«affreux» là où nous dirions «mélancoliques». Il y a dans les _Dialogues
des morts_ de Fénelon un passage bien curieux. C'est dans le dialogue de
_Léger et Ebroïn_: «N'admirez-vous pas, dit Ebroïn, ces ruisseaux qui
tombent des montagnes, ces rochers escarpés et en partie couverts de
mousse, ces vieux arbres qui paraissent aussi anciens que la terre où
ils sont plantés? La nature a ici je ne sais quoi de brut et d'_affreux
qui plaît_ et qui fait rêver agréablement.»)
L'exactitude familière des détails ravit le jeune Racine:
Calypso donne à Ulysse un vilebrequin et des clous, tant Homère est
exact à décrire les moindres particularités, _ce qui a bonne grâce
dans le grec_, au lieu que le latin est plus réservé et ne s'amuse
pas à de si petites choses. Il en va de même de notre langue, car
elle fuit extrêmement de s'abaisser aux particularités, parce que
les oreilles sont délicates et ne peuvent souffrir qu'on nomme des
choses basses dans un discours sérieux, comme une cognée, une scie
et un vilebrequin. L'italien, au contraire, ressemble au grec, et
exprime tout, comme on peut voir dans l'Arioste qui est en son
genre un caractère tel que celui d'Homère.
Mais pourquoi ce qui a «bonne grâce» dans les vers grecs ou italiens
n'en aurait-il pas dans les vers français? N'est-ce pas affaire aux
poètes de chez nous s'ils le voulaient? Racine ne songe pas à se le
demander; il accepte, pour la poésie, les règles de noblesse
conventionnelle posées avant lui par un idéalisme intéressant, mais un
peu pédant et renchéri. Et pourtant lui-même, un peu plus loin, rapporte
avec un plaisir visible les détails les plus «bas» de l'aventure du
Cyclope, et, à propos d'Ulysse chez Circé, emploie de préférence et
répète à satiété le mot «cochon» quand il pourrait dire «pourceau».
Oui, cette simplicité, ce réalisme d'Homère l'enchantent. À propos de
ces mots d'Ulysse: «Permettez-moi de souper à mon aise, tout affligé que
je suis, car rien n'est plus impudent qu'un ventre affamé.»
Notre langue, dit Racine, ne souffrirait pas, dans un poème épique,
cette façon de parler, qui semble n'être propre qu'au burlesque:
elle est pourtant fort ordinaire dans Homère. En effet, nous voyons
que, dans nos poèmes et même dans les romans, on ne parle non plus
de manger que si les héros étaient des dieux qui ne fussent pas
assujettis à la nourriture: au lieu qu'Homère fait fort bien manger
les siens à chaque occasion, et les garnit toujours de vivres
lorsqu'ils sont en voyage.
Enfin, à propos des compagnons d'Ulysse retrouvant leur maître:
Homère décrit la joie qu'ils eurent pour lors, et la compare à la
joie que de jeunes veaux ont de revoir leur mère qui vient de
paître. Cette comparaison est fort délicatement exprimée, car ces
mots de veaux et de vaches ne sont point choquants dans le grec
comme ils le sont dans notre langue, qui ne veut presque rien
souffrir, et qui ne souffrirait pas qu'on fît des éloges de
vachers, comme Théocrite, ni qu'on parlât du porcher d'Ulysse
comme, d'un personnage héroïque; mais ces délicatesses sont de
véritables faiblesses.
