La ville des Trois-Rivières, dépourvue de soldats, suivit l'exemple de

Montréal. Les citoyens envoyèrent des députés demander au général

américain d'être traités de la même manière que les habitans de cette

dernière ville. Cet officier général répondit par écrit qu'il était

mortifié qu'ils fussent dans des appréhensions pour leurs propriétés;

qu'il était persuadé que les troupes continentales ne se rendraient

jamais coupables même d'une imputation d'oppression; qu'il était venu

pour conserver non pour détruire, et que si la Providence continuait à

favoriser ses armes, il espérait que cette province heureuse jouirait

bientôt d'un gouvernement libre. Une partie de la population anglaise se

joignit alors aux insurgés, et les Canadiens, ralliés à la révolution,

désarmèrent les royalistes de cette petite ville. Les Américains

descendant à Québec dans la flottille prise à La Valtrie, rencontrèrent

le corps du colonel Arnold à la Pointe-aux-Trembles. Le colonel Arnold

qui trahit ensuite la cause de sa patrie, avait été marchand de chevaux.

Il tenait de la nature un corps robuste, un esprit ardent et un coeur

inaccessible à la crainte. Dans les circonstances fâcheuses où il

s'était souvent trouvé, il avait acquis une profonde connaissance des

hommes et des choses; ce qui compensait chez lui ce qui pouvait lui

manquer du côté de l'éducation. Une grande réputation de courage et de

talens militaires le fit choisir par Washington pour commander le corps

qui devait se détacher de son armée devant Boston, et pénétrer par les

rivières Kénébec et Chaudière jusqu'à Québec, suivant le plan dont on a

parlé ailleurs. Ses instructions étaient semblables à celles du général

Montgomery, politiques, péremptoires et pleines d'humanité. «On lui

défendit de troubler sous aucun prétexte la tranquillité des Canadiens

et de choquer leurs préjugés. On lui ordonna de respecter leurs

observances religieuses, de leur payer libéralement tous les objets dont

il pourrait avoir besoin, et de punir avec rigueur les soldats qui

commettraient quelques désordres. Il devait poursuivre et harceler les

troupes anglaises, mais éviter de vexer le peuple, et de ne rien faire

qui pût le rendre hostile à la cause américaine.» (Vie de Washington,

etc.) Il mit six semaines pour passer la chaîne des Alléghanys et se

rendre de Cambridge à Québec, sous les murailles duquel, après avoir

traversé le fleuve au Foulon, il parut, le 13 novembre, dans les plaines

d'Abraham avec 650 hommes seulement, sur plus de 1000, infanterie,

artillerie et carabiniers, avec lesquels il était parti. Obligé de

traverser un pays complètement sauvage et de suivre des rivières

remplies de rapides et d'embarras, il n'avait pu surmonter tous ces

obstacles qu'en sacrifiant la plus grande partie de ses munitions et de

son bagage, et en se réduisant à vivre de fruits sauvages et de feuilles

d'arbres. Arrivé à la source de la rivière Kénébec, il renvoya les

malades et tous ceux qui ne se sentaient pas la force ou le courage de

le suivre, plus loin. Trop faible pour attaquer Québec seul, il remonta

la rive gauche du St.-Laurent jusqu'à la Pointe-aux-Trembles pour opérer

sa jonction avec Je général Montgomery qui descendait suivi seulement de

quelques centaines d'hommes. Les deux corps réunis ne formant encore

qu'environ 1000 à 1200 soldats, se rapprochèrent aussitôt de la capitale

canadienne, qu'ils investirent dans les premiers jours de décembre.

