Quant à la représentation des colonies dans le parlement impérial, ce

changement introduirait un principe fédératif dans la constitution

britannique qui pourrait augmenter la force de l'empire, mais dont les

suites, en supposant que les colonies restassent attachées à

l'Angleterre, pourraient être incalculables: le principe d'exploitation

disparaîtrait sans doute; mais aussi à mesure que la population des

colonies augmenterait, l'influence prépondérante de la mère-patrie

diminuerait dans la même proportion; et l'exemple de Rome donnant le

droit de citoyenneté à tous les Italiens, auquel Montesquieu attribue sa

ruine plus tard, n'est pas fait pour encourager une métropole moderne à

embrasser ce système, à moins que ces colonies trop faibles ne

présentent rien de redoutable pour l'avenir.

Le livre de Du Calvet gagna à la cause constitutionnelle canadienne un

grand nombre d'adeptes en Angleterre, et contribua beaucoup à faire

accorder un gouvernement électif: et sous ce rapport, cet ouvrage s'est

assuré une place dans notre histoire.

La destinée de son auteur, si tourmentée depuis quelques années, se perd

de vue après l'apparition de son livre. D'après la tradition populaire,

il aurait péri par les mains de ses ennemis. Mais la version la plus

vraisemblable est qu'après avoir obtenu justice du général Haldimand

devant les tribunaux anglais, il s'embarqua sur un vaisseau pour

l'Amérique, et périt en mer; rien de certain du reste n'est connu à cet

égard.

Le général Haldimand remit en partant les rênes du gouvernement canadien

au lieutenant gouverneur Hamilton, l'un des membres modérés du conseil

législatif, lequel les remit à son tour l'année suivante, au colonel

depuis le général Hope, qui y commandait déjà l'armée, et qui ne les

tint que jusqu'au mois d'octobre, qu'arriva le général Carleton, élevé à

la pairie sous le nom de lord Dorchester, et nommé gouverneur-général

des possessions qui restaient encore aux Anglais dans l'Amérique du

Nord. Il trouva le pays dans une grande agitation sur la question du

gouvernement constitutionnel. Le conseil législatif était tombé dans le

discrédit le plus complet; son asservissement augmentait tous les jours

le nombre de ses ennemis. Deux de ses membres, qui avaient voulu montrer

quelqu'indépendance, comme Finlay, qui avait contrarié quelqu'une des

mesures gouvernementales et voté contre les corvées, étaient dans les

plus grandes inquiétudes, et cherchaient à regagner les bonnes grâces du

gouverneur, par les plus humiliantes expressions de repentir[67].

Allsopp en avait été retranché; enfin ce corps, dont 5 membres

suffisaient pour passer une loi, n'avait aucune indépendance.

La paix n'avait pas été plutôt conclue, que le parlement impérial se vit

inondé de pétitions du Canada. Les premières de 1783, qui étaient

signées par les nouveaux et les anciens habitans du pays, et qui furent

portées en Angleterre par trois députés, MM. Adhémar, Powell et Delisle,

demandaient d'une manière générale la jouissance des droits et

privilèges inhérens à la qualité de sujets britanniques; mais le

principal but d'une partie des signataires, à ce qu'il paraît, était

particulièrement d'obtenir l'introduction de la loi de l'habeas-corpus.

