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JULES LEMAÎTRE
JEAN RACINE
PARIS
CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS
PREMIÈRE CONFÉRENCE[1]
SON ENFANCE.--SON ÉDUCATION
Pourquoi vous parlé-je cette année de Racine? Tout simplement parce que
c'est Racine qu'on m'a le plus «demandé», et que, d'ailleurs, cela ne me
déplaisait point.
Je pourrais vous dire aussi qu'ayant étudié Jean-Jacques Rousseau l'an
dernier, j'ai cherché un effet de contraste: Racine, traditionaliste;
Rousseau, révolutionnaire; Racine, catholique français, monarchiste;
Rousseau, protestant genevois, républicain; Racine, artiste pur;
Rousseau, philosophe et promoteur d'idées... Mais ce parallèle, suggéré
par un hasard, serait fort artificiel, et j'aime mieux vous avouer qu'il
y a peu de rapports, sinon antithétiques, et encore pas sur tous les
points, entre les deux personnages (quoiqu'il y en ait peut-être entre
_la Nouvelle Héloïse_ et le théâtre de Racine, père indirect du roman
passionnel).
Ce qui est sûr, c'est que je suis content de n'avoir plus à examiner et
à juger les idées. Dans l'art pur et dans la connaissance des âmes et
des moeurs,--qui fut une des occupations du XVIIe siècle,--on peut
arriver à quelque chose de solide et de définitif: dans la philosophie
ou la critique ou les sciences politiques et sociales, je ne sais pas.
Il y a tel écrivain du XIXe siècle qui vous paraît peut-être plus
intelligent que Racine, ou qui, du moins, a su plus de choses que lui,
et qui, en outre, s'est donné des libertés sur des points où Racine
s'est contenu et abstenu. Mais, au bout du compte, si les philosophes et
les critiques nous retiennent, c'est moins par la somme assez petite de
vérité qu'ils ont atteinte que par les jeux--quelquefois ignorés
d'eux-mêmes--de leur sensibilité et de leur imagination et par le
caractère de beauté de leurs ouvrages. Oh! que je suis heureux que
Racine n'ait pas été un «esprit fort», ce qu'on appelle vaniteusement un
«penseur», qu'il n'ait été savant qu'en grec, et qu'il n'ait cherché
qu'à faire de belles représentations de la vie humaine!
À cause de cela nous l'aimons aujourd'hui, je pense, plus qu'on n'a
jamais fait.
Et cependant on l'a beaucoup aimé déjà au XVIIe siècle (aimé autant que
haï). Il a eu pour lui, tout de suite, le roi, la jeune cour, et la plus
grande partie de sa génération. Boileau et ses amis le préfèrent,
secrètement d'abord, puis publiquement, à Corneille. La Bruyère écrit en
1693: «Quelques-uns ne souffrent pas que Corneille lui soit préféré,
quelques autres qu'il lui soit égalé.» Au XVIIIe siècle, tout le monde,
à la suite de Voltaire, adore Racine, le juge parfait. Vauvenargues
l'appelle: «le plus beau génie que la France ait eu». Cela dure
longtemps, jusqu'aux romantiques. Ceux-ci exaltent fort justement
Corneille: mais ils jugent Racine à travers l'insupportable tragédie
pseudo-classique du XVIIIe siècle et de l'Empire,--qui, d'ailleurs, est
plutôt cornélienne et dont Racine n'est pas responsable.
Aujourd'hui, je le répète, Racine est extrêmement en faveur. On l'aime
plus que jamais, un peu par réaction contre le mensonge et l'illusion
romantiques. Et en même temps, on peut dire que le romantisme, qui
méconnaissait si niaisement Racine, nous a cependant aidés à le mieux
comprendre et nous a incités à découvrir chez notre poète--fût-ce un peu
par malice et esprit de contradiction--les choses même dont le
romantisme se piquait le plus: pittoresque, vérité hardie, poésie,
lyrisme.
Racine est, en effet, de ceux que l'on «découvre» toujours davantage.
C'est pour cela que beaucoup ont commencé par ne le goûter que
modérément, et ont fini par le chérir. Tel Sainte-Beuve, qui le traite
fort strictement dans ses premiers articles, mais généreusement et
magnifiquement dans son _Port-Royal_. Tel encore notre Francisque
Sarcey. À ses débuts, Sarcey ne voyait en Racine qu'un orateur
harmonieux, assez peu «homme de théâtre». À la fin, il le trouve aussi
malin que d'Ennery.
Nous apportons aussi à aimer Racine un sentiment qui est une sorte de
nationalisme littéraire. Après Corneille, Normand impressionné par les
Romains et les Espagnols, très grand inventeur, mais artiste inégal,
Racine, homme de l'Île-de-France, principalement ému par la beauté
grecque, a vraiment «achevé» et porté à son point suprême de perfection
la _tragédie_, cette étonnante forme d'art, et qui est bien de chez
nous: car on la trouve peu chez les Anglais, pas du tout chez les
Espagnols, tardivement chez les Italiens. Il a eu d'ailleurs la chance
de venir au plus beau moment politique, quand la France était la nation
à la fois la plus nombreuse et la plus puissante d'Europe,--et au
meilleur moment littéraire, après les premiers essais, mais quand la
matière de son art était encore presque intacte et qu'il y avait encore
beaucoup de choses qu'il pouvait dire parfaitement pour la première
fois. Racine est le «classique» par excellence, si cette expression de
«classique» emporte ensemble l'idée de la perfection et celle d'une
fusion intime du génie français avec le génie de l'antiquité grecque et
de la romaine, nos deux saintes nourrices.
Et voilà pourquoi je vous parlerai de Racine, quoique d'innombrables
critiques--et, parmi les morts, Boileau, La Bruyère, Voltaire,
Vauvenargues, La Harpe même, Chateaubriand, Geoffroy, Sainte-Beuve,
Nisard, Vinet, Veuillot, Weiss, Brunetière--en aient excellemment parlé.
Évidemment, je leur emprunterai beaucoup, et aussi aux critiques
vivants. Quand je m'en apercevrai, je vous le dirai; mais sans doute je
ne m'en apercevrai pas toujours. Sachez bien que, sur pareil sujet, je
ne prétends pas à l'originalité. Mais, par cela même que j'«éprouverai»,
pour ainsi dire, l'oeuvre de Racine deux cent huit ans après sa mort, et
avec une âme de cette année-ci, j'aurai chance d'en recevoir quelques
impressions intéressantes et pas encore trop ressassées.