Le gouverneur y était entré le 19 du mois précédent, après avoir manqué

une troisième fois d'être pris à la Pointe-aux-Trembles, où il avait

voulu mettre pied à terre, et où il n'eut que le temps de se sauver pour

échapper aux troupes du colonel Arnold qui entraient dans ce village. Il

trouva la population de la ville partagée en deux camps, et fort

indécise sur le parti qu'elle devait embrasser. Il y avait eu déjà

plusieurs assemblées publiques. Le 12 novembre il s'en était tenu une

dans la chapelle du palais épiscopal, pour discuter la question de

savoir si l'on devait défendre la ville. Le colonel McLean qui arrivait,

apprit en débarquant qu'elle délibérait encore; il entra dans la

chapelle et trouva un nommé Williams, le premier signataire de la

pétition des marchands anglais de 74 au roi, qui tâchait, du haut de la

chaire où il était monté, de persuader aux habitans de livrer la ville

aux armes du congrès; le colonel McLean le fit descendre, dissuada

l'assemblée de suivre un aussi lâche conseil et la congédia. Le bruit

courait alors que les citoyens anglais avaient préparé une capitulation

pour l'offrir au colonel Arnold. Aussitôt que le gouverneur fut rentré

dans Québec, il employa tous ses soins pour mettre cette ville en état

de défense, et encourager les citoyens à faire leur devoir envers leur

roi et envers leur patrie. Il assembla la milice bourgeoise et en

parcourut les rangs en commençant par les Canadiens qui occupaient la

droite, et auxquels il demanda s'ils étaient résolus de se défendre en

bons et loyaux sujets; tous répondirent affirmativement par des

acclamations; les miliciens anglais en firent ensuite autant. Mais comme

il restait encore quantité de gens mal affectionnés qui désiraient le

succès de la révolution, le gouverneur ordonna, le 22 novembre, à tous

ceux qui ne voulaient pas prendre les armes de sortir de la ville,

désirant se mettre à l'abri de la trahison et se débarrasser des bouches

inutiles. Quantité de marchands anglais, Adam Lymburner à leur tête, se

retirèrent à l'île d'Orléans, à Charlesbourg et dans d'autres campagnes

en attendant, pour crier vive le roi ou vive la ligue, le résultat de la

lutte.

LIVRE XII

CHAPITRE I.

L'ARMÉE AMÉRICAINE DEVANT QUÉBEC.

1775-1776.

Situation désespérée de la cause métropolitaine en Canada; Québec seul

reconnaît la domination anglaise.--Préparatifs de défense.--Changement

graduel qui s'opère dans l'esprit des Canadiens défavorable aux

républicains.--Attaque de Québec le 31 décembre: Montgomery est tué.--Le

congrès envoie des secours et fait une nouvelle adresse aux

Canadiens.--Arrivée de Franklin, Chase et Carroll, pour les inviter à se

joindre à la confédération.--Conduite du peuple dans cette circonstance

mémorable.--Les républicains manquent de tout et sont décimés par les

maladies.--Le gouverneur reçoit des secours.--Le siége de Québec est

levé.--Les Américains, battus près des Trois-Rivières, évacuent le

Canada.--Ils sont plus heureux dans le sud, où la campagne se termine à

leur avantage.--Proclamation de leur indépendance le 4 juillet

1776.--Débats dans le parlement britannique.--Fameuse campagne du

général Burgoyne dans la Nouvelle-Yorke: combats de Huberton, Benington,

Freeman's farm, etc.--L'armée anglaise, cernée à Saratoga, met bas les

armes.--Invitations inutiles du congrès et du comte d'Estaing, amiral

des flottes françaises, pour engager les Canadiens à se joindre à la

nouvelle république.

L'arrivée subite du gouverneur à Québec, où bien des gens craignaient et

d'autres désiraient qu'il fût tombé au pouvoir des Américains, ne fit

que confirmer la situation désespérée de la cause anglaise en Canada. Le

territoire renfermé dans l'enceinte des murailles de la capitale était,

à-peu-près, tout ce qui reconnaissait encore la suprématie de la

métropole, sauf toujours le clergé, les seigneurs et la plupart des

hommes de loi, qui tenaient fermement pour elle et qui étaient répandus

dans les villes et les campagnes où ils paraissaient alors perdus dans

la foule, mais dont les moyens d'influence étaient assez puissans pour

diriger plus tard la volonté populaire dans toutes les parties du pays

selon leur sympathie ou leurs intérêts. Mais, pour le moment, les

royalistes au dehors de Québec étaient réduits au silence.

