Le gouverneur qui avait maintenant une supériorité numérique bien

décidée sur les rebelles, résolut néanmoins de rester sur la défensive

jusqu'au printemps; et d'attendre, pour sortir de la ville et les

attaquer, que les secours qu'il avait demandés d'Angleterre, où l'on

faisait de grands préparatifs pour étouffer la rébellion à son berceau,

arrivassent. Il craignait avec raison beaucoup plus les idées que les

armes des Américains, qui restèrent ainsi maîtres du pays encore quelque

temps; mais leur possession était plus nominale que réelle. La lutte

allait être désormais plutôt entre les militaires des deux partis

qu'entre les royalistes et le congrès. Tout le peuple, vers la fin de

l'hiver, voulait se retirer entièrement de la lutte et garder la

neutralité; mais en exigeant toutefois dans les campagnes, que le parti

royaliste restât tranquille, car M. de Beaujeu ayant rassemblé, en mars,

350 hommes environ dans les paroisses de la rive droite du St.-Laurent

au-dessous de Québec, pour aller au secours de cette ville, aussitôt

d'autres Canadiens marchèrent contre eux avec un détachement américain,

surprirent l'avant-garde de Beaujeu, en tuèrent et blessèrent une partie

et auraient massacré le reste sans les officiers qui les en empêchèrent.

L'on vit dans cette escarmouche les enfans se battre contre leurs pères

et les pères contre leurs enfans. M. de Beaujeu ne jugea pas à propos

d'aller plus loin après cette manifestation populaire, et il renvoya ses

gens dans leurs foyers.

Cependant le général Schuyler ayant été informé de l'échec de Québec et

de la mort de Montgomery, par le colonel Arnold qui avait succédé à ce

dernier dans le commandement, demanda de la manière la plus pressante au

congrès qu'on envoyât immédiatement 3,000 hommes en Canada, ajoutant

qu'on ne pouvait rien retrancher de ce nombre, si l'on voulait réparer

les pertes qu'on avait éprouvées et soutenir la cause commune dans cette

colonie. Washington ne pouvant tirer un semblable détachement de son

armée sans s'exposer à une ruine certaine, engagea le Massachusetts, le

Connecticut et le New-Hampshire à y envoyer chacun un régiment, qui se

mirent aussitôt en marche. Comme le papier américain avait peu de cours

dans ce pays, le congrès y envoya aussi du numéraire, et ordonna d'y

lever 1,000 Canadiens outre le corps du colonel Levingston, et de les

placer sous les ordres de Moses Hazen qui avait résidé long-temps au

milieu d'eux.

Le congrès leur adressa en même temps un nouveau manifeste dans lequel

il leur disait: «Tel est le sort des choses humaines, les meilleures

causes sont exposées aux vicissitudes; mais le courage des âmes

généreuses, éclairées et inspirées par le soleil de la liberté, augmente

avec les obstacles. Huit bataillons se lèvent pour aller au secours de

votre province; et si elle a besoin de plus de renforts on les

fournira.» Le congrès finissait par les prier de saisir avec avidité

l'occasion favorable qui leur était offerte de prendre part à la

glorieuse conquête de l'indépendance, et par leur recommander de former

des associations dans leurs différentes paroisses, et d'élire des

députés pour former une assemblée provinciale, et pour les représenter

au congrès. Les Canadiens, refroidis par les causes que nous avons

exposées plus haut, et soumis toujours à l'influence toute-puissante du

clergé et d'une bourgeoisie encore toute monarchique, reçurent ces

paroles avec une indifférence qui marquait de plus en plus le changement

qui s'était opéré dans leurs idées depuis l'automne, et ne sortirent

point de leur inaction.

