seigneurs lui avaient promis de marcher contre les rebelles à la tête de
leurs censitaires; mais lorsqu'ils voulurent les assembler pour leur
expliquer l'état où se trouvaient les colonies anglaises et ce qu'on
attendait d'eux, ils s'aperçurent que le peuple n'avait pas oublié sitôt
la conduite qu'on avait tenue à son égard depuis la conquête, qu'il
n'était pas prêt, malgré ses motifs de méfiance, à prendre les armes
contre ceux qui combattaient pour la liberté de leur pays, et à défendre
avec le même zèle et la même ardeur le drapeau britannique que le
drapeau des nôtres comme ils désignaient le drapeau français dans leur
simple, mais énergique langage. Quelques-uns seulement répondirent à
l'appel et se montrèrent disposés à soutenir le nouveau gouvernement;
mais le plus grand membre déclara nettement qu'il ne se croyait pas
obligé d'être de l'opinion des seigneurs, et et qu'il ne porterait pas
les armes contre les provinciaux. «Nous ne connaissons, dirent-ils, ni
la cause, ni le résultat de leur différend: nous nous montrerons loyaux
et fidèles sujets par une conduite paisible et par notre soumission au
gouvernement sous lequel nous nous trouvons; mais il est incompatible
dans notre état et notre condition de prendre parti dans la lutte
actuelle.» Quelques jeunes seigneurs, plus indiscrets qu'éclairés,
voulurent les menacer dans quelques endroits; on leur fit comprendre que
cette conduite avait des dangers pour eux, et ils furent obligés de
s'enfuir précipitamment.
Cependant les événemens prenaient tous les jours de la gravité; et loin
de songer à aller attaquer les Américains dans leur pays comme il avait
intention de le faire avec les troupes et les Canadiens, s'ils avaient
montré de la bonne volonté, le gouverneur se vit tout-à-coup menacé
d'une invasion par l'une des armées rebelles. Le sang avait déjà coulé
dans un conflit à Lexington et à Concord dans le mois d'avril (1775), et
les troupes avaient perdu près de 300 hommes. Les populations des
provinces couraient partout aux armes, et s'emparaient des forts, des
vivres et des arsenaux. Le colonel Ethen Allen, aidé du colonel Arnold,
surprit ainsi le fort Carillon gardé par une cinquantaine d'hommes, où
il trouva plus de 118 pièces de canon, et le colonel Warner s'empara du
fort St.-Frédéric de la même manière; de sorte que les insurgés se
trouvèrent dès le début des hostilités maîtres du lac Champlain sans
avoir essuyé de pertes. Le fort St.-Jean tomba aussi entre leurs mains;
mais il fut repris le surlendemain par M. Picoté de Bellestre à la tête
de 80 volontaires canadiens. Le congrès s'était réuni à Philadelphie le
10 de juin; et sur les assurances que la mère-patrie, loin de vouloir
revenir sur ses pas, était décidée à faire triompher par la force des
armes la politique qu'elle avait adoptée à leur égard, il prit
sur-le-champ, encouragé par leurs succès, les mesures les plus
énergiques pour résister à ses prétentions. Le ministère anglais, pour
avoir l'opinion du peuple de la métropole sur cette grande question,
avait dissous le parlement. Les nouvelles chambres répondirent au
discours d'ouverture du roi, qu'elles le soutiendraient dans ses efforts
pour maintenir la suprématie de la législature impériale. Les remarques
outrageantes furent faites sur la bravoure des Américains dans les
débats qui eurent lieu à l'occasion d'une demande de soldats pour porter
l'armée du général Gage, à Boston, à 10 mille hommes; armée suffisante,
dit un ministre, pour faire rentrer dans le devoir de lâches colons.
Franklin, après avoir fait de vains efforts pour ramener l'Angleterre à
des sentimens plus pacifiques, rentra dans sa patrie, où il prêta encore
le secours de ses lumières à ses concitoyens dans une lutte qu'il avait
inutilement tâché de prévenir. Peu de temps après les généraux Howe,
Burgoyne et Clinton arrivèrent d'Europe avec des renforts.
Le congrès ordonna de mettre toutes les provinces en état de défense, de
bloquer l'armée anglaise qui était à Boston et de former une armée
continentale, dont le commandement en chef fut donné au général
Washington. Et afin de dissuader les Canadiens de coopérer avec les
Anglais, il leur présenta une nouvelle adresse pour leur démontrer la
tendance pernicieuse de l'acte de Québec, et pour excuser la prise de
Carillon et de St.-Frédéric, devenue nécessaire pour le salut de la
cause commune.
