Le parti hostile aux Canadiens qui avait voulu les faire exclure de la

représentation en 74, sous le prétexte qu'ils étaient catholiques,

s'étant vu obligé, après la révolution américaine, d'obtenir leur

concours dans la demande d'une chambre élective pour avoir quelque

chance de succès, s'était rapproché d'eux espérant encore se ménager

dans l'acte constitutionnel la part du lion, et obtenir la prépondérance

dans la nouvelle chambre. Mais lorsqu'il vit par le bill la division du

Canada en deux provinces, afin que d'après le motif avoué du

gouvernement, les deux races pussent vivre à part chacune avec sa

religion et ses lois, et la réserve à la nouvelle législature de statuer

sur les modifications à apporter au code de commerce, il reconnut, mais

trop tard, que son but était manqué; que la domination qu'il avait rêvée

ne serait pas complète, et qu'enfin sa longue dissimulation était en

pure perte. «Le bill, dit M. Powys, leur avocat dans les communes, ne

satisfera pas ceux qui désiraient une chambre, parce qu'il ne la leur

donne pas.» En présence de cette conduite, les conservateurs canadiens

rallièrent les constitutionnels sur leur alliance avec leurs soi-disans

amis. Ceux-ci se contentèrent de répondre que, quoique en effet ils

eussent montré une bonne foi trop crédule peut-être, ils n'étaient pas

solidaires de cette perfidie, et, qu'au reste ils avaient ce qu'ils

désiraient.

A la troisième lecture du projet de loi, lord Sheffield présenta contre

sa passation une nouvelle requête de Lymburner, qui se donnait toujours

pour l'agent du Canada et des Canadiens dits constitutionnels; preuve du

danger qu'il y a de charger de missions politiques des hommes dont les

sentimens ne sont pas parfaitement en harmonie avec ceux de leurs

commettans. Mais ces oppositions furent vaines.

Après quelques amendemens, dont l'un fut de porter la représentation de

30 à 50 membres, le bill passa sans division dans les deux chambres.

Cet acte reçut l'assentiment complet de l'illustre Burke, surtout la

partie relative à la division de la province. «Essayer, dit cet homme

d'état, d'unir des peuples différens de lois, de langue et de moeurs,

est très-absurde. Ce serait semer des germes de discorde, chose

indubitablement fatale à l'établissement d'un nouveau gouvernement. Que

leur constitution soit prise dans la nature de l'homme, la seule base

solide de tout gouvernement.»

Fox, comme membre du parti whig, auquel appartenait le commerce, se

prononça contre la division de la province; mais dominé par ces grands

principes qui se plaisent surtout chez, les esprits élevés et généreux,

il proposa que le conseil législatif fût électif, attendu qu'il n'y

avait point de noblesse ou de corps qui méritât ce nom en Canada, et que

la chambre représentative fût composée de cent membres. «Avec une

colonie comme celle-là, observa cet orateur, susceptible de liberté et

susceptible d'augmentation de population, il est important qu'elle n'ait

rien à envier à ses voisine. Le Canada doit rester attaché à la

Grande-Bretagne par le choix de ses habitans; il sera impossible de le

conserver autrement. Mais pour cela il faut que les habitans sentent que

leur situation n'est pas pire que celle des Américains.»

