Parmi les membres qui s'opposèrent au bill, se trouvaient Townshend,

Burke, Fox et le colonel Barré. La plupart s'élevèrent contre le

rétablissement des lois françaises et le libre exercice de la religion

catholique. Ils auraient voulu une chambre représentative; mais à la

manière dont ils s'exprimaient et à leurs réticences étudiées, on ne

devait pas espérer d'y voir admettre de catholiques. C'était la liberté

de tyranniser les Canadiens qu'ils voulaient donner à une poignée

d'aventuriers. Telles sont les contradictions des hommes que les amis de

la cause des libertés anglo-américaines dans le parlement impérial,

étaient précisément ceux qui demandaient avec le plus d'ardeur

l'asservissement politique des Canadiens. Fox fut le seul dont la noble

parole s'éleva au-dessus des préjugés vulgaires et nationaux. «Je suis

porté à croire, dit-il, d'après toutes les informations que j'ai

obtenues, qu'il convient d'établir une chambre représentative en

Canada.... Je dois dire que les Canadiens sont le premier objet de mon

attention, et je maintiens que leur bonheur et leurs libertés sont les

objets propres qui doivent former le premier principe du bill; mais de

quelle manière leur assurer ces avantages sans une chambre, je n'en sais

rien.... Jusqu'à présent je n'ai pas entendu donner une seule raison

contre l'établissement d'une assemblée. Nous avons ouï dire beaucoup de

choses sur le danger qu'il y aurait de remettre une portion du pouvoir

entre les mains des Canadiens; mais comme des personnes de la plus

grande conséquence dans la Colonie sont, dit-on, attachées aux lois et

aux coutumes françaises, en préférant un conseil législatif à une

assemblée, ne mettons-nous pas le pouvoir dans les mains de ceux qui

chérissent le plus le gouvernement français. Personne n'a dit que la

religion des Canadiens put être un obstacle à l'octroi d'une assemblée

représentative, et j'espère ne jamais entendre faire une pareille

objection; car celui qui a conversé avec des catholiques, ne voudra

jamais croire qu'il y a quelque chose dans leurs vues d'incompatible

avec les principes de la liberté politique. Les principes de la liberté

politique, quoique inusités dans les pays catholiques, y sont aussi

chéris et révérés par le peuple que dans les pays protestans. S'il y

avait du danger, je le craindrais plus des hautes classes que des

classes inférieures.» Fox fut presque le seul qui réclama en faveur des

catholiques dans la chambre des communes. Le premier ministre, lord

North, répliqua aussitôt: «Est-il sûr pour l'Angleterre, car c'est

l'Angleterre que nous devons considérer, de mettre le principal pouvoir

entre les mains d'une assemblée de sujets catholiques? Je conviens avec

l'honorable monsieur que les catholiques peuvent être honnêtes,

capables, dignes, intelligens, avoir des idées très justes sur la

liberté politique; mais je dois dire qu'il y a quelque chose dans cette

religion qui fait qu'il ne serait pas prudent pour un gouvernement

protestant d'établir une assemblée composée entièrement de catholiques.»

(_Cavendish's Debates_). Il est certain que la religion fut l'un des

motifs ostensibles qui empêchèrent le gouvernement de nous donner alors

une chambre élective, comme la crainte de voir les Canadiens joindre

leur cause à celle des Américains, l'engagea à leur restituer leurs

lois.

La restitution de ces lois et le libre exercice de leur religion étaient

deux choses si justes et si naturelles en elles-mêmes que l'opposition

ne pouvait guère les attaquer de front: «Quoi, disait lord Thurlow, ce

que vous prétendez, ce serait l'extrême misère. Pour rendre

l'acquisition profitable et sûre, voici la conduite qu'il faut suivre.

L'on doit changer les lois qui ont rapport à la souveraineté française,

et les remplacer par celles qu'exige la nouvelle souveraineté; mais pour

toutes les autres lois, toutes les autres coutumes ou institutions qui

sont indifférentes aux rapports qui doivent exister entre les sujets et

le souverain, l'humanité, la justice et la sagesse, tout conspire à vous

engager à les laisser aux habitans comme auparavant,... Mais on dit que

les Anglais portent leur constitution politique partout où ils vont, et

que c'est les opprimer que de les priver d'aucune de leurs lois.... moi

j'affirme que si un Anglais va dans un pays conquis par sa patrie, il

n'y porte pas les diverses idées des lois qui doivent y prévaloir du

moment qu'il y met le pied, car soutenir une pareille idée serait aussi

raisonnable que de prétendre, que quand un Anglais va à Guernesey, les

lois de la ville de Londres l'y suivent. L'opposition fit une guerre de

chicanes. Quant à l'établissement d'un conseil à la nomination du roi au

lieu d'une chambre représentative pour faire les lois, elle avait un

champ superbe devant elle. Fox sut en profiter; mais la plupart des

membres de l'opposition parlèrent avec un embarras marqué, gênés sans

doute par leurs préjugés religieux; et après que lord North eut donné

son opinion sur le danger d'une chambre catholique, un d'eux, M.