_Ces délicatesses sont de véritables faiblesses_: cet écolier de vingt
ans ose enfin le dire dans ces notes sincères; et c'est dans l'amour du
grec qu'il puise cette audace. Tout, dans Homère, ravit Racine; nulle
familiarité, même nulle crudité ne le choque. Plusieurs fois, il semble
préférer Homère à Virgile: «Virgile a imité cette description. Mais
celle d'Homère est beaucoup plus achevée, et _entre plus dans le
particulier_.» Il est enchanté d'entendre Nausicaa appeler Alcinoüs «son
papa» ([Grec: pappa phile]) «quoiqu'elle soit grande fille». Lorsque,
chez les Phéaciens, Ulysse demande son chemin à une jeune fille qui
porte une cruche d'eau:
Il ne se peut rien de plus beau, dit Racine, que la justesse et
l'exactitude d'Homère. Il fait parler tous ses personnages avec une
certaine propriété qui ne se trouve point ailleurs. Ulysse, par
exemple, parle simplement à cette fille, et cette fille lui répond
avec naïveté.
Ainsi, voilà Racine, à vingt ans, profondément épris de la bonhomie, de
la franchise et du réalisme d'Homère. Vous vous demanderez: «Pourquoi,
plus tard, ne s'en est-il pas souvenu davantage? Pourquoi, lorsqu'il
avait sous les yeux la fréquente familiarité du dialogue d'Euripide,
a-t-il prêté au serviteur d'Agamemnon et à la nourrice de Phèdre des
discours d'une noblesse si savante? Pourquoi l'élégance si ornée du
récit de Théramène?» Sans doute par un souci excessif de garder une
certaine unité et harmonie de ton. Mais ne croyez point pour cela qu'il
n'ait rien retenu de la simplicité grecque. Très souvent, et dès la
_Thébaïde_,--un certain parti pris de dignité dans la forme une fois
admis,--vous trouverez dans son style quelque chose de très éloigné de
l'emphase de Pierre Corneille et de la noblesse convenue ou de
l'élégance molle de Thomas Corneille et de Quinault; quelque chose de
dépouillé, de direct, de parfaitement simple, où il est certes permis de
voir un ressouvenir et un effet de sa fréquentation passionnée chez les
poètes de l'antiquité grecque.
En résumé, de tous les grands écrivains profanes du XVIIe siècle, Racine
est celui qui a reçu la plus forte éducation chrétienne.
Et de tous les grands écrivains de son temps sans exception, Racine est
celui qui a reçu et s'est donné la plus forte culture grecque.
Et la merveille, c'est la façon dont se sont conciliées ou plutôt
fondues dans son oeuvre ces deux éducations, ces deux traditions, ces
deux cultures.
Elles supposent deux conceptions de la vie si différentes en
elles-mêmes, et si diverses dans leurs conséquences! Ici, la foi dans
l'homme, la vie terrestre se suffisant à elle-même. Là, le dogme de la
chute, la vie terrestre n'ayant de sens que par rapport à l'autre vie,
la peur et le mépris de la chair. Or, la pensée de l'autre vie a changé
l'aspect de celle-ci, a provoqué des sacrifices, des résignations, des
songes; des espérances et des désespoirs inconnus auparavant. La femme,
devenue la grande tentatrice, le piège du diable, a inspiré des désirs
et des adorations d'autant plus ardents, et a tenu une bien autre place
dans le monde. La malédiction jetée à la chair a dramatisé l'amour. Il y
a eu des passions nouvelles: l'amour de Dieu considéré à la fois comme
un idéal et comme une personne, la haine paradoxale de la nature, la
foi, la contrition. Il y a eu des conflits nouveaux de passions et de
croyances, une complication de la conscience morale, un
approfondissement de la tristesse, un enrichissement de la sensibilité.
La tradition grecque donnera à Racine la mesure, l'harmonie, la beauté.
Elle lui offrira des peintures de passions fortes et intactes. Elle lui
fournira quelques-uns de ses sujets et quelques-unes de ses héroïnes. Et
Racine, souvent, leur prêtera une sensibilité morale venue du
christianisme. Il fera des tragédies qui secrètement embrassent et
contiennent vingt-cinq siècles de culture et de sentiment.
