Cependant l'administration d'Haldimand, devenant de plus en plus

tyrannique, avait fini par rendre ce gouverneur odieux à tous les

habitans. Elle forme une des époques les plus sombres de notre histoire.

Un despotisme sourd, contre lequel les événemens qui se passaient dans

les provinces voisines empêchaient de protester, s'étendait sur les

villes et sur les campagnes. Le gouvernement s'enveloppait dans le

mystère; un voile épais couvrait tous ses actes et le rendait redoutable

à ceux qui en voyaient les effets sans en deviner les motifs. Le secret

des correspondances privées était violé. Plusieurs fois l'officier qui

faisait les fonctions de maître-général des postes, trouva les malles

qui venaient d'arriver d'Angleterre, ouvertes chez le gouverneur, et les

lettres répandues par terre.[66] Il était encouragé dans cette voie, à

ce qu'il parait, par la plupart des seigneurs canadiens, membres du

conseil, qui craignaient la propagande américaine pour leurs privilèges

et leur nationalité. Mais le gouvernement allait plus loin qu'ils

n'auraient voulu. Tous les jours des citoyens imprudens étaient jetés en

prison avec bruit pour effrayer le public; d'autres plus dangereux

disparaissaient secrètement, et ce n'était que longtemps après que leurs

parens ou leurs amis apprenaient dans quel cachot ils étaient renfermés.

Le soupçon de menées avec les rebelles des autres colonies, et la

désobéissance à la loi de milice étaient les deux principaux motifs que

l'on donnait de ces nombreuses arrestations, qui frappaient surtout les

Canadiens de tous les rangs, soit que les Anglais, dont le plus grand

nombre avait penché pour la révolution en 75 se fussent ravisés, et

dissimulassent mieux leurs sentimens, soit que le gouverneur qui leur

était étranger, redoutât leur influence et la sympathie de l'Angleterre

en leur faveur. Ce proconsul rusé ne sévissait contre eux qu'avec la

plus grande réserve. Cette tyrannie descendit du chef du pouvoir

jusqu'aux tribunaux, dont les juges qu'elle corrompit, dépendaient pour

la conservation de leurs charges du bon plaisir de la couronne. Les

accusés furent atteints non seulement dans leur liberté personnelle,

mais aussi dans leur fortune; et plusieurs furent ruinés par des dénis

éclatans de justice ou des jugemens iniques. Les juges se rendirent

coupables des malversations les plus audacieuses en violant ouvertement

les lois et en écartant toutes les formalités de la justice pour

satisfaire la vengeance du gouvernement. Du Calvet et plusieurs autres

riches citoyens de Québec et de Montréal, furent dépouillés de leurs

biens par ce système de persécution, qui s'appesantissait d'autant plus

que les armes des royalistes éprouvaient de défaites dans les provinces

insurgées. Sans aucune forme de procès, les soldats arrêtaient les

citoyens, et les jetaient en prison, les uns accusés de haute trahison,

les autres d'offenses moins graves, d'autres enfin sans cause connue. On

commença par les personnes d'une moindre importance; on remonta ensuite

aux personnes de premiers rangs de la société, par leur naissance ou par

leur fortune. Ainsi MM. Jautard, Cazeau, Hay, Carignan; Du Fort,

négocians; La Terrière, directeur des Forges St.-Maurice, Pellion, et

une foule d'autres furent emprisonnés ou retenus à bord des vaisseaux de

guerre qui se trouvaient dans la rade de Québec, sans qu'on leur fit

connaître le crime dont on les accusait. On arrêta aussi un étranger qui

fut renfermé mystérieusement dans la partie la plus élevée de la prison.

