La conduite de Burgoyne, qu'on accusait d'imprévoyance et de lâcheté,

devint l'objet d'une enquête devant la chambre des communes en 79; mais

ses amis politiques y étaient si puissans, et les témoignages lui furent

si favorables que le ministère jugea prudent d'abandonner l'enquête, et

le comité qui en était chargé, de s'abstenir de faire rapport. L'on se

contenta des raisons que l'accusé voulut bien donner pour se disculper,

comme celle-ci: «Les officiers des Canadiens étaient des gentilshommes

d'une haute condition dans leur pays; mais dans lesquels on ne pouvait

avoir de confiance. A l'esprit entreprenant et audacieux qui avait

distingué ce peuple sous la domination française, avait succédé un

attachement pour le toit paternel qu'avaient augmenté l'oubli de l'usage

des armes et la longue habitude des jouissances domestiques.... Il était

difficile de garder les Canadiens sous les drapeaux et de leur faire

soutenir au feu les idées de respect que leur conduite dans la dernière

guerre avait inspirées à leurs ennemis.» En Angleterre une pareille

défense pouvait paraître satisfaisante; mais l'historien canadien doit

repousser les accusations injustes dont les colons sont trop souvent la

victime de la part des agens malheureux des métropoles. L'on sait qu'il

y avait à peine quinze ans que la guerre dont parle Burgoyne était

finie, et que les Canadiens ne pouvaient avoir perdu leurs vertus

guerrières en si peu de temps; que presque tous en masse ils avaient

voulu garder la neutralité dans la lutte entre l'Angleterre et ses

anciennes colonies, et qu'enfin, dans son armée de 8,000 hommes,

Burgoyne n'avait que 148 combattans de cette nation, lesquels furent

presque tous tués ou pris à l'affaire de Bennington, et que ne

l'eussent-ils pas été, il ne pouvait raisonnablement espérer avec, un

pareil nombre d'influer en rien sur le sort de la campagne. Burgoyne se

plaignit aussi en termes peu mesurés de la conduite de M. de St.-Luc

comme commandant des sauvages; mais cette officier repoussa facilement

les attaques d'un homme qui était meilleur parleur que capitaine.

Comme nous venons de le dire, le désir bien décidé de la masse des

Canadiens était alors de rester neutres dans la lutte des Etats-Unis. En

vain le congrès les invita-t-il une seconde fois à se joindre à eux, en

vain Washington lui-même fit-il la même chose, le peuple resta sourd à

tous leurs appels. Le comte d'Estaing, chargé du commandement de la

flotte française qui croisait dans les parages de l'Amérique, en 1778,

n'eut pas plus de succès dans l'invitation qu'il leur adressa, et dans

laquelle il leur rappelait les liens naturels qui les unissaient à la

France; qu'étant, du même sang, parlant la même langue, ayant les mêmes

coutumes, les mêmes lois, la même religion qu'elle, ils devaient se

joindre à leurs anciens compatriotes, et secouer le joug d'une nation

étrangère, vivant dans un autre hémisphère, et qui avait des coutumes et

une religion différente; qu'il était autorisé par le roi Louis XVI à

offrir un appui à tous ses compatriotes de l'Amérique septentrionale;

que les Américains et les Français formaient comme un seul peuple, et

qu'ils étaient également leurs amis; que se lier avec les Etats-Unis,

c'était s'assurer son bonheur; qu'enfin, tous les anciens sujets

français qui repousseraient la suprématie de l'Angleterre, pouvaient

compter sur sa protection.

Les paroles du comte d'Estaing, parties de l'Océan, n'eurent aucun écho

dans les chaumières canadiennes, où les souvenirs du passé, après le

premier tressaillement causé par l'insurrection des autres colonies,

avaient jeté depuis long-temps l'irrésolution et confirmé les habitans,

qui ne voyaient au surplus, dans les Américains, que d'anciens ennemis,

dans leur résolution de laisser la métropole et les colons de sa race

régler leurs débats ensemble. Le mot de Lafayette aux gentilshommes

canadiens prisonniers à Boston: «Eh quoi vous vous êtes battus pour

rester colons, au lieu de passer à l'indépendance; restez donc

esclaves,» n'était donc parfaitement juste que pour une petite portion

de leurs compatriotes.