Chose bien remarquable, Racine avait eu, dès son séjour à Port-Royal, ce
souci de concilier deux traditions qui lui étaient presque également
chères. À seize ans, à dix-sept ans, en lisant Plutarque,--toutes les
_Vies des hommes illustres_, et toutes les _OEuvres morales_,--il se
demandait: «Ne pourrais-je donc adorer ces Grecs, ne pourrais-je même
faire des tragédies comme eux sans être pour cela un mauvais chrétien?»
Et non seulement il extrayait de Plutarque, en abondance, des lieux
communs, des préceptes et des maximes, toute une morale admirable,
et--quoique purement humaine et non appuyée sur un dogme--assez
rapprochée par endroits de la morale du christianisme; mais encore, avec
une singulière subtilité, il notait dans Plutarque toutes les phrases
qui paraissaient se rencontrer (en les sollicitant un peu) avec le dogme
chrétien, et particulièrement avec cette doctrine de la grâce dont ses
bons maîtres étaient obsédés. Et, dans les marges des livres, en regard
de ces précieuses phrases païennes, il écrivait: «Grâce... Libre
arbitre... Cela est semi-pélagien... Providence... Humilité... Honorer
tous les saints... Crainte de Dieu... Amour de Dieu... Attrition...
Confession... Pour les catéchismes... Dieu auteur des belles actions...
Pénitence continuelle... Ingrat envers Dieu... Péché originel...
Martyre... etc.»
Il nous est resté une cinquantaine de ces ingénieux rapprochements. Je
vous en citerai quelques-uns.
Dans la _Consolation à Apollonius_, Racine a mis le mot «Grâce» en marge
d'une phrase qui veut dire: «Les hommes n'ont point d'autres bons
sentiments que ceux que les dieux leur donnent.»
Dans le _Banquet des sept sages_, il a mis «Grâce» en face de cette
phrase: «L'âme est conduite de Dieu partout où il veut.»
Dans le traité: _Qu'on ne peut vivre heureux selon la doctrine
d'Épicure_, en face d'une phrase qui signifie: «Ne cache pas ta vie
encore que tu aies mal vécu, mais _fais-toi connaître_, amende-toi,
_repens-toi_», Racine a mis: «Confession.»
Dans le traité: _Qu'il faut réprimer sa colère_, en marge de cette
phrase: «Ceux qui veulent être sauvés doivent vivre en soignant toujours
leur âme», Racine a mis: «Pénitence continuelle» et a ajouté cette
traduction abrégée et tendancieuse: «L'homme a _toujours besoin_ de
remède.»
Dans le traité: _De la tranquillité de l'âme_, en face de ces mots: «Il
y a dans chacun de nous quelque chose de mauvais», Racine a écrit:
«Péché originel».
Notez, quoi que j'aie pu dire tout à l'heure des différences
essentielles de la conception chrétienne et de la païenne, que ces
rapprochements ne paraissent point si forcés, tant le dogme chrétien
correspond à des états ou besoins permanents de l'âme humaine! Mais
quelle lumière cela jette sur le futur théâtre de Racine! Il est bien
vrai, comme le remarque Chateaubriand dans le _Génie du Christianisme_
(2e partie, livres 2 et 3), que certains mots d'Andromaque et
d'Iphigénie sont d'une épouse et d'une fille chrétiennes et expriment
«la nature corrigée». Il est bien vrai aussi que Phèdre, qui craint
l'enfer, mais «qui se consolerait d'une éternité de souffrances si elle
avait joui d'un instant de bonheur», ressemble souvent à une «chrétienne
réprouvée». Oui, les Phèdre et les Hermione peuvent être regardées, un
peu, comme des chrétiennes à qui manque la «grâce», du moins la «grâce
efficace», sinon le «pouvoir prochain». Et, d'autre part, les pures, les
vertueuses, les contenues, les Junie et les Monime, ont souvent une
sensibilité qui paraît déjà chrétienne; oui, mais une sensibilité dont
Racine, enfant scrupuleux et qui voulait pouvoir les aimer sans péché, a
su trouver le germe dans l'antiquité hellénique.
