et Poignant, peut-être eût-il donné

tout à fait dans le désordre. Mais je crois que Boileau le préserva.

Boileau fut pour Racine un excellent tuteur. Il fut, dans bien des

circonstances, quelque chose comme sa conscience morale et sa conscience

littéraire.

Je viens de nommer Chapelle. C'était un garçon fort gai, assez ivrogne,

et qui aimait faire de grosses farces. Lui aussi, dans les vers faciles

qu'il écrivait, était de tradition gauloise, et en réaction contre le

précieux, le doucereux et le pompeux.

De même Furetière, homme d'esprit, remuant et entreprenant, et qui, en

1685, se fera exclure de l'Académie pour avoir fait son _Dictionnaire_

avant que la Compagnie eût achevé le sien. Furetière, en 1663-1664,

prépare où est même en train d'écrire son savoureux _Roman bourgeois_,

qui est, en même temps qu'une suite de tableaux réalistes des moeurs de

la bourgeoisie parisienne, une satire contre le roman héroïque des

Gomberville, des La Calprenède et des Scudéry, comme on le voit dès les

premières lignes:

Je chante les amours et les aventures de plusieurs bourgeois de

Paris de l'un et de l'autre sexe. Et ce qui est le plus

merveilleux, c'est que je le chante, et pourtant je ne sais pas la

musique. Mais, puisqu'un roman n'est rien qu'une poésie en prose,

je croirais mal débuter si je ne suivais l'exemple de mes maîtres

et si je faisais un autre exorde.

Et plus loin:

Donc, je vous raconterai sincèrement et avec fidélité plusieurs

historiettes ou galanteries arrivées entre personnes qui ne seront

ni héros ni héroïnes, qui ne déferont point d'armées et ne

renverseront point de royaumes, mais qui seront de ces gens de

médiocre condition qui vont tout doucement leur grand chemin, dont

les uns seront beaux et les autres laids; les uns sages et les

autres sots; ceux-ci ont bien la mine de composer le grand

nombre...

Et cela continue sur ce ton.

À ces bourgeois joignez deux très bons gentilshommes: l'aimable

chevalier de Nantouillet et ce joyeux Vivonne, frère de madame de

Montespan, ami de Bussy, de Guiches, de Manicamp, diseur de bons mots,

turlupin, hâbleur en amour, très débauché, mort (du mal napolitain) en

1688. Madame de Sévigné l'appelle «ce gros crevé». Voyez Bussy et

Tallemant.

(À propos de Tallemant des Réaux, si vous lisez ses _Historiettes_,--et

il faut les lire pour connaître la _réalité_ d'alors, particulièrement

de 1640 à 1669, époque où Tallemant a pu raconter de visu,--vous y

remarquerez diverses choses: l'abondance des individus originaux, et que

les gens d'aujourd'hui semblent bien plus effacés; le grand nombre des

esprits libres; la douceur, la bonhomie, la cordialité des moeurs

bourgeoises à Paris; enfin la multiplicité et la familiarité des

relations entre la bourgeoisie et la noblesse, et l'absence totale de

morgue, la morgue datant du jour où les rangs ont été _légalement_

confondus.)

Voilà donc les amis et la bande de Racine. Ce qu'était Racine lui-même

avant la _Thébaïde_, nous le voyons par les _Amours de Psyché_ de La

Fontaine. _Psyché_ n'a paru qu'en 1669; mais La Fontaine, indolent,

avait mis plusieurs années à l'écrire; et la première partie se rapporte

certainement au temps où nos amis se rencontraient au cabaret et se

promenaient ensemble dans la banlieue.

Quatre amis, dit-il, dont la connaissance avait commencé par le

Parnasse, lièrent une espèce de société que j'appellerais Académie,

si leur nombre eût été plus grand et qu'ils eussent autant regardé

les Muses que le plaisir.

Ces quatre amis, c'est Polyphile (La Fontaine), Ariste (Boileau), Acante

(Racine) et Gélaste où l'on a voulu voir Molière, mais où il est plus

plausible de reconnaître Chapelle; car Gélaste n'est qu'un rieur de

parti pris, et assez fade, au lieu que les contemporains de Molière nous

parlent tous de son sérieux, même de sa gravité, même de ses noires

humeurs. Au reste, La Fontaine nous dit des quatre amis:

... Ils se donnaient des avis sincères lorsqu'un d'eux tombait dans

la maladie du siècle et faisait un livre, _ce qui arrivait

rarement_.