Le bruit public le représentait comme un de ces gentils hommes français

qui, depuis que Lafayette était en Amérique, faisaient des apparitions

en Canada, chargés, disait-on, de missions politiques, qui sont restées

cependant un mystère jusqu'à ce jour. La sentinelle avait ordre de faire

feu sur cet inconnu, s'il s'exposait aux regards du peuple à travers les

barreaux de sa prison. Les prisons étant comblées, les cellules du

couvent des Récollets furent ouvertes pour recevoir les nouveaux

suspects. Un nommé André fut détenu au pain et à l'eau et sans feu,

dix-huit mois, sans que son épouse sût ce qu'il était devenu. Les

prisonniers avaient beau demander qu'on fit leur procès, on restait

sourd à leurs prières; et lorsque le gouvernement croyait les avoir

assez punis, il les faisait renvoyer en gardant le même silence et sans

leur accorder aucune satisfaction. Les idées libérales de Du Calvet,

ancien magistrat, l'ayant fait soupçonner depuis longtemps d'intrigues

avec les Américains, il fut arrêté tout-à-coup chez lui, à Montréal, le

27 septembre, 80, par un parti de soldats, qui prit ses papiers et son

argent, et conduit à Québec, où il fut détenu d'abord dans un vaisseau

de la rade, ensuite dans un cachot militaire, puis enfin dans le couvent

des Récollets. Des amis influens s'offrirent comme cautions de sa

fidélité; il proposa lui-même de mettre tous ses biens en séquestre; il

demanda qu'on lui fit son procès: on lui refusa tout. Après deux ans et

huit mois de détention, il fut remis en liberté sans qu'on lui eût même

dit quel était son crime.

[Note 66: Lettre de H. Finlay à Anthony Todd, secrétaire du bureau

général des postes à Londres: «It has an appearance as if the governor

of Nova-Scotia and our governor here were yet permitted to take up and

open the mails from England» 1 Dec. 1783.]

La signature des préliminaires de la paix à Paris, motiva probablement

son élargissement ainsi que celui de beaucoup d'autres prisonniers.

Tandis que le général Haldimand gouvernait ainsi par l'intimidation et

la terreur, et qu'il croyait peut-être sincèrement que c'était le seul

moyen de conserver le Canada à l'Angleterre, le congrès tenait tête avec

succès aux armées de cette métropole. La capitulation de Saratoga avait

eu un immense retentissement, non seulement dans les Etats-Unis, mais en

Europe, surtout en France. Les Anglais n'avaient que la prise de

Philadelphie sans combat à offrir pour balancer cet important succès.

Franklin envoyé à Paris, y fut accueilli par le ministère avec

bienveillance, et par le peuple avec une sorte d'enthousiasme, comme

s'il avait eu un secret pressentiment de l'avenir. Après beaucoup de

conférences avec les envoyés américains, et d'adresse pour engager Louis

XVI à rompre le traité de 63, le duc de Choiseul eut enfin la joie de

voir signer, en 78, un traité d'alliance et de commerce avec la nouvelle

république, qui fut ainsi reconnue par la première nation de l'Europe.

La vieille haine de Choiseul allait avoir enfin son jour de vengeance,

et, comme par surcroît, elle allait voir aussi bientôt le vieux mais

alors éminemment noble Chatham, son ancien antagoniste, proclamer son

abaissement, et sortir pour ainsi dire du tombeau pour protester

publiquement dans la chambre des lords, contre l'humiliation de sa

patrie.

L'Angleterre qui n'ignorait pas ce qui se passait de l'autre côté de la

Manche, voulant prévenir les desseins de sa rivale, avait déjà donné des

ordres pour attaquer les établissemens français des Indes; mais lorsque

le traité lui fut signifié, elle éprouva comme un sentiment de crainte;

elle n'a jamais eu à faire face à des coalitions acharnées et

formidables comme la France sous Louis XIV et Napoléon. Lord North

déposant la fierté de son pays, présenta et fit passer deux bills

tendant à opérer une réconciliation sincère avec les colons. Par ces

actes, l'Angleterre renonçait au droit de les taxer, et autorisait le

ministère à envoyer des commissaires en Amérique pour traiter avec le

congrès; elle passa aussi des lois en faveur du commerce et de la

religion catholique en Irlande. La peur enfin la rendait juste. Le duc

de Richmond, ayant présenté une motion dans la chambre des lords, pour

reconnaître l'indépendance de l'Amérique et renvoyer les ministres, lord

Chatham, quoique malade, s'y rendit pour s'opposer à cette proposition.

S'étant levé, non sans peine: «Aujourd'hui, dit-il, j'ai vaincu la

maladie, je suis venu encore une fois dans cette chambre, la dernière

fois peut être; mais j'avais besoin d'épancher de mon coeur

l'indignation qu'il éprouve lorsque j'entends faire l'humiliante

proposition d'abandonner la souveraineté de l'Amérique.» Il commença à

parler ainsi d'une voix faible et embarrassée; mais à mesure qu'il

avançait, sa voix prenait de l'éclat et de la force. Il entra dans le

détail des événemens, s'étendit sur les mesures auxquelles il s'était

opposé et sur le résultat funeste qu'elles avaient eu. Je l'avais prédit

ce résultat, ajoutait-il, après chacun des faits récapitulés, je l'avais

prédit, et par malheur il est arrivé.»