On y demandait aussi pour parer à tous les événement, d'être admis sans

distinction, sous quelque forme de gouvernement qui pourrait être

choisie, à la participation des grâces, droits, privilèges et

prérogatives dont jouissaient les Anglais dans toutes les parties du

globe. Ces termes ayant été interprétés par les constitutionnels d'une

manière plus générale, le corps législatif voulut protester contre

l'introduction d'une chambre élective. M. La Corne St.-Luc proposa une

adresse au roi pour le remercier de la protection qu'il avait accordée

au pays pendant la révolution américaine, et pour le prier de maintenir

l'acte de 74. M. Grant proposa un amendement longuement motivé, dont

l'objet était de faire nommer un comité pour dresser une pétition en

faveur du principe électif; mais l'amendement n'était pas du goût de

tous les Anglais: «Tout considéré, disait Finlay, il est douteux s'il

serait avantageux pour nous d'avoir une chambre d'assemblée dans les

circonstances où se trouve le pays, puisque les anciens sujets du roi

auraient peu de chance d'être élus par les Canadiens.» Après des débats

animés, l'amendement fut écarté et l'adresse adoptée à la majorité des

deux tiers, le nombre des votans étant de 17. Les membres de la minorité

motivèrent leur dissentiment par écrit. Le greffier fut chargé d'aller

déposer l'adresse au pied du trône, et de soutenir la demande du

Conseil. Un jésuite nommé Roubaud, qui était à Québec, à ce qu'il

paraît, du temps du gouverneur Murray, et qui vivait alors à Londres, se

mit en communication avec les comités anti-constitutionnels du Canada,

et menaça quelques fonctionnaires du ressentiment de Carleton. Ce

personnage qui avait l'oreille des affidés des ministres, put modérer un

peu leur ardeur. Au reste, l'adresse trouva ceux-ci bien disposés à

accueillir ses conclusions. Ils n'étaient pas encore d'avis que le temps

d'octroyer une constitution fût arrivée; et lord Sydney répondit au

gouverneur, en acquiesçant à l'introduction de la loi de

l'habeas-corpus, qu'il était convaincu que toute autre restriction des

pouvoirs du gouvernement dans l'état où se trouvait la province, serait

extrêmement préjudiciable aux intérêts du pays; et que la demande d'une

chambre d'assemblée, de l'institution du jury, de l'indépendance des

juges, &c., avait été faite par des hommes mal-intentionnés, dont

l'attachement à l'Angleterre lui paraissait très suspect.

[Note 67: Finlay était député-maître général des postes en Amérique

depuis 1784.

«Let me once more repeat, disait-il, that Sir Guy Carleton shall have no

cause to be displeased with me; my duty is to be with government; it is

every honest man's business to assist the ruling powers, far more a well

meaning Councillor»--Lettre de H. Finlay au gouverneur Skene, 8 août,

1785. «Letters which I wrote to Sir Guy Carleton, in which I stated my

conjecture touching the cause of his displeasure and expressed my sorrow

for having unintentionally offended His Excellency.» Lettre à M. Todd,

du bureau des postes à Londres.]

Malgré ces observations, des assemblées publiques eurent lieu dans l'été

de 84, à Québec et à Montréal; des comités furent nommés et de nouvelles

pétitions plus explicites que les premières, portant près de 2400

signatures, furent encore adressées à Londres. L'on demandait par ces

requêtes une chambre élective, un conseil législatif non rétribué,

l'introduction des lois anglaises dans les contrées situées en dehors

des districts de Montréal et de Québec les deux seuls alors existans, le

procès par jury dans les causes civiles, &c. Ces demandes soulevèrent

une opposition formidable; et des contrepétitions signées immédiatement

par près de 4000 personnes, s'acheminèrent aussitôt vers l'Angleterre,

où elles eurent l'effet d'étouffer celles qui venaient de les y

précéder. L'on voit par ces oppositions que déjà une forte portion des

Canadiens se prononçait pour un gouvernement libre, tandis que l'autre

se déclarait formellement contre. La demande d'une chambre élective fut

renouvelée en 85, et les marchands de Londres en relation d'affaires

avec le Canada, présentèrent à son appui un mémoire au ministère, qui

allait plus loin que le voeu des Canadiens libéraux, lorsqu'il disait

que la généralité des habitans de la colonie, tant anciens que nouveaux,

désirait être gouvernée par les lois britanniques, faites et

administrées suivant la constitution anglaise. Dans cette lutte de

partis, dans ces demandes opposées, les renseignement privés qui

parvenaient en Angleterre, ne faisaient souvent qu'augmenter l'embarras

des ministres. Ainsi l'un des plus modérés des anglificateurs écrivait,

qu'il serait presqu'impossible de trouver des hommes qualifiés pour

représenter le peuple dans une chambre d'assemblée; que les Canadiens ne

désiraient conserver que leur religion et leurs lois de succession, et

suggérait de faire représenter la partie anglaise de la population dans

la chambre des communes, mode préférable, disait-il, à une assemblée

composée de Canadiens français, &c. Le grand motif de toutes ces gens

perçait toujours; c'était de dominer et d'exploiter le pays à leur

avantage particulier.

On avait résolu de faire faire de nouvelles enquêtes; lord Dorchester

était venu avec l'ordre de faire commencer une grande investigation sur

l'état du pays, livré depuis 26 ans à trois systèmes de gouvernement

différens, ou plutôt à trois systèmes qui ne se ressemblaient que par

l'excès de tyrannie et de désordres qu'ils avaient amené à leur suite.