La cause de la révolution américaine devait tant à la presse et aux

exhortations des prédicateurs protestans, qui mêlaient dans leurs

sermons les préceptes de la religion aux principes de la liberté, que le

congrès voulut employer les mêmes armes au Canada. Et afin de ne

négliger aucun moyen de ranimer le zèle expirant des populations, il

décida d'y envoyer aussi des commissaires distingués par leurs lumières

et leur patriotisme. Il choisit pour cette mission le célèbre Franklin,

M. Chase, autre membre éminent du congrès, et M. Charles Carroll, avec

prière à ce dernier, par une résolution spéciale, d'engager son frère,

le Dr Carroll, jésuite, mort en 1815 archevêque de Baltimore, à

accompagner la commission pour employer son influence auprès du clergé

catholique du pays. Leurs instructions, qui sont du 20 mars, les

chargeaient de représenter aux Canadiens, que les armes des colonies

confédérées avaient été portées chez eux pour faire échouer les projets

de la cour britannique contre leurs communes libertés; que les colonies

espéraient, non seulement de prévenir les machinations hostiles du

gouverneur Carleton, mais de donner encore aux Canadiens, qu'elles

regardaient comme des frères, les moyens d'assurer leur indépendance et

leur bonheur, d'après les vues larges et généreuses de la liberté et de

la saine politique; de leur dire que le congrès était d'opinion que

leurs intérêts ainsi que ceux des provinces anglaises, étaient communs

et inséparables; qu'il était impossible que les uns fussent subordonnés

aux intérêts de la Grande-Bretagne sans que les autres le fussent aussi;

