tyrannique, avait fini par rendre ce gouverneur odieux à tous les
habitans. Elle forme une des époques les plus sombres de notre histoire.
Un despotisme sourd, contre lequel les événemens qui se passaient dans
les provinces voisines empêchaient de protester, s'étendait sur les
villes et sur les campagnes. Le gouvernement s'enveloppait dans le
mystère; un voile épais couvrait tous ses actes et le rendait redoutable
à ceux qui en voyaient les effets sans en deviner les motifs. Le secret
des correspondances privées était violé. Plusieurs fois l'officier qui
faisait les fonctions de maître-général des postes, trouva les malles
qui venaient d'arriver d'Angleterre, ouvertes chez le gouverneur, et les
lettres répandues par terre.[66] Il était encouragé dans cette voie, à
ce qu'il parait, par la plupart des seigneurs canadiens, membres du
conseil, qui craignaient la propagande américaine pour leurs privilèges
et leur nationalité. Mais le gouvernement allait plus loin qu'ils
n'auraient voulu. Tous les jours des citoyens imprudens étaient jetés en
prison avec bruit pour effrayer le public; d'autres plus dangereux
disparaissaient secrètement, et ce n'était que longtemps après que leurs
parens ou leurs amis apprenaient dans quel cachot ils étaient renfermés.
Le soupçon de menées avec les rebelles des autres colonies, et la
désobéissance à la loi de milice étaient les deux principaux motifs que
l'on donnait de ces nombreuses arrestations, qui frappaient surtout les
Canadiens de tous les rangs, soit que les Anglais, dont le plus grand
nombre avait penché pour la révolution en 75 se fussent ravisés, et
dissimulassent mieux leurs sentimens, soit que le gouverneur qui leur
était étranger, redoutât leur influence et la sympathie de l'Angleterre
en leur faveur. Ce proconsul rusé ne sévissait contre eux qu'avec la
plus grande réserve. Cette tyrannie descendit du chef du pouvoir
jusqu'aux tribunaux, dont les juges qu'elle corrompit, dépendaient pour
la conservation de leurs charges du bon plaisir de la couronne. Les
accusés furent atteints non seulement dans leur liberté personnelle,
mais aussi dans leur fortune; et plusieurs furent ruinés par des dénis
éclatans de justice ou des jugemens iniques. Les juges se rendirent
coupables des malversations les plus audacieuses en violant ouvertement
les lois et en écartant toutes les formalités de la justice pour
satisfaire la vengeance du gouvernement. Du Calvet et plusieurs autres
riches citoyens de Québec et de Montréal, furent dépouillés de leurs
biens par ce système de persécution, qui s'appesantissait d'autant plus
que les armes des royalistes éprouvaient de défaites dans les provinces
insurgées. Sans aucune forme de procès, les soldats arrêtaient les
citoyens, et les jetaient en prison, les uns accusés de haute trahison,
les autres d'offenses moins graves, d'autres enfin sans cause connue. On
commença par les personnes d'une moindre importance; on remonta ensuite
aux personnes de premiers rangs de la société, par leur naissance ou par
leur fortune. Ainsi MM. Jautard, Cazeau, Hay, Carignan; Du Fort,
négocians; La Terrière, directeur des Forges St.-Maurice, Pellion, et
une foule d'autres furent emprisonnés ou retenus à bord des vaisseaux de
guerre qui se trouvaient dans la rade de Québec, sans qu'on leur fit
connaître le crime dont on les accusait. On arrêta aussi un étranger qui
fut renfermé mystérieusement dans la partie la plus élevée de la prison.