Pendant que le congrès siégeait encore se livra, le 16 juin, la bataille
de Bunkers hill; le général Gage n'emporta les retranchemens des
insurgés, moitié moins forts que lui en nombre, qu'au troisième assaut,
et après avoir fait des pertes considérables. Cette affaire fut la plus
sanglante et la mieux disputée de toute la guerre de la révolution; elle
remplit les Américains de confiance en eux-mêmes, les vengea des
insultes du parlement impérial, et apprit aux troupes anglaises à
respecter leur courage. Le colonel Arnold qui avait assisté à la prise
de Carillon, proposa au congrès d'envahir le Canada et promit avec 2,000
hommes, de s'emparer du pays. Le congrès, croyant qu'il allait être
attaqué de ce côté par le général Carleton, jugea que le meilleur moyen
d'éviter cette attaque, était d'envahir le Canada lui-même, dont
l'entrée était ouverte à ses armes par la suprématie qu'il avait acquise
sur le lac Champlain, et par cette audacieuse entreprise, de changer la
guerre de défensive en offensive. Il était d'autant plus porté à
embrasser ce parti qu'il était informé que les Canadiens, excepté la
noblesse et le clergé, étaient aussi mécontens du nouvel ordre de chose
que les colons anglais eux-mêmes, et que les soldats du congrès seraient
reçus plutôt en amis qu'en ennemis. Le général Schuyler avait été nommé
au commandement de la division du Nord. Le congrès lui ordonna de
s'emparer, de St.-Jean, Montréal et d'autres parties du Canada, si la
chose était possible et ne mécontentait pas les habitans. L'on prévoyait
qu'à cette nouvelle le général Carleton sortirait de Québec avec ses
troupes pour défendre les frontières du lac Champlain, et que cette
capitale, qui était en même temps la clef du pays, deviendrait dès lors
une conquête facile, puisqu'il n'était pas probable qu'on pût envoyer de
renforts d'Angleterre avant l'hiver et l'interruption du fleuve par les
glaces. Si ces prévisions se réalisaient, du moins en partie, l'on
devait faire une tentative sur Québec, en détachant un corps qui
pénétrerait par les rivières Kénébec et Chaudière pour surprendre cette
ville. Si l'entreprise ne réussissait pas, l'on comptait toujours forcer
le général Carleton à revenir sur ses pas pour protéger sa capitale, ce
qui laisserait sans défense les frontières méridionales du pays, et les
exposerait aux incursions des troupes américaines commandées par les
généraux Schuyler et Montgomery,[54] qui débarquèrent sous le fort
St.-Jean, dans le mois de septembre, à la tête d'environ 1000 hommes;
mais qui, après avoir reconnu la force de la place qu'ils trouvèrent
bien gardée, et reçu plusieurs petits échecs de la part d'un parti de
sauvages commandés par les frères de Lorimier, se retirèrent à l'île aux
Noix. En entrant dans le pays ils avaient adressé aux Canadiens une
proclamation pour les informer qu'ils venaient de la part du congrès
leur faire restituer les droits de sujets britanniques dont ils avaient
été injustement dépouillés, et dont ils devaient jouir quelle que fut
leur religion; et que leur armée uniquement destinée à agir contre les
troupes royales, respecterait leurs personnes, leurs biens, leur liberté
et leurs autels. Cette proclamation fut répandue partout dans les
campagnes.
[Note 54: Ce dernier était le même Montgomery qui servait dans l'armée
du général Wolfe en 1759, et qui commandait le détachement anglais
envoyé pour brûler St.-Joachim. Après la guerre, il s'était établi dans
la Nouvelle-Yorke, où il avait épousé une Américaine. Dans les
difficultés qui survinrent entre les colonies et l'Angleterre, il
embrassa le parti des premières, et, comme ancien officier, il fut élevé
aux plus hauts grades de l'armée révolutionnaire.]
Le général Schuyler, forcé de se retirer pour cause de santé, le
commandement des troupes tomba sur le général Montgomery seul, qui,
recevant un renfort de 1000 hommes et des munitions, retourna devant
St-Jean et y mit le siège le 17 de septembre. La garnison du fort,
composée d'une partie de deux régimens de ligne et de 100 volontaires
canadiens la plupart gentilshommes, était commandée par le major
Preston, brave officier, qui fit une vigoureuse résistance.