et que d'un autre côté, si les confédérés obtenaient, comme ils n'en

doutaient pas, la reconnaissance entière de leurs droits, les Canadiens

auraient pleine liberté de participer avec eux à ces bienfaits, ou de

demeurer assujettis à tous les actes de tyrannie qu'il plairait aux

ministres britanniques d'exercer à leur égard; enfin ils devaient faire

valoir toutes les raisons que leur prudence leur suggérerait pour

réussir dans l'objet de leur mission, qui concernait les intérêts

mutuels des deux pays. Et pour les convaincre de l'impossibilité que la

guerre se terminât d'une manière désavantageuse aux colonies si elles

s'entr'aidaient mutuellement avec sagesse et avec vigueur, les

commissaires étaient autorisés à déclarer que les Canadiens pourraient

se donner telle forme de gouvernement qu'ils croiraient la plus propre à

leur bonheur, et que le plus grand désir du congrès était de les faire

entrer dans l'Union sur le même pied que les autres provinces en leur

garantissant le même système de lois douces et équitables qu'à

celles-ci, avec seulement les différences locales qui pourraient être

agréables à chacune d'elles; à leur assurer que les Français

n'embrasseraient point la cause de la Grande-Bretagne; et que leur

intérêt, et, l'on avait raison de le croire, leur inclination étaient de

vivre en bonne intelligence avec les colonies confédérées. Ils devaient

aussi employer tous leurs efforts pour montrer aux Canadiens la

nécessité de prendre des mesures immédiates et décisives afin de se

mettre sous la protection de la confédération; et dans ce but ils

avaient ordre de leur faire part du mode que les provinces anglaises

employaient pour connaître l'opinion du peuple, et conduire leurs

affaires d'une manière régulière par des comités d'observation et

d'inspection dans les divers arrondissemens, et par des conventions et

des comités de sûreté dans chaque colonie, et leur en recommander

l'adoption. La nature et les principes d'un gouvernement libre,

ajoutaient les instructions, devront leur être expliqués tout en leur

développant, par forme de contraste, les projets vils, cruels et

insidieux de l'acte impérial de 74. Il faudra aussi leur montrer tous

les motifs de gloire et d'intérêt qu'il y a pour eux d'entrer dans une

lutte qui les intéresse si profondément, et leur apprendre à aspirer à

la jouissance d'une portion du pouvoir qui les régit, et à ne pas

demeurer, comme une proie, un objet d'exploitation entre les mains de

leurs conquérans; leur déclarer que les colonies anglaises tiennent pour

sacré le principe de la liberté de conscience, et promettre

solennellement au peuple, au nom du congrès, le libre exercice de sa

religion, et au clergé la jouissance pleine et entière de ses biens; que

le gouvernement de tout ce qui a rapport à l'autel et à ses ministres

sera laissé entre les mains des habitans de cette province et de la

législature qu'ils voudront bien se donner, pourvu que toutes les autres

dénominations de chrétiens aient également la faculté de remplir des

charges-publiques, et de jouir des droits civils ainsi que de l'exercice

de leur religion, sans être tenus de payer des dîmes ou des taxes pour

le soutien du clergé. Les commissaires avaient aussi ordre de presser

l'assemblée d'une convention du peuple, l'organisation d'un gouvernement

canadien et son union avec les autres colonies. Les conditions de cette

union devaient être semblables à celle des autres provinces, et si les

offres du congrès étaient acceptées, ils devaient promettre aux

Canadiens qu'il les défendrait contre tout ennemi. Une presse libre

devait être établie en même temps en Canada; et les commissaires avaient

reçu le pouvoir de régler toutes les contestations qui pourraient

s'élever entre les troupes continentales et les habitans; de faire

construire des fortifications ou les faire démolir, et de suspendre les

officiers militaires, etc.; enfin, d'encourager le négoce avec les

sauvages, et d'assurer les Canadiens que leur commerce étranger serait

mis sur le même pied que celui du reste de la confédération.

Les commissaires, partis de New-York le 2 avril (75), n'arrivèrent à

Montréal encore en possession des troupes du congrès, que le 20.

Franklin resta dans cette ville jusqu'au 11 mai, qu'il repartit pour son

pays, peu de jours après la levée du siège de Québec; et le lendemain,

le Dr J. Carroll le suivit. Franklin n'avait pas été long-temps en

Canada sans se convaincre que leurs efforts seraient inutiles. Les

Canadiens savaient la part qu'il avait prise lui-même pour engager

l'Angleterre à faire la conquête de leur pays, quinze ans auparavant;

l'antipathie nationale, fruit des longues guerres, qui existait entre

les deux peuples, avait pu dormir; mais elle était facile à réveiller;

et il en vit bientôt lui-même la preuve par des manifestations

publiques.

Au reste, l'objet des commissaires était, ainsi qu'on vient de le voir,

d'engager les Canadiens à joindre les révolutionnaires, ou du moins à

rester neutres; et dans ce dernier cas, à faciliter l'occupation

militaire de leur pays, afin que l'on pût s'y maintenir même malgré eux

si cela était ensuite nécessaire. Mais cette dernière alternative étant

devenue impossible, ils s'étaient décidés à se retirer.

Pendant que Franklin s'était acquitté de sa mission auprès des Canadiens

laïques, le Dr Carroll, en sa qualité d'ecclésiastique, avait visité une

partie des membres du clergé de Montréal et des campagnes. Mais il

avait, comme on peut facilement l'imaginer, eu encore moins de succès

que Franklin. Après leur avoir expliqué la nature des difficultés entre

les colonies et la métropole, il avait fait valoir toutes les raisons

qui pouvaient avoir quelque poids auprès des hommes auxquels il

s'adressait. On ne manqua pas d'en trouver d'autres pour y répondre. On

lui dit que depuis l'acquisition du Canada par la Grande-Bretagne,[61]

les habitans n'avaient eu à se plaindre d'aucune agression; qu'au

contraire, le gouvernement avait fidèlement rempli toutes les

stipulations des traités, sanctionné et couvert de sa protection les

anciennes lois et coutumes du pays, laissé subsister l'organisation

judiciaire française et les formes de leurs procédures avec une

attention scrupuleuse, qui méritait leur respect et leur gratitude. A

cela le Dr Carroll répliqua que le congrès avait expressément déclaré

que si les Canadiens voulaient se réunir aux provinces qu'il

représentait pour revendiquer leurs droits constitutionnels, leur culte

et la propriété des ordres religieux, seraient respectés et garantis, et

que les catholiques, au lieu d'être simplement tolérés, comme ils

l'étaient par l'Angleterre, auraient des droits égaux à ceux des membres

des autres religions. Quant à ces assurances, dirent les prêtres

canadiens, le gouvernement britannique ne nous laisse rien à désirer;