Je ne pourrai pas faire exactement pour lui ce que j'ai fait pour
Rousseau, car il est clair que le rapport est moins direct, chez Racine,
entre la vie de l'écrivain et son oeuvre. Néanmoins, l'homme et l'auteur
communiquent chez lui par beaucoup de points, et par plus de points
encore qu'il ne semble à première vue. Et sa vie, sans être aussi
étrangement dramatique que celle de Rousseau, est si émouvante encore!
Elle soutient avec son théâtre des relations si harmonieuses et
quelquefois si délicates et imprévues! En somme, la vie de Racine
rapproche et finalement concilie les mêmes traditions que ses tragédies
elles-mêmes.
Et là-dessus, ayant relu Racine pour la centième fois (à coup sûr je
n'exagère pas) et m'étant pénétré de toutes les notes et notices de
l'admirable édition de Paul Mesnard, profitant aussi, à l'occasion, de
la documentation si riche et en même temps si scrupuleuse de M. Augustin
Gazier, je commence cette dix millième étude sur Racine.
C'est à la Ferté-Milon, gros bourg de l'Île-de-France, dans le Valois.
Par les belles soirées de l'été de 1639, les habitants de la ville,
assis devant leurs portes, regardaient passer quatre bourgeois fort
simplement vêtus, qui, revenant de la promenade, marchaient l'un
derrière l'autre en disant leur chapelet. Les bonnes gens de la
Ferté-Milon se levaient par respect et faisaient grand silence pendant
que passaient ces messieurs.
Car ces messieurs, jeunes encore (l'un d'eux avait vingt-quatre ans, et
les autres à peu près la trentaine), étaient quatre messieurs de
Port-Royal qui, chassés de leur retraite l'année précédente, s'étaient
alors réfugiés à la Ferté-Milon chez une famille amie, les Vitart,
alliés des Racine. Ces messieurs s'appelaient Lancelot, Singlin, Antoine
Lemaître et Lemaître de Séricourt. Le mystérieux séjour de ces quatre
saints à la Ferté-Milon fut évidemment un objet d'édification et une
occasion de bons efforts pour les Racine et les Vitart et les chrétiens
sérieux de la petite ville. La vie religieuse du père et de la mère de
Jean Racine était donc particulièrement fervente et ils subissaient
directement l'influence de Port-Royal dans le temps où Jean Racine fut
conçu. Port-Royal le façonna dès avant sa naissance.
Mais la Ferté aussi le façonna. Dans une étude sur Racine,
Larroumet--docilement, et parce que ces choses-là se disent--signalait
un accord entre le génie de Racine et le paysage harmonieux et doux de
la Ferté-Milon. Or, M. Masson-Forestier (qui descend de la soeur de
Racine, Marie) m'assure que ce paysage, au XVIIe siècle était austère et
rude. La «vallée boisée» d'aujourd'hui était une tourbière; le cours
d'eau limpide et lent, une rivière rapide et dangereuse; forêts
immenses, peu de cultures, une vie étroite et bloquée, une population
énergique, dévote et un peu sombre. Qu'à cela ne tienne! Nous dirons
donc qu'il y a un accord entre l'âpreté de ce pays et de cette race, et
l'âpreté voilée du théâtre de Racine. Mais tout cela n'est peut-être pas
bien sérieux. Ce que nous retiendrons, c'est que Racine appartient à une
famille dont beaucoup de membres, avant et après lui, furent des
personnes très passionnées et chez qui le sentiment religieux était très
profond.
Jean Racine naquit le 20 ou le 21 décembre 1639, de petite mais ancienne
bourgeoisie. Les quatre solitaires avaient quitté la Ferté-Milon
quelques mois auparavant: mais ils laissaient derrière eux un souvenir
profond, et ne tardèrent point à attirer à eux une grande partie des
familles Racine et Vitart. La grand'mère de Jean Racine, Marie
Desmoulins, se retira en 1649 au monastère des Champs. Elle y avait eu
une soeur religieuse; elle y avait une fille religieuse également.
Vitart, l'oncle de Jean Racine, rejoignit aussi ces messieurs, dès 1639,
et prit soin de la ferme du monastère des Champs jusqu'à sa mort (en
1641 ou 1642). Sa veuve vient demeurer à Paris, dans le quartier de
Port-Royal. C'est elle qui cache, durant les persécutions, M. Singlin,
M. de Sacy et d'autres messieurs dans une petite maison du faubourg
Saint-Marceau. Et cætera... De tous côtés, Port-Royal enveloppe Jean
Racine.
Port-Royal l'enserre d'autant plus étroitement que l'enfant perd sa mère
en janvier 1641, son père (remarié) en février 1643, et se trouve donc
orphelin à trois ans.
Il est élevé chez sa grand'mère (qu'il a toujours appelée «ma mère»)
jusqu'à l'âge de dix ans. Puis il est mis au collège de la ville de
Beauvais, maison amie de Port-Royal. Enfin, à quinze ans, après sa
rhétorique, on le prend à Port-Royal à la maison des Granges. Notez
qu'on l'y prend par une exception unique, car la règle était de ne
recevoir à Port-Royal les élèves que tout jeunes (de neuf à dix ans au
plus). Notez encore qu'à ce moment, l'école des Granges va être
dispersée (1656). Le petit Racine est donc, pendant trois ans (d'après
Sainte-Beuve) le seul élève de ces messieurs, tout seul avec ces saints,
plus libre, par conséquent, en même temps que suivi de plus près, et
vivant sans doute plus familièrement avec eux. Il a pour lui tout seul
des maîtres tels que Lancelot, Nicole, Antoine Lemaître, Hamon. Jamais,
je crois, enfant n'a reçu une éducation pareille. Comme instruction,
c'est unique, c'est magnifique et plus que princier. Comme enseignement
religieux, c'est intense.
Port-Royal est, littéralement, la famille du petit Racine.
Or, qu'est-ce que Port-Royal? qu'est-ce que le jansénisme?
Je n'ai pas à vous faire son histoire: je ne puis que vous renvoyer au
_Port-Royal_ de Sainte-Beuve, qui est un des plus beaux livres
d'histoire et de psychologie de toute notre littérature. Je voudrais
seulement, en vous rappelant ce que c'est qu'un janséniste, vous faire
pressentir quelle put être l'influence de Port-Royal sur l'âme et sur
l'art de Jean Racine.
Le jansénisme, c'est la restauration, par deux théologiens passionnés,
Jansénius et Saint-Cyran, de la doctrine de saint Augustin, le plus
subtil des dialecticiens et le plus tourmenté des hommes.