Cette ville ne renfermait alors qu'une population de 5,000 âmes. La

garnison, composée de 1,800 hommes, dont 550 Canadiens, était un mélange

de soldats, de miliciens et de matelots, abondamment pourvu de munitions

de guerre et de bouche pour huit mois. Les fortifications avaient été

considérablement augmentées depuis la dernière guerre; et depuis le

commencement des hostilités on n'avait pas cessé de les perfectionner.

Les murailles, du côté de la campagne, étaient munies de banquettes, de

parapets et d'embrasures garnies de canon et de quelques batteries de

mortiers. Du côté de la rivière St.-Charles et du fleuve, régnaient, sur

le bord du cap au-dessus de la basse-ville, des palissades ou des murs

hérissés de grosses batteries. La basse-ville elle-même était défendue,

au centre, du côté du rivage, par des batteries placées sur les quais,

et vers ses deux extrémités, par des barricades. Au bout de la rue

Champlain, dans un endroit qui se trouve aujourd'hui au-dessous de la

citadelle, l'on avait placé deux barrières à quelque distance l'une de

l'autre, avec du canon, pour fermer le sentier étroit qu'il y avait

entre le pied de la falaise et le fleuve. A l'extrémité opposée, le bout

des rues St.-Pierre et Sault-au-Matelot avait été barricadé à la rue

St.-Jacques qui les coupe à angle droit du pied du cap au rivage, et le

quai où se terminait cette barricade était couvert d'artillerie. A une

centaine de toises plus loin, une autre barrière avait été élevée dans

la vieille rue Sault-au-Matelot, seule et étroite issue existant alors

entre le cap et la rivière St.-Charles pour communiquer du Palais à la

basse-ville. Plus de 150 bouches à feu étaient en batterie dans la haute

et basse-ville dans les premiers jours de décembre. Si les assiégeans

avaient été plus nombreux, il aurait fallu une garnison de sept ou huit

mille hommes pour défendre Québec; mais celle qui s'était renfermée dans

la ville était plus que suffisante pour repousser les forces de

l'ennemi. En effet, celui-ci fut presque toujours moins nombreux que la

garnison; et l'on ne sait ce qui étonne le plus dans ce siège, ou de la

hardiesse inconsidérée du général Montgomery, ou de la prudence

craintive du général Carleton.

Le colonel Arnold n'eut pas été plutôt renforcé par les troupes de

Montgomery, que, sans attendre ce général qui marchait plus lentement,

il reparut devant Québec à la tête de 900 Américains et des Canadiens du

colonel Levingston. La fidélité des classes supérieures à la cause

métropolitaine laissait le peuple canadien sans chefs; de sorte qu'il se

trouvait conduit dans cette occasion par des étrangers. Le général

Montgomery, en atteignant son armée, fit investir complètement la ville

et occupa Beauport, la Canardière, et Ste.-Foy où il établit son

quartier-général. Il y a raison de croire que son dessein n'était pas de

faire un siège dans les règles, et de prendre la place après en avoir

détruit les murailles, car il n'avait ni artillerie de siége, ni

ingénieurs capables de conduire une pareille opération. Son but était

plutôt de tâcher d'enlever Québec par un coup de main: et la batterie de

5 mortiers qu'il fit élever à St.-Roch ainsi que celle de 5 pièces de

canon et d'un mortier qu'on érigea du côté du chemin St.-Louis, à 700

verges des murailles, n'avaient pour but probablement que de couvrir son

camp et mieux voiler son dessein.