«Je me trouve heureux, milords, que la tombe ne se soit pas encore

ouverte pour moi, et qu'il me reste assez de vie pour m'élever contre le

démembrement de cette antique et noble monarchie. Accablé comme je le

suis sous le poids des infirmités, je ne puis guère servir mon pays dans

ces momens de danger; mais tant que j'aurai l'usage de mes sens, je ne

consentirai jamais à ce que la noble race de Brunswick soit dépouillée

d'une portion de son héritage; je ne souffrirai pas que la nation se

déshonore par l'ignominieux sacrifice de ses droits.»

Ce dernier effort acheva d'épuiser les forces de ce grand orateur, qui

expira peu de temps après, et ne vit point la séparation qu'il redoutait

comme le plus grand malheur qui pût arriver à son pays.

La motion du duc de Richmond fut perdue.

La passation des deux actes de conciliation, l'envoi de commissaires en

Amérique furent inutiles. La guerre continua avec plus d'activité que

jamais. L'armée royale fut obligée d'évacuer Philadelphie. A peu près

dans le même temps, le comte d'Estaing arriva sur kes côtes de la

Nouvelle-York avec une escadre française, d'où il adressa aux Canadiens

la lettre dont nous avons parlé ailleurs, pour les engager à embrasser

la cause de la révolution.

Les succès de la campagne de 78 furent partagés; mais les dévastations

des troupes royales avaient confirmé davantage les Américains dans leur

résolution de ne jamais se soumettre à la Grande-Bretagne. L'année

suivante ne fut pas plus décisive pour cette dernière puissance; elle

vit les dangers s'accroître autour d'elle; l'Irlande s'armait et

menaçait aussi de se révolter; l'Espagne, entraînée par la France, se

déclarait contre elle; ses flottes luttaient avec peine contre celles de

la France, qui lui prenaient les îles de Saint-Vincent et de la Grenade;

elle ne faisait aucun progrès dans les colonies révoltées, où elle ne

pouvait entrer dans une province sans en perdre une autre, et où chacun

de ses succès était balancé par une défaite; elle ne put y poursuivre

que le cours de ses ravages, dont le Connecticut fut le principal

théâtre; mais elle eut la mortification de voir périr ses plus anciens

alliés en Amérique, les fameuses tribus iroquoises, qui malgré l'avis

que leur avait donné à Albany le général républicain Gates de rester

neutres, avaient eu l'imprudence de se laisser entraîner par le colonel

Guy Johnson, leur surintendant, et de se déclarer pour elle. Battues et

chassées de leur pays par le général Sullivan, qui marcha contre leurs

cantons à la tête de 5,000 hommes, elles ne se relevèrent point dû ce

désastre. Elles occupaient encore alors leur ancien territoire au sud du

lac Ontario; mais elles étaient fort déchues de leur ancienne puissance.

Le général américain réduisit leurs villages en cendre, détruisit leurs

maisons, ravagea leurs jardins dont il coupa les arbres, et fit un vaste

désert de toute la contrée. Les restes de ces guerriers jadis si

redoutés et si orgueilleux, passèrent au nord des grands lacs suivis de

leurs femmes et de leurs enfans, et s'établirent sur un territoire que

leur donna le gouvernement britannique, où ils disputent aujourd'hui

vainement des lambeaux de forêts à la civilisation qui les déborde

partout. Réduits à un petit nombre, loin de la terre de leurs pères, ces

Indiens qui faisaient trembler toute l'Amérique septentrionale il y a un

siècle et demi, se débattent en vain aujourd'hui contre la rapacité des

blancs, qui leur arrachent le dernier pouce de terre qui leur reste; et

ils cherchent à prolonger une agonie qui doit finir par la mort à

laquelle la civilisation seule pouvait les faire échapper.