C'est, je ne dirai pas un christianisme outré, mais le christianisme
comme ramassé autour de ce qu'il a de plus surnaturel. Il se résume en
ceci, que la nature de l'homme après la chute est foncièrement mauvaise;
que l'homme ne peut donc rien faire de bon sans la grâce, et que la
grâce, et même le désir de la grâce, est un présent gratuit.
D'où cette conception est-elle venue à des hommes? De la préoccupation
de ne pas amoindrir Dieu; du besoin de sentir son action partout; de la
pensée toujours présente du mystère de la Rédemption.
Si l'on accorde, en effet, que la nature humaine corrompue peut, par
elle-même, quelque bien, la Rédemption devient inutile.--Oui, mais si
l'on dit que la nature humaine ne peut rien de bon par elle-même, plus
de libre arbitre et, par conséquent, plus de mérite.--Oui, mais si
l'homme, abandonné à ses seules forces, pouvait mériter, c'est donc
qu'il pourrait se passer de la grâce... Et le raisonnement peut tourner
ainsi indéfiniment.
Cercle vertigineux! À peine, dans cette conception qui donne tout à
Dieu, le jansénisme peut-il sauver verbalement une ombre de liberté
humaine. Car toujours, au moment où il va accorder quelque chose à
l'homme, il craint d'en faire tort à Dieu.
Et de là tant de formules singulières et contradictoires, et belles
pourtant, comme celle-ci, de M. Hamon, qui «n'explique pas, mais qui
exprime la doctrine de la grâce et la rend dans tout son complexe,
d'autres diraient dans toute son inintelligibilité» (Sainte-Beuve):
C'est la volonté de Dieu qui nous fait vivre... Notre vie ne
consiste point dans toutes les choses qui peuvent dépendre de la
puissance des hommes et qu'ils peuvent nous ôter, mais seulement
dans la volonté de Dieu, et _dans la nôtre, dont nous sommes
toujours les maîtres, lorsque, par un effet de sa miséricorde, nous
l'avons soumise à celle de Dieu_.
Ainsi, si nous soumettons notre volonté à celle de Dieu, c'est par un
effet de la miséricorde de Dieu, c'est-à-dire encore par la volonté de
Dieu. Et cependant, nous restons, paraît-il, maîtres de notre volonté.
On ne voit pas bien comment: mais cette énigme, c'est le jansénisme
même. Accorder tant à la volonté et à l'action de Dieu que l'homme
paraît irresponsable, étant, par nature, incapable de mériter; et
toutefois trembler devant Dieu comme si l'on était responsable devant
lui, voilà, je crois bien, en quoi consiste, au fond, l'état d'esprit
janséniste.
À le considérer, non point théologiquement, mais psychologiquement, le
janséniste est l'homme qui entretient avec Dieu les relations les plus
dramatiques. Le janséniste est l'homme qui pense le plus de mal de la
nature humaine et qui a le moins d'illusions sur elle. Par suite, le
janséniste est l'homme qui a le plus besoin de croire à Jésus rédempteur
pour ne pas sombrer dans la négation et dans le désespoir. Non seulement
Pascal paraît avoir connu ces tentations, mais de saintes religieuses,
comme la mère Angélique de Saint-Jean:
J'appris, écrit-elle dans le récit de son séjour au couvent des
Annonciades, ce que c'est que le désespoir et par où l'on y va...
J'étais au hasard de laisser éteindre ma lampe... C'était comme une
espèce de doute de toutes les choses de la foi et de la Providence.
Le janséniste est l'homme qui a le plus besoin de voir et de sentir
partout, et dans les moindres choses, l'action de Dieu et qui a pour lui
l'amour le plus inquiet. Le janséniste est l'homme qui aime Dieu avec le
plus de désintéressement, puisqu'il craint toujours que Dieu ne le lui
rende pas, et qu'il vit dans la terreur de n'avoir pas la grâce. Et,
conséquemment, le janséniste est, de tous les chrétiens, celui qui
s'examine avec le plus de diligence et d'angoisse.
Mais, d'autre part, le janséniste, si humble devant Dieu, nourrit, et
peut-être à son insu, un secret orgueil, comme un homme qui ne ressemble
pas aux autres, qui ne veut pas leur ressembler, et qui a des «opinions
particulières».
Dans l'_Oraison funèbre de Nicolas Cornet_, Bossuet parle ainsi des
jansénistes:
... Ils accablent la faiblesse humaine en ajoutant au joug que Dieu
nous impose... Qui ne voit que cette rigueur enfle la présomption,
nourrit le dédain, entretient un chagrin superbe et un esprit de
fastueuse singularité, fait paraître la vertu trop pesante,
l'évangile excessif, le christianisme impossible?
Le janséniste renchérit sur le surnaturel; et, devant le mystère de la
rédemption et de la grâce, il abdique sa raison plus totalement que les
autres chrétiens. Mais il la retrouve, et il en revendique âprement les
droits, lorsqu'il s'agit de savoir si les «cinq propositions» sont dans
Jansénius; et, contre le pape, contre la Sorbonne, contre les évêques de
France, contre le roi, il soutient qu'elles n'y sont pas. Tandis qu'il
paraît douter de la liberté humaine, le janséniste n'en montre pas moins
une volonté indomptable. S'il s'anéantit devant Dieu, il est fier avec
les hommes, et difficile avec les puissances. Son humilité ne l'empêche
pas d'opposer les résistances les plus obstinées aux entreprises
injustes des pouvoirs publics, des «grandeurs de chair». Le janséniste
est homme de protestation et d'opposition; et c'est pourquoi Port-Royal
a été si fort à la mode dans une partie de la noblesse et de la haute
bourgeoisie.
Le jeune Racine ne sera point un homme d'opposition; sans renier ses
maîtres persécutés, il sera un chrétien soumis et un sujet amoureux de
son roi. Mais l'opinion de Port-Royal sur la nature humaine se
retrouvera dans ses tragédies; elle le fera véridique et hardi dans ses
peintures de l'homme. Et, à cause de Port-Royal, je le crois, jamais
(sauf dans l'_Alexandre_) il ne donnera dans l'optimisme romanesque des
deux Corneille et de Quinault.
En attendant, Jean Racine est un enfant très bien doué et très sensible,
un enfant privilégié, élevé dans le sanctuaire de la piété, et qui
reçoit l'empreinte chrétienne à une profondeur dont il ne s'apercevra
lui-même que plus tard.
Ses professeurs sont Nicole, Lancelot, Antoine Lemaître, Hamon; et,
comme je l'ai dit, il les a pour lui tout seul.