Toutefois une surprise n'était pas chose facile sur une ville si bien

fortifiée et défendue par une garnison vigilante. Le désir de terminer

par une action d'éclat les succès qui avaient couronné ses armes depuis

qu'il était entré en Canada, et dont les rapports avaient rempli de joie

toutes les colonies insurgées, put seul lui faire mépriser les obstacles

que présentait son entreprise. Mais il fallait du temps pour attendre

l'occasion; et outre l'insuffisance de ses forces, il manquait d'argent

et de vivres. Les soldats, peu accoutumés au climat rigoureux du pays,

étaient mal nourris et mal vêtus, et furent bientôt en proie à la petite

vérole, qui continua de les décimer tout l'hiver. Le besoin d'argent, de

vivres et de vêtemens augmenta donc ses difficultés; la division qui se

mit entre le colonel Arnold et ses officiers les aggrava. Les Canadiens

qui avaient tout perdu dans la guerre précédente par le papier-monnaie,

refusèrent de recevoir celui du congrès. La rigueur d'un hiver prématuré

effraya les troupes; il dut se hâter de mettre fin au siège, soit en le

levant, soit en brusquant un assaut. Les habitans de la campagne qui

tenaient pour la cause de l'indépendance, commençaient aussi à se

refroidir. Ils ne connaissaient rien des démarches de deux marchands de

Montréal, Price et Walker, qui avaient prétendu, de leur plein gré, les

représenter au congrès américain. L'instinct populaire, si délicat en

fait d'honneur national, était blessé du rôle presqu'humiliant que

jouaient les Canadiens. Ils s'aperçurent que petit à petit les

Américains s'emparaient de l'autorité; qu'ils décidaient de tout sans

presque les consulter; qu'ils nommaient les officiers pour commander les

secours envoyés à l'armée assiégeante, convoquaient les assemblées, etc.

Quelques-uns commencèrent même à regarder comme une faute d'avoir laissé

entrer dans le pays, et se répandre au milieu d'eux, des troupes en

armes, à la merci desquelles ils se trouvaient sans moyen de protection.

C'était là en effet une de ces fautes qu'on ne tarde jamais de

regretter. Toutes ces réflexions les remplissaient d'inquiétude mêlée de

honte. Les hommes opposés au congrès profitèrent habilement de toutes

ces circonstances pour augmenter l'éloignement qui se manifestait parmi

le peuple pour la cause de la révolution. L'apparence des troupes du

colonel Arnold déguenillées et presque nues, et leur petit nombre, la

conduite arbitraire de quelques-uns de leurs officiers, le moindre fait,

enfin, devenait pour eux un sujet de critique ou de sarcasme qu'ils

tournaient contre les _Congréganistes_, comme ils nommaient ceux des

Canadiens qui partageaient les idées du congrès. La prudence du général

Montgomery contribua beaucoup, tant qu'il vécut, à empêcher l'explosion

de ces sentimens chez le peuple, qui se disait déjà tout bas qu'il vaut

mieux obéir à des compatriotes, quelque soit la forme du gouvernement,

que d'être à la discrétion de l'étranger pour sa liberté. Montgomery

montrait beaucoup d'adresse pour ménager les différentes classes, et

surtout pour ne point alarmer les intérêts les plus sensibles, ceux qui

sont basés sur des privilèges. Quoiqu'il sût leurs sentimens, il montra

les plus grands égards à ceux qui en jouissaient et surtout au clergé;