C'est dans le cours de ces débats que les digressions de Burke sur les

idées révolutionnaires de la France, amenèrent une de ces malheureuses

altercations qui séparent à jamais deux anciens amis. Burke et Fox

étaient liés d'amitié ensemble depuis l'enfance; leurs grands talens

oratoires, leur vaste intelligence n'avaient fait que resserrer leur

attachement. Malheureusement le premier prit en haine le parti du

mouvement en France, le second embrassa la cause de la révolution avec

ardeur, et y fit quelque allusion en discutant le bill relatif au

Canada. Par une de ces tournures imprévues que prend quelquefois un

débat, Burke se crut desservi par son ancien ami sur une question

d'ordre, et s'en plaignit avec amertume; il fit des reproches à Fox sur

le refroidissement qu'il lui montrait depuis long-temps, et hissa

échapper ces paroles: C'est certainement une indiscrétion en tout temps

et surtout à mon âge, de provoquer des inimitiés ou de fournir à mes

amis des motifs pour les abandonner; néanmoins s'il en doit être ainsi

en adhérant à la constitution britannique, je risquerai tout, et suivant

les dictées du devoir et de la prudence publique, mes derniers mots

seront toujours, fuyez la constitution française. Fox ayant dit qu'il

n'y avait point d'amis de perdus, Burke reprit, «oui il y a des amis de

perdus; je connais le prix de ma conduite; j'ai rempli un devoir au prix

d'un ami; notre amitié est rompue.» Burke continua à parler avec une

extrême chaleur. Fox se leva pour répondre, mais il était si ému qu'il

fut plusieurs minutes sans pouvoir proférer une seule parole. Il avait

le visage couvert de larmes, et il faisait en vain des efforts pour

exprimer des sentimens qui se manifestaient assez pour faire connaître

la noblesse et la sensibilité de son coeur. Toute la chambre vivement

impressionnée par cette scène, observa un religieux silence jusqu'à ce

qu'enfin, Fox ayant vaincu son émotion, put donner cours aux expressions

les plus touchantes. Mais ce fut en vain, la brèche était faite, et ces

deux amis s'éloignèrent désormais de plus en plus l'un de l'autre.

Dans la chambre des lords, le bill fut poursuivi également par des

pétitions contre plusieurs de ses clauses, et deux conseils employés par

les marchands, auteurs de l'opposition dans les communes, furent

entendus à la barre; mais avec encore moins de succès. «On a appelé

préjugé, dit lord Grenville, l'attachement des Canadiens à leurs

coutumes, à leurs lois et à leurs usages, qu'ils préfèrent aux lois de

l'Angleterre. Je crois qu'un pareil attachement mérite un autre nom que

celui de préjugé; suivant moi, cet attachement est fondé sur la raison,

et sur quelque chose de mieux que la raison; il est fondé sur les

sentimens les plus nobles du coeur humain.»

Le roi qui de tous les Anglais était celui qui montrait le plus de

sympathie pour les Canadiens, crut devoir remercier les deux chambres de

la passation de cette loi dans son discours de prorogation.

Par elle, le Canada se trouvait à son quatrième gouvernement depuis 31

ans. Loi martiale de 1760 à 1763; gouvernement militaire de 1763 à 1774;

gouvernement civil absolu de 1774 à 1791; et enfin gouvernement

tiers-parti électif à commencer en 92. Sous les trois premiers régimes,

malgré les ordres contraires, le pays n'eut d'autres lois que celles du

caprice des tribunaux, qui tombèrent dans le dernier mépris; et le

peuple ne fit que changer de tyrannie. Quant au dernier, l'on doit

attendre pour le juger, qu'il soit mis en pratique et qu'on en voie les

effets; car l'expérience seule peut en faire connaître les avantages et

les défauts, d'autant plus que le succès doit dépendre de l'esprit dans

lequel chacune des parties intéressées l'observera, la colonie et la

métropole.

Le nouvel acte constitutif portait, après la division du Canada en deux

provinces, et l'indication de la tenure et des lois qui devaient

subsister dans chacune d'elles, que tous les fonctionnaires publics

resteraient à la nomination du roi en commençant par le gouverneur, et

demeureraient amovibles à sa volonté; que le libre exercice de la

religion catholique serait garanti ainsi que la conservation des dîmes

et droits accoutumés du clergé; que les protestans devenaient passibles

de la même dîme pour leurs ministres; que le roi aurait la faculté

d'affecter au soutien de l'église anglicane le septième des terres

incultes de la couronne, et de nommer aux cures et bénéfices de cette

église dont il est le chef; que le droit de tester de tous ses biens

était conféré d'une manière absolue; que le code criminel anglais était

maintenu comme loi fondamentale; que dans chaque province seraient

institués un conseil législatif à vie à la nomination du roi, composé de

quinze membres au moins dans le Bas-Canada, et de sept dans le Haut; et

une chambre d'assemblée de cinquante membres au moins dans le

Bas-Canada, et de seize dans le Haut, élus par les propriétaires

d'immeubles de la valeur annuelle de deux louis sterling dans les

collèges ruraux, et de cinq louis dans les villes, et par les locataires

de ces mêmes villes payant un loyer annuel de dix louis; que la

confection des lois était déférée à ces deux corps et au roi ou son

représentant, formant la troisième branche de la législature, et ayant

droit de veto sur les actes des deux chambres; que la durée des

parlement ne devait pas excéder quatre ans; et que la législature devait

être convoquée au moins une fois tous les ans, et enfin que toute

question serait décidée à la majorité absolue des voix.