Le bruit public le représentait comme un de ces gentils hommes français
qui, depuis que Lafayette était en Amérique, faisaient des apparitions
en Canada, chargés, disait-on, de missions politiques, qui sont restées
cependant un mystère jusqu'à ce jour. La sentinelle avait ordre de faire
feu sur cet inconnu, s'il s'exposait aux regards du peuple à travers les
barreaux de sa prison. Les prisons étant comblées, les cellules du
couvent des Récollets furent ouvertes pour recevoir les nouveaux
suspects. Un nommé André fut détenu au pain et à l'eau et sans feu,
dix-huit mois, sans que son épouse sût ce qu'il était devenu. Les
prisonniers avaient beau demander qu'on fit leur procès, on restait
sourd à leurs prières; et lorsque le gouvernement croyait les avoir
assez punis, il les faisait renvoyer en gardant le même silence et sans
leur accorder aucune satisfaction. Les idées libérales de Du Calvet,
ancien magistrat, l'ayant fait soupçonner depuis longtemps d'intrigues
avec les Américains, il fut arrêté tout-à-coup chez lui, à Montréal, le
27 septembre, 80, par un parti de soldats, qui prit ses papiers et son
argent, et conduit à Québec, où il fut détenu d'abord dans un vaisseau
de la rade, ensuite dans un cachot militaire, puis enfin dans le couvent
des Récollets. Des amis influens s'offrirent comme cautions de sa
fidélité; il proposa lui-même de mettre tous ses biens en séquestre; il
demanda qu'on lui fit son procès: on lui refusa tout. Après deux ans et
huit mois de détention, il fut remis en liberté sans qu'on lui eût même
dit quel était son crime.
[Note 66: Lettre de H. Finlay à Anthony Todd, secrétaire du bureau
général des postes à Londres: «It has an appearance as if the governor
of Nova-Scotia and our governor here were yet permitted to take up and
open the mails from England» 1 Dec. 1783.]
La signature des préliminaires de la paix à Paris, motiva probablement
son élargissement ainsi que celui de beaucoup d'autres prisonniers.
Tandis que le général Haldimand gouvernait ainsi par l'intimidation et
la terreur, et qu'il croyait peut-être sincèrement que c'était le seul
moyen de conserver le Canada à l'Angleterre, le congrès tenait tête avec
succès aux armées de cette métropole. La capitulation de Saratoga avait
eu un immense retentissement, non seulement dans les Etats-Unis, mais en
Europe, surtout en France. Les Anglais n'avaient que la prise de
Philadelphie sans combat à offrir pour balancer cet important succès.
Franklin envoyé à Paris, y fut accueilli par le ministère avec
bienveillance, et par le peuple avec une sorte d'enthousiasme, comme
s'il avait eu un secret pressentiment de l'avenir. Après beaucoup de
conférences avec les envoyés américains, et d'adresse pour engager Louis
XVI à rompre le traité de 63, le duc de Choiseul eut enfin la joie de
voir signer, en 78, un traité d'alliance et de commerce avec la nouvelle
république, qui fut ainsi reconnue par la première nation de l'Europe.
La vieille haine de Choiseul allait avoir enfin son jour de vengeance,
et, comme par surcroît, elle allait voir aussi bientôt le vieux mais
alors éminemment noble Chatham, son ancien antagoniste, proclamer son
abaissement, et sortir pour ainsi dire du tombeau pour protester
publiquement dans la chambre des lords, contre l'humiliation de sa
patrie.
L'Angleterre qui n'ignorait pas ce qui se passait de l'autre côté de la
Manche, voulant prévenir les desseins de sa rivale, avait déjà donné des
ordres pour attaquer les établissemens français des Indes; mais lorsque
le traité lui fut signifié, elle éprouva comme un sentiment de crainte;
elle n'a jamais eu à faire face à des coalitions acharnées et
formidables comme la France sous Louis XIV et Napoléon. Lord North
déposant la fierté de son pays, présenta et fit passer deux bills
tendant à opérer une réconciliation sincère avec les colons. Par ces
actes, l'Angleterre renonçait au droit de les taxer, et autorisait le
ministère à envoyer des commissaires en Amérique pour traiter avec le
congrès; elle passa aussi des lois en faveur du commerce et de la
religion catholique en Irlande. La peur enfin la rendait juste. Le duc
de Richmond, ayant présenté une motion dans la chambre des lords, pour
reconnaître l'indépendance de l'Amérique et renvoyer les ministres, lord
Chatham, quoique malade, s'y rendit pour s'opposer à cette proposition.
S'étant levé, non sans peine: «Aujourd'hui, dit-il, j'ai vaincu la
maladie, je suis venu encore une fois dans cette chambre, la dernière
fois peut être; mais j'avais besoin d'épancher de mon coeur
l'indignation qu'il éprouve lorsque j'entends faire l'humiliante
proposition d'abandonner la souveraineté de l'Amérique.» Il commença à
parler ainsi d'une voix faible et embarrassée; mais à mesure qu'il
avançait, sa voix prenait de l'éclat et de la force. Il entra dans le
détail des événemens, s'étendit sur les mesures auxquelles il s'était
opposé et sur le résultat funeste qu'elles avaient eu. Je l'avais prédit
ce résultat, ajoutait-il, après chacun des faits récapitulés, je l'avais
prédit, et par malheur il est arrivé.»