et comme s'il eût ignoré ses efforts pour nullifier les effets de la

propagande révolutionnaire, il fit respecter partout la religion et ses

ministres. Il promettait que le libre exercice des cultes serait

garanti, et que les biens religieux seraient respectés. Il assurait au

peuple qu'une convention provinciale, composée de représentans librement

élus, serait convoquée pour établir telle forme de gouvernement qu'elle

jugerait la plus convenable pour le pays. Le peuple avait d'abord été

séduit par cette déclaration. Mais les classée privilégiées s'étaient

alarmées, et leur agitation finit bientôt par influer de la manière la

plus efficace sur les événemens, en persuadant aux habitans que tout

cela n'était qu'une illusion à laquelle ils se repentiraient, avant

long-temps, d'avoir ajouté foi. Pour arrêter la défection, Montgomery ne

voyait de remède que dans la prise de Québec et la destruction du foyer

de royalisme qui s'y était conservé. Il crut donc devoir précipiter la

fin du blocus; et il se prépara à profiter de la première nuit favorable

qui s'offrirait pour tenter l'escalade. Celle du 30 au 31 décembre parut

propice pour l'entreprise; elle était fort obscure, et il tombait une

neige épaisse poussée par un gros vent dont le bruit empêchait de rien

entendre de loin. Avant de marcher à l'assaut, il harangua ses troupes

qui formaient à peine 13 à 1400 hommes effectifs. Avec une pareille

disproportion de forces, il ne pouvait compter, pour réussir, que sur

une surprise; et déjà, depuis plusieurs jours, le gouverneur connaissait

par des déserteurs le projet des assiégeans, et tous; les postes de

Québec avaient redoublé d'attention. Montgomery divisa ses troupes en

quatre, corps: le premier, composé des Canadiens du colonel Levingston,

devait faire une fausse attaque contre la porte St.-Jean; le deuxième,

commandé par le major Brown, devait menacer la citadelle; et tandis que

les mouvemens de ces deux divisions attireraient l'attention de la

garnison à la défense de la haute-ville, les deux autres corps chargés

de la véritable attaque, devaient pénétrer dans la basse-ville, et de la

basse-ville dans la haute, que l'on pensait ouverte de ce côté. Le

colonel Arnold se chargeait d'enlever, à la tête d'environ 450 hommes

venus de St.-Roch, les barricades et les batteries du Sault-au-Matelot;

le général Montgomery se réservait la dernière colonne et, la plus forte

pour enlever la barrière de Près-de-Ville, et entrer dans la place par

la rue Champlain. A deux heures du matin, toutes les troupes étaient

sous les armes; les unes avaient mis sur leurs chapeaux de petites

branches de pruche pour se reconnaître au milieu des ennemis; les

autres, des écriteaux avec ces mots: Liberté ou la mort. Elles allèrent

se placer aux différens postes qui leur avaient été assignés. Le général

Montgomery descendit par la côte du Foulon, et s'avança avec sa colonne

en suivant le rivage jusqu'à l'anse des Mères, où il s'arrêta pour

donner le signal auquel toutes les colonnes devaient se mettre en

mouvement. Il était près de quatre heures du matin. Deux fusées furent

lancées, et aussitôt plusieurs signaux que se firent les assaillans,

rendus à leurs points d'attaque, furent aperçus de la ville par les

sentinelles qui donnèrent l'alarme. Dans le même moment, les troupes qui

défendaient les remparts du côté de la campagne, reçurent un feu de

mousqueterie très vif, qui commença vers le Cap-aux-Diamans et fut

bientôt suivi par celui des Canadiens rangés en face de la porte

St.-Jean. La garnison y répondit avec vivacité; et le colonel Caldwell,

avec une partie de la milice anglaise, fut envoyé pour renforcer les

troupes qui défendaient le rempart au-dessus de la porte St.-Louis.

Cependant Montgomery s'était mis en mouvement. Il marchait à la tête de

sa colonne suivi immédiatement de ses aides-de-camp et de plusieurs

autres officiers. Le sentier par lequel il cheminait, situé entre le

fleuve et un rocher presque perpendiculaire, et à peine assez large pour

laisser passer un homme de front, était presqu'impraticable à cause des

glaçons que la marée y avait accumulés et de la neige qui tombait. Il

atteignit néanmoins avec sa colonne qui était très étendue et qui

suivait, en serpentant, les sinuosités du sentier, la première barrière

de Près-de-Ville, et la franchit sans difficulté; mais la seconde était

défendue par une batterie masquée de sept pièces de canon et par une

garde de 50 hommes dont 31 Canadiens, commandée par le capitaine Chabot

(Manuscrit de Sanguinet). Les artilleurs, rangés près de leurs pièces,

attendaient, la mèche allumée, l'apparition de l'ennemi. Montgomery fut

surpris en voyant ce poste si bien préparé à le recevoir. Il s'arrêta un

instant, à 50 verges de la batterie, comme pour se consulter avec ceux

qui le suivaient, puis tous ensemble ils s'élanceront vers la barricade.