Cependant l'arrivée des 6000 auxiliaires du comte de Rochambeau, la

coopération la plus active des flottes française et espagnole, et

l'adjonction de la Hollande à laquelle l'Angleterre venait de déclarer

la guerre, allaient décider la question de l'indépendance américaine. En

effet, la Grande-Bretagne n'éprouvait plus que des défaites. Ses

troupes, après avoir été battues à Cowpens, Guildford, Eutawsprings et

Williamsburg, du côté de la Virginie et des Carolines, par les corps des

généraux Morgan, Green et Lafayette, furent acculées à Yorktown par

l'armée de Washington et le corps français de St.-Simon, et obligées de

mettre bas les armes au nombre de six mille hommes de troupes réglées,

et de quinze cents matelots. Cette victoire assura définitivement

l'indépendance des Etats-Unis. C'était la deuxième armée anglaise qui

était faite prisonnière dans cette guerre; c'était une chose inouïe dans

les annales militaires modernes. Le général Cornwallis, qui commandait

les Anglais, ne voulait rendre son épée qu'à Rochambeau et Lafayette;

mais ceux-ci déclarèrent qu'ils ne pouvaient la recevoir, attendu qu'ils

n'étaient là que comme auxiliaires.

L'Angleterre fut accablée par la nouvelle de la capitulation de Yorktown

et l'attitude malveillante de la plupart des nations de l'Europe à son

égard: elle fléchit sous les coups de l'orage; et la chambre des

communes qui avait promis au roi trois mois auparavant de l'aider à

soutenir la guerre avec énergie, lui présenta une adresse presqu'à

l'unanimité pour le prier de faire la paix; et passa une résolution

portant que quiconque conseillerait de continuer les hostilités, fût

déclaré ennemi du pays et de son souverain. Ces votes amenèrent la

dissolution du cabinet de lord North, annoncée par lui-même à la chambre

le 15 mars 82, et le marquis de Rockingham, malgré les répugnances du

roi, fut chargé de former une nouvelle administration dans laquelle

entra Fox.

Ce fut le général Carleton, ancien gouverneur du Canada, qui venant

prendre le commandement de l'armée anglaise du nord, en remplacement du

général Clinton, apporta à Québec la nouvelle des résolutions de

l'Angleterre. Les négociations avaient commencé à Paris, sous la

médiation de l'empereur d'Allemagne, et le 3 septembre, 1783, y avait

été signé le traité mémorable, par lequel l'Angleterre reconnut

l'indépendance des Etats-Unis, et l'Europe, la première nation libre du

Nouveau-Monde. Tout ce qui, après la conquête du Canada, avait été

détaché de ce pays, aussi impolitiquement qu'injustement, pour agrandir

les anciennes colonies anglaises, fut réclamé par les Américains; et le

ministère britannique, qui n'avait rien de plausible à opposer à leurs

prétentions, se vit contraint d'y accéder. Par ce nouvel abandon, les

villes de Québec et de Montréal ne se trouvèrent plus qu'à quelques

lieues des frontières, et le Canada perdit avec les postes cédés aux

Etats-Unis, une grande partie du commerce profitable qu'il faisait avec

les tribus sauvages de l'ouest. Plus de la moitié des Canadiens de ces

contrées éloignées devinrent Américains sans néanmoins cesser d'être

Français; le Détroit, leur chef-lieu; dut être rayé du nombre des villes

britanniques.

Par cette délimitation, le Canada perdit aussi le lac Champlain et les

montagnes qui l'avoisinent, pays tourmenté, entrecoupé de lacs, de

rivières, de défilés, et qui formait une excellente frontière défensive,

où pendant cinq ans étaient venus se briser les efforts des armées

anglaises quatre et cinq fois plus nombreuses que celles de leurs

adversaires dans la guerre de Sept ans, et dont les difficultés venaient

d'être encore la cause première des désastres du général Burgoyne. Le

traité de Paris en portant la frontière; du Canada au pied du lac

Champlain, amena les armées américaines à l'entrée de cette immense et

riche plaine de Montréal, qui a plus de quarante lieues d'étendue en

tous sens, qui est située au milieu du pays, et qui possède à peine une

position défensive naturelle sur l'une ou l'autre rive du fleuve. Ainsi

il renversa les barrières qui fermaient de ce côté l'accès du pays, et

laissa sa capitale actuelle exposée aux coups de l'ennemi, surtout

depuis la disparition des forêts qui l'ont protégée partiellement

jusqu'en 1812. Mais la Grande-Bretagne ne faisait là qu'éprouver l'un

des effets du préjudice qu'elle avait porté aux Canadiens en annexant

une grande partie de Leur territoire à ses anciennes colonies, après le

traité de 63.