«Je me trouve heureux, milords, que la tombe ne se soit pas encore
ouverte pour moi, et qu'il me reste assez de vie pour m'élever contre le
démembrement de cette antique et noble monarchie. Accablé comme je le
suis sous le poids des infirmités, je ne puis guère servir mon pays dans
ces momens de danger; mais tant que j'aurai l'usage de mes sens, je ne
consentirai jamais à ce que la noble race de Brunswick soit dépouillée
d'une portion de son héritage; je ne souffrirai pas que la nation se
déshonore par l'ignominieux sacrifice de ses droits.»
Ce dernier effort acheva d'épuiser les forces de ce grand orateur, qui
expira peu de temps après, et ne vit point la séparation qu'il redoutait
comme le plus grand malheur qui pût arriver à son pays.
La motion du duc de Richmond fut perdue.
La passation des deux actes de conciliation, l'envoi de commissaires en
Amérique furent inutiles. La guerre continua avec plus d'activité que
jamais. L'armée royale fut obligée d'évacuer Philadelphie. A peu près
dans le même temps, le comte d'Estaing arriva sur kes côtes de la
Nouvelle-York avec une escadre française, d'où il adressa aux Canadiens
la lettre dont nous avons parlé ailleurs, pour les engager à embrasser
la cause de la révolution.
Les succès de la campagne de 78 furent partagés; mais les dévastations
des troupes royales avaient confirmé davantage les Américains dans leur
résolution de ne jamais se soumettre à la Grande-Bretagne. L'année
suivante ne fut pas plus décisive pour cette dernière puissance; elle
vit les dangers s'accroître autour d'elle; l'Irlande s'armait et
menaçait aussi de se révolter; l'Espagne, entraînée par la France, se
déclarait contre elle; ses flottes luttaient avec peine contre celles de
la France, qui lui prenaient les îles de Saint-Vincent et de la Grenade;
elle ne faisait aucun progrès dans les colonies révoltées, où elle ne
pouvait entrer dans une province sans en perdre une autre, et où chacun
de ses succès était balancé par une défaite; elle ne put y poursuivre
que le cours de ses ravages, dont le Connecticut fut le principal
théâtre; mais elle eut la mortification de voir périr ses plus anciens
alliés en Amérique, les fameuses tribus iroquoises, qui malgré l'avis
que leur avait donné à Albany le général républicain Gates de rester
neutres, avaient eu l'imprudence de se laisser entraîner par le colonel
Guy Johnson, leur surintendant, et de se déclarer pour elle. Battues et
chassées de leur pays par le général Sullivan, qui marcha contre leurs
cantons à la tête de 5,000 hommes, elles ne se relevèrent point dû ce
désastre. Elles occupaient encore alors leur ancien territoire au sud du
lac Ontario; mais elles étaient fort déchues de leur ancienne puissance.
Le général américain réduisit leurs villages en cendre, détruisit leurs
maisons, ravagea leurs jardins dont il coupa les arbres, et fit un vaste
désert de toute la contrée. Les restes de ces guerriers jadis si
redoutés et si orgueilleux, passèrent au nord des grands lacs suivis de
leurs femmes et de leurs enfans, et s'établirent sur un territoire que
leur donna le gouvernement britannique, où ils disputent aujourd'hui
vainement des lambeaux de forêts à la civilisation qui les déborde
partout. Réduits à un petit nombre, loin de la terre de leurs pères, ces
Indiens qui faisaient trembler toute l'Amérique septentrionale il y a un
siècle et demi, se débattent en vain aujourd'hui contre la rapacité des
blancs, qui leur arrachent le dernier pouce de terre qui leur reste; et
ils cherchent à prolonger une agonie qui doit finir par la mort à
laquelle la civilisation seule pouvait les faire échapper.