Louis Veuillot dit de Nicole: «Nicole, ce moraliste de Port-Royal, le
plus froid, le plus gris, le plus _plomb_, le plus insupportable des
ennuyeux de cette grande maison ennuyée.» Veuillot est bien sévère. Ce
qui est vrai, c'est que Nicole semble un peu effacé parce qu'il nous
apparaît toujours comme le reflet d'Arnault. Il reste toute sa vie clerc
tonsuré. Cette nuance lui convient. C'est un second rôle. C'est l'esprit
modéré de Port-Royal. Il atténue le jansénisme. C'est lui qui inventa la
fameuse distinction «du droit et du fait» et qui imagina de dire: «Nous
condamnons les cinq propositions qu'on dit extraites de Jansénius; mais
nous nions qu'elles y soient: qu'on nous les y montre.» (Et en effet
elles n'y étaient pas littéralement.) Nicole était un écrivain lent,
mais un moraliste très fin. C'est lui dont madame de Sévigné aurait
voulu boire en bouillon les _Essais de morale_. Ajoutez qu'il était de
visage agréable, d'excellente société, qu'il avait tout lu, même les
romans, et qu'il racontait très bien l'anecdote.
Je ne vois pas en quoi cet aimable homme a mis sa marque sur Racine.
Mais je crois qu'il lui apprit très bien le latin[2].
Le second maître de Racine, Lancelot, était un homme qui avait la rare
manie de l'effacement, de la subordination, de l'humilité. Il demeura
sous-diacre, parce qu'il ne se sentait pas digne d'être prêtre. Il se
complaisait dans les offices inférieurs. Type de vieil enfant de choeur,
d'acolyte, de sacristain volontaire. Avant la dispersion des «petites
écoles», il était le professeur des tout jeunes enfants.
Mais cet homme effacé avait l'âme la plus ardente. Pendant dix ans, il
avait vécu d'un désir: celui de rencontrer M. de Saint-Cyran. Il avait
le don des larmes. Et, quand il fut entré à Port-Royal, il eut aussi le
don du rire,--d'un rire qui n'avait rien du tout de profane.
L'abondance des grâces dont il plaisait à Dieu de me combler,
écrit-il, et la paix dont il me remplissait étaient si grandes, que
je ne pouvais presque m'empêcher de rire en toutes rencontres.
C'est le rire des jeunes filles très pures et des religieuses
innocentes.
Cet humble passionné fut, par obéissance, un éminent grammairien. C'est
lui qui écrivit les excellentes _Méthodes_ de Port-Royal, grecque,
latine, italienne et espagnole; et c'est lui qui assembla les _Racines
grecques_, versifiées ensuite par M. de Sacy (1657):
(Entre en ce jardin, non de fleurs
Qui n'ont que de vaines couleurs,
Mais de racines nourrissantes
Qui rendent les âmes savantes...)
C'est à Lancelot, sacristain et helléniste, que Jean Racine dut de
savoir le grec à fond, dans un temps où la plupart des lettrés ne
savaient que le latin (aujourd'hui, ils ne savent ni l'un ni l'autre);
et par suite, si Racine, tout imprégné des Grecs, choisit chez eux la
moitié des sujets de ses tragédies profanes, et s'il écrivit
_Andromaque_, _Iphigénie_ et _Phèdre_, c'est un peu au sacristain de
Port-Royal que nous le devons.
Le troisième professeur de Jean Racine, Antoine Lemaître, avait été un
avocat célèbre et un «homme du monde» assez dissipé (du moins parle-t-il
lui-même de ses «égarements»). Il s'était converti au lit de mort de sa
mère, brusquement, avec explosion et larmes, et avait renoncé à la plus
belle situation dans le siècle pour s'ensevelir à Port-Royal. Tandis que
Nicole et Lancelot étaient des hommes «gris», Antoine Lemaître était un
homme brillant, un pénitent plein de verve et d'éclat, le chef des
solitaires. Il avait de la véhémence, de la chaleur, de l'imagination et
du geste. Il gardait, dans son renoncement, l'amour de la littérature.
Du fond de sa solitude, il avait publié lui-même ses plaidoyers[3],
monuments de sa gloire profane, en ayant seulement soin d'y rajouter des
passages édifiants. Il avait traduit, en les expurgeant pour les élèves
de Port-Royal, les comédies de Térence.
Antoine Lemaître prit très fort en amitié Racine adolescent. Il voulait
faire de lui un avocat. On connaît la lettre charmante où il recommande
au «petit Racine» de bien soigner pendant son absence ses onze volumes
de saint Chrysostome et de les défendre contre les rats, et où il
l'appelle son fils et lui dit: «Aimez toujours votre papa comme il vous
aime.»
Il fut spécialement le professeur de rhétorique de Jean Racine. Ce fut
sûrement lui qui communiqua à l'enfant la flamme littéraire. Et ce n'est
pas tout: Antoine Lemaître avait une belle voix et un débit savant. Il
donna à Racine d'excellentes leçons de diction,--que Racine répéta plus
tard à mademoiselle du Parc et à mademoiselle Champmeslé.
Le quatrième professeur de Racine fut M. Hamon, médecin de Port-Royal.
Et même, à partir de mars 1656, les autres solitaires dispersés, Racine
n'eut plus d'autre professeur que M. Hamon.
M. Hamon paraît avoir été le plus singulier, le plus pittoresque des
messieurs de Port-Royal et aussi le plus poète. Après avoir été
précepteur de M. de Harlai,--dont il refusa un petit «bénéfice»,--il
vendit et distribua aux pauvres son patrimoine et entra à Port-Royal en
1650. Il fut le médecin des religieuses. Il s'en allait visiter les
pauvres des environs, monté sur un âne et un livre à la main. C'était un
mystique au coeur tendre et à l'imagination fleurie. Il lisait en
espagnol les ouvrages de sainte Thérèse, «de la grande sainte Thérèse
qui fut tellement blessée de la charité de l'Époux que son coeur fut
transpercé d'un glaive de joie et de douleur».
Ainsi s'exprime-t-il. Il écrivit des petits traités de piété pour les
religieuses et quatre volumes de très subtils commentaires sur le
_Cantique des cantiques_. «Il avait, dit Sainte-Beuve, le don de la
spiritualité morale, le sens des emblèmes,» et il marchait dans le monde
«comme dans une forêt enchantée, où chaque objet qu'on rencontre en
recèle un autre plus vrai et cache une merveille». Il pensait que
l'univers visible n'est qu'un système de symboles et qu'il n'y a de vrai
que ce qu'on ne voie pas. Il ne mangeait que du pain de chien (fait de
son et d'un peu de farine). On lui en donnait un grand par semaine. Il
mangeait toujours debout, dans un couloir, sans serviette et sur une
planche. Sainte-Beuve dit qu'il y avait de l'oriental et du brahme dans
M. Hamon. Cette impression me parait très juste. Je tiens de la
munificence de M. Gazier un petit livre intitulé: _Relation de plusieurs
circonstances de la vie de M. Hamon, faite par lui-même, selon le modèle
des Confessions de saint Augustin_ (124 pages, imprimées en 1734). Il y
parle surtout du séjour qu'il fit seul, comme médecin, auprès des
religieuses de Port-Royal-des-Champs, en 1665, après l'expulsion des
«messieurs». C'est très curieux. M. Hamon est humble, oui, il se
rabaisse tant qu'il peut et conserve ses vêtements de pauvre qui le font
moquer des gardes. Il dira:
J'aimais fort les sentences, ce qui est le caractère des moindres
esprits.