CHAPITRE II.

LE CONSEIL LÉGISLATIF.

1777-1792.

Conseil législatif; la guerre le fait ajourner jusqu'en

1777.--Composition de ce corps, différences entre les membres canadiens

et les membres anglais; ses travaux et son unanimité.--Il s'occupe de

l'administration de la justice, des milices, etc.--Mécontentemens

populaires.--Le général Haldimand remplace le gouverneur Carleton (1778)

qui s'était querellé avec le juge-en-chef Livius.--Caractère et

politique du nouveau gouverneur.--Effrayé par les succès des Américains,

il gouverne le Canada par l'intimidation et la terreur jusqu'en 1784;

corruption des tribunaux et nullité du conseil législatif, qui passe à

peine quelques ordonnances peu importantes pendant cette

période.--Triomphe de la révolution américaine.--La France reconnaît les

Etats-Unis (1778) et leur envoie des secours.--Débats à ce sujet dans le

parlement anglais.--L'Espagne et la Hollande imitent la

France.--Destruction des cantons iroquois et leur

émigration.--Capitulation de l'armée anglaise à Yorktown (1781).--La

Grande-Bretagne reconnaît indépendance des Etats-Unis (1783).--Perte de

territoire par le Canada.--Le général Haldimand remet les rênes du

gouvernement au général Carleton (1784).--M. Du Calvet, qu'il avait tenu

deux ans en prison, l'accuse devant les tribunaux de Londres.--Noble

caractère et énergie de ce citoyen; de son livre: Appel à la justice de

l'Etat.--Ses idées sur la constitution qui convient au

Canada.--Agitation de cette colonie.--Assemblées publiques,--Pétitions

diverses pour et contre un gouvernement représentatif.--Prétentions et

méfiances des divers partis.--Investigation que le gouverneur fait faire

par le conseil législatif sur la justice, la milice, les voies

publiques, l'agriculture, le commerce, l'éducation, etc.--Rapport» sur

ces matières.--Tentative indirecte du juge-en-chef Smith de substituer

les lois anglaises aux lois françaises.--Abus crians dans

l'administration de la justice: enquête à ce sujet.--Nouvelle division

territoriale du Canada.--Nouvelles pétitions à

l'Angleterre.--Intervention des marchands de Londres en faveur du parti

anglais.--Intrigues.--Division des Canadiens en constitutionnels et

anti-constitutionnels: les premiers l'emportent.--Projet de constitution

de M. Grenville envoyé en 1789 à lord Dorchester, qui passe à Londres en

1791.--Pitt introduit ce projet dans la chambre des communes la même

année.--M. Lymburner, agent des constitutionnels anglais,

l'oppose.--Débats auxquels Pitt, Burke, Fox, Grenville, etc., prennent

part.--Le projet passe sans division dans les deux

chambres.--Dispositions fondamentales de la nouvelle constitution--Le

lieutenant-gouverneur Clark la proclame en Canada qui est divisé en deux

provinces.--Population de ce pays.--Satisfaction des Canadiens en

recevant la nouvelle constitution, qui est fêtée à Québec et à Montréal

par des banquets.

Lorsque Carleton apprit les désastres du malheureux Burgoyne, il dut se

réjouir en secret de ce qu'on lui avait préféré ce général pour conduire

l'armée du Canada dans le pays insurgé. S'il avait eu raison d'être

blessé de l'empressement de cet officier à offrir ses services au roi,

et de la préférence qu'on lui avait donnée, le dénouement de la campagne

le vengeait complètement de l'injustice qu'on lui avait faite. Déchargé

par ce passe-droit d'un commandement qu'il avait ambitionné, il s'était

livré aux soins de l'administration qui lui était confiée, et qui

demandait de nombreuses réformes. La guerre avait empêché la réunion du

nouveau corps législatif, après celle de forme qui eut lieu pour son

inauguration; Il le convoqua pour la seconde fois en 77.