Assurément, ni Andromaque, ni Junie, ni Monime, ni Iphigénie, n'ont
fréquenté le catéchisme de ces «messieurs», et Racine a trop le souci du
vrai pour les y avoir envoyées; mais elles sont telles qu'on sent qu'on
pourrait appliquer à leur vie intérieure les mots du sage de Chéronée:
«Leurs bons sentiments, ce sont les dieux qui les leur donnent»; «leur
âme est conduite de Dieu»; quand elles ont mal fait, elles s'examinent
et se confessent, et, comme elles veulent «être sauvées», elles
«soignent toujours leur âme» parce qu'elles savent qu'«il y a dans
chacun de nous quelque chose de mauvais». Tout cela, Racine peut le
croire et nous le suggérer sans déformer ses héroïnes païennes, puisque
tout cela est dans Plutarque.
En somme, ne pouvant paganiser le christianisme, il christianise le
paganisme. Car il les aimait tous les deux. La Bruyère dit fort bien:
«Oserai-je dire que le coeur seul concilie les choses extrêmes et admet
les incompatibles?» C'est une remarque dont nous pourrons souvent
constater la vérité soit dans la vie, soit dans l'oeuvre de Racine. À
l'opposé des romantiques, Racine est un merveilleux conciliateur de
traditions, et cela, mieux peut-être que tout le reste, témoigne de
l'étendue de sa sensibilité, de sa puissance d'aimer, de la richesse de
son âme.
Retenons aujourd'hui ceci:--Dès seize ans, à Port-Royal-des-Champs,
Racine, écrivant ses notes d'écolier, était déjà, à l'égard de
l'hellénisme et du christianisme et quant à l'interprétation de la
nature humaine, dans la disposition d'esprit qui lui permettra, vingt
ans plus tard, d'écrire la merveille de _Phèdre_.
TROISIÈME CONFÉRENCE
SES AMIS.--«LA THÉBAÏDE»
Donc, Jean Racine, lassé d'attendre en vain le bénéfice que lui avait
promis son bon oncle, rentre à Paris dans les derniers mois de 1662.
Mais il n'avait pas perdu son temps à Uzès. Il avait fait, à tout
hasard, de la théologie, lu beaucoup de grec, projeté une tragédie sur
_Théagène et Chariclée_, commencé _la Thébaïde_ et écrit quantité de
vers galants et amoureux.
C'est très probablement à Uzès qu'il a écrit les stances à _Parthénice_.
Parthénice était le nom poétique que le jeune abbé Le Vasseur donnait à
mademoiselle Lucrèce. Ces vers sont dans le goût du temps; ils se
ressouviennent de Corneille et de Tristan; mais, parmi leur artifice,
ils ne sont pas sans tendresse ni sans grâce:
Parthénice, il n'est rien qui résiste à tes charmes.
Ton empire est égal à l'empire des dieux,
Et qui pourrait te voir sans te rendre les armes
Ou bien serait sans âme, ou bien serait sans yeux.
(Cela, c'est tout à fait du Corneille).
.......................
La douceur de ta voix enchanta mes oreilles:
Les noeuds de tes cheveux devinrent mes liens.
.......................
Je ne voyais en toi rien qui ne fût aimable,
Je ne sentais en moi rien qui ne fût amour.
Ainsi je fis d'aimer l'aimable apprentissage;
Je m'y suis plu depuis, j'en aime la douceur;
J'ai toujours dans l'esprit tes yeux et ton image;
J'ai toujours Parthénice au milieu de mon coeur.
Oui, depuis que tes yeux allumèrent ma flamme,
Je respire bien moins en moi-même qu'en toi;
L'amour semble avoir pris la place de mon âme,
Et je ne vivrais plus s'il n'était plus en moi.
Vous qui n'avez point vu l'illustre Parthénice,
Bois, fontaines, rochers, agréable séjour,
Souffrez que jusqu'ici son beau nom retentisse,
Et n'oubliez jamais sa gloire et mon amour.