Il dira:
J'étais plus lâche qu'une femme, et qu'une femme des plus lâches,
car il y en a de courageuses.
Et cætera. Mais on sent avec lui quel secret délice est l'humilité. Car,
dans le chrétien qui se ravale lui-même, il y a deux «moi»: le «moi» qui
est humilié, et le «moi» qui humilie l'autre et le méprise et le
maltraite; et ce second moi, juge implacable du premier, peut
parfaitement goûter un plaisir d'orgueil détourné et comme s'enivrer de
son rôle d'ange flagellateur. Puis, l'humilité supprime presque toutes
les causes de trouble:
J'éprouvais, dit M. Hamon, que, quand on se met sur son fumier, on
est délivré de bien des tentations... Je résolus, dit-il encore, de
ne plus juger personne.
Bientôt vient le détachement de la vie et l'amour de la mort:
Je regardais la mort avec assez de douceur. Je pensais fortement
qu'il fallait me disposer à quitter les vivants, qui sont morts,
afin d'aller trouver les morts, qui sont vivants.
Vient enfin la totale «ataraxie».
Il y a des temps où je crois que Dieu demande une chose de moi; il
y en a d'autres où je ne le crois plus; quelquefois, je n'en sais
rien. _Et tout cela m'est la même chose_, étant résolu de ne faire
non plus d'état de mes prétendues assurances que de mon incertitude
même.
Un autre point très intéressant. La communion était interdite aux
religieuses du choeur, mais permise aux soeurs converses. On demande à
Hamon si les religieuses du choeur peuvent sans péché mettre le manteau
gris des converses pour se présenter à la Sainte Table et communier
ainsi par fraude. Hamon pense qu'elles le peuvent. Pourquoi? C'est que,
en rendant _possible_ aux religieuses, par cette ruse, la communion dont
il leur commande et inspire le désir, Jésus-Christ signifie ainsi
clairement qu'il la leur permet en effet, et cela, malgré l'autorité
ecclésiastique. C'est une révélation qu'il fait à ses servantes,
par-dessus la tête de leur archevêque. Il me semble que nous touchons le
fond de l'âme de Port-Royal dans cette volonté de communiquer
directement avec Dieu. Toute cette discussion de M. Hamon, à la fois
très subtile et enflammée d'amour, est une des choses les plus
singulières qu'on puisse lire.
Voilà les quatre professeurs de Racine. Celui qu'il semble avoir aimé et
vénéré le plus est justement ce bizarre et délicieux bonhomme, M. Hamon.
Quarante ans plus tard, il écrira dans son testament (10 octobre 1698):
Je désire qu'après ma mort, mon corps soit porté à
Port-Royal-des-Champs, qu'il soit inhumé dans le cimetière, au pied
de la fosse de M. Hamon. Je supplie très humblement la mère abbesse
et les religieuses de vouloir bien m'accorder cet honneur, quoique
je m'en reconnaisse très indigne, etc.
Et maintenant, représentez-vous cet enfant tout seul au milieu de ces
saints, d'ailleurs tous occupés de leurs dévotions et de leurs travaux.
Je ne dis pas qu'il dut s'y ennuyer: mais l'absence d'enfants de son
âge, le silence de ce grand cloître dépeuplé et de cette vallée
solitaire, tout cela était évidemment fort propre à le jeter dans la
rêverie. Il dut rêver beaucoup, ces trois années-là, le long de l'étang,
dans les jardins et dans les bois. Et sa sensibilité, repliée sur soi,
secrète, sans confident, dut se faire par là plus profonde et plus
délicate.
On connaît l'anecdote racontée par Louis Racine dans ses _Mémoires_:
anecdote que Louis tenait de son frère aîné Jean-Baptiste, lequel ne
pouvait la tenir que de son père ou de quelqu'un de Port-Royal:
Son plus grand plaisir était de s'aller enfoncer dans les bois de
l'abbaye avec Sophocle et Euripide qu'il savait presque par coeur.
Il avait une mémoire surprenante. Il trouva par hasard le roman
grec des amours de Théagène et de Chariclée. Il le dévorait,
lorsque le sacristain Claude Lancelot, qui le surprit dans cette
lecture, lui arracha le livre et le jeta au feu. Il trouva moyen
d'en avoir un autre exemplaire, qui eut le même sort, ce qui
l'engagea à en acheter un troisième, et, pour n'en plus craindre la
proscription, il l'apprit par coeur et le porta au sacristain en lui
disant: «Vous pouvez brûler encore celui-ci comme les autres.»
Comment Racine avait-il pu se procurer jusqu'à deux exemplaires du roman
d'Héliodore,--texte grec, comme semble l'indiquer la phrase de Louis
Racine? Sans doute par son cousin Antoine Vitart, qui était alors à
Paris, au collège d'Harcourt. Maintenant, que le petit Racine ait appris
_Théagène et Chariclée_ «par coeur», c'est probablement une façon de
parler, car le roman a plus de six cents pages.
Je l'ai parcouru, moi, dans la traduction d'Amyot, et une seule fois, et
en passant beaucoup de pages. Que Racine à seize ans l'ait lu, lui, dans
le texte, et au moins trois fois, cela prouve qu'il était déjà très fort
en grec, et qu'il avait une grande fraîcheur de sensibilité et
d'imagination.
L'_Histoire éthiopique traitant des loyales et pudiques amours de
Théagène Thessalien et Chariclée Éthiopienne_, écrite entre le IIe et le
Ve siècle par un Héliodore qui aurait été évêque de Tricca en Thessalie,
raconte en dix livres, très lentement, les aventures de la princesse
Chariclée, qui fut exposée par sa mère, qui rencontra à Delphes le beau
Théagène, qui fut longtemps séparée de lui et qui, après mille
vicissitudes, telles que naufrages et enlèvements, et méprises et
malentendus de toutes sortes, finit par le retrouver et par l'épouser,
la noble naissance de Chariclée ayant été reconnue au moment où on
allait la mettre à mort avec son amant. La forme du livre, c'est, si
vous voulez, celle des parties un peu ennuyeuses de _Daphnis et Chloé_.