Un conseil exécutif, nommé par le roi, fut aussi institué pour aviser le

gouverneur et remplir les attributions de cour d'appel en matières

civiles.

Tel fut l'acte constitutionnel. Malgré ses nombreuses imperfections dont

quelques unes étaient fondamentales, il donnait un gouvernement dans

lequel le peuple était appelé à jouer un rôle, et au moyen duquel il

pourrait faire connaître tous ses griefs, si on ne lui donnait pas le

pouvoir d'obliger absolument l'exécutif à les redresser. Cette nouvelle

charte entra eu vigueur le 26 décembre 91, et dans le mois de mai

suivant le Bas-Canada fut divisé en 6 collèges électoraux urbains, et en

21 comtés ou collèges électoraux ruraux, élisant chacun deux membres,

excepté trois qui n'eurent le droit que d'en élire un chacun; et l'on

donna à la plupart de ces collèges, par une affectation ridicule et peu

conforme à l'esprit de la nouvelle constitution, des noms anglais que

les habitans ne pouvaient prononcer.

Le Haut-Canada se trouvant de cette époque séparé du Bas, nous n'en

suivrons point l'histoire, l'objet du présent ouvrage étant de retracer

celle du peuple canadien-français, dont les annales s'étendent ou se

reployent, selon que la politique des métropoles étende ou rétrécisse

les bornes de son territoire.

Au temps de l'introduction du gouvernement constitutionnel, la

population des deux Canada; pouvait être d'environ 135,000 âmes, dont

plus de 10,000 dans le Haut; et sur ce chiffre la population

anglo-canadienne entrait pour 15,000 à peu-près, et il y avait 1

million, 569 mille 818 arpens de terre en culture.[70] En 1765, la

population était d'environ 69,000 âmes, outre un peu plus de 7000

Sauvages, et il y avait 955,754 arpens de terre exploitable, divisés en

110 paroisses sans compter celles des villes. La population

franco-canadienne s'était doublée par 30 ans depuis 1679. Elle était à

cette dernière époque de 9400 âmes, en 1720 de 24,400, en 1734 de

37,200; il n'y a qu'entre cette dernière année et 1765 que la population

ne se redoubla pas en conséquence des pertes faites dans les guerres qui

remplirent la plus grande partie de cette période et de l'émigration en

France; elle n'était que de 60,000 âmes en 1759. Depuis 1763 elle a

repris une marche progressive rapide. Le recensement officiel de 1844,

la porte déjà à 524,000; d'où l'on peut conclure qu'elle sera en 1900 de

plus de 2 millions, ou égale à celle de la Hollande aujourd'hui.

L'émigration dans les derniers temps de la domination française, ne

faisait que remplir le vide que laissaient les Canadiens qui s'en

allaient dans les contrées de l'ouest et dans la Louisiane, ou qui

périssaient à la guerre et dans les voyages.

[Note 70: Lettre du général Murray aux Lords-Commissaires du commerce et

des plantations. «Maisons habitées 9,722; boeufs 12,546; vaches, 22,724:

jeunes bêtes à cornes 15,039; moutons 27,064; cochons 28,976 et chevaux

12,757.»--En 1761, la population n'était que de 60,000 âmes d'après le

recensement fait par ordre de ce général.]