Le gouverneur Carleton cependant, aux premières nouvelles de l'invasion,
avait acheminé des troupes vers le lac Champlain. Il n'y avait dans le
pays que les deux régimens dont l'on vient de parler, qui formaient
environ 800 hommes. Les habitans du bas de la province, indifférais à
tout ce qui se passait, restaient tranquilles; ceux du haut, plus
rapprochés du théâtre des événemens, chancelaient et paraissaient
pencher du côté de la révolution; mais pour les motifs que nous avons
exposés plus haut, ils désiraient garder également la neutralité. Quant
au parti anglais que l'on mettait dans la balance avec les Canadiens
lorsqu'il s'agissait des faveurs de la métropole, il ne comptait point
dans la lutte actuelle, à cause de l'insignifiance de son nombre;
d'ailleurs, la plupart tenaient ouvertement ou secrètement pour le
congrès,[55] et l'on n'ignorait pas leurs conciliabules à Québec et à
Montréal. Tel était l'état des esprits lorsque le gouverneur proclama,
le 9 juin, la loi martiale et appela la milice sous les armes pour
repousser l'invasion étrangère et maintenir la paix intérieure. Cette
mesure inattendue et sans exemple encore en Canada, eut le plus mauvais
effet; et M. de la Corne ayant menacé quelques paroisses de coercition,
elles se mirent en défense au passage de Lachenaye. En préjugeant les
opinions, en proférant des menaces, on alarma les indifférons, et l'on
forçait ceux qui pouvaient s'être compromis, à se déclarer. Ou invoqua
aussi le secours du sacerdoce. L'évêque de Québec, qui venait de
recevoir une pension de £200 du gouvernement, adressa une circulaire aux
catholiques de son diocèse pour les exhorter à soutenir la cause de
l'Angleterre, menaçant d'excommunication ceux qui ne le feraient pas. Ni
la proclamation, ni la circulaire ne purent faire sortir les habitans de
leur indifférence. La vérité est que le gouvernement qui avait leur
sympathie, n'était plus en Amérique: la seule vue d'un drapeau
fleurdelisé eut profondément agité tous ces coeur, en apparence si
apathiques.
[Note 55: Manuscrit de Sanguinet, avocat de Montréal.--Journals of the
provincial congress, provincial convention, committee of safety, &c, of
the state of New-York, vol. II.]
La population restant sourde à ses appels, le gouverneur proposa de
lever des corps de volontaires pour servir jusqu'à la fin de la guerre.
Il offrit les conditions les plus avantageuses: on promettait à chaque
soldat 200 arpens de terre; cinquante de plus, s'il était marié, et
cinquante pour chacun de ses enfans; son engagement durerait jusqu'à la
fin des hostilités, et les terres ainsi données seraient exemptes de
toutes charges pendant vingt ans. Ces offres ne tentèrent qu'un petit
nombre d'individus, et Carleton crut devoir chercher ailleurs des
secours. Il envoya des émissaires chez les sauvages, et s'adressa
particulièrement aux cantons iroquois. Quinze années de paix avaient
fortifié cette confédération: elle reprenait son ascendant sur les
autres tribus indigènes; son exemple pouvait, les entraîner et procurer
à la Grande-Bretagne d'autres auxiliaires. Mais il fallait de l'adresse
et de puissans moyens de séduction pour déterminer les Iroquois à
prendre part à une guerre où ils n'avaient aucun intérêt direct, aucun
motif de préférence pour l'un ou l'autre parti. Les vieillards
regardaient ces débats et les combats sanglans qui devaient s'en suivre,
comme une expiation des maux que les Européens leur avaient faits.
«Voilà, disaient-ils, la guerre allumée entre les hommes de la même
nation: ils se disputent les champs qu'ils nous ont ravis. Pourquoi
embrasserions-nous leurs querelles, et quel ami, quel ennemi
aurions-nous à choisir? Quand les hommes rouges se font la guerre, les
hommes blancs viennent-ils se joindre à l'un des partis? Non; ils
laissent nos tribus s'affaiblir, et se détruire l'une par l'autre: ils
attendent que la terre, humectée de notre sang, ait perdu son peuple et
devienne leur héritage. Laissons-les, à leur tour, épuiser leurs forces
et s'anéantir; nous recouvrerons, quand ils ne seront plus, les forêts,
les montagnes et les lacs qui appartinrent à nos ancêtres.
