candide. «À la première nuit de mes noces...» Sentez-vous, au milieu
même d'un badinage assez libre, la réserve d'un bon jeune homme encore
intact, et proche encore des pieux enseignements de ses maîtres? Il est
clair qu'un jeune libertin du même temps aurait écrit qu'il lui serait
difficile d'attendre après la digestion de son souper «_s'il avait
Amarante ou Chloris dans ses bras_», ou quelque chose d'approchant; mais
cette intervention si inattendue de la «nuit de noces», de l'idée de
mariage et d'amour permis me ferait assez croire que Racine, à vingt et
un ans, était encore, dans le fond, le digne petit-fils, petit-cousin et
neveu de tant de saintes religieuses. Nous n'avons pas ici affaire à un
étudiant d'aujourd'hui, qu'aucune règle ni aucun souvenir d'une règle ne
retient, mais à un jeune homme d'une éducation particulièrement pieuse,
chez qui la chaste empreinte est profonde et le scrupule tenace. Il y a
encore de l'innocence dans les lettres écrites d'Uzès en 1662 et 1663.
Je crois que ce fut seulement vers le temps où il fit jouer sa première
pièce et connut familièrement des comédiennes, que l'élève de Lancelot
et de Hamon et le neveu de la mère Agnès acheva de s'émanciper quant à
la règle des moeurs. Au reste, je ne prétends pas à la précision sur ce
point. Tout ce que j'ai voulu établir, c'est qu'il ne se jeta pas
soudainement dans la vie la plus opposée aux leçons de Port-Royal. Il y
mit de la lenteur, observa des étapes,--parce qu'il avait du goût.
En attendant, il badine, il galantise, il «fait le loup», comme il dit,
mais sans être un fort grand loup. C'est beaucoup moins de plaisirs
qu'il est curieux et avide que de littérature, de poésie,--et de gloire.
Il veut être célèbre, il veut «arriver». Racine, à vingt ans, est un
jeune «arriviste»; mon Dieu, oui. Louis Racine, dans ses _Mémoires_,
dira de son père: «Il avait eu, dans sa jeunesse, _une passion démesurée
de la gloire_.»
En ce temps-là, il était beaucoup plus facile qu'aujourd'hui, à un jeune
homme de talent, de se faire rapidement connaître. C'est qu'aujourd'hui,
vraiment, «ils sont trop». Au temps de Racine, la proportion entre le
nombre des gens occupés d'écrire et le nombre des hommes voués à
d'autres travaux était encore raisonnable et normale. Cette proportion a
été rompue, effroyablement. Mais alors on pouvait encore compter les
écrivains. La concurrence n'était point terrible. Et, chose remarquable,
on peut bien citer, au XVIIe siècle, des talents surfaits, mais, je
crois, pas un talent méconnu.
Aujourd'hui un jeune poète, même très bien doué, met des années, s'il a
de la chance, à parvenir à un commencement de notoriété. Même un volume
imprimé chez Lemerre, même un prix de l'Académie (à qui l'on a présenté
l'an dernier plus de deux cents volumes de vers) n'avancent pas beaucoup
les affaires du malheureux débutant. Mais Jean Racine, à vingt ans,
écrit, à propos du mariage du roi, une ode intitulée: _la Nymphe de la
Seine à la reine_. Il la fait porter par son cousin Vitart à Chapelain
et à Perrault, qui étaient assez amis de Port-Royal. Chapelain était une
vieille bête très estimée et d'une grande autorité; d'ailleurs bon
humaniste, et assez judicieux dans le détail. Chapelain, après examen,
rendit cet arrêt: «L'ode est fort belle, fort poétique, et il y a
beaucoup de stances qui ne se peuvent mieux. Si l'on repasse ce peu
d'endroits marqués, on en fera une belle pièce.» La plus considérable de
ces remarques portait sur des Tritons que Racine avait logés dans la
Seine, et qui, paraît-il, n'ont le droit d'habiter que dans la mer.
Racine corrigea; Chapelain parla à Colbert; et «ce ministre envoya au
jeune poète cent louis de la part du roi, et peu après le fit mettre sur
l'état pour une pension de six cents livres en qualité d'homme de
lettres». Voilà évidemment des débuts faciles.