La session fut laborieuse, mais calme comme on devait l'attendre d'un

corps nommé par la couronne et composé de ses créatures les plus dociles

et les plus dévouées. Le conseil législatif, en présence de la guerre

civile qui régnait dans les autres colonies, où l'Angleterre, irritée de

ses échecs, commençait à la faire avec cette cruauté qui avait marqué le

passage de ses troupes en Canada en 59, se garda bien de montrer de

l'opposition à la volonté métropolitaine, et toutes les mesures du

gouvernement passèrent presque à l'unanimité. En effet, ce corps tenait

plus de la nature d'un conseil d'état que d'une chambre législative; il

siégeait à huis-clos[64], et des 23 membres qui le composaient en 77,

huit seulement étaient Canadiens. Les autres étaient des fonctionnaires

publics, dont la principale sollicitude paraissait d'accumuler les

emplois sur leurs têtes et d'accaparer les terres publiques, ou des

marchands nés hors du Canada, et qui n'y avaient d'intérêts que ceux de

leur commerce, et tous étaient salariés du gouvernement. Les premiers

réclamaient, à titre de nobles, toutes sortes de privilèges, comme

l'exemption des corvées, du logement des troupes, etc.; ils étaient

conséquemment opposés au peuple dans toutes les questions où ses

intérêts paraissaient contraires aux leurs. Les seconds étaient opposés

en masse aux Canadiens pour les raisons qu'on a pu déjà apprécier

plusieurs fois. Ceux-là, élevés pour ainsi dire dans les camps,

entendaient le gouvernement à la façon militaire. Ils embrassaient

toujours avec franchise et chaleur la cause du gouvernement sans en

rechercher ni le but ni l'objet dans toutes les questions qui

n'attaquaient point leurs institutions ou leur nationalité; leur maxime

était: _Si veut le roi, si veut la loi_. Aussi, quoiqu'abandonnés par la

plupart de leurs censitaires lors de l'invasion américaine, les vit-on

tous montrer une fidélité inviolable à la métropole. Les membres anglais

du conseil sortaient, pour la plupart, de cette classe d'émigrés dont le

général Murray nous a laissé le tableau peu flatté dans ses

correspondances. Leur éducation, sans être plus soignée que celle des

seigneurs, était accompagnée de l'expérience et de la pratique que donne

au peuple la jouissance d'institutions libres dans les matières de

gouvernement. Ce petit vernis de savoir-faire leur faisait prendre des

airs d'importance et d'orgueilleuse réserve, dont les seigneurs se

moquaient ensuite dans leurs manoirs. Ils souriaient en voyant leurs

collègues, autrefois obscurs démocrates de la vieille Angleterre,

transformés tout-à-coup en Canada en aristocratie dédaigneuse, et

prendre des airs que ne justifiaient ni leur caractère, ni leur

éducation. Ils voyaient aussi déjà quelques-uns de ces hommes,

nourrissant des idées ambitieuses, prendre tout-à-coup avec la plus

grande chaleur la défense des intérêts du peuple, pour se tourner

ensuite contre lui dès qu'ils auraient atteint le but de leur démarche

tortueuse; d'autres, enfin, accuser les Canadiens de rébellion auprès du

gouvernement, et assurer en même temps tout bas les amis de la cause

américaine qu'ils désiraient la voir réussir de tout leur coeur. Tels

étaient ceux qui étaient sortis de Québec à l'approche des républicains

en 75.

[Note 64: Le serment des conseillers contenait ces mots: «To keep close

and secret all such matters as shall be treated, debated, and resolved

in council, without publishing or disclosing the same or any part

thereof.» Quelques membres, comme M. Finlay, prétendirent, en 1781 que

ce serment n'engageait les membres que comme conseillers exécutifs, et

non comme conseillers législatifs; mais leur prétention ne fut pas

admise.]