C'était à-peu-près dans ce sens que M. Cazeau, partisan du congrès, leur
parlait, ou leur faisait dire par ses émissaires: «C'est une guerre de
frères; après la réconciliation, vous resteriez ennemis des uns et des
autres.» Mais le chevalier Johnson, un nommé Campbell et M. de Saint-Luc
les travaillaient dans un sens contraire, et ils se firent surtout
écouter des jeunes gens. Campbell leur prodigua les présens; l'or fit
son effet, et Johnson détermina la plupart des chefs de guerre à venir à
Montréal pour prendre la hache. Ils s'obligèrent à entrer en campagne
aux premières feuilles de l'année suivante, lorsque les Anglais auraient
terminé les préparatifs de guerre qu'ils avaient commencés; et c'est
pendant que le gouverneur était à Montréal, en juillet, qu'y arriva le
colonel Guy Johnson avec un corps d'Iroquois pour lui représenter la
nécessité de mettre les sauvages en mouvement, parce que ces peuples
n'étaient pas accoutumés à rester long-temps inactifs en temps
d'hostilités. Il lui répondit que ses forces régulières étaient très
faibles, que le pays dépendait de la milice canadienne pour sa défense,
qu'il espérait être capable d'en réunir bientôt un corps assez
considérable, et qu'il fallait amuser les sauvages encore, ne jugeant
pas prudent de sortir de la province pour le présent.[56]
[Note 56: Extracts from the Records of Indian Transactions under the
superintendency of Colonel Guy Carleton, during the year 1775.]
Dans le mois de septembre il eut intention d'aller au secours de
St.-Jean, s'il pouvait réunir assez d'habitans des districts des
Trois-Rivières et de Montréal; mais on a déjà pu voir qu'il ne devait
pas espérer de les trouver disposés pour cela. Les paroisses de la
rivière Chambly allant plus loin qu'elles n'avaient d'abord pensé,
étaient déjà emportées par le torrent, et s'étaient déclarées pour les
Américains; elles avaient même envoyé des émissaires dans toutes les
paroisses pour les engager à en faire autant, et à ne point s'opposer à
ceux qui venaient pour renverser l'oppression britannique. Presque tout
le district des Trois-Rivières refusa de marcher à l'ordre du
gouverneur. Les royalistes, au nombre de quelques centaines, répondirent
seuls à son appel en se rendant à Montréal; mais celui-ci paraissant
douter de leur fidélité, la plupart s'en retournèrent dans leurs foyers.
Les habitans de Chambly ayant joint les insurgés américains commandés
par les majors Brown et Levingston, détachés par le général Montgomery
pour prendre le fort qu'il y avait au milieu d'eux, on se présenta
devant la place, qui fut lâchement livrée après un jour et demi de
siége, par le major Stopford, quoique les murailles n'eussent pas été
endommagées, que la garnison, nombreuse comparativement, n'eût pas perdu
un seul homme, et que ce poste fût abondamment pourvu de tout.[57] Il
livra ses armes et ses drapeaux aux vainqueurs, qui trouvèrent dans le
fort 17 bouches à feu et une grande quantité de poudre, dont le général
Montgomery manquait presque totalement. Cette conquête inattendue mit ce
général en état de continuer plus vigoureusement le siège de St.-Jean,
que, sans cela, il aurait été peut-être obligé de lever. Après la prise
de Chambly, les habitans de ce lieu allèrent renforcer son armée. Ainsi
cette guerre, par la division des Canadiens, prenait le caractère d'une
guerre civile. La majorité des Anglais tenait dans l'automne,
ouvertement ou secrètement, pour la cause américaine. Une partie
nombreuse des habitans des campagnes l'avait embrassée ou faisait des
voeux pour son succès; les autres, en plus petit nombre, voulaient
rester neutres. Le clergé et les seigneurs seuls, avec une portion de la
bourgeoisie, restèrent attachés franchement à l'Angleterre, et
l'influence cléricale réussit à maintenir la majorité des Canadiens dans
la neutralité. Aussi l'on peut dire que c'est le clergé qui fut, à cette
époque, le véritable sauveur des intérêts métropolitains dans la
colonie.
[Note 57: Journal tenu pendant le siége du fort St.-Jean par un de ses
défenseurs, M. Antoine Foucher.]