Ce n'est pas que cette ode soit un chef-d'oeuvre. Elle est encore un peu
dans le goût du temps; elle en garde le vocabulaire; trop d'_astres_, de
_soleils_, de _beautés non pareilles, d'or du Tage et de trésors de
l'Inde_. Mais l'idée est assez gracieuse de faire souhaiter la bienvenue
à la nouvelle reine de France par la Nymphe de la Seine. (Si Hérédia
avait trouvé cela pour la tsarine, on l'eût jugé fort bien.) Et puis,
s'il y a encore des images banales, il n'y a plus de mauvaises pointes.
Le goût de Racine s'est fort épuré en quatre ans, depuis les sept Odes
enfantines. Et surtout l'harmonie des vers, et la pureté, la fluidité de
la diction, sont déjà bien remarquables. Cette Nymphe de la Seine,
svelte, longue et souple, fait vraiment un peu penser aux nymphes de
Jean Goujon.
Voilà Racine lancé. Nous voyons que, dès septembre 1660, n'ayant pas
encore vingt et un ans, il avait écrit une tragédie d'_Amasis_, dont
nous ignorons le sujet; qu'il l'avait lue à mademoiselle Roste, du
Marais; que mademoiselle Roste l'avait aimée, et aussi le comédien La
Roque; mais qu'ensuite La Roque s'était ravisé:
Je ne sais pas, écrit Racine, à quel dessein La Roque montre ce
changement... J'ai bien peur que les comédiens n'aiment à présent
que le galimatias, pourvu qu'il vienne d'_un_ grand auteur.
Racine avait d'abord écrit: «_du_ grand auteur». Il voulait évidemment
désigner Corneille. Nous sommes en 1660; la dernière pièce de Corneille
est _OEdipe_, où, en effet, le galimatias ne manque point. Il est
intéressant de voir Racine se détacher et se différencier si tôt et si
complètement du très illustre vieux poète.
Huit ou neuf mois après (juin 1661; il a vingt et un ans et demi), nous
trouvons Racine occupé d'une tragédie sur les amours d'Ovide:
J'ai fait, refait, et mis enfin dans sa dernière perfection tout
mon dessein (mon plan). J'y ai fait entrer tout ce que m'avait
marqué mademoiselle de Beauchâteau, que j'appelle la seconde Julie
d'Ovide... Avec cela, j'ai _lu et marqué tous les ouvrages_ de mon
héros, et j'ai commencé même quelques vers.
Dans cette même lettre, il parle avec une légèreté fâcheuse des
tribulations de Port-Royal et de la déposition de M. Singlin, confesseur
des religieuses. C'est que Port-Royal l'accablait alors secrètement de
remontrances et de vitupérations. Mais c'est aussi dans cette même
lettre que Jean Racine écrit:
M. l'avocat (un de leurs amis communs) me le disait encore ce matin
en me remettant votre lettre: «Il faut du solide, et un honnête
homme ne doit faire le métier de poète que quand il a fait un bon
fondement pour sa vie, et qu'il peut se dire honnête homme à juste
titre.»
Si fou qu'il soit de poésie et de théâtre, le garçon, dans le fond, est
fort sensé.
Et c'est pourquoi, lorsque ses amis de Port-Royal, sa tante, ses parents
de la Ferté-Milon s'entendent pour l'envoyer à Uzès, où l'appelle son
oncle le chanoine Sconin, qui lui fait espérer un «bon bénéfice», Jean
Racine, se voyant sans fortune, se laisse faire. Car, au surplus, on
peut écrire des tragédies partout. Et nous verrons qu'à Uzès même, chez
le bon chanoine, tout en étudiant saint Thomas et saint Augustin, il
continue d'écrire des vers galants, retouche une pièce assez longue
intitulée _les Bains de Vénus_, qui ne nous a pas été conservée, et
commence _la Thébaïde_.
Il écrit, dis-je, cette tragédie et achève les _Bains de Vénus_ dans le
moment où son oncle lui cherche une abbaye. Les moeurs de l'ancien régime
conciliaient bien des choses. Nous voyons, par une de ses lettres, que
si la nature du «bénéfice» obtenu l'eût exigé, Racine se fût résigné à
entrer dans les ordres. Il y fût entré avec la foi, certes, mais sans
nulle vocation. Cela ne nous paraît pas bien joli. Mais Racine se
conformait à un usage. Il ne fut jamais un révolté. Il ne le fut point
contre ce qui pouvait l'incommoder dans les institutions et les moeurs de
son temps. Comment l'aurait-il été contre ce qui l'y accommodait?