Lamartine, au même âge que Racine, et alors qu'il imitait Parny, faisait
des vers de ce genre. Il aurait très bien pu écrire ceux-là,--avec un
peu moins de symétries.
À son retour d'Uzès, nous retrouvons d'abord Racine à l'hôtel de Luynes.
Il fait un peu ce qu'il veut, étant orphelin de père et de mère. Mais,
en outre, le 12 août 1663, sa bonne grand'mère, Marie des Moulins, meurt
à Port-Royal. Son grand-père Sconin, très vieux, est à la Ferté-Milon,
où il mourra en 1667. Jean Racine est libre. Il n'a plus personne pour
le gêner si ce n'est, là-bas, à Port-Royal-des-Champs, sa tante, la mère
Agnès de Sainte-Thècle, qui prie pour lui; qui lui envoie de temps en
temps, sans se lasser, des lettres de reproches plaintifs et
d'exhortations; qui, durant tout le temps de sa gloire et de ses
erreurs, continuera de prier et de lui écrire et qui, patiente et jamais
découragée, mettra quinze ans à le ramener à Dieu.
En attendant, Jean Racine se donne tout entier à sa vocation profane. Il
se pousse tant qu'il peut. Il fait pour cela tout ce qu'il faut. Il fait
des poésies «officielles», de peu d'éclat, mais d'une forme pure (_Sur
la convalescence du roi; la Renommée aux Muses_), qui lui valent des
gratifications royales. _La Renommée aux Muses_, insignifiante de fond,
mais admirablement rythmée, lui vaut d'abord la connaissance, puis
l'amitié de Boileau (à qui l'obligeant Vitart avait soumis la pièce),
puis la protection du comte de Saint-Aignan et, par lui, l'entrée à la
cour. Racine écrit à Le Vasseur en novembre 1663:
Je ne l'ai pas trouvé aujourd'hui (le comte de Saint-Aignan) au
lever du roi; mais j'y ai trouvé Molière, à qui le roi a donné
assez de louanges, et j'en ai été bien aise pour lui; il a été bien
aise aussi que j'y fusse présent.
Racine est, dès lors, très répandu dans le monde des théâtres; il
connaît des comédiens et des comédiennes; et c'est, je pense, vers ce
temps-là, que l'élève de ces messieurs, si sage encore à Uzès, cesse
décidément d'être le digne neveu de la mère Agnès de Sainte-Thècle.
Il ne rêve que théâtre. D'abord parce qu'il se sent le don. Et puis
parce qu'il est pratique. Le théâtre était alors (et il est resté) le
moyen le plus rapide de gagner la réputation. Mais, en outre, le nombre
des auteurs dramatiques était, même relativement, beaucoup moindre
qu'aujourd'hui. On compterait assez facilement ceux d'alors. C'est sans
doute que le théâtre rapportait peu (même en comptant les présents que
pouvait valoir aux auteurs la dédicace de leurs pièces imprimées) et
qu'il n'était pas la spéculation commerciale, souvent excellente, qu'il
est de nos jours.
D'autre part, il n'y avait à Paris (je laisse les bouffons italiens et
les divers tréteaux du Pont-Neuf et des foires Saint-Laurent et
Saint-Germain) que trois théâtres (Marais, Hôtel de Bourgogne,
Palais-Royal) pour cinq cent mille habitants; et qui ne jouaient que
trois jours par semaine (les mardis, vendredis et dimanches) et sept ou
huit mois de l'année, et dans des salles qui ne contenaient pas plus de
sept à huit cents spectateurs. Vous penserez là-dessus qu'il devait être
plus difficile à un débutant de se faire jouer. Mais le public de la
tragédie n'était pas, en somme, très nombreux. Songez qu'il faut une
rude application et quelque littérature pour suivre la plupart des
tragédies des deux Corneille, et seulement pour en saisir le sens à
l'audition. Même celles de Quinault, d'un style plus aisé, mais diffus
et mou, ne sont pas toujours faciles à entendre. Il fallait de toute
force que le public de la tragédie fût d'une culture moyenne supérieure
à celle de notre public. À cause de cela, il était assez restreint. Le
peu de vente des tragédies imprimées le montre d'ailleurs. C'était, en
tout, quelques milliers de gentilshommes, de bourgeois et d'étudiants.