Le gouverneur, voulant secourir à tout prix St.-Jean, misérable bicoque
où une partie de la garnison n'avait que des barraques en planches pour
se mettre à l'abri, mais qui était cependant la clef de la frontière de
ce côté-là, ordonna au colonel McLean, qui commandait à Québec, de lever
des milices et de monter à Sorel, où il irait le joindre. Cet officier
arriva au lieu fixé avec environ 300 hommes, la plupart Canadiens, et
qui commencèrent aussitôt à déserter. Le gouverneur avait réuni aussi
près de lui environ 800 hommes, sous les ordres de M. de Beaujeu; mais
au lieu de descendre à Sorel, il voulut traverser à Longueuil sur la
rive droite du St.-Laurent, en présence d'un petit corps d'Américains
avantageusement placé; mais craignant ensuite la défection de ses
troupes, il n'osa pas effectuer son débarquement, et après avoir reçu
quelques coups de fusils et de canon en passant près du rivage, il se
retira, laissant aux mains de l'ennemi les Canadiens et les sauvages qui
avaient sauté témérairement à terre sans être sûrs d'être soutenus. Le
colonel McLean qui avait reçu ordre en même temps de marcher vers
St.-Jean, s'avança jusqu'à St.-Denis; mais trouvant partout les ponts
rompus et les paroisses soulevées, il jugea à propos de rétrograder
jusqu'au point d'où il était parti, et où ses gens, gagnés par les
émissaires de Chambly, l'abandonnèrent presque tous; ce qui l'obligea de
se retirer au plus vite à Québec, après avoir fait enlever les armes et
les poudres qu'il y avait à Sorel et aux Trois-Rivières. Le fort
St.-Jean n'ayant plus d'espoir d'être secouru, s'était rendu le 3, après
45 jours de siège; et la garnison, au nombre de 500 hommes, sortit avec
les honneurs de la guerre et demeura prisonnière, le vainqueur
permettant aux officiers des troupes et aux volontaires canadiens de
garder leurs armes comme un témoignage honorable de leur courage.
Les succès inespérés qui couronnaient ainsi la cause des Américains dès
son début, leur coûtèrent à peine quelques soldats, en comptant même
ceux qu'ils perdirent à la Longue-Pointe près de Montréal, lorsque le
colonel Allen et le major Brown voulurent surprendre cette ville, à la
tête de 300 hommes, en l'attaquant des deux côtés à la fois et en
profitant des intelligences qu'ils avaient dans ses murs. Cette
entreprise hardie manqua faute de pouvoir coordonner les mouvemens.
Allen seul put traverser dans l'île à la tête de 110 hommes, et ayant
été rencontré par le major Carden, sorti de Montréal avec 300
volontaires canadiens et une soixantaine de soldats, et miliciens
anglais,[58] il fut cerné, battu et fait prisonnier, avec une partie de
ses gens, et lui-même envoyé en Angleterre chargé de chaînes. Pendant le
combat les généraux Carleton et Prescott se tenaient dans la cour des
casernes de la ville avec le reste des troupes, le sac sur le dos, afin
de s'embarquer pour Québec si les royalistes étaient battus. Cette
victoire ne retarda néanmoins la retraite du gouverneur que de quelques
jours. Car le général Montgomery n'avait pas été plutôt maître de
St.-Jean qu'il avait poussé ses troupes en avant vers Montréal, Sorel et
les Trois-Rivières. Elles marchèrent avec tant de rapidité qu'elles
faillirent le surprendre sur plusieurs points de sa route. La défection
des habitans et la retraite du colonel McLean l'avaient laissé presque
sans défenseurs au milieu de cette ville. Se voyant abandonné, il
s'était jeté sur quelques petits bâtimens qu'il y avait dans le port
avec une centaine d'officiers et soldats et quelques habitans pour la
capitale; mais cette petite flottille ayant été arrêtée par des vents
contraires à La Valtrie, à quelques lieues de Montréal, et le danger
augmentant, il dut se déguiser en villageois et monter sur la berge d'un
caboteur, le capitaine Bouchette, pour continuer rapidement sa route au
milieu de la nuit. Il ne s'arrêta que quelques heures en passant aux
Trois-Rivières, où il parut en fugitif comme le colonel McLean quelques
jours auparavant, et seulement accompagné du chevalier de Niverville et
de M. de Lanaudière, et en repartit au moment où les Américains allaient
y entrer.[59]
[Note 58: Memoir of colonel Ethan Allen.--Une trentaine de marchands
anglais seulement voulurent marcher, les autres refusèrent: Mémoires de
Sanguinet--«C'est là, dit ce royaliste, où l'on reconnut le plus
ouvertement les traîtres.»--_(Manuscrit)._]
[Note 59: Journal tenu aux Trois-Rivières en 1775-6 par M. Bedeaux,
notaire et royaliste.--(_Manuscrit_).]
Pendant que le gouverneur était en fuite, Montréal avait ouvert ses
portes au général Montgomery, à qui les faubourgs protestèrent de leur
sympathie pour la cause de la révolution.