Heureusement (car tout de même la prêtrise, même légèrement portée,
l'eût un peu gêné plus tard pour écrire _Andromaque_ ou _Bajazet_);
heureusement il n'y eut pas moyen de lui trouver le moindre bénéfice,
pas même «la plus petite chapelle». Et Racine rentra à Paris en 1663,
sans doute soulagé au fond.
Mais nous devons à ce séjour d'une année environ qu'il fit à Uzès une
série de lettres charmantes qu'il adressait à son cousin Vitart et à
mademoiselle Vitart, à sa soeur Marie Racine, à son ami La Fontaine, à
son ami l'abbé Le Vasseur.
Ce sont des lettres un peu apprêtées, des lettres soignées, avec pas mal
de ratures. Souvenez-vous qu'alors une lettre était quelque chose de
bien plus important qu'aujourd'hui. Les courriers étaient dix fois,
trente fois, cent fois plus rares. Ajoutez que c'était le destinataire
qui payait le port, quelquefois assez élevé (20 sols, 30 sols). On
voulait lui en donner pour son argent. On ne pouvait guère lui écrire
des billets de trois lignes. Puis, comme il n'y avait guère de
journaux,--si ce n'est, à Paris, _la Gazette de France_ (_le Mercure_ ne
date que de 1672), et, dans les villes de province, des petites feuilles
d'annonces hebdomadaires,--la correspondance privée remplaçait les
journaux. À cause de cela, on faisait plus de cas des lettres, et de
celles qu'on écrivait, et de celles qu'on recevait, et qu'on montrait
volontiers à ses amis et connaissances.
Les lettres juvéniles de Racine sont élégantes, spirituelles, du tour le
plus gracieux et (il faut le noter) d'une langue absolument pure.
J'entends par là qu'elles excluent même certaines façons de
s'exprimer[4] qui passaient dès lors pour vieillies mais que
continuaient d'employer les vieillards et même les hommes mûrs.
Comparez, pour voir, la prose de Racine et la prose de Corneille dans
ces mêmes années 1661 et 1662. La France, alors, continuait de
travailler à épurer sa langue. Même dix-sept ans plus tard (en 1679), un
ami intime de Racine, Valincour, écrira plus de cent pages de remarques
grammaticales, d'un goût un peu étroit, mais très fin, sur la langue de
madame de La Fayette: _Conversations sur la critique de la Princesse de
Clèves_ (quatrième conversation).
Donc Racine, dans ce lointain Languedoc, craint d'oublier la bonne
langue, le «bon usage». Il écrit à l'abbé Le Vasseur:
... Chacun veut voir vos lettres, et on ne les lit pas tant pour
apprendre des nouvelles que pour voir la façon dont vous les savez
débiter. Continuez donc, s'il vous plaît, ou plutôt commencez tout
de bon à m'écrire, quand ce ne serait que par charité. Je suis en
danger d'oublier bientôt le peu de français que je sais; je le
désapprends tous les jours, et je ne parle tantôt plus que le
langage de ce pays, qui est aussi peu français que le bas-breton.
Il n'est pas inutile de noter ce souci, dès l'âge de vingt ans, chez
l'homme qui sera, je pense, l'écrivain le plus pur du XVIIe siècle.
J'ajoute que, s'il craint d'oublier sa langue, ailleurs il nous parle
des bourgeois d'Uzès en des termes qui nous donnent assez bonne opinion
de la vie provinciale dans ce coin de vieille France:
Ils causent des mieux... et pour moi, j'espère que l'air du pays va
me raffiner de moitié, pour peu que j'y demeure; car je vous assure
qu'on y est fin et délié plus qu'en aucun lieu du monde.
Ces lettres d'Uzès, très jolies dans leur léger apprêt, semées de
citations de l'Arioste et du Tasse, et aussi de Virgile, de Térence et
de Cicéron, que Racine transcrit tous _par coeur_, ces lettres du
printemps d'un poète de génie nous montrent un jeune homme d'une
sensibilité très vive et d'un esprit très net, inquiet des femmes et de
l'amour, amoureux de la vie et de la gloire, et qui, parmi ses
inquiétudes et ses frissons, poursuit son dessein et travaille
prodigieusement.
Le paysage d'Uzès, et notamment celui que Racine voyait de sa fenêtre,
est, paraît-il, admirable. Vous pressentez la description qu'en pourrait
faire un jeune littérateur de nos jours, après tout ce que les grands
descriptifs ont écrit chez nous depuis cent cinquante ans. Ce sentiment
plus profond--ou plus voulu--de la nature et cette façon plus riche de
la peindre sont assurément un gain, qui le nie? Mais que la manière
exacte et sobre de nos classiques retrouve d'agrément, après tant
d'orgies de couleurs et tant d'efforts trop visibles pour voir et pour
peindre!