Les spectateurs étaient toujours les mêmes. Les pièces se jouaient, en
moyenne, quinze ou vingt fois. Quand on allait à quarante, c'était un
gros succès. (_Timocrate_ seul atteignit quatre-vingts.) Il fallait donc
souvent changer l'affiche. Oui, je crois que les débuts étaient plus
faciles aux jeunes gens.
Ils furent très faciles à Jean Racine. En 1664, Molière lui joua _la
Thébaïde ou les Frères ennemis_. Si ce fut Molière qui lui en indiqua le
sujet, dans quelle mesure Molière l'aida ou le conseilla, c'est ce que
nous ne savons pas exactement, car les témoignages sur ce point
(Grimarest et les frères Parfait) sont suspects ou contradictoires. La
pièce eut ce qu'on appellerait aujourd'hui un «joli succès».
J'ai nommé Molière; j'avais nommé La Fontaine et Boileau. En y ajoutant
Chapelle, Furetière et, si vous voulez, Vivonne et Nantouillet, sans
oublier nos vieilles connaissances: Vitart, le gentil abbé Le Vasseur,
l'ivrogne d'Houy et l'ivrogne Poignant, nous avons à peu près tous les
amis de jeunesse de Racine. C'est avec eux que, dans ces années-là,
Racine vit à l'ordinaire, assez librement, semble-t-il, et qu'il
fréquente les cabarets célèbres du _Mouton blanc_, de la _Pomme de pin_
ou de la _Croix de Lorraine_.
Molière, né le 15 _janvier_ 1622, avait dix-huit ans de plus que Racine,
né le 20 ou 21 _décembre_ 1639. Molière, en 1664, était déjà un
personnage. Il avait fait _les Précieuses, le Cocu, l'Étourdi, le Dépit,
l'École des maris, les Fâcheux, l'École des femmes, la Critique,
l'Impromptu_, et il allait faire le _Misanthrope_. C'était pour Racine
un grand aîné, un maître. Il devait agir sur Racine de diverses façons.
D'abord littérairement, en le disposant à rompre avec le précieux et
avec le doucereux, en lui inspirant le goût du naturel et de la vérité.
Il dut agir encore sur Racine par sa compagnie même et son contact, par
le spectacle de sa liberté d'esprit, et de ses souffrances morales, et
de sa vie si tourmentée, et peut-être par les confidences d'une
expérience très étendue et très amère.
Car il semble bien que Molière fut toujours un malheureux. Il avait reçu
une éducation de gentilhomme (condisciple du prince de Conti au collège
de Clermont, auditeur de Gassendi en compagnie de quelques fils de
famille, puis étudiant en droit à Orléans), lorsqu'une vocation
irrésistible ou, si vous voulez, un irrésistible goût de l'aventure, de
la bohème--et de la gloire--l'entraîna vers le théâtre et lui fit, douze
ans entiers, courir la province avec sa troupe vagabonde. Ces douze
années, nous ne les connaissons pas; mais, par ce que nous savons de la
province à cette époque, et des préjugés d'alors contre les comédiens,
ces douze années durent être rudes et humiliantes. Il avait dû beaucoup
souffrir (et souffrit d'ailleurs toute sa vie) dans son orgueil; et,
quand Racine le rencontra, il devait souffrir terriblement dans son
coeur; car il venait d'épouser Armande Béjart, fille de Madeleine, son
ancienne maîtresse.