Ces deux classes d'hommes, mises en présence par le gouvernement,

devaient lui offrir des élémens fertiles de division, si elles

s'avisaient de vouloir le combattre; mais le choix avait été fait de

manière à n'avoir rien à faire craindre sur ce point. La sympathie des

seigneurs étaient toute entière pour l'autorité royale. Le parti anglais

se trouvait en trop grande majorité dans le conseil pour avoir à se

plaindre du partage du pouvoir législatif. Quant aux intérêts

particuliers et exclusifs du peuple, personne ne les représentait; et en

77 les seigneurs, par dépit peut-être de n'avoir pu lui faire prendre

les armes contre les républicains, et les Anglais par antipathie

nationale, passèrent des lois qui furent marquées au coin d'une tyrannie

dont le pays n'avait pas encore vu d'exemple, et qu'en d'autre temps il

n'aurait peut-être par voulu supporter. La composition du conseil était

donc un gage de son unanimité; et en effet, comme on l'a dit, il fut à

peine troublé par des partages d'opinion. Il passa seize ordonnances

dans la session. Les deux plus importantes avaient rapport à

l'organisation de la milice et à l'administration de la justice, dans

laquelle on admit le système anglais de procédure conformément à l'ordre

des ministres de considérer si les lois d'Angleterre ne pourraient pas

être adoptées, sinon totalement du moins partiellement, dans les

affaires personnelles, commerciales ou de dommages, surtout lorsque

l'une ou l'autre des parties serait anglaise.

L'ordonnance confirma les cours qui existaient déjà, en faisant quelques

changemens à leurs attributions, L'on forma aussi une cour de _probate_,

ou de vérification des testamens et des successions. Enfin, pour

couronner l'édifice judiciaire, le conseil législatif devait servir de

cour d'appel, dont le conseil privé d'Angleterre serait le dernier

ressort. Outre ces tribunaux, des cours à _oyer et terminer_ pouvaient

être instituées selon le besoin; et il y avait des audiences

trimestrielles présidées par les magistrats pour juger les petits

délits.

Quant à l'acte des milices, il renfermait plusieurs dispositions

tyranniques, contre lesquelles le peuple ne tarda pas à murmurer. Les

nouveaux conquérans avaient les idées les plus fausses sur le régime

français qui avait existé dans le pays; ils croyaient que ce

gouvernement n'avait été qu'une tyrannie capricieuse et sans frein. Ils

ignoraient qu'il était basé sur des lois écrites et des règles qui

avaient été consacrées par un long usage, et que le gouverneur et

l'intendant étaient obligés de suivre strictement, leurs pouvoirs étant,

à cet égard, particulièrement définis. Le conseil législatif, pensant

suivre l'exemple de ce gouvernement, se trompa en imposant dans une loi

commune des obligations qui n'avaient été exigées des miliciens que par

un ordre spécial, donné dans des circonstances extraordinaires et comme

pour aller au-devant du voeu public et de la sécurité générale. Ainsi

l'on établit un despotisme militaire pur en copiant des temps et des

circonstances qui n'existaient plus. L'ordonnance du conseil assujettit

tous les habitans de l'âge requis à des services militaires rigoureux,

comme à porter les armes hors de leur pays pour un temps indéfini, à

faire les travaux agricoles de leurs voisins partis pour la guerre, etc.

Ces charges énormes et bien d'autres devaient être remplies gratuitement

et sous les peines les plus sévères.

Cette loi des milices avec la réorganisation judiciaire et le choix des

juges, fit mal augurer de l'avenir à ceux qui suivaient de près la

marche du nouvel ordre de choses. Les autres ordonnances concernaient le

cours monétaire, le commerce et la police.

Le parti qui s'était opposé au statut de 74, se prévalut de suite des

fautes et de l'ignorance des juges, que l'on n'avait pas changés, pour

attaquer le nouveau système. En effet, les divers tribunaux ne suivaient

point les mêmes lois et n'avaient aucune jurisprudence uniforme; de

sorte qu'il en résultait des irrégularités et une incertitude

inquiétante pour ceux qui étaient obligés d'y avoir recours. Des

marchands du Canada qui se trouvaient à Londres, présentèrent une

pétition à lord Germaine, secrétaire des colonies, pour se plaindre de

ce grief et demander la révocation de l'acte de 74 et la création d'une

chambre élective. Le ministre répondit qu'il serait dangereux de changer

la constitution du pays lorsque l'ennemi était encore à ses portes. Les

pétitionnaires répliquèrent aussitôt qu'ils ajourneraient leur demande

jusqu'à la pacification des provinces révoltées.