Racine écrit à Vitart, le 13 juin 1662:
La moisson est déjà fort avancée, et elle se fait fort plaisamment
au prix de la coutume de France; car on lie les gerbes à mesure
qu'on les coupe; on ne laisse point sécher le blé sur la terre, car
il n'est déjà que trop sec, et dès le même jour on le porte à
l'aire, où on le bat aussitôt. Ainsi le blé est aussitôt coupé, lié
et battu. Vous verriez un tas de moissonneurs, rôtis du soleil, qui
travaillent comme des démons, et quand ils sont hors d'haleine, ils
se jettent à terre au soleil même, dorment un _miserere_ et se
relèvent aussitôt. Pour moi, je ne vois cela que de ma fenêtre, car
je ne pourrais pas être un moment dehors sans mourir: l'air est à
peu près aussi chaud qu'un four allumé, et cette chaleur continue
autant la nuit que le jour; enfin il faudrait se résoudre à fondre
comme du beurre, n'était un petit vent frais qui a la charité de
souffler de temps en temps; et, pour m'achever, je suis tout le
jour étourdi d'une infinité de cigales qui ne font que chanter de
tous côtés, mais d'un chant le plus perçant et le plus importun du
monde. Si j'avais autant d'autorité sur elles qu'en avait le bon
saint François, je ne leur dirais pas: «Chantez, ma soeur la
cigale!...» etc.
Dame! ça n'est pas: «Midi roi des étés». C'est très simple, mais c'est
très net, très précis, très vif. Et, tout de même, la vision de moisson
et la sensation d'été y sont bien.
Dans une autre lettre à Vitart (17 janvier 1662), il parle de la douceur
de l'hiver dans ce pays, et la décrit en des vers faciles, dont les
premiers ne sont qu'agréables, mais dont les derniers sont charmants:
Enfin, lorsque la nuit a déployé ses voiles,
La lune au visage changeant
Paraît sur un trône d'argent,
Tenant cercle avec les étoiles:
Le ciel est toujours clair tant que dure son cours
Et nous avons des nuits plus belles que vos jours...
Sur Nîmes et sur les arènes, il écrit avec simplicité:
La ville est assurément aussi belle et aussi _polide_, comme on dit
ici, qu'il y en ait dans le royaume. Il n'y a point de
divertissements qui ne s'y trouvent.
Et plus loin:
J'y trouve d'autres choses qui me plaisent fort, surtout les
Arènes. Vous en avez ouï parler!
Et il les décrit avec précision, sans vain échauffement. Enfin,
quoiqu'il s'ennuie, il jouit fort des roses, des pois verts et des
rossignols.
Si je pouvais, écrit-il à sa cousine Vitart, vous envoyer des roses
nouvelles et des pois verts, je vous en enverrais en abondance, car
nous en avons beaucoup ici (mars 1662).
Et à l'abbé Le Vasseur, le 30 avril suivant:
Les roses sont tantôt passées, et les rossignols aussi.
J'ai dit qu'il était très préoccupé des femmes. Il écrit à La Fontaine,
le 11 novembre 1661, très peu de temps après son arrivée à Uzès:
Je ne me saurais empêcher de vous dire un mot des beautés de cette
province... Il n'y a pas une villageoise, pas une savetière qui ne
disputât en beauté avec les Fouillous et les Menneville.
(C'étaient deux filles d'honneur de la reine et dont la beauté était
célèbre. Elles n'étaient pas fort sages, comme vous le pouvez voir dans
l'_Histoire amoureuse des Gaules_ de Bussy-Rabutin.)
Si le pays de soi (par lui-même) avait un peu plus de délicatesse
et que les rochers y fussent un peu moins fréquents, on le
prendrait pour un vrai pays de Cythère. Toutes les femmes y sont
éclatantes et s'y ajustent d'une façon qui leur est la plus
naturelle, et pour ce qui est de leur personne:
Color verus, corpus solidum et succi plenum.
C'est un vers de Térence qui veut dire: «Un teint naturel, un corps
ferme et plein de suc.»
À Le Vasseur, le 24 novembre 1661:
J'allai à Nîmes pour voir le feu de joie... Il en a coûté deux
mille francs à la ville... Il y avait autour de moi des visages
qu'on voyait à la lueur des fusées, et dont vous auriez bien eu
autant de peine à vous défendre que j'en avais. Il n'y en avait pas
une à qui vous n'eussiez bien voulu dire ce compliment d'un galant
du temps de Néron...