Toutefois la paix procura deux avantages au, Canada; elle mit fin au

système militaire qui y existait, et accéléra l'établissement du

gouvernement représentatif. En attendant, les prisons rendirent les

nombreuses victimes que les soupçons y avaient fait jeter sans choix et

sans discernement; et c'est sur l'ordre du ministre, par suite

probablement des pétitions canadiennes de l'année précédente, dont l'on

parlera toute à l'heure, que la loi de l'habeas-corpus fut introduite,

comme on l'a vu plus haut, après de longs débats, par une ordonnance du

conseil législatif, la dernière que le général Haldimand signa, avant de

remettre les rênes du gouvernement à son successeur, en 85.

Ce gouverneur qui ne manquait pas de sensibilité, qui souffrait de

l'isolement où l'avait jeté au milieu de la population, sa grande

sévérité, et un esprit soupçonneux et vindicatif, demandait son rappel

depuis deux ans. «Quoiqu'on nous l'eût peint, dit madame la baronne de

Riedesel, comme un homme d'un caractère intraitable, nous nous

conduisîmes à son égard avec sincérité et franchise; ce qui lui fit

d'autant plus de plaisir qu'il rencontrait rarement des personnes qui

tenaient cette conduite envers lui.» En effet il serait injuste de faire

peser toute la responsabilité de ses rigueurs sur lui seul; et l'on doit

rendre justice à ses intentions bienveillantes pour la conservation des

Canadiens. Ses suggestions contribuèrent beaucoup à modifier les vues de

la métropole à leur égard. C'est lui qui recommanda, contre les

directions du ministère de lord North, de leur réserver les terres

situées entre le St.-Laurent et les frontières des Etats-Unis, et qui

fit agréer ce plan par lord Sydney en 84, (Appendice B.) Son erreur

était d'exagérer outre mesure l'esprit de l'ancien système français dans

la manière d'administrer te gouvernement; mais peu de personnes

refuseront aujourd'hui de lui pardonner ses allures brusques et

despotiques en faveur des mesures qu'il fit adopter pour nous conserver

une partie du sol découvert et livré à la main de la civilisation par

nos ancêtres.

Les désagrémens de ce gouverneur ne finirent pas avec son

administration, qui avait duré six ans. Plusieurs de ceux qu'il avait

fait arrêter en Canada le suivirent en Angleterre, et le traînèrent

devant les tribunaux. Du Calvet, qui l'y avait précédé, fut celui qui le

poursuivit avec le plus de persévérance. A peine était-il sorti des

cachots de Québec, qu'il s'était embarqué pour Londres, afin de demander

justice au roi. Dans une audience qu'il eût des ministres, il exigea le

rappel d'Haldimand, pour l'accuser devant les tribunaux anglais:

c'aurait été un grand scandale. On lui fit d'abord des réponses

évasives, et ensuite on ne l'écouta plus. Du Calvet dont l'énergie

égalait l'activité, publia un volume de lettres adressées au roi, au

prince de Gales, aux ministres, aux Canadiens, &c, qu'il intitula,

«Appel à la Justice de l'Etat,» et qu'il fit répandre en Angleterre et

en Canada avec profusion. Ces lettres, du reste, pleines d'emphase et

écrites dans un style barbare, portent l'indice d'un esprit élevé,

indépendant et étranger à la crainte comme à l'intimidation. Il y mêle

habilement sa cause avec celle du pays, et dit des vérités au

gouvernement qu'aucun autre homme n'aurait osé proférer même tout bas.

Dans ses élans de rude éloquence, il lui échappe des exclamations

pleines d'orgueil national ou d'une noble indignation: «Qu'il est triste

d'être vaincu, s'écrie-il! S'il n'en coûtait encore que le sang qui

arrose les champs de bataille, la plaie serait bien profonde, bien

douloureuse, elle saignerait bien des années, mais le temps la

fermerait. Mais être condamné à sentir continuellement la main d'un

vainqueur qui s'appesantit sur vous; mais être esclave à perpétuité du

souverain constitutionnel du peuple le plus libre de la terre, c'en est

trop. Serait-ce que notre lâcheté à disputer la victoire, en nous

dégradant dans l'esprit de nos conquérans, aurait mérité leur colère et

leur mépris? Mais ce furent les divisions de nos généraux qui les firent

battre; mais nous, nous primes leur revanche, et nous lavâmes l'année

d'après, 28 avril 1760, la honte de leur défaite sur le même champ de

bataille!»