Cependant l'arrivée des 6000 auxiliaires du comte de Rochambeau, la
coopération la plus active des flottes française et espagnole, et
l'adjonction de la Hollande à laquelle l'Angleterre venait de déclarer
la guerre, allaient décider la question de l'indépendance américaine. En
effet, la Grande-Bretagne n'éprouvait plus que des défaites. Ses
troupes, après avoir été battues à Cowpens, Guildford, Eutawsprings et
Williamsburg, du côté de la Virginie et des Carolines, par les corps des
généraux Morgan, Green et Lafayette, furent acculées à Yorktown par
l'armée de Washington et le corps français de St.-Simon, et obligées de
mettre bas les armes au nombre de six mille hommes de troupes réglées,
et de quinze cents matelots. Cette victoire assura définitivement
l'indépendance des Etats-Unis. C'était la deuxième armée anglaise qui
était faite prisonnière dans cette guerre; c'était une chose inouïe dans
les annales militaires modernes. Le général Cornwallis, qui commandait
les Anglais, ne voulait rendre son épée qu'à Rochambeau et Lafayette;
mais ceux-ci déclarèrent qu'ils ne pouvaient la recevoir, attendu qu'ils
n'étaient là que comme auxiliaires.
L'Angleterre fut accablée par la nouvelle de la capitulation de Yorktown
et l'attitude malveillante de la plupart des nations de l'Europe à son
égard: elle fléchit sous les coups de l'orage; et la chambre des
communes qui avait promis au roi trois mois auparavant de l'aider à
soutenir la guerre avec énergie, lui présenta une adresse presqu'à
l'unanimité pour le prier de faire la paix; et passa une résolution
portant que quiconque conseillerait de continuer les hostilités, fût
déclaré ennemi du pays et de son souverain. Ces votes amenèrent la
dissolution du cabinet de lord North, annoncée par lui-même à la chambre
le 15 mars 82, et le marquis de Rockingham, malgré les répugnances du
roi, fut chargé de former une nouvelle administration dans laquelle
entra Fox.
Ce fut le général Carleton, ancien gouverneur du Canada, qui venant
prendre le commandement de l'armée anglaise du nord, en remplacement du
général Clinton, apporta à Québec la nouvelle des résolutions de
l'Angleterre. Les négociations avaient commencé à Paris, sous la
médiation de l'empereur d'Allemagne, et le 3 septembre, 1783, y avait
été signé le traité mémorable, par lequel l'Angleterre reconnut
l'indépendance des Etats-Unis, et l'Europe, la première nation libre du
Nouveau-Monde. Tout ce qui, après la conquête du Canada, avait été
détaché de ce pays, aussi impolitiquement qu'injustement, pour agrandir
les anciennes colonies anglaises, fut réclamé par les Américains; et le
ministère britannique, qui n'avait rien de plausible à opposer à leurs
prétentions, se vit contraint d'y accéder. Par ce nouvel abandon, les
villes de Québec et de Montréal ne se trouvèrent plus qu'à quelques
lieues des frontières, et le Canada perdit avec les postes cédés aux
Etats-Unis, une grande partie du commerce profitable qu'il faisait avec
les tribus sauvages de l'ouest. Plus de la moitié des Canadiens de ces
contrées éloignées devinrent Américains sans néanmoins cesser d'être
Français; le Détroit, leur chef-lieu; dut être rayé du nombre des villes
britanniques.
Par cette délimitation, le Canada perdit aussi le lac Champlain et les
montagnes qui l'avoisinent, pays tourmenté, entrecoupé de lacs, de
rivières, de défilés, et qui formait une excellente frontière défensive,
où pendant cinq ans étaient venus se briser les efforts des armées
anglaises quatre et cinq fois plus nombreuses que celles de leurs
adversaires dans la guerre de Sept ans, et dont les difficultés venaient
d'être encore la cause première des désastres du général Burgoyne. Le
traité de Paris en portant la frontière; du Canada au pied du lac
Champlain, amena les armées américaines à l'entrée de cette immense et
riche plaine de Montréal, qui a plus de quarante lieues d'étendue en
tous sens, qui est située au milieu du pays, et qui possède à peine une
position défensive naturelle sur l'une ou l'autre rive du fleuve. Ainsi
il renversa les barrières qui fermaient de ce côté l'accès du pays, et
laissa sa capitale actuelle exposée aux coups de l'ennemi, surtout
depuis la disparition des forêts qui l'ont protégée partiellement
jusqu'en 1812. Mais la Grande-Bretagne ne faisait là qu'éprouver l'un
des effets du préjudice qu'elle avait porté aux Canadiens en annexant
une grande partie de Leur territoire à ses anciennes colonies, après le
traité de 63.