Vous connaissez la _Vie de Molière_, par Grimarest, publiée en 1705.
C'est, en bien des endroits, un roman biographique. Toutefois,
Grimarest, né en 1659, avait pu connaître beaucoup d'anciens amis ou
camarades de Molière. Il nous dit «qu'il n'a point épargné les soins
pour n'avancer rien de douteux» (page 4). Ailleurs, à propos de la
brouille de Molière et de Racine, il écrit:
J'ai cependant entendu parler à M. Racine fort avantageusement de
Molière; et _c'est de lui que je tiens une bonne partie des choses
que j'ai rapportées_.
Et Grimarest, sorte de «reporter», cicerone, à Paris, pour les
étrangers, dut certainement aussi interroger Boileau (mort seulement en
1711). Je pense qu'on peut assez souvent croire Grimarest. (Je n'en dis
pas autant du petit pamphlet, d'ailleurs délicieux, de _la Fameuse
Comédienne ou Histoire de la Guérin_ (Francfort, 1688), les pages
exceptées où Molière se confesse à Chapelle.)
... La Béjart, raconte Grimarest, aimait mieux être l'amie de
Molière que sa belle-mère; ainsi il aurait tout gâté de lui
déclarer le dessein qu'il avait fait d'épouser sa fille. Il prit le
parti de le faire sans en rien dire à cette femme. Mais, comme
celle-ci l'observait de fort près, il ne put consommer son mariage
pendant plus de neuf mois.
Pendant ces neuf mois, il est surveillé et menacé par Madeleine Béjart.
Un matin, Armande va se jeter dans l'appartement de Molière, résolue de
n'en point sortir qu'il ne l'eût reconnue pour sa femme, ce qu'il fut
contraint de faire:
Mais cet éclaircissement causa un vacarme terrible; la mère donna
des marques de fureur et de désespoir, comme si Molière avait
épousé sa rivale.
Ces détails sont-ils de ceux que Grimarest dit tenir de Racine? Pourquoi
non? Mais quel drame! et quelle comédie! Et nous savons la suite et tout
ce que Molière toléra sans parvenir à l'indifférence.
Il souffrit encore de bien d'autres manières. Il semble avoir voulu
jouer,--dans un temps où c'était moins facile qu'aujourd'hui et deux
siècles avant Irving,--au comédien-gentilhomme. Il avait des façons de
grand seigneur, ou tout au moins d'épicurien-dilettante: fastueux,
aimant le luxe; déjà collectionneur d'objets d'art; très généreux.
Il était, dit Grimarest, naturellement libéral. Et l'on a toujours
remarqué qu'il donnait aux pauvres avec plaisir, et qu'il ne leur
faisait jamais des aumônes ordinaires.
Quelques traits de caractère, qui sentent ou l'épicurien, ou l'homme qui
est sans doute, mais qui veut aussi paraître, fort au-dessus de son
état:
C'était, dit Grimarest, l'homme du monde qui se faisait le plus
servir. Il fallait l'habiller comme un grand seigneur, et il
n'aurait pas arrangé les plis de sa cravate.
Et ceci qui est contre l'opinion commune:
Il ne travaillait pas vite, mais il n'était pas fâché qu'on le crût
expéditif.
Et Grimarest raconte que, lorsque le roi lui demanda un divertissement
et qu'il donna _Psyché_ en janvier 1672, Molière laissa croire que ce
qui était de lui dans cette pièce ne fut fait qu'à la suite des ordres
du roi: mais, «je _sais_, ajoute Grimarest, que la pièce était sur le
métier depuis un an et demi et que, s'il eut recours à Corneille, c'est
qu'il ne pouvait se résoudre à l'achever en aussi peu de temps qu'il en
avait».
Il est possible, et «le temps ne fait rien à l'affaire». Mais il est
probable qu'avec un tel caractère Molière devait sentir assez
douloureusement certaines nécessités un peu désobligeantes de sa
profession.