Cependant des plaintes s'élevaient de toutes parts contre la loi des

milices. Le peuple des campagnes était écrasé de corvées pour le punir

de sa neutralité; et la conduite d'une partie des seigneurs marqua assez

visiblement dans cette circonstance, où cette classe, par l'influence

qu'elle avait acquise sur le gouvernement, pouvait l'employer à

l'avantage de ses malheureux censitaires, que ceux-ci n'avaient rien à

espérer d'elle, et qu'elle était disposée à faire sa cour au nouvel

ordre de choses ainsi qu'à séparer dans l'occasion sa cause de celle de

ses compatriotes.

C'est à cette époque, 78, que le gouverneur fut remplacé par le général

Haldimand, compagnon de Burgoyne dans la dernière campagne. Mais avant

son départ, il eut des difficultés assez graves avec le juge-en-chef

Livius, qu'il destitua de ses fonctions pour avoir demandé, dans le

conseil, communication des instructions qu'il avait reçues des ministres

touchant la législation. Ces instructions l'autorisaient à nommer un

conseil privé de cinq membres tirés du conseil législatif lui-même pour

la conduite des affaires publiques, celles de législation exceptées. Il

en avait formé un en 76, du lieutenant-gouverneur et de MM. Finlay,

Dunn, Gollins et Mabane, tous fonctionnaires et créatures qui lui

étaient, pour la plupart, parfaitement soumises, afin de se dispenser de

consulter le grand conseil, où les _anglificateurs_ mettaient la

division. Le juge Livius était un des partisans de l'anglification. Il

passa en Angleterre pour porter sa défense au pied du trône. Les lords

commissaires du Commerce et des Plantations auxquels son affaire avait

été renvoyée, firent rapport qu'il avait été destitué sans cause

suffisante, et le roi ordonna en conséquence qu'il fut rétabli dans sa

charge.

Le général Haldimand, natif de la Suisse, était depuis long-temps au

service de l'Angleterre. C'était un vieux militaire impérieux, sévère,

bon à la tête des troupes, mais peu fait par ses habitudes pour le

gouvernement d'un peuple accoutumé au régime légal. Entouré de provinces

en révolution, il crut qu'il ne pourrait maintenir dans l'obéissance

celle qui lui était confiée que par une rigueur inflexible. Il fit

sentir bientôt la différence qu'il y avait entre son administration et

celle du général Carleton, qui emporta l'estime sincère des Canadiens,

qui le regardaient comme le meilleur ami, sinon le seul, qu'ils eussent

parmi le peuple anglais.

Cependant les anciennes colonies luttaient avec acharnement contre là

Grande-Bretagne. Il y avait toujours des gens en Canada qui désiraient,

leur triomphe, et le général Haldimand qui le savait, était résolu de ne

pas leur laisser lever la tête. Les corvées redoublèrent et devinrent un

vrai fléau pour les campagnes. Les cris augmentèrent. Haldimand attribua

ces plaintes à l'esprit de révolte et aux menées des émissaires

américains, et il sévit avec encore plus de rigueur, faisant, sur de

simples soupçons, emprisonner les citoyens par centaines, confondant

souvent l'innocent avec le coupable. Malgré cette tyrannie militaire, la

masse du peuple s'était ralliée entièrement à la métropole, et ne

laissait plus échapper que des paroles qui pouvaient rassurer la

royauté.

Le corps législatif ne fut point assemblé en 78, et l'année suivante il

ne siégea que quelque quelque temps pour continuer les ordonnances

passées deux ans auparavant au sujet des cours de justice, des milices

et de la police des villes. De là à 84, il ne tint que deux courtes

sessions, en 80 et 82, où il ne fit rien de remarquable.