Toutefois la paix procura deux avantages au, Canada; elle mit fin au
système militaire qui y existait, et accéléra l'établissement du
gouvernement représentatif. En attendant, les prisons rendirent les
nombreuses victimes que les soupçons y avaient fait jeter sans choix et
sans discernement; et c'est sur l'ordre du ministre, par suite
probablement des pétitions canadiennes de l'année précédente, dont l'on
parlera toute à l'heure, que la loi de l'habeas-corpus fut introduite,
comme on l'a vu plus haut, après de longs débats, par une ordonnance du
conseil législatif, la dernière que le général Haldimand signa, avant de
remettre les rênes du gouvernement à son successeur, en 85.
Ce gouverneur qui ne manquait pas de sensibilité, qui souffrait de
l'isolement où l'avait jeté au milieu de la population, sa grande
sévérité, et un esprit soupçonneux et vindicatif, demandait son rappel
depuis deux ans. «Quoiqu'on nous l'eût peint, dit madame la baronne de
Riedesel, comme un homme d'un caractère intraitable, nous nous
conduisîmes à son égard avec sincérité et franchise; ce qui lui fit
d'autant plus de plaisir qu'il rencontrait rarement des personnes qui
tenaient cette conduite envers lui.» En effet il serait injuste de faire
peser toute la responsabilité de ses rigueurs sur lui seul; et l'on doit
rendre justice à ses intentions bienveillantes pour la conservation des
Canadiens. Ses suggestions contribuèrent beaucoup à modifier les vues de
la métropole à leur égard. C'est lui qui recommanda, contre les
directions du ministère de lord North, de leur réserver les terres
situées entre le St.-Laurent et les frontières des Etats-Unis, et qui
fit agréer ce plan par lord Sydney en 84, (Appendice B.) Son erreur
était d'exagérer outre mesure l'esprit de l'ancien système français dans
la manière d'administrer te gouvernement; mais peu de personnes
refuseront aujourd'hui de lui pardonner ses allures brusques et
despotiques en faveur des mesures qu'il fit adopter pour nous conserver
une partie du sol découvert et livré à la main de la civilisation par
nos ancêtres.
Les désagrémens de ce gouverneur ne finirent pas avec son
administration, qui avait duré six ans. Plusieurs de ceux qu'il avait
fait arrêter en Canada le suivirent en Angleterre, et le traînèrent
devant les tribunaux. Du Calvet, qui l'y avait précédé, fut celui qui le
poursuivit avec le plus de persévérance. A peine était-il sorti des
cachots de Québec, qu'il s'était embarqué pour Londres, afin de demander
justice au roi. Dans une audience qu'il eût des ministres, il exigea le
rappel d'Haldimand, pour l'accuser devant les tribunaux anglais:
c'aurait été un grand scandale. On lui fit d'abord des réponses
évasives, et ensuite on ne l'écouta plus. Du Calvet dont l'énergie
égalait l'activité, publia un volume de lettres adressées au roi, au
prince de Gales, aux ministres, aux Canadiens, &c, qu'il intitula,
«Appel à la Justice de l'Etat,» et qu'il fit répandre en Angleterre et
en Canada avec profusion. Ces lettres, du reste, pleines d'emphase et
écrites dans un style barbare, portent l'indice d'un esprit élevé,
indépendant et étranger à la crainte comme à l'intimidation. Il y mêle
habilement sa cause avec celle du pays, et dit des vérités au
gouvernement qu'aucun autre homme n'aurait osé proférer même tout bas.
Dans ses élans de rude éloquence, il lui échappe des exclamations
pleines d'orgueil national ou d'une noble indignation: «Qu'il est triste
d'être vaincu, s'écrie-il! S'il n'en coûtait encore que le sang qui
arrose les champs de bataille, la plaie serait bien profonde, bien
douloureuse, elle saignerait bien des années, mais le temps la
fermerait. Mais être condamné à sentir continuellement la main d'un
vainqueur qui s'appesantit sur vous; mais être esclave à perpétuité du
souverain constitutionnel du peuple le plus libre de la terre, c'en est
trop. Serait-ce que notre lâcheté à disputer la victoire, en nous
dégradant dans l'esprit de nos conquérans, aurait mérité leur colère et
leur mépris? Mais ce furent les divisions de nos généraux qui les firent
battre; mais nous, nous primes leur revanche, et nous lavâmes l'année
d'après, 28 avril 1760, la honte de leur défaite sur le même champ de
bataille!»