Il convoqua aussitôt le conseil législatif, qui fut divisé en plusieurs

comités chargés de s'enquérir de l'administration de la justice, de la

milice, des communications publiques, de l'agriculture, des terres, de

la population, du commerce, de la police et de l'éducation. Chaque

comité reçut ordre de faire rapport séparément sur la matière spéciale

dont il était chargé, après avoir fait les recherches et entendu les

témoignages qu'il jugerait nécessaires pour s'éclairer suffisamment.

Ces divers comités se mirent en frais de remplir leurs importantes

missions; mais comme la majorité était composée de membres anglais, les

Canadiens n'espérèrent rien d'investigations conduites par des hommes

qu'ils croyaient non moins hostiles à leurs lois qu'à leur nationalité.

Ils ne purent maîtriser leurs soupçons surtout quand ils virent la

manière avec laquelle furent choisis les témoins favorables aux idées de

cette majorité, quoiqu'il paraisse aujourd'hui que non seulement le

gouverneur, mais le lieutenant-gouverneur Hope, président du conseil, et

les juges Mabane et Fraser étaient favorables au maintien des anciennes

lois, et que par conséquent le parti contraire, dirigé par le juge en

chef Smith, se trouvait en minorité, et ne pouvait mettre à exécution,

ni suggérer avec un grand poids les changemens qu'il méditait; mais

alors le peuple ignorait les dispositions des membres qui lui étaient

favorables.

La doctrine de Smith, contraire à celle qu'avait soutenue Masères,[68]

était que les lois anglaises avaient été introduites par divers actes

publics de la métropole ou de ses agens, et que le statut de 71 n'était

pas suffisant pour les révoquer totalement; qu'elles devaient être

suivies dans les litiges entre Anglais, comme les françaises devaient

l'être dans les litiges entre Canadiens; et que lorsqu'il s'en élevait

entre Canadiens et Anglais, si la question avait rapport à un immeuble,

l'on devait invoquer l'ancienne loi du pays, et si elle avait rapport au

commerce, la loi anglaise.

[Note 68: Masères avait dit que la proclamation de 63 n'était pas

suffisante pour abroger les lois; qu'il fallait un acte du parlement:

«If these arguments against the Kings being singly without the

parliament, the legislator of this province are just, it will follow of

course that all the ordinances hiherto passed in this province are null

and void, as being founded at best (for I shall endeavour to show that

they have not even this foundation) upon the King's single authority.

And if so, then the great ordinance of the 17th of September, 1764, by

which the French laws were abolished, and the laws of England introduced

in in their stead, will be void amongst the rest; and consequently the

French laws must, by virtue of the first maxim above laid down, be

deemed to bi still legally in force.» _A plan for settling the laws and

the administration of justice in the Province of Quebec._]

Un pareil système était absurde; mais il ne devait pas surprendre,

venant d'un juge assez passionné pour dire que ceux qui soutenaient que

l'acte de 74 enlevait aux Anglais l'avantage des lois britanniques,

étaient des perturbateurs du repos public, et que les Canadiens étaient

aveuglés par leur ignorance et leurs préjugés.

En revanche, le juge Mabane prétendait que les royalistes américains que

l'on aurait fait mieux de ne pas recevoir en Canada, et les émigrés de

la Grande-Bretagne, en venant s'établir dans la colonie, avaient par

cela même fait acte d'adhésion volontaire au régime légal qui y

existait, c'est-à-dire aux lois et aux coutumes françaises, desquelles

étaient seules eu vigueur, sauf le code criminel. L'antagonisme qui

régnait entre les tribunaux présidés par ces deux hommes, n'était que

plus animé dans le conseil, où l'opposition de leurs sentimens amenait

des altercations fréquentes, qui dégénéraient quelquefois en

personnalités et en menaces.

Le comité chargé de l'enquête sur l'administration de la justice, était

présidé par Smith lui-même, qui rédigea le rapport, autant qu'il le put,

dans le sens de ses idées, que M. de St-Ours, membre du conseil,

qualifiait de zèle outré pour l'anglification. Ce rapport fut soumis au

gouverneur. Pendant la session Smith introduisit un projet de loi

conforme à l'esprit de ce document, mais qui fut repoussé par tous les

membres canadiens et par les membres anglais mentionnés plus haut, comme

tendant à saper l'ancien code civil, contrairement à l'esprit de l'acte

de 74, et aux motifs qui l'avaient dicté. En effet par le projet, les

lois anglaises étaient indirectement substituées aux anciennes lois du

pays, qui n'auraient plus existé qu'exceptionnellement pour les

Canadiens et leurs descendans.