tous les monastères jouissent de leurs biens; les missions fleurissent,

et l'autorité va jusqu'à rendre les honneurs militaires à nos cérémonies

religieuses; et d'après le principe que la fidélité est due à la

protection, le clergé ne peut enseigner la doctrine, que la neutralité

est compatible avec ce qui est dû au gouvernement établi. Cette

politique judicieuse et libérale, ajoutait-on encore, avait inspiré aux

Canadiens des sentimens de loyauté, que la conduite du peuple et des

corps publics de quelques-unes des colonies unies n'avait fait

qu'affermir. On rappela à ce sujet à Carroll que dans les colonies dont

il vantait tant la libéralité, la religion catholique n'avait jamais été

tolérée; que les prêtres en étaient exclus sous des peines très sévères,

et que les missionnaires chez les sauvages étaient traités avec rudesse

et cruauté; que les Canadiens n'étaient pas persuadés que ces mesures

rigoureuses fussent imposées par le gouvernement royal; que lorsqu'il

s'agissait de catholiques l'on n'était jamais bien prompt à faire

respecter le droit sacré de conscience, et qu'enfin il y avait de

grandes contradictions entre l'adresse du congrès au peuple de la

Grande-Bretagne du 21 octobre 1774 et celle au peuple du Canada; que

l'acte de Québec de la même année ne faisait que confirmer ce droit de

conscience en garantissant aux Canadiens le libre exercice de la

religion catholique et la jouissance de leurs biens religieux, et en les

dispensant du serment du test; et que cependant le congrès, dans son

adresse au peuple anglais, avait demandé la proscription de leur

religion, de leurs lois et de leurs institutions, en un mot leur complet

asservissement. Comment, après la manifestation de sentimens si

hostiles, le clergé lui-même peut-il recevoir avec confiance, avec

faveur, la déclaration qu'il fait presque dans le même temps dans son

adresse aux Canadiens, en disant: «Nous connaissons trop bien les

sentimens généreux qui distinguent votre nation pour croire que la

différence de religion vous empêchera de contracter une alliance

cordiale avec nous. Vous savez que la nature transcendante de la liberté

élève ceux qui s'unissent pour sa cause au-dessus de toutes ces

faiblesses d'un esprit étroit. Les cantons suisses fournissent une

preuve mémorable de cette vérité. Leur confédération est composée

d'états catholiques et d'états protestans, vivant ensemble en concorde

et en paix, et pouvant par-là, depuis qu'ils ont bravement conquis leur

liberté, défier et battre tous les tyrans qui ont envahi leur

territoire.»

[Note 61: Le docteur Fenwick, évêque de Boston et ami personnel du Dr

Carroll, visitant le Canada, il y a quelques années, rencontra un vieux

prêtre canadien qui avait vu le Dr Carroll, et qui lui raconta ce qui

s'était passé entre l'agent du congrès et le clergé canadien, et qu'il

avait lui-même désapprouvé la conduite de Carroll, dans le temps, en

cherchant à gagner le clergé catholique à la cause des colonies

révoltées: _Mémoire de M. Campbell. Journal of Charles Carroll, of

Carrollton, during his visit to Canada, in 1776, as one of the

commissioners from congress, with a memoir and notes by Brantz Mayer,

correspg. secretary, Maryland Historical Society._]

La contradiction qu'il y avait entre l'adresse au peuple anglais et

celle au peuple canadien portait maintenant ses fruits. Lorsqu'on y lut

dans une assemblée nombreuse de royalistes la partie de la première

adresse qui avait rapport à la réorganisation du pays, et la peinture

qu'on y faisait de la religion et des usages des Canadiens, ceux-ci ne

purent s'empêcher d'exprimer leur ressentiment par des exclamations

pleines de mépris. «O le traître et perfide congrès! s'écrièrent-ils.

Bénissons notre bon prince, restons fidèles à un roi dont l'humanité est

conséquente et s'étend à toutes les religions; abhorrons ceux qui

veulent nous faire manquer à notre loyauté par des actes déshonorans, et

dont les adresses comme les résolutions sont destructives de leur propre

objet.»