L'indépendance des Etats-Unis, reconnue en 83, apporta des modifications

aux instructions des gouverneurs canadiens. Lord North, dans une dépêche

au général Haldimand, du 24 juillet (83), ordonna d'exiger de ceux qui

demanderaient des terres pour s'établir, outre les sermens ordinaires,

une déclaration qu'ils reconnaissaient le parlement impérial pour

législature suprême du pays, en tant que cette suprématie ne s'étendrait

pas jusqu'au droit de taxer, vu que l'Angleterre, par l'acte de 78, y

avait renoncé de la manière la plus formelle, excepté dans les questions

de règlement général du commerce, et encore, dans ce cas l'appropriation

du produit de la taxe imposée devait-elle appartenir à la législature

locale; L'objet de cette déclaration était d'exclure de la province les

sujets mal affectionnés, et de les distinguer des royalistes américains

qui y passaient en foule. Le traité de Paris assurait à ceux-ci toute la

protection du gouvernement des Etats-Unis; et le congrès s'était

conformé aux conventions arrêtées lors de la signature des

préliminaires; mais ses recommandations aux divers états de l'Union

avaient été faites si froidement, que les républicains n'en tenaient nul

compte, et que les royalistes effrayés ne voyaient de sécurité pour eux

que dans l'émigration. Ils furent accueillis comme ils devaient l'être;

et l'Angleterre leur donna une indemnité de dix millions sterling pour

la valeur des terres qu'ils abandonnaient, et une rente annuelle de 150

mille louis pour celle des autres avantages qu'ils perdaient en laissant

leur pays.

L'ordre fut envoyé aussi au gouverneur de porter une ordonnance pour

introduire la loi de l'_habeas corpus_. Ce sujet fut amené devant le

conseil législatif en 84, et y souleva une violente opposition, surtout

de la part de MM. de La Corne St.-Luc, Mabane et Fraser; mais la

métropole s'était prononcée, et la loi passa après avoir subi plusieurs

changement, qui en limitaient les avantages. M. de St.-Luc proposa aussi

qu'elle ne s'étendit point aux personnes qui entraient dans les ordres

monastiques et les communautés religieuses. Son motif était d'empêcher

qu'elles ne pussent briser les barrières du cloître. Mais le juge Mabane

observa «qu'elle affecterait le pouvoir de l'évêque, et qu'il serait

impolitique de restreindre ce pouvoir, qui lui permettait de suspendre

un prêtre ou un curé qui portait ombrage au gouvernement... Le

gouverneur, ajouta-t-il, n'aurait pu faire arrêter et détenir, pour les

renvoyer dans leur pays, deux prêtres français venus ici sans

permission, si cette loi eût été en vigueur.»[65] De leur côté, les

communautés protestèrent contre cette exception, qu'elles considérèrent

comme injurieuse à leur caractère. «Depuis les troubles des années

dernières, dirent-elles, faisant allusion à la politique, ne

peuvent-elles pas se vanter que leur zèle, leurs conseils et leurs

exemples n'ont pas peu contribué à retenir dans les bornes de leur

devoir un grand nombre de particuliers? Ne se sont-elles pas rendues

odieuses aux yeux de beaucoup d'hommes à cause de ce zèle et de cette

fidélité?» Les représentations du Séminaire de Québec, des Récollets, de

l'Hôtel-Dieu, des Ursulines, et de l'Hôpital-général réussirent à faire

repousser l'exception comme elle devait l'être.

[Note 65: _Correspondance privée de M. Finlay, lettre au gouverneur,

Skene, 10 Sept. 1784: Manuscrits en possession de. M. H. Black, avocat

de Québec._]

En effet le clergé canadien, régulier et séculier, avait mérité toute la

confiance de l'Angleterre par sa conduite; mais elle ne discontinua pas

encore de l'observer d'un oeil jaloux, puisque lord Sydney écrivait au

gouverneur en 84, qu'il avait permis de tirer des prêtres, pour les

cures du Canada, de tous les pays qui ne dépendaient point de la

domination des Bourbons, et que le moyen de s'assurer de l'attachement

des Canadiens, était d'empêcher toute relation avec la France, de

surveiller à cet égard leur conduite en toute occasion, et d'agir avec

une grande fermeté chaque fois qu'ils feraient des tentatives

incompatibles avec leur entière séparation. (Appendice A.)

Histoire du Canada depuis sa découverte jusqu'à nos jours. Tome III · 第 25 / 31 段