Le comité du commerce, d'après sa composition, ne devait être et ne fut

en effet que l'écho des marchands, qu'il consulta. Ceux-ci

s'assemblèrent à Québec et à Montréal pour s'entendre sur leurs

réponses. Ils ne bornèrent pas leurs observations au négoce seulement;

ils s'étendirent encore sur les lois, la police, et la forme du

gouvernement. Ils recommandèrent l'introduction des lois anglaises,

excepté dans les matières d'immeubles et de succession, et l'option

libre du jury dans toutes les causes réelles ou personnelles; ils

déclarèrent, comme on l'avait déjà fait quelques années auparavant, que

les tribunaux tels qu'ils étaient constitués, n'avaient aucune

jurisprudence uniforme; que les uns suivaient la loi française, les

autres la loi anglaise; ceux-ci la loi romaine, ceux-là les règles de la

simple équité, et que les juges et les plaideurs invoquaient les unes ou

les autres suivant leur intérêt, leur sympathie ou leur caprice.

C'étaient toujours les mêmes abus et les mêmes plaintes. Enfin ils

finissaient par demander une chambre élective en se référant à leur

pétition de 85. Le comité rapporta que les marchands avaient traité la

question de la situation et des intérêts de la province avec une grande

profondeur et une grande exactitude; que leurs raisonnemens étaient

judicieux, et qu'il recommandait en conséquence leurs représentations à

la considération très-sérieuse du gouverneur. Le comité des terres fit

un long rapport, dans lequel il se prononça contre la tenure

seigneuriale, cause, suivant lui, du peu de progrès du pays sous le

gouvernement français, et suggéra pour la remplacer, le franc-aleu

roturier, ou plutôt le _free and common soccage_, tenure franche

anglaise, avec le système de lois qui s'y rattache, afin de ne pas

éloigner les émigrans britanniques de la colonie. Il ajouta aussi que

les seigneurs et les censitaires devaient avoir la faculté de commuer la

tenure de leurs possessions, et que la loi de primogéniture devrait être

introduite pour obliger, en les déshéritant, les cadets de famille à

aller s'établir sur de nouveaux domaines.

On observera qu'en autorisant l'introduction de la loi de primogéniture

et la permission inconditionnelle aux seigneurs de commuer la tenure des

terres qu'ils n'avaient pas encore concédées, l'on empirait gravement la

situation des cultivateurs en les mettant à la merci de ces mêmes

seigneurs, puisque ceux-ci pourraient exiger après la conversion, les

prix qu'ils voudraient, n'étant plus tenus de vendre aux premiers

demandans à des taux fixes comme sous le régime seigneurial.

Les travaux du comité d'éducation étaient peut-être plus importans

encore que ceux de tous les autres, pour l'avenir du pays. Il n'existait

pas en Canada de système général d'instruction publique. Il n'y avait à

proprement parler d'écoles que dans les villes. Les campagnes en étaient

totalement dépourvues; à moins qu'on ne veuille donner ce nom aux leçons

que quelques moines mendians donnaient dans leurs tournées rurales, ou à

la réunion de quelques enfans qu'un curé généreux formait à ses frais

pour leur faire enseigner les premiers rudimens du langage.

Avant 76 les Jésuites faisaient faire un bon cours d'étude dans leur

maison de Québec; et c'est de leurs classes que sont sortis les

Canadiens les plus célèbres des premiers temps de nos annales. Mais

cette institution n'existait plus; et sans les séminaires, qui

changèrent en partie le but de leur institution pour venir en aide à

l'entretien des hautes connaissances, le flambeau de la science se

serait probablement éteint parmi nous. Le séminaire de St.-Sulpice de

Montréal, aidé de la fabrique de cette ville, soutenait une école où il

assistait jusqu'à 300 enfans; et il y avait encore dans cette ville un

collège assez fréquenté. Le séminaire de Québec rendit alors, comme il

le fait encore aujourd'hui, des services éminens aux lettres qui s'y

étaient transportées du collège des Jésuites. A part ces diverses

institutions, l'on comptait à peine quelques maîtres particuliers dans

les villes. L'éducation des filles avait été moins négligée, comme nous

avons déjà eu occasion de le faire observer. Les soeurs de la

congrégation de Montréal et de Québec la donnaient dans les villes et

dans les campagnes, où elles se répandaient. Les religieuses des

Ursulines et de l'Hôpital-général enseignaient aussi à Québec et aux

Trois-Rivières. Mais toutes ces institutions, dues au dévouement et à la

munificence ecclésiastique, ne pouvaient répondre qu'aux besoins des

cités. Le reste du pays était dépourvu de tout moyen de s'instruire, et

conséquemment l'éducation était nulle dans les campagnes, où la

dispersion des habitans et la rigueur du climat passaient pour les

principales causes qui y mettaient obstacle. Après avoir recueilli tous

ses matériaux, le comité présenta son rapport, et suggéra d'établir sans

délai;

1. Des écoles élémentaires dans toutes les paroisses.

2. Des écoles de comté, où l'on enseignerait les régies de

l'arithmétique, les langues, la grammaire, la tenue des livres, le

jaugeage, la navigation, l'arpentage et les branches pratiques des

mathématiques.