Or, ceci s'applique bien à La Fontaine lui-même, à Boileau avant 1666, à

Racine avant 1664, à Chapelle toujours, mais fort mal à Molière qui, en

1664, avait déjà fait imprimer huit pièces.

Et maintenant, comment La Fontaine voit-il son jeune compatriote Racine

avant la _Thébaïde_?

Acante ne manqua pas, _selon sa coutume_, de proposer une promenade

en quelque lieu hors de la ville... _Il aimait extrêmement les

jardins, les fleurs et les ombrages_. Polyphile (La Fontaine) lui

ressemblait en cela, mais on peut dire que celui-ci aimait toutes

choses. Ces passions, qui leur remplissaient le coeur d'une

_certaine tendresse_, se répandaient dans tous leurs écrits... Ils

penchaient tous deux _vers le lyrique_, avec cette différence

qu'Acante avait quelque chose de plus _touchant_, Polyphile de plus

fleuri.

Polyphile a apporté avec lui le manuscrit de sa _Psyché_ pour le lire à

ses amis. À un moment, il interrompt sa lecture et dit:

Dispensez-moi de vous raconter le reste: vous seriez touchés de

trop de pitié au récit que je vous ferais.--_Eh bien_, repartit

Acante (Racine), _nous pleurerons. Voilà un grand mal pour

nous!..._ La compassion a aussi ses charmes, qui ne sont pas

moindres que ceux du rire. _Je tiens même qu'ils sont plus grands_

et crois qu'Ariste (Boileau) est de mon avis.

Et là-dessus, on discute si la comédie, qui fait rire, est supérieure,

ou non, à la tragédie, qui fait pleurer. Gélaste défend la comédie et le

rire par des plaisanteries qui nous font croire que Gélaste est bien

Chapelle et non pas Molière. Et c'est Boileau, plus âgé que Racine,

c'est Boileau, le critique en titre de la bande, qui plaide pour la

tragédie, et pour le plaisir délicat des larmes et de la pitié: mais

Racine-Acante approuve et goûte tous ses arguments.

Votre erreur, dit Ariste-Boileau, provient de ce que vous confondez

la pitié avec la douleur. La pitié est un mouvement charitable et

généreux, une tendresse de coeur dont tout le monde se sait bon

gré... Nous nous mettons au-dessus des rois par la pitié que nous

avons d'eux... Les beautés tragiques enlèvent l'âme, et se font

sentir à tout le monde avec la soudaineté des éclairs.

Quand la lecture de _Psyché_ est terminée:

Ne croyez-vous pas, dit Ariste, que ce qui vous a donné le plus de

plaisir, ce sont les endroits où Polyphile a tâché d'exciter en

vous la compassion?--Ce que vous dites est fort vrai, repartit

Acante (Racine): mais je vous prie de considérer ce gris-de-lin, ce

couleur aurore, cet orangé et surtout ce pourpre qui environnent le

roi des astres... En effet, il y avait longtemps que le soir ne

s'était trouvé si beau... On lui donna (à Acante) le loisir de

considérer les dernières beautés du jour; puis, la lune étant en

son plein, nos voyageurs et le cocher qui les conduisait la

voulurent bien pour leur guide.

Ainsi, La Fontaine nous montre dans Racine, vers 1663, un jeune homme

extrêmement sensible, amoureux des spectacles de la nature plus que

Boileau et Chapelle, autant que La Fontaine lui-même,--et amoureux de la

tragédie.

Et, en effet, Racine, en ce temps-là, achevait d'écrire _la Thébaïde ou

les Frères ennemis_.

Pourquoi ce sujet et non un autre? Je n'en sais rien. Il avait

vingt-trois ans; il voulait faire une tragédie; on lui avait conseillé

ce sujet-là; il l'avait accepté. Il dira dans une préface des _Frères

ennemis_ écrite pour l'édition collective de 1676:

Le lecteur me permettra de lui demander un peu plus d'indulgence

pour cette pièce que pour les autres qui la suivent. J'étais fort

jeune quand je la fis. Quelques vers que j'avais faits alors

tombèrent par hasard entre les mains de quelques personnes

d'esprit. Ils m'excitèrent à faire une tragédie et me proposèrent

le sujet de _la Thébaïde_.