Lorsqu'ils n'en furent qu'à quelques pas, le capitaine Chabot donna

l'ordre de faire feu aux pièces chargées à mitrailles. Des cris et des

gémissemens suivirent cette décharge. Le poste continua quelque temps à

tirer; mais ne voyant ni n'entendant plus rien, il cessa en restant

toujours sur ses gardes pour repousser toute nouvelle attaque qui serait

faite. Le général Montgomery, ses deux aides-de-camp, et plusieurs

autres officiera et soldats étaient tombés sous ce feu d'enfilade. Le

colonel Campbell, sur qui retombait le commandement de la colonne,

voyant la confusion et la frayeur dans laquelle étaient ses soldats,

sans tenter de donner l'assaut à la barrière, sans même tirer un coup de

fusil, ordonna aussitôt la retraite, qui fut une véritable fuite.

Tandis que l'attaque de Près-de-Ville échouait ainsi par suite de la

mort du commandant et de la peur panique qui s'était emparé de ses

troupes, le colonel Arnold, ayant traversé St.-Roch et le Palais,

s'avançait pour forcer la première barricade qui barrait la vieille rue

Sault-au-Matelot, lorsqu'en défilant sous le rempart de la haute-ville,

d'où on lançait une grêle de balles, il fut atteint d'un coup de feu qui

lui fracassa la jambe et l'obligea de se retirer. Il fut aussitôt

remplacé par le capitaine Morgan, ancien perruquier de Québec, mais

officier plein de bravoure, qui marcha droit à la barrière, l'escalada

avec des échelles après avoir blessé la sentinelle, et s'empara du poste

avec perte d'un seul homme, un Canadien, qui lui servait de guide, et

dont la mort l'obligea; vu l'obscurité, de suspendre sa marche jusqu'au

jour. Il fit toute la garde anglaise qu'il trouva plongée dans l'ivresse

avec le capitaine McLeod qui la commandait, prisonnière; et bientôt

après il fut rejoint par le lieutenant-colonel Green et le restant de la

colonne, au moment où une scène singulière se passait au milieu de ses

soldats. Une partie des citoyens de la ville, réveillés par les tambours

qui battaient le rappel, accouraient au poste du Saut-au-Matelot où ils

devaient se rassembler en cas d'attaque, lorsque rencontrant les

Américains, ceux-ci leur présentèrent la main en criant: Vive la

liberté! Quelques-uns s'échappèrent, les autres furent retenus

prisonniers. Cependant au point du jour la colonne ennemie occupa toutes

les maisons qu'il y avait de cette barrière à la seconde placée dans la

rue St.-Jacques, à environ deux cents pas plus loin; mais une poignée de

Canadiens qui s'était jetée en avant, défendit ce terrain pied à pied

avec beaucoup d'obstination malgré la grande supériorité des assaillans,

qui crièrent plusieurs fois en nommant des citoyens de la ville: «Amis,

êtes-vous là?» et qui, rendus près de la dernière barrière, plantèrent

des échelles pour la franchir; mais le feu des assiégés devenant trop

vif, ils les abandonnèrent après avoir perdu plusieurs hommes au pied de

cet obstacle, pour se retirer dans les maisons dont ils s'étaient rendus

maîtres, et fusiller par les ouvertures. C'est alors qu'un milicien de

la ville, nommé Charland, homme aussi robuste qu'intrépide, avança au

milieu du feu et tira les échelles posées par l'ennemi, en dedans de la

barricade. Cette barricade était défendue par le capitaine Dumas avec

une compagnie de Canadiens engagée alors avec les Américains qui

tiraient des maisons. Les combattans formaient ainsi placés comme un

angle, dont le côté parallèle au cap était occupé par les assaillans, et

l'autre côté coupant la ligne du cap à angle droit, et s'étendant au

fleuve; était défendu par les assiégés ayant une batterie à leur droite:

Le feu se croisait dans l'angle où le capitaine Dumas combattait,

soutenu bientôt après par les Canadiens du capitaine Marcoux, des

artilleurs et des fantassins anglais.