C'est ainsi encore qu'après avoir fait un tableau livide de la tyrannie

sous laquelle gémissait son pays, il continue: «Bataille, première

bataille de Québec, nous frapperez vous toujours? Oh! illustre Bouillé»,

contrastant la conduite de ce général envers les habitans des îles

anglaises prises dans le golfe du Mexique, avec celle du gouverneur

anglais du Canada, «Oh! illustre marquis de Bouillé, est-ce ainsi que

votre grande âme a perverti le fruit de la victoire? Les vaincus sous

vos mains n'ont ils pas été les enfans chéris? Leur reconnaissance

n'éclate-t-elle pas aujourd'hui pour exalter la grandeur de votre

générosité et de votre clémence? l'Angleterre ne se fait-elle pas une

gloire de les imiter? Ah je reconnais à ces traits le génie noble de la

nation anglaise; elle donne ici la plus belle idée de sa vertu, en

rendant hommage à celle du grand homme qui n'a été vainqueur que pour

être bienfaiteur. Le Canada n'aura-t-il jamais les mêmes remercîmens à

lui faire pour sa protection et ses bienfaits, au nom du moins de ces

Français qui viennent de faire envers des Anglais un si noble usage de

la victoire?»

Après avoir exposé les persécutions auxquelles il avait été en butte, la

corruption des juges, qui pendant son emprisonnement lui avaient fait

perdre une grande partie de sa fortune, en le privant, par des dénis

flagrans de justice, des moyens ordinaires de défense, et en se laissant

intimider par la présence même du gouverneur, qui, contre son usage,

était venu s'asseoir sur le tribunal, dans un procès où s'agissait pour

Du Calvet de six-mille louis, somme considérable pour le pays, et qu'il

lui avait fait perdre par son vote; enfin après avoir annoncé qu'un

grand nombre de ses compatriotes avaient été soumis aux mêmes

persécutions, il fait un tableau passionné des vices constitutionnels du

gouvernement canadien, du despotisme des gouverneurs, de la servilité et

de l'adulation des fonctionnaires, ainsi que des nombreuses

malversations dont ils se rendaient coupables pour satisfaire sa volonté

ou les intérêts de leurs coteries; des violations continuelles de l'acte

de 74, de la négation aux habitans de leurs anciennes lois, et termine

par réclamer l'établissement d'un gouvernement constitutionnel, dont il

pose ainsi les bases:

1. Conservation des lois civiles françaises.

2. Loi d'habeas-corpus.

3. Jugement par jury.

4. Inamovibilité des conseillers législatifs, des juges et même des

simples gens de loi, durant bonne conduite.

5. Gouverneur justiciable des lois de la province.

6. Etablissement d'une chambre d'assemblée élective.

7. Nomination de six membres pour représenter le Canada dans le

parlement impérial, trois pour le district de Québec, et trois pour

celui de Montréal.

8. Liberté de conscience; personne ne devant être disqualifié pour cause

de religion.

9. Réforme de la judicature par le rétablissement du conseil supérieur.

10. Etablissement militaire; création d'un régiment canadien à deux

bataillons.

11. Liberté de la presse.

12. Institution des collèges pour l'éducation de la jeunesse;

application des biens des Jésuites à cet objet conformément à leur

destination primitive; établissement des écoles publiques de paroisse.

13. Naturalisation des Canadiens dans toute l'étendue de l'empire

britannique..

Ce plan de constitution, plus complet que celle qui nous fut octroyée en

1791, indique la perspicacité de l'esprit de son auteur; l'on voit qu'il

allait plus loin que ne le font les partisans de la responsabilité

ministérielle même aujourd'hui. En proposant de rendre le gouverneur

lui-même responsable à la colonie, il ôtait à la métropole un pouvoir

dangereux. Ce n'est que de nos jours que les juges ont été rendus

inamovibles, du moins de nom, s'ils ne le sont pas de fait; ce n'est

aussi que d'hier que nous avons des écoles de paroisses qui chancellent

encore sur leur base.

Histoire du Canada depuis sa découverte jusqu'à nos jours. Tome III · 第 26 / 31 段