Le fait de cette augmentation régulière de la population sous toutes

sortes de gouvernement, même sous l'incroyable tyrannie qui pesa sur le

pays depuis 1760 jusqu'en 1792, tyrannie moins lourde par la rudesse des

gouverneurs, que par la folle tentative de la métropole d'arracher aux

habitans leurs lois et leurs institutions, et de les frapper d'exclusion

politique à cause de leur croyance religieuse, le fait de cette

augmentation prouve qu'en Amérique les gouvernemens n'atteignent que la

surface des sociétés; que quelque soient leurs efforts pour les façonner

à leur guise, pour les étouffer même comme nationalité distincte et

locale, il suffit à ces peuples de s'isoler pendant un temps, de

resserrer leurs rangs, de se rapprocher autant que possible de l'esprit

du gouvernement de soi par soi-même, de maintenir la paix et l'ordre

intérieur, le mouvement progressif continue toujours, et le droit et la

raison obtiennent invariablement le triomphe qui leur est dû; car dans

ce continent l'avenir est au peuple; le peuple est un polype dont chaque

partie a les vertus du tout, et qui finit par envelopper dans ses vastes

bras les corps étrangers qui veulent le fouler et lui nuire.

Le commerce du pays avait augmenté dans la même proportion. C'est en

1700 que l'on rétablit l'ancienne division du Bas-Canada en trois

départemens. La haine aveugle pour tout ce qui était français avait fait

abolir sans aucun motif le gouvernement des Trois-Rivières; mais il fut

rétabli sous le nom de district par ordonnance du conseil législatif;

car les divisions territoriales s'imposent souvent d'elles mêmes.

Lord Dorchester était repassé en Angleterre au commencement de 91,

laissant les rênes du gouvernement à Sir Alured Clarke, avec le titre de

lieutenant-gouverneur. Les qualités personnelles de Dorchester l'avaient

fait estimer des Canadiens, qui lui avaient montré dans tous les temps

un attachement honorable à la fois pour son caractère et pour son coeur.

Il avait su par son humanité et par sa justice, adoucir la rigueur des

décrets de la métropole, et, à l'exemple du général Murray, il avait eu

le courage de prendre sur lui de tempérer la cruauté des ordres de

proscription lancés contre les lois françaises et contre la religion

catholique. Les Canadiens connaissaient aussi les dispositions

bienveillantes de George III pour eux, et ils savaient que ce roi

n'avait vu que d'un mauvais oeil les demandes exclusives des colons

anglais, de même que leur opposition aux actes de 74 et de 91. Ils en

manifestèrent toute leur reconnaissance à l'occasion de la présence de

ses fils en Canada, le prince Guillaume-Henri depuis Guillaume IV, alors

commandant de la frégate Pégasus, en 87, et le prince Edouard, duc de

Kent et père de la reine actuelle, avec son régiment en 91. Les

démonstrations de respect et les réjouissances dont ils furent partout

l'objet de la part des Canadiens, durent être très agréables à leur

père.

L'octroi d'une constitution libre fut fêté à Québec par un grand

banquet. Il se forma aussi une association qui se donna, suivant l'usage

du temps, le nom de club constitutionnel, dont le principal objet,

d'après son programme, était de répandre des connaissances politiques

dans le pays. Il s'assemblait toutes les semaines, et discutait toutes

sortes de questions politiques, commerciales, scientifiques,

littéraires, etc. Un résumé de l'acte de 91 fut publié sous ses auspices

avec des notes explicatives pour le rendre plus intelligible au peuple.

L'éducation populaire, l'hérédité de la noblesse, l'amélioration de

l'agriculture, les qualités nécessaires à un représentant du peuple,

tels furent quelques-uns, des objets qui y furent débattus. Ces

discussions excitèrent un moment d'enthousiasme; l'on vit des

instituteurs venir s'offrir d'instruire les enfans du peuple

gratuitement. Mais cette ardeur se ralentit d'elle-même peu-à-peu, et ne

donna pas d'ailleurs plus de hardiesse à la presse, qui continua de

garder le silence sur les affaires publiques. C'est à peine si l'on

osait publier des opinions fort innocentes dans des correspondances

anonymes. C'est ainsi que la Gazette de Montréal de Mesplet rapporte

sans oser mentionner les noms ni le lieu du banquet, que dans cette

ville la nouvelle constitution fut fêtée par de jeunes citoyens. «Nous

nous réjouissons, dit leur président, de ce que cette province, après

avoir été depuis la conquête victime de l'anarchie, de la confusion et

du pouvoir arbitraire, prend enfin cet équilibre heureux, dont

l'harmonie générale doit être le résultat. Nous nous réjouissons de ce

que nous, dans l'âge de donner des enfans à la patrie, nous aurons la

douce satisfaction de lui offrir des hommes libres. Le nouvel acte qui

règle cette province est un acheminement, j'espère, à quelque chose de

plus avantageux pour elle. La politique a mis la première main à cet

ouvrage; la philosophie doit l'achever.» Entre les toasts qui furent

portés après celui au roi, l'on remarque les suivans:

l'abolition du système féodal,

la liberté civile et religieuse,

la liberté de la presse,

la liberté et l'intégrité des jurés,

la révolution de France,

la révolution de Pologne,

la révocation de l'ordonnance des milices,

la révocation de toutes les ordonnances qui peuvent être contraires à la

liberté individuelle,

la révocation des investigations comme abusives, funestes et productives

des haines et des inimitiés personnelles, etc.

D'après ces démonstrations, l'on peut se faire une idée de l'esprit qui

animait déjà les citoyens à cette époque.

Arrêtons-nous ici pour jeter un instant nos regards en arrière. Nous

sommes parvenus à la fin du 18e siècle et à l'introduction du régime

représentatif dans le pays. De grands événemens ont passé sous nos yeux

depuis 1755. Tous les malheurs qui peuvent frapper un peuple se sont

réunis pour accabler les Canadiens. La guerre, la famine, les

dévastations sans exemple, la conquête, le despotisme civil et

militaire, la privation des droits politiques, l'abolition des

institutions et des lois anciennes, tout cela est arrivé simultanément

ou successivement dans notre patrie dans l'espace d'un demi-siècle. L'on

devrait croire que le peuple canadien si jeune, si faible, comptant à

peine 66 mille âmes en 64, et par conséquent si fragile encore, se

serait brisé, aurait disparu au milieu de ces longues et terribles

tempêtes soulevées par les plus puissantes nations de l'Europe et de

l'Amérique, et que, comme le vaisseau qui s'engloutit dans les flots de

l'océan, il n'aurait laissé aucune trace après lui. Il n'en fut rien

pourtant. Abandonné, oublié complètement par son ancienne mère-patrie,

pour laquelle son nom est peut-être un remords; connu à peine du reste

des autres nations dont il n'a pu exciter ni l'influence ni les

sympathies, il a lutté seul contre toutes les tentatives faites contre

son existence, et il s'est maintenu à la surprise de ses oppresseurs

découragés et vaincus. Admirable de persévérance, de courage et de

résignation, il n'a jamais désespéré un moment. Confiant dans la

religion de ses pères, révérant les lois qu'ils lui ont laissées en

héritage, et chérissant la langue dont l'harmonie a frappé son oreille

en naissant, et qui a servi de véhicule aux pensées de la plupart des

grands génies modernes, pas un seul Canadien de père et de mère n'a,

jusqu'à ce jour, dans le Bas-Canada, trahi aucun de ces trois grands

symboles de sa nationalité, la langue, les lois et la religion.

Toujours soumis aux règles du devoir, aucun peuple, avec les mêmes

moyens, n'a fait plus de sacrifice et n'a montré plus de courage et

d'héroïsme pour la défense de son pays pendant la guerre, n'a montré

plus de respect aux lois et plus d'attachement à ses institutions

pendant la paix. Nous ne reviendrons pas sur les événemens de la guerre

terminée par le traité de 63; on les connaît assez. Nous résumerons

seulement ce que nous avons rapporté des événemens qui se sont passés

depuis, jusqu'en 1792. C'est dans cet espace de temps que l'on voit

éclore les causes et les germes des discordes qui ont divisé ce

malheureux pays.

Le changement de gouvernement à la conquête, amena un changement radical

dans le personnel des fonctionnaires publics. Le commerce tout entier

tomba aussi entre les mains des vainqueurs. Les marchands et les

fonctionnaires, étrangers à l'ancienne population au milieu de laquelle

ils étaient; à cause de leur petit nombre, comme perdus, se donnèrent la

main pour se soutenir. Il fut entendu entre eux, que la langue, les lois

et les coutumes des Canadiens seraient détruites, parce que c'était le

meilleur moyen de concentrer entre leurs mains la domination et

l'exploitation de ce peuple; et que cela était d'ailleurs d'autant plus

facile que sa religion le privait de tout droit politique. La

proclamation de 63 sembla devoir favoriser ce dessein; mais lorsque,

conformément à une des clauses de cet acte, l'on voulût convoquer une

assemblée coloniale, et que l'on vît le parti protestant insister sur

l'observation rigide de la loi anglaise, par laquelle les catholiques ne

pouvaient être ni électeurs ni éligibles, le gouvernement eut honte de

mettre le pouvoir législatif entre les mains de deux à trois cents

aventuriers la plupart d'un caractère équivoque, et il recula devant

l'exécution de sa promesse. Les fonctionnaires se soumirent en silence;