Le général Carleton apprenant la retraite de la colonne qui attaquait

Près-de-Ville, et voyant par leurs mouvemens que les troupes qui avaient

menacé la porte St.-Jean et le Cap-aux-Diamans, n'avaient voulu que

l'inquiéter, réunit ses principales forces contre l'attaque du

Sault-au-Matelot. Il ordonna au capitaine Laws de prendre 200 hommes et

de sortir de la haute-ville par la porte du Palais, et, en s'enfonçant

dans la rue St.-Charles et la vieille rue Sault-au-Matelot, d'attaquer

les ennemis en queue vigoureusement. Il chargea en même temps le

capitaine McDougall de le soutenir avec sa compagnie. Laws, en

s'avançant, entra dans une maison où se trouvaient plusieurs officiers

ennemis en délibération; en le voyant ils mirent l'épée à la main; mais

celui-ci leur ayant dit qu'il était à la tête d'un gros détachement, et

qu'ils seraient tous égorgés s'ils ne se rendaient sur-le-champ; ils

obéirent après s'être assurés, en regardant par la fenêtre, qu'il était

en effet suivi d'un grand nombre d'hommes. Cependant le général Carleton

avait envoyé l'ordre au major Nairne et au capitaine Dambourges d'aller

avec un fort détachement soutenir les troupes qui combattaient dans la

basse-ville. Aussitôt que ces troupes furent arrivées, il fut décidé de

prendre l'offensive et d'attaquer l'ennemi. En conséquence, le capitaine

Dambourges avec les Canadiens sautèrent en dehors des barricades et

allèrent planter les échelles enlevées aux Américains contre la première

maison qu'ils occupaient, et qui fut prise d'assaut.[60] Le major Nairne

en fit autant de son côté. Ces deux officiers se portèrent ensuite aux

maisons suivantes qu'ils enlevèrent de la même manière les unes après

les autres.

[Note 60: «Le Sr Dambourges monta par une fenêtre par le moyen des

échelles enlevées à l'ennemi suivi de plusieurs Canadiens, défonça la

fenêtre du pignon de la maison. Il y trouva plusieurs Bostonnais. Après

avoir tiré son coup de fusil, il fonça avec sa bayonnette et entra dans

la chambre, avec plusieurs Canadiens qui le suivaient animés d'un même

courage, lesquels jetterent la frayeur parmi les Bostonnais, qui se

rendirent prisonniers.»--(_Journal de Sanguinet)._]

Les Américains se trouvaient assaillis de tous les côtés à la fois.

Refoulés en tête, abordés vivement en queue, cernés par des forces

supérieures et leur ligne de retraite coupée, ils continuèrent en vain

la résistance quelque temps; ils durent poser les armes. Toute la

colonne d'Arnold fut faite prisonnière; et le gouverneur, profitant de

sa victoire, fit enlever, après la retraite des ennemis, la batterie

qu'ils avaient élevée à St.-Roch et qui n'avait pas cessé de tirer sur

la ville durant l'attaque.

Le feu avait été très vif au Sault-au-Matelot, et l'on croyait y avoir

fait de grandes pertes; mais lorsque l'on vint à les compter elles se

trouvèrent heureusement réduites à peu de chose. Celles des Américains

furent grandes en prisonniers; et la mort de Montgomery était

irréparable. L'on trouva dans la journée son corps à moitié enseveli

dans la neige avec douze autres cadavres, à une petite distance de la

barrière par où il voulait pénétrer dans la ville. Les officiers de son

armée qui étaient prisonniers, et qui ignoraient ce qu'il était devenu,

ayant reconnu son épée entre les mains d'un officier de la garnison,

n'eurent plus de doute sur son sort, et se mirent à verser des larmes.

Le gouverneur le fit enterrer décemment dans l'intérieur de la ville

avec les honneurs militaires, voulant rendre hommage au courage d'un

guerrier qui le méritait d'ailleurs par la modération et l'humanité avec

lesquelles il s'était conduit depuis qu'il commandait les troupes du

congrès.

Après cet échec, les assiégeans, quoique beaucoup affaiblis, osèrent

encore continuer le blocus de la ville, dont ils s'éloignèrent de deux

ou trois milles. Mais leur position devenait extrêmement difficile.

Rongés par les maladies, manquant toujours de vivres, et perdant tous

les jours la sympathie des Canadiens, ils voyaient diminuer

graduellement leurs chances de succès.

Histoire du Canada depuis sa découverte jusqu'à nos jours. Tome III · 第 22 / 31 段