Elle nous paraît assez insipide, encore qu'extrêmement fleurie. Mais il
y est question d'amour; Racine avait seize ans; et il créait lui-même
l'enchantement de cette histoire.
Et, somme toute, je comprends que le bon sacristain Lancelot ait cru
devoir, par deux fois, lui confisquer son exemplaire. Car enfin, dès les
premières pages du roman, l'écolier de seize ans y pouvait lire (en
grec) cette description d'une belle personne dont l'ami vient d'être à
moitié égorgé par des pirates:
C'était une jeune pucelle assise dessus un rocher... Elle avait le
chef couronné d'un chapeau de laurier, et des épaules lui pendait,
par derrière, un carquois qu'elle portait en écharpe. Son bras
gauche était appuyé sur son arc... Sur sa cuisse droite reposait le
coude de son autre bras; et avait la joue dedans la paume de sa
main dont elle soutenait sa tête, tenant les yeux fichés en terre à
regarder un jeune damoiseau étendu tout de son long, lequel était
tout meurtri de coups, etc.
Et deux pages plus loin:
Cette belle jeune fille se prit à embrasser le jouvenceau et
commença à pleurer, à le baiser, à essuyer ses plaies, et à
soupirer...
Et un peu plus loin encore:
Apollon! dit la belle captive, les maux que nous avons par
ci-devant endurés ne te sont-ils point satisfaction suffisante?
Être privés de nos parents et amis, être pris par des pirates,
avoir été deux fois prisonniers entre les mains des brigands sur
terre, et l'attente de l'avenir pire que ce que nous avons
jusqu'ici essuyé!... Où donc arrêteras-tu le cours de tant de
misères? Si c'est en mort, mais que ce soit sans vilenie, douce me
sera telle issue. Mais si aucun d'aventure se met en effort de me
violer et connaître honteusement, moi que Théagène même n'a encore
point connue, je préviendrai cette injure en me défaisant moi-même,
et me maintiendrai pure et entière jusques à la mort, emportant
avec moi pour honneur funéral ma virginité incontaminée.
Lire ces choses-là,--dans un grec mignard,--au fond des bois,--à seize
ans, et quand on n'a encore connu d'autres femmes que sa grand'mère et
sa tante--pourquoi cela ne serait-il pas délicieux et émouvant?...
Et dans ce même premier livre de _Théagène et Chariclée_, l'enfant
Racine lisait l'histoire--assez brutale--d'un jeune homme trop aimé de
sa belle-mère, c'est-à-dire, sous d'autres noms, l'histoire même de
Phèdre et d'Hippolyte; si bien qu'écrivant vingt ans plus tard sa
tragédie de _Phèdre_, il put se ressouvenir des pages d'Héliodore, alors
troublantes pour lui, qu'il avait lues le long de l'étang et dans les
bois de Port-Royal.
C'est aussi dans ces bois et le long de cet étang qu'il composa les sept
Odes de la _Promenade de Port-Royal: Louanges de Port-Royal en général;
le Paysage en gros; Description des bois; De l'étang; Des prairies; Des
troupeaux et d'un combat de taureaux; Des jardins_.
Ce sont des vers d'enfant, et c'est très bien ainsi. Certes le petit
Racine jouit vivement du charme des eaux, des arbres, des prairies.
Quelques années plus tard, La Fontaine, dans sa Psyché, dira de lui: «Il
aimait extrêmement les jardins, les fleurs, les ombrages.» Mais, n'étant
encore qu'un enfant, Racine, comme il est tout naturel, imite dans sa
forme les poètes descriptifs à la mode, et notamment Théophile de Viau
et Tristan l'Ermite.
Ce Théophile et ce Tristan ont d'ailleurs de bien jolis endroits. Il
faut lire, du premier, le _Matin_, la _Solitude_, la _Maison de Silvie_,
et, du second, le _Promenoir des deux amants_.
Que dites-vous de ces deux strophes de la _Maison de Sylvie_?
Un soir que les flots mariniers
Apprêtaient leur molle litière
Aux quatre rouges timoniers
Qui sont au joug de la lumière,
Je penchais mes yeux sur le bord
D'un lit où la Naïade dort,
Et regardant pêcher Silvie,
Je voyais battre les poissons
À qui plus tôt perdrait la vie
En l'honneur de ses hameçons.
D'une main défendant le bruit,
Et de l'autre jetant la ligne,
Elle fait qu'abordant la nuit,
Le jour plus bellement décline;
Le soleil craignait d'éclairer,
Et craignait de se retirer;
Les étoiles n'osaient paraître;
Les flots n'osaient s'entre-pousser.
Le zéphire n'osait passer,
L'herbe se retenait de croître.
Et que dites-vous de ces quatrains du _Promenoir des deux amants_?
Auprès de cette grotte sombre
Où l'on respire un air si doux,
L'onde lutte avec les cailloux
Et la lumière avecque l'ombre.
Ces flots, lassés de l'exercice
Qu'ils ont fait dessus ce gravier
Se reposent dans ce vivier
Où mourut autrefois Narcisse.
C'est un des miroirs où le Faune
Vient voir si son teint cramoisi,
Depuis que l'amour l'a saisi,
Ne serait point devenu jaune.
L'ombre de cette fleur vermeille
Et celle de ces joncs pendants
Paraissent être là-dedans
_Les songes de l'eau qui sommeille_.
Ce Tristan et ce Théophile sont des poètes ingénieux--et qui aiment la
nature, oh! mon Dieu, peut-être autant que nous l'aimons. Seulement,
c'est plus fort qu'eux, ils ne peuvent la peindre sans mêler à leurs
peintures, trop menues, trop sèchement détaillées, de l'esprit et des
pointes, et une trop piquante mythologie.
Racine, à seize ans, les copie de son mieux dans ses odes enfantines. Il
emploie la strophe préférée de Théophile (en abrégeant seulement, et
d'une façon qui n'est peut-être pas très heureuse,--car elle la rend
trop sautillante--le septième et le neuvième vers de la strophe). Son
imitation est, en général, assez faible; il a vraiment trop d'épithètes
insignifiantes, telles qu'_agréable et admirable_. Mais il a pourtant
des strophes assez réussies dans leur genre, et pas trop éloignées de
leur modèle; celle-ci, par exemple:
Là, l'hirondelle voltigeante,
Rasant les flots clairs et polis,
Y vient avec cent petits cris
Baiser son image naissante.