3. Enfin une université pour l'enseignement des sciences et des arts

libéraux, formant une corporation composée des juges, des évêques

catholiques et protestans, et de seize ou vingt autres citoyens

notables, qui se renouvelleraient à la majorité des voix.

Le comité ajoutait qu'il fallait approprier au soutien de ce grand

système d'éducation les biens des Jésuites, un legs de £1200 par année

fait par un M. Boyle, pour propager la foi protestante dans les

anciennes colonies anglaises, et dont la séparation d'avec l'Angleterre

rendait maintenant l'exécution légalement impossible, et une portion des

terres incultes de la couronne, que lord Dorchester avait déjà fait

mettre à part pour cet objet.

Telles sont les importantes recommandations qui furent faites pour

généraliser l'éducation dans ce pays. Malgré l'importance du sujet,

elles restèrent sans résultat; et une partie des terres qu'on y avait

destinées, fut accordée ensuite à des créatures ou à des favoris du

pouvoir.

L'ordre des Jésuites ayant été aboli en France en 1762, le gouvernement

anglais crut devoir laisser s'éteindre ceux qu'il y avait en Canada, en

les empêchant de se renouveler et en s'emparent ensuite de leurs biens.

Il ne manqua point d'hommes pour lui conseiller cette mesure de

spoliation. En France les jugemens qui avaient ordonné la suppression de

l'ordre, avaient en même temps décrété que les collèges, les séminaires

et les terres dont il avait la jouissance pour l'éducation,

conserveraient leur destination primitive. En Canada au contraire, le

gouvernement parut vouloir imiter le système suivi en Angleterre dans le

temps de la réformation, alors que les collèges, les monastères, les

riches abbayes devinrent la proie d'une foule de courtisans et le prix

des apostasies. Les biens des Jésuites canadiens avaient allumé la

cupidité de lord Amherst; et il paraît que, sur sa demande, il en obtint

la promesse du roi dans un moment de libéralité inconsidérée. Le collège

venait d'être fermé par l'administration militaire, qui avait renvoyé

les élèves en 64 pour convertir les salles qui servaient aux classes en

salles d'audience, en magasins de vivres, en prisons, &c. En 76 on prit

la plus grande partie de l'édifice pour le logement des troupes,

laissant le reste avec la chapelle aux Jésuites qui vivaient encore.

Mais lorsque les officiers de la couronne à Londres demandèrent les

renseignemens nécessaires pour dresser les lettres patentes du don

royal, il s'éleva des difficultés sur la nature, l'étendue et le

caractère de ces biens; ce qui fit traîner l'affaire en langueur. Et

après beaucoup de recherches, le gouvernement impérial mieux renseigné

sur la validité du titre qu'il s'attribuait, accorda une indemnité à la

famille Amherst, et fit prendre possession de ces biens au nom de la

couronne pour l'éducation publique. L'extinction des Jésuites en Canada

présente ceci de singulier, qu'elle n'a eu lieu en exécution d'aucune

loi ni décret de l'autorité compétente comme dans les autres pays; elle

s'est faite sur un simple ordre de l'exécutif seul, ce qui doit être

insuffisant dans un pays où la liberté est placée sous la sauve-garde du

droit commun.

Les rapports des comités furent successivement présentés à lord

Dorchester, qui les adressa aux ministres en Angleterre, pour être

ajoutés à l'immensité des pièces de la même nature que les

investigations sur le Canada avaient déjà produites depuis 1760. Pour

consommer la ruine des institutions d'un peuple et tranquilliser en même

temps la conscience publique sur une pareille spoliation, il faut tant

de sophisme et d'adresse; il faut tant de temps pour amener cette

conscience à regarder, comme juste et raisonnable ce qui ne l'est pas,

que quoique Mirabeau disait dans la convention française que chacun

faisait sa conscience, la perversion ne s'en fait pas sans ébranlement,

sans remords, ni sans lutte.

Histoire du Canada depuis sa découverte jusqu'à nos jours. Tome III · 第 27 / 31 段