mais le commerce, plus indépendant de l'autorité, murmura contre cette

faiblesse. De ce moment l'union entre les fonctionnaires et leurs

compatriotes devint moins intime, et les premiers se conformant de plus

en plus à la politique dictée par la métropole, devinrent plus modérés

en apparence, tandis que les seconds se montraient plus violens, afin

d'en imposer à l'Angleterre, où ils trouvaient toujours des échos au

moyen de leurs relations commerciales. Mais la révolution américaine

vint encore les éloigner du but qu'ils voulaient atteindre.

L'acte de 74 passé pour attacher les Canadiens à l'empire, rétablit les

lois françaises et mit ce peuple, quant aux droits politiques, sur le

même pied que les autres sujets anglais. Cet acte fut adopté malgré les

efforts inouïs qui furent faits pour en empêcher la passation; et une

fois passé, il eut l'effet de diviser la population protestante. La

classe des fonctionnaires trouvait la nouvelle constitution admirable,

parce qu'elle mettait le pouvoir entre ses mains, la plupart des membres

du conseil législatif remplissant des charges publiques; et elle était

conséquemment opposée à tout changement, surtout à l'établissement d'une

chambre élective, parce qu'elle craignait pour son autorité, ses

privilèges et son immense patronage. Les marchands, au contraire,

voulaient un gouvernement représentatif pour les raisons que nous avons

déjà exposées ailleurs. Ils étaient d'autant plus jaloux du conseil

législatif que plusieurs Canadiens y avaient été admis et qu'ils étaient

en position par-là de défendre les droits de leurs compatriotes. Ils

continuèrent à demander une constitution libre. Pendant long-temps ils

pensèrent que les catholiques ne pouvant prêter le serment du test, se

trouveraient exclus des chambres naturellement comme ils l'étaient en

Angleterre. Ce ne fut qu'après des avertissemens formels des intentions

des ministres, qu'ils abandonnèrent leurs injustes prétentions, et

qu'ils furent obligés d'accepter comme un pis-aller, mais en murmurant,

l'acte de 91. Encore essayèrent-ils, lors de la discussion de cet acte,

de faire prévaloir leurs idées dans le parlement impérial, où il y avait

un fort parti pour eux, en tachant d'abord de faire maintenir le serment

du test tel qu'il se prêtait en Angleterre, et ensuite en essayant de

faire abolir les lois françaises, de priver le clergé catholique de tous

ses privilèges et anciens droits, et enfin de répartir la franchise

électorale de manière à donner la majorité aux protestans dans la

chambre représentative comme ils supposaient qu'ils l'auraient dans la

chambre haute laissée au choix du roi. Battus sur tous ces points, ils

durent accepter la charte de 91 telle qu'elle était offerte, et encore

ne fut-elle accordée qu'après que les Canadiens eussent joint leur

demande à la leur.

L'acte de 91, donnant la majorité aux Canadiens dans la chambre

représentative, à cause de leur supériorité numérique, réunit pour la

seconde fois la population anglaise, c'est-à-dire les fonctionnaires

publics et les marchands dans une même communauté d'intérêts et de

sympathie. Les uns se réservèrent le monopole des emplois, et les autres

celui du commerce, que les Canadiens, par l'émigration de leurs

marchands en France, avaient presque totalement perdu, en perdant avec

ces hommes précieux les connaissances spéciales et l'expérience qui leur

étaient nécessaires pour renouer un commerce sur de nouvelles bases

d'après les circonstances différentes dans lesquelles ils se trouvaient.

Histoire du Canada depuis sa découverte jusqu'à nos jours. Tome III · 第 29 / 31 段