Là, mille autres petits oiseaux
Peignent encore dans les eaux
Leur éclatant plumage:
L'oeil ne peut juger au dehors
Qui vole ou bien qui nage
De leurs ombres et de leurs corps.
Puis, il nous parle des poissons «aux dos argentés»:
... Ici, je les vois s'assembler,
Se mêler et se démêler
Dans leur couche profonde;
Là je les vois (Dieu, quels attraits!)
_Se promenant dans l'onde,
Se promener dans les forêts._
À cause, vous entendez bien, des feuillages qui se reflètent dans l'eau.
Cela est beaucoup plus imaginé et concerté que vu: c'est tout à fait du
Théophile.
Je suis sûr que ces petits vers, si l'enfant les lui montra, ne
déplurent point au bon M. Hamon, qui, comme j'ai dit, avait
l'imagination riante, et qui mettait dans ses méditations spirituelles,
pour en tirer de subtiles comparaisons à la manière de saint François de
Sales, beaucoup de fleurs, d'arbres et d'animaux. Mais surtout M. Hamon
dut goûter ces strophes de l'ode deuxième:
Je vois ce cloître vénérable,
Ces beaux lieux du ciel bien aimés,
Qui de cent temples animés
Cachent la richesse adorable.
(Vous avez compris que ces «temples animés», ce sont les religieuses de
_Port-Royal_.)
C'est dans ce chaste paradis
Que règne, en un trône de lis,
La virginité sainte;
C'est là que mille anges mortels
(Ils n'étaient que «cent» tout à l'heure: «mille» est pour l'euphonie.)
D'une éternelle plainte
Gémissent au pied des autels.
Sacrés palais de l'innocence,
Astres vivants, choeurs glorieux
Qui faites voir de nouveaux cieux
Dans ces demeures du silence,
Non, ma plume n'entreprend pas
De tracer ici vos combats,
Vos jeûnes et vos veilles;
Il faut, pour en bien révérer
Les augustes merveilles,
Et les taire, et les adorer.
(Pas mal, ce dernier vers.)
Je ne vous donne pas ces strophes pour merveilleuses. Mais elles ont de
la piété, de l'onction et, si je puis dire, de la blancheur. Et si l'on
veut, de loin, de très loin, elles font présager l'accent suave des
choeurs d'_Esther_.
Dans le même temps, l'enfant traduisait les _Hymnes_ du bréviaire romain
en vers français, que, plus tard, il retoucha notablement ou que, même,
je pense, il refit tout entiers.--Il fait aussi beaucoup de vers latins,
élégants et faciles. Il se nourrit d'Homère, de Sophocle et d'Euripide.
Il les lit en «s'enfonçant dans les bois», ce qui est, si je puis ainsi
parler, une façon plus sensuelle de les lire. Il traduit beaucoup,
beaucoup de grec, et même des auteurs simplement curieux, tels que
Diogène Laërce, Eusèbe et Philon. Et il commence un prodigieux travail
d'annotations, souvent page par page, sur la presque totalité de la
littérature grecque et sur une bonne partie de la latine.
Lorsqu'il sort de Port-Royal au mois d'octobre 1658, Jean Racine est à
la fois un adolescent très pieux,--et un adolescent fou de littérature.
Fou de littérature, il le serait peut-être devenu de lui-même. Mais il
est certain qu'il l'était aussi par la faute de ses vénérables maîtres.
Ses vénérables maîtres estimaient peu la littérature en elle-même. Pour
leur compte, ils ne visaient pas au talent. Ils jugeaient que ce qu'il
convient d'étudier chez les anciens et de leur emprunter, c'est
simplement l'art d'exprimer clairement et exactement sa pensée, afin
qu'elle soit plus efficace. Mais comment pouvaient-ils croire qu'un
enfant tendre, intelligent et passionné ne chercherait que cela dans
Homère, Sophocle, Euripide, Térence, Virgile? Est-ce par ces lectures
qu'ils pensaient le détourner de la poésie, ou le munir d'avance contre
les passions? Ces saints hommes goûtaient trop les belles-lettres. Ils
n'étaient pas parfaitement conséquents avec eux-mêmes, et je les en aime
davantage.--Il est bien probable, d'ailleurs, que les religieuses, et sa
tante la mère Agnès de Saint-Thècle, et sa grand'mère Marie Desmoulins,
avaient été touchées des strophes où l'enfant les comparait à des
«temples animés» et les appelait «astres vivants» (dame! mettez-vous à
leur place); qu'il leur avait montré sa traduction des _Hymnes_ et
qu'elles en avaient été émerveillées; et il est bien probable aussi que
ces «messieurs» n'avaient pu se tenir de louer les vers latins que
Racine avait adressés au Christ (_ad Christum_) pour le supplier de
défendre Port-Royal contre ses ennemis.
Ainsi, sans le savoir, Port-Royal poussait l'écolier vers la littérature
et la poésie,--et vers le théâtre, qui en était alors la forme la plus
éclatante. Port-Royal poussait Jean Racine à la damnation, jusqu'à
l'heure où il devait le ressaisir pour le salut; et il en résultera une
vie des plus tourmentées, des plus passionnées, des plus humaines par
ses contradictions intérieures. Sa vie même fut certainement, aux yeux
de Dieu, la plus belle de ses tragédies.
DEUXIÈME CONFÉRENCE
SES DÉBUTS.--SON SÉJOUR À UZÈS.--LES DEUX TRADITIONS.
En octobre 1658, Racine, âgé de dix-huit ans et neuf mois, est mis au
collège d'Harcourt, à Paris, pour y faire une année de philosophie. Le
proviseur du collège, Pierre Baudet, et le principal, Fortin, étaient
amis des «solitaires.» Toutefois, dès cette année-là, le jeune homme
commence d'échapper à Port-Royal, et s'émancipe assez vivement.
Nous savons, par une de ses lettres, que, dans les premiers mois de
1660, il habite «à l'Image Saint-Louis, près de Sainte-Geneviève» (sans
doute quelque hôtel meublé) et qu'il est déjà lié avec le futile abbé Le
Vasseur, et avec son compatriote et un peu son parent (au 17e degré), le
doux bohème Jean de La Fontaine.
Puis, une lettre de septembre 1660 nous le montre établi à l'hôtel de
Luynes, quai des Grands-Augustins, chez son oncle à la mode de Bretagne,
Nicolas Vitart, intendant du duc de Luynes.
Ce Vitart, de quinze ans plus âgé que Racine, était, lui aussi, un
ancien élève de Port-Royal et, en particulier, du bon Lancelot. Mais il
ne semble pas avoir grandement profité d'une si sainte éducation.