Ainsi les propositions du congrès, faites solennellement, finirent par

n'être plus écoutées du peuple. Le clergé et les seigneurs ayant repris

leur influence sur lui, il s'abandonna à leur bonne foi et remit son

sort entre leurs mains; et le congrès recueillit les conséquences de ses

remontrances trompeuses à l'Angleterre, prouvant encore une fois que la

bonne politique repose sur une franchise éclairée, et non sur des

subterfuges et des finesses diplomatiques.

Il en est qui font aujourd'hui des reproches amers aux seigneurs, au

clergé et à la bourgeoisie, et qui déplorent les funestes conséquences

qui sont résultées de leur détermination plus imprévoyante encore

peut-être qu'intéressée. Ils regrettent les étroits préjugés qui ont pu

faire perdre à leurs compatriotes l'occasion d'obtenir leur indépendance

et leur liberté sans verser peut-être une goutte de sang, car une fois

expulsés du pays les Anglais n'y seraient plus revenus; ils ne peuvent

concevoir comment on a pu fermer les yeux aux offres des colonies

confédérées, qui s'engageaient à recevoir les Canadiens dans leur

alliance, aux mêmes conditions qu'elles-mêmes, c'est-à-dire qu'ils

pourraient se donner telle forme de gouvernement qu'ils jugeraient

convenable pourvu qu'elle fût républicaine et qu'elle admît la liberté

de conscience, ou en d'autres termes qu'ils pourraient se gouverner

eux-mêmes au moyen du principe électif, comme ils l'entendraient,

suivant leurs anciennes lois ou de nouvelles, s'ils jugeaient à propos

de les changer; enfin, que le Canada formerait un des états de l'Union,

dans laquelle il serait entré comme pays indépendant. Au lieu de cela

qu'a-t-on eu, disent-ils amèrement? Le gouvernement despotique de 1774,

dans lequel on a admis quelques Canadiens par politique; la constitution

de 1791 avec une législature à trois branches, sur deux desquelles ils

n'ont jamais eu aucune influence, puisqu'elles étaient à la nomination

de la métropole, qui conserva dans la réalité tout le pouvoir; le projet

d'Union de 1822, et sa réalisation en 1841 avec la restriction de nos

droits politiques afin de nous mettre en minorité, et, on l'a reconnu

publiquement, d'anéantir notre race; et dans cette longue période de

sujétion, de souffrance et d'humiliation, le personnel de l'exécutif a

été, à venir jusqu'à nos jours, à peu d'exceptions près, étranger et

hostile aux Canadiens. Voilà ce que nous avons eu pour avoir repoussé

dédaigneusement la liberté et l'indépendance nationale.

A ces reproches, d'autres donnent pour réponse qu'il n'y avait pas de

sûreté à prendre des engagemens avec un peuple en insurrection et dont

la cause était loin d'être gagnée; que malgré ses promesses, il n'était

pas prudent pour des catholiques d'origine française de se fier à un

congrès anglais et protestant, qui venait de faire de si vives

remontrances à la métropole parce qu'elle avait étendu une main

protectrice sur leurs autels, leurs institutions et leurs lois; qu'en

outre la loyauté faisait un devoir aux Canadiens de rester fidèles à

leur prince, et qu'à tout événement, leur nationalité aurait couru plus

de dangers avec une république anglo-américaine qu'avec une monarchie

européenne, etc.

Nous nous abstiendrons d'apprécier ici la valeur de ces plaintes, échos

sourds mais significatifs des sentimens d'un peuple que sa nationalité a

fait et pourrait encore faire proscrire. Nous laissons cette tâche à

l'avenir, qui pourra trouver dans la suite des faits qui se

développeront graduellement, de quoi former son opinion sur un événement

dont les conséquences seront peut-être plus fâcheuses pour la domination

britannique que pour la conservation des Canadiens.