Ainsi, ce sujet, il ne l'a pas choisi. Il ne pourra pas le saisir et

l'étreindre avec amour, y souffler toute son âme (comme il le fera, plus

tard, pour _Andromaque_). La composition de sa première oeuvre ne sera

pour lui qu'un exercice,--passionné sans doute, mais un exercice.

Ce sujet terrible, s'il ne l'a pas choisi, le tendre jeune homme l'a

accepté pourtant. Déjà, à Uzès, nous avons vu qu'il s'intéressait aux

passions violentes et qui vont jusqu'au bout.

Mais ce sujet, comment le traitera-t-il? Racine vit familièrement,

depuis quelques années, avec Molière, si vrai, avec La Fontaine, si

naturel, avec Furetière, l'ennemi du romanesque, avec Boileau, qui sera

le théoricien de la nouvelle école et qui va écrire, l'année suivante,

le _Dialogue des héros de roman_ (1664). Racine traitera donc son sujet

_avec une raison étonnante_ (qui apparaît mieux si l'on songe que, vers

ce temps-là, Pierre Corneille écrivait _OEdipe_, _Sertorius_ et

_Sophonisbe_, Thomas Corneille son _Timocrate_, et Quinault son

_Astrate_, et si l'on y compare _la Thébaïde_ du nouveau venu).

Racine, avant de faire sa pièce, a lu (outre _les Sept devant Thèbes_

d'Eschyle, grande symphonie épique et lyrique plus que dramatique, et où

il ne pouvait rien prendre) les _Phéniciennes_ d'Euripide, le long

fragment de _la Thébaïde_ latine attribuée à Sénèque, et l'_Antigone_ de

Rotrou (1638).

Oh! la tragédie d'Euripide est fort belle. Mais elle ne contient guère

qu'une grande scène proprement dramatique: la scène entre Jocaste et ses

deux fils. Le reste est, presque autant que chez Eschyle, lyrique ou

épique. Beaucoup de mythologie (qui plaisait aux Athéniens, puisque

c'était la leur); beaucoup de pittoresque; les récits et les

descriptions sont d'une couleur extraordinaire; Euripide s'y est

particulièrement appliqué. Et pourquoi ce titre: les _Phéniciennes_?

C'est que des Phéniciennes y forment le choeur. Ces Phéniciennes sont des

captives que les Tyriens envoyaient à Delphes pour y être consacrées à

Apollon, et qui ont été obligées, par l'arrivée inattendue de l'armée

des Argiens, de s'enfermer dans Thèbes. Mais pourquoi Euripide a-t-il

voulu qu'elles formassent le choeur? «C'est, dit le scholiaste, pour

qu'elles pussent, étant étrangères, reprocher son injustice à Étéocle.»

Mais c'est bien plutôt encore à cause de la richesse et de la

singularité de leur costume exotique, et pour en amuser les yeux des

Athéniens.

En outre, la pièce d'Euripide reste liée étroitement à un drame

antérieur et à toute l'histoire du malheureux OEdipe. La haine mutuelle

de ses deux fils, et leur duel fratricide, et le désespoir de Jocaste et

la mort d'Hémon, c'est le fruit de la première faute d'OEdipe, puis de

ses imprécations sur lui-même et sur sa race. Car, suivant une idée qui

remplit le théâtre grec, toute faute amène un malheur, et les malheurs

ensuite s'enchaînent fatalement. Les _Phéniciennes_, c'est un épisode de

la vie d'OEdipe. Pendant tout le drame, le vieil aveugle est dans un

souterrain du palais, où ses fils l'ont séquestré; et, après la mort

d'Étéocle, de Polynice et de Jocaste, il sort du palais pour se mêler

aux lamentations, prend ensuite la route de l'exil, appuyé sur Antigone,

et s'en va vers Colone où il doit mourir.

Racine, très nettement, écarte presque tout le lyrisme, et le

pittoresque, et la mythologie des _Phéniciennes_. Il réduit exactement

son sujet à l'histoire de la haine et de la querelle des deux frères et

à ses conséquences immédiates. Il ne retient des _Phéniciennes_ que ce

qu'il croit pouvoir intéresser les hommes de son temps.

De la déclamatoire et très peu dramatique _Thébaïde_ de Sénèque, il ne

note que quelques traits. De même de la _Thébaïde_ de Stace.

Puis il lit l'_Antigone_ de Rotrou (de 1638).

Jean Racine · 第 4 / 18 段