Et l'ancien élève de Nicole et de Lancelot place ici et transcrit de
mémoire une citation de Pétrone!
Au sortir de Paris, du cercle aimable des Vitart, et d'un milieu où l'on
ne connaissait que la galanterie ingénieuse ou la débauche gauloise, il
est frappé de la violence toute catalane et de la profondeur des
passions sous ce ciel ardent d'Uzès. À Le Vasseur, le 16 mai 1662:
J'ai eu cette après-dînée une visite... C'était un jeune homme de
la ville, fort bien fait, _mais_ passionnément amoureux... (Ce
«mais» est curieux.) Vous saurez qu'en ce pays-ci on ne voit guère
d'amour médiocre: toutes les passions y sont démesurées, et les
esprits de cette ville, qui sont assez légers en d'autres choses,
s'engagent plus fortement dans leurs inclinations qu'en aucun autre
pays du monde.
Et il revient sur ce point dans une lettre à Vitart, du 30 mai 1662:
Je vous dirai une autre petite histoire assez étrange. Une jeune
fille d'Uzès, qui logeait assez près de chez nous, s'empoisonna
hier elle-même et prit une grosse poignée d'arsenic, pour se venger
de son père qui l'avait querellée fort rudement. Elle eut le temps
de se confesser et ne mourut que deux heures après. On croyait
qu'elle était grosse et que la honte l'avait portée à cette
furieuse résolution. Mais on l'ouvrit tout entière, et jamais fille
ne fut plus fille. Telle est l'humeur des gens de ce pays: ils
portent les passions au dernier excès.
C'est tout. Pas la moindre réflexion édifiante. On dirait une note prise
par Stendhal. Évidemment le jeune Racine est plus intéressé par des
faits de cet ordre que par les paysages où les objets pittoresques.
Serait-il excessif de dire que plus tard, quand il nous montrera des
amoureuses qui vont jusqu'au bout de leur passion, il se souviendra des
Hermione et des Roxane à foulard rouge de ce brûlant pays d'Uzès?
Ce Racine de vingt-deux ans,--qui attend le titre d'abbé et qui
n'échappe à la tonsure préalable que parce qu'il avait oublié d'apporter
avec lui le «démissoire» dont il avait besoin,--ce Racine semble tout
entier «en réaction» contre son éducation première. Il parle de toutes
choses avec une liberté allègre:
Je ne vous prie plus, écrit-il encore à Vitart, de m'envoyer les
_Lettres provinciales_; on me les a prêtées ici; elles étaient
entre les mains d'un officier de cette ville, qui est de la
religion... On est plus curieux que je ne croyais. Ce ne sont
pourtant que des huguenots: car, pour les catholiques, ôtez-en deux
de ma connaissance, ils sont dominés par les jésuites. Nos moines
sont plus sots que pas un, et qui plus est, des sots ignorants, car
ils n'étudient point du tout. Aussi je ne les vois jamais, et j'ai
conçu une certaine horreur pour cette vie fainéante de moines, que
je ne pourrais pas leur dissimuler, etc...
À Le Vasseur, 16 mai 1662, à propos du jeune amoureux qui lui a fait des
confidences:
Ôtez trois ou quatre personnes qui sont belles assurément, on ne
voit presque, dans ce pays, que des beautés fort communes. (Racine,
au début, les trouvait toutes admirables.) La sienne est des
premières, et il me l'a montrée tantôt à une fenêtre, comme nous
revenions de la procession, car elle est huguenote, et nous n'ayons
point de belle catholique.
Un léger esprit de révolte est en lui, un désir de mordre aux beaux
fruits de la vie, et une irritation contre qui veut les lui interdire.
Le même jour, il écrit à Vitart:
Je tâcherai d'écrire cette après-dînée à ma tante Vitart et à ma
tante la religieuse, puisque vous vous en plaignez. Vous devez
pourtant m'excuser si je ne l'ai pas fait, et elles aussi: car que
puis-je leur mander? C'est bien assez de _faire ici l'hypocrite_
sans le faire encore à Paris par lettres, car j'appelle hypocrisie
d'écrire des lettres où il ne faut parler que de dévotion et ne
faire autre chose que se recommander aux prières.