Nous avons dit que le gouverneur Carleton avait résolu d'attendre des

secours de l'Angleterre avant de sortir de Québec, où il se tint

tranquillement renfermé, quoiqu'il eût pu chasser entièrement les

assiégeans des environs dans le premier moment de torpeur où l'échec du

31 décembre les avait jetés. Cette détermination donna le temps à

l'ennemi de recevoir des renforts. Le général Schuyler qui commandait

pour le congrès sur la frontière, en apprenant la mort de Montgomery,

commença à acheminer des secours à l'armée de Québec, dont le général

Wooster vint prendre le commandement. Ce général voulut établir de

nouvelles batteries contre la ville, dont une à la Pointe-Levy et une

autre sur les buttes à Neveu; mais elles ne firent aucun effet. Wooster

fut remplacé dans le mois de mai par le général Thomas, qui ne trouva

qu'environ 1,000 hommes capables de faire le service sur les 1,900 qui

étaient portés sur les rôles, dont 12 à 1300 ayant joint l'armée depuis

le mois de janvier. La misère, les fatigues et la petite-vérole

retenaient le reste à l'hôpital. L'on avait résolu dans un conseil de

guerre à Montréal, de fortifier la rive droite de la rivière Jacques

Cartier, et de bâtir des chaloupes canonnières à Chambly; mais dans

l'état des choses ce projet ne put s'exécuter. Les hommes et les

munitions manquaient; il ne restait plus de vivres que pour six jours,

et l'éloignement croissant des Canadiens rendait les approvisionnemens

très difficiles. Dans ces circonstances, ayant reconnu l'impossibilité

de prolonger plus long-temps le siège sans s'exposer, et sachant

d'ailleurs qu'il devait arriver d'un moment à l'autre des secours à la

ville, le général Thomas songea à retraiter; mais il ne voulut pas le

faire avant de risquer une seconde tentative contre la place en usant

d'un stratagème qui n'eut et ne devait avoir aucun succès. Il lança un

brûlot contre les navires en hivernage dans le port, afin que l'incendie

attirât l'attention des assiégés de ce côté; et pendant qu'ils y

courraient pleins de confusion, ses troupes devaient monter à l'assaut

et s'emparer de la ville. Mais le brûlot s'étant consumé sans atteindre

les navires, l'attaque n'eut pas lieu. Au surplus, dans le même temps

arrivaient les vaisseaux anglais dont l'entrée dans le St.-Laurent était

annoncée depuis plusieurs jours, et le général Thomas n'eut que le temps

d'ordonner d'embarquer l'artillerie et les malades pour remonter le

fleuve, et au reste de l'armée d'évacuer le camp et de retraiter avec

précipitation, que le gouverneur Carleton, qui s'était hâté de faire

débarquer les secours qu'il venait de recevoir, sortait de la ville à la

tête de mille hommes, tant réguliers que miliciens, et six pièces de

canon pour se mettre à sa poursuite. Ce dernier atteignit son

arrière-garde, échangea quelques coups de fusil avec elle, prit son

artillerie, ses munitions de guerre et de bouche, ses bagages, plus de

200 malades ou invalides et quantité de fusils que les soldats jetaient

pour mieux fuir. Les Américains souffrirent cruellement dans cette

retraite; et beaucoup de soldats auraient péri sans l'humanité des

Canadiens, qui leur donnèrent des habits et des alimens. Ils ne

s'arrêtèrent qu'à Sorel, où leur général mourut lui-même peu de temps

après de l'épidémie régnante. Après les avoir poursuivis quelque temps,

le général Carleton rentra dans la ville, d'où il envoya des détachemens

pour ramasser leurs traînards, et se saisir des habitans qui s'étaient

joints à eux et brûler leurs maisons; car les Anglais qui respectaient

encore alors les propriétés des insurgés dans leurs vieilles colonies,

suivaient leur ancienne coutume dans le Canada habité par une race

étrangère. En 1776 comme en 1759, comme en 1837 et 38, la torche de

l'incendie suit toujours leurs soldats, comme si, dans ce pays, ils

avaient plus de confiance en elle que dans leurs armes.

Histoire du Canada depuis sa découverte jusqu'à nos jours. Tome III · 第 23 / 31 段