C'est ainsi encore qu'après avoir fait un tableau livide de la tyrannie
sous laquelle gémissait son pays, il continue: «Bataille, première
bataille de Québec, nous frapperez vous toujours? Oh! illustre Bouillé»,
contrastant la conduite de ce général envers les habitans des îles
anglaises prises dans le golfe du Mexique, avec celle du gouverneur
anglais du Canada, «Oh! illustre marquis de Bouillé, est-ce ainsi que
votre grande âme a perverti le fruit de la victoire? Les vaincus sous
vos mains n'ont ils pas été les enfans chéris? Leur reconnaissance
n'éclate-t-elle pas aujourd'hui pour exalter la grandeur de votre
générosité et de votre clémence? l'Angleterre ne se fait-elle pas une
gloire de les imiter? Ah je reconnais à ces traits le génie noble de la
nation anglaise; elle donne ici la plus belle idée de sa vertu, en
rendant hommage à celle du grand homme qui n'a été vainqueur que pour
être bienfaiteur. Le Canada n'aura-t-il jamais les mêmes remercîmens à
lui faire pour sa protection et ses bienfaits, au nom du moins de ces
Français qui viennent de faire envers des Anglais un si noble usage de
la victoire?»
Après avoir exposé les persécutions auxquelles il avait été en butte, la
corruption des juges, qui pendant son emprisonnement lui avaient fait
perdre une grande partie de sa fortune, en le privant, par des dénis
flagrans de justice, des moyens ordinaires de défense, et en se laissant
intimider par la présence même du gouverneur, qui, contre son usage,
était venu s'asseoir sur le tribunal, dans un procès où s'agissait pour
Du Calvet de six-mille louis, somme considérable pour le pays, et qu'il
lui avait fait perdre par son vote; enfin après avoir annoncé qu'un
grand nombre de ses compatriotes avaient été soumis aux mêmes
persécutions, il fait un tableau passionné des vices constitutionnels du
gouvernement canadien, du despotisme des gouverneurs, de la servilité et
de l'adulation des fonctionnaires, ainsi que des nombreuses
malversations dont ils se rendaient coupables pour satisfaire sa volonté
ou les intérêts de leurs coteries; des violations continuelles de l'acte
de 74, de la négation aux habitans de leurs anciennes lois, et termine
par réclamer l'établissement d'un gouvernement constitutionnel, dont il
pose ainsi les bases:
1. Conservation des lois civiles françaises.
2. Loi d'habeas-corpus.
3. Jugement par jury.
4. Inamovibilité des conseillers législatifs, des juges et même des
simples gens de loi, durant bonne conduite.
5. Gouverneur justiciable des lois de la province.
6. Etablissement d'une chambre d'assemblée élective.
7. Nomination de six membres pour représenter le Canada dans le
parlement impérial, trois pour le district de Québec, et trois pour
celui de Montréal.
8. Liberté de conscience; personne ne devant être disqualifié pour cause
de religion.
9. Réforme de la judicature par le rétablissement du conseil supérieur.
10. Etablissement militaire; création d'un régiment canadien à deux
bataillons.
11. Liberté de la presse.
12. Institution des collèges pour l'éducation de la jeunesse;
application des biens des Jésuites à cet objet conformément à leur
destination primitive; établissement des écoles publiques de paroisse.
13. Naturalisation des Canadiens dans toute l'étendue de l'empire
britannique..
Ce plan de constitution, plus complet que celle qui nous fut octroyée en
1791, indique la perspicacité de l'esprit de son auteur; l'on voit qu'il
allait plus loin que ne le font les partisans de la responsabilité
ministérielle même aujourd'hui. En proposant de rendre le gouverneur
lui-même responsable à la colonie, il ôtait à la métropole un pouvoir
dangereux. Ce n'est que de nos jours que les juges ont été rendus
inamovibles, du moins de nom, s'ils ne le sont pas de fait; ce n'est
aussi que d'hier que nous avons des écoles de paroisses qui chancellent
encore sur leur base.