Mais parmi tout cela, ne vous y trompez point, il n'est nullement
dissipé. Il écrit à Le Vasseur:
Vous savez que les blessures du coeur demandent toujours quelque
confident à qui on puisse s'en plaindre, et si j'en avais une de
cette nature, je ne m'en plaindrais qu'à vous. Mais Dieu merci, je
suis libre encore, et si je quittais ce pays, je rapporterais un
coeur aussi sain et aussi entier que je l'ai apporté.
Il raconte cependant à l'abbé qu'il avait remarqué une demoiselle fort
bien faite, «la gorge et le reste de ce qui se découvre en ce pays, fort
blanc». Mais il ne la voyait qu'à l'église. Un jour pourtant il saisit
une occasion de lui parler. Mais il trouve sur son visage «de certaines
bigarrures, comme si elle eût relevé de maladie».
Il faut, dit-il, que je l'aie prise en quelqu'un de ces jours
fâcheux et incommodes où le sexe est sujet, car elle passe pour
belle dans la ville.
(Racine voit et dit les choses comme elles sont: c'est un bon réaliste.)
Et il s'en tient là.
Je fus, ajoute-t-il, bien aise de cette rencontre, qui me servit du
moins à _me délivrer de quelque commencement d'inquiétude_, car je
m'étudie maintenant à vivre un peu plus raisonnablement.
Soyez tranquilles, il n'a pas attendu cette rencontre pour vivre ainsi.
Il ne sort presque pas. Il lit et travaille jour et nuit. Il continue
l'immense travail de lectures, de résumés et d'annotations commencé à
Port-Royal. Il se prépare ardemment, sérieusement, patiemment à la
gloire.
On trouve à la Bibliothèque nationale des cahiers qui renferment ses
remarques sur les _Olympiques_ de Pindare et sur l'_Odyssée_. En outre,
on a conservé à la Bibliothèque de Toulouse un assez grand nombre de
livres annotés par lui dans les marges. Nous voyons qu'il a lu à fond,
la plume à la main (et il lui est arrivé d'annoter plusieurs fois le
même ouvrage sur des exemplaires différents) la _Bible_, le _Livre de
Job_ en particulier, saint Basile, Pindare, Eschyle, Sophocle, Euripide,
Platon, Aristote, Plutarque, Lucien, Virgile, Horace, Cicéron,
Tite-Live, les deux Pline, Quinte-Curce,--les uns tout entiers, les
autres en grande partie. Je ne parle pas de ses traductions, complètes
ou fragmentaires, du _Banquet_ de Platon, de la _Poétique_ d'Aristote,
de Lucien, de Denys d'Halicarnasse, de la _Vie de Diogène_ par Diogène
Laërce, de l'historien Josèphe, de la lettre de l'église de Smyrne
touchant le martyre de saint Polycarpe, d'Eusèbe, de saint Irénée, etc..
Car il mêlait constamment les deux antiquités, païenne et chrétienne.
Ses commentaires sur les quatorze _Olympiques_ attestent une
connaissance assez approfondie de la langue grecque. Mais c'est sur
l'_Odyssée_ que ses notes (écrites en 1662) sont le plus abondantes et
significatives. Elles consistent en résumés du texte, citations,
rapprochements et réflexions Elles sont pleines de simplicité, même de
naïveté, et il les écrivait évidemment pour lui seul.
Ce qui éclate aux yeux, c'est que le futur auteur_ d'Esther_ et
_d'Athalie_ adore l'_Odyssée_; et que l'_Odyssée_ l'amuse infiniment.
Voici quelques-unes de ces notes:
Les livres de l'_Odyssée_ vont toujours de plus beau en plus beau,
comme il est aisé de le reconnaître, parce que les premiers ne sont
que pour disposer aux suivants: mais ils m'ont parti tous
admirables et _divertissants_.
La bonhomie des moeurs lui semble délicieuse. À propos d'Hélène, au IVe
livre:
On voit bien qu'autrefois les dames ne faisaient point tant de
façons qu'elles en font à présent. Et elles vivaient assez
familièrement, comme Hélène qui fait apporter avec elle son
ouvrage; devant de jeunes Hommes qu'elle n'a jamais vus.
La nature, même sauvage, ne lui déplaît point. À propos de l'île de
Calypso:
Homère nomme des hiboux, des éperviers à la langue large, ce qui
montre que c'était un désert tout à fait retiré et qui avait
quelque chose d'_affreux_: ce qui est _agréable_ sans doute, quand
cela est adouci par quelque autre objet, comme de la vigne, des
fontaines et des prairies, qu'Homère y met encore.