C'était un galant homme, et assez mondain, un «honnête homme», au sens
de ce temps-là, nullement un chrétien austère. Il était sur un bon pied
et traité avec distinction chez les Luynes. D'ailleurs assez riche. Cet
intendant d'un grand seigneur était lui-même un petit seigneur, ayant
acheté de ses deniers divers fiefs et seigneuries.
Vitart s'occupait de littérature, surtout de vers galants et de théâtre.
Il fut, pour Racine, un tuteur fort peu gênant. Il lui ouvrait sa bourse
au besoin. Racine lui écrira d'Uzès en 1662: Je vous puis protester que
je ne suis pas ardent pour les bénéfices. (Il en attendait un de son
oncle le chanoine.) Je n'en souhaite que pour payer au moins quelque
méchante partie de tout ce que je vous dois.
Et la femme de Vitart aussi était charmante pour son jeune cousin. Elle
semble avoir été enjouée et fort peu prude. De quelques années plus âgée
que Jean Racine, elle le traitait avec une familiarité gentille, une
familiarité de jeune «marraine». Racine lui écrira d'Uzès, en 1661 et
1662, des lettres d'une galanterie respectueuse et tendre, semées de
petits vers. Il se plaint sans cesse qu'elle ne lui écrive pas assez:
J'irai, parmi les oliviers,
Les chênes verts et les figuiers,
Chercher quelque remède à mon inquiétude.
Je chercherai la solitude
Et, ne pouvant être avec vous,
Les lieux les plus affreux me seront les plus doux.
Une fois il lui écrit (26 décembre 1661):
Et quand mes lettres seraient assez heureuses pour vous plaire, que
me sert cela? J'aimerais mieux _recevoir un soufflet ou un coup de
poing de vous, comme cela m'était assez ordinaire_, qu'un grand
merci de si loin.
Un coup de poing, un soufflet... Elle le traitait tout à fait en petit
cousin. Une autre fois (31 janvier 1662), il lui écrit, à propos de
l'abbé Le Vasseur, trop possédé de l'idée d'une certaine mademoiselle
Lucrèce: «... J'ai même de la peine à croire que vous ayez assez de
puissance pour rompre ce charme, vous qui aviez accoutumé de le charmer
lui-même autrefois, _aussi bien que beaucoup d'autres_.» Je vous donne
mademoiselle Vitart pour une femme qui dut être délicieuse, et qui
inspira à Jean Racine son premier amour,--oh! un amour timide et
irréprochable, mais encore assez vif et tendre.
Je crois qu'on ne s'ennuyait pas chez monsieur l'intendant. Il y venait
des jeunes femmes et des jeunes filles: mademoiselle de la Croix,
Lucrèce, Madelon, Tiennon (l'énumération est de Racine lui-même, 27 mai
1661), à qui l'on faisait la cour, et pour qui l'on rimait des
madrigaux. Là, fréquentaient La Fontaine (que nous retrouverons
bientôt), M. d'Houy, un peu ivrogne, Antoine Poignant, qui passait la
plus grande partie de son temps au cabaret, et l'abbé Le Vasseur, gentil
garçon, bel esprit très futile, qui semble avoir connu toutes les
actrices et qui, notamment, mit Racine en rapport avec mademoiselle
Roste, comédienne du théâtre du Marais, et mademoiselle de Beauchâteau,
comédienne de l'hôtel de Bourgogne; l'abbé Le Vasseur, toujours
amoureux, tantôt de mademoiselle Lucrèce, tantôt d'«une toute jeune
mignonne» dont le nom ne nous est pas parvenu, tantôt de quelque
chambrière que nos compères appelaient Cypassis en souvenir d'une belle
esclave chantée par Ovide au deuxième livre des _Amours_.
Tels furent, en attendant Boileau et Molière, les amis de jeunesse de
Jean Racine. Non, il ne s'ennuyait pas à Paris. Quand il était obligé
d'aller au château de Chevreuse surveiller, pour son cousin Vitart, des
menuisiers et des maçons, il datait ses lettres de «Babylone», pour
marquer qu'il se considérait comme exilé, et il se vantait d'aller trois
fois par jour au cabaret. Évidemment, après ses années de Port-Royal, il
était un peu grisé de sa liberté nouvelle.
Ne croyez pas, du reste, à de grands désordres, ni même à aucune
sérieuse débauche. Sans doute, en novembre 1661, il écrira d'Uzès, à La
Fontaine: «... Il faut être régulier avec les réguliers, comme j'ai été
loup avec vous et avec les autres loups, vos compères.» Mais, dans une
lettre de lui, de février ou mars 1661, je trouve un passage à mon avis
bien curieux en ce qu'il nous montre un Racine de vingt et un ans,
éveillé et excité, mais, je crois bien, innocent encore malgré ses airs
gaillards.
Dans cette lettre, il dit à son ami Le Vasseur qu'il vient de lire toute
la _Callipédie_, et qu'il l'a admirée tout entière. La _Callipédie_?
qu'est cela? C'est un poème latin--fort élégant--du médecin Claude
Quillet, publié en 1655, sur les moyens d'avoir de beaux enfants:
_Callipedia, sive de pulchræ prolis habendæ ratione_. Cette lecture
était convenable à l'âge de Racine, et le devait intéresser par tout le
scabreux d'un docte badinage et par l'ingéniosité des périphrases
exprimant les détails physiologiques les plus osés. Les adolescents
lisent volontiers les traités médicaux sur des sujets délicats.
Et donc, après avoir loué le latin de Quillet, Racine continue ainsi:
Vous vous fâcherez peut-être de voir tant de ratures (dans sa
lettre), mais vous les devez pardonner â un homme qui sort de
table. Vous savez que ce n'est pas le temps le plus propre pour
concevoir les choses bien nettement, et je puis dire, avec autant
de raison que M. Quillet, qu'il ne se faut pas mettre à travailler
sitôt après le repas:
Nimirum crudam si ad loeta cubilia portas
Perdicem, incoctaque agitas genitalia coena,
Heu! tenue effundes semen...
Je ne puis vous traduire exactement ces vers. Ils reviennent à dire
qu'on n'est bon à rien tant que la digestion n'est pas faite. Là-dessus,
Racine fait ce commentaire:
... Mais il ne m'importe de quelle façon je vous écrive, pourvu que
j'aie le plaisir de vous entretenir; de même qu'il me serait bien
difficile d'attendre après la digestion de mon souper _si je me
trouvais à la première nuit de mes noces_. Je ne suis pas assez
patient pour observer tant de formalités.