Pultency, s'écria maladroitement; «Mais parce que l'on ne peut pas

donner la meilleure espèce d'assemblée possible, à cause de la

supériorité des catholiques, il ne s'en suit pas que l'on ne peut pas en

donner du tout.» C'était demander des privilèges exclusifs pour les

protestant; dès lors la justice était violée et l'opposition perdit sa

force dans le débat sur ce point, car elle ne pouvait plus en appeler à

la fidélité des colons anglais, puisque ces mêmes colons s'armaient

alors de toutes parts contre tour métropole; et quant à l'assertion que

l'on voulait répandre le culte catholique en Amérique et ruiner la

religion de l'état, elle ne méritait pas d'être repoussée.

Le bill fut donc adopté après avoir subi quelques amendement, que la

chambre des lords approuva malgré l'éloquence de Chatham, qui qualifia

le projet de mesure cruelle, oppressive et odieuse, et qui en appela

vainement aux évêques d'Angleterre pour qu'ils s'élevassent avec lui

contre un acte qui tendait à établir une religion ennemie dans un pays

plus étendu que la Grande-Bretagne. Ainsi, notre langue et nos lois

finissaient par se relever de leur chute, comme la même chose s'était

vue autrefois en Angleterre même, où la langue légale fut, après la

conquête normande, française puis latine, et enfin celle du peuple

vaincu, l'anglaise, «grande et salutaire innovation sans doute, dit lord

Brougham, très critiquée et très redoutée de son temps.»

La ville de Londres n'eut pas plutôt appris la passation de l'acte de

74, qu'elle s'assembla et adopta une adresse au roi pour le prier d'y

refuser sa sanction. Elle disait que ce bill renversait les grands

principes fondamentaux de la constitution britannique; que les lois

françaises ne donnaient aucune sécurité pour les personnes et les biens;

que le bill violait la promesse faite par la proclamation de 63,

d'établir les lois anglaises; que la religion catholique était idolâtre

et sanguinaire, et que Sa Majesté et sa famille avaient été appelées,

comme protestans, sur le trône de l'Angleterre pour remplacer les Stuart

catholiques; que le pouvoir législatif était placé entre les mains de

conseillers amovibles nommés par la couronne, etc. Le lord-maire,

accompagné de plusieurs aldermen et de plus de 150 conseillers de la

cité, se présenta au palais de St.-James avec son adresse. Le grand

chambellan parut et l'informa que le roi ne pouvait prendre connaissance

d'un projet de loi passé par les deux chambres avant qu'il eût été

soumis à son assentiment, et qu'il ne devait pas par conséquent attendre

d'autre réponse. George III partait dans le moment même pour aller

proroger le parlement à Westminster. Il sanctionna le bill en observant

«qu'il était fondé sur les principes de justice, et d'humanité les plus

manifestes, et qu'il ne doutait pas qu'il aurait le meilleur effet pour

calmer l'inquiétude et accroître le bonheur de ses sujets canadiens.»

Cette remarque adoucit dans l'esprit de ceux-ci l'amertume des sentimens

exprimés par l'opposition à leur égard. Un autre acte fut passé ensuite

pour abolir les anciens droits de douane, qui constituaient les seuls

impôts établis par les Français en ce pays, et pour en substituer

d'autres sur les boissons, afin de faire face aux dépenses portées au

budget pour l'administration civile et judiciaire de la province.

Mazères écrivit aussitôt aux protestans du Canada pour les informer de

tout ce qui s'était passé. On s'assembla et l'on résolut de présenter

des adresses aux trois branches du parlement impérial, et de demander la

révocation de la nouvelle loi organique. Dans celle à la chambre des

communes, les pétitionnaires cherchèrent à accroître leur importance et

à déprécier celle de leurs adversaires, qu'ils voulaient dominer à toute

force, et prétendirent, sans même trop voiler leur but, que les 75,000

Canadiens devaient se soumettre aux lois, qu'eux; qui n'étaient que

3,000, voudraient bien trouver bonnes et convenables. Les Canadiens

s'apercevaient tous les jours qu'ils avaient eu grande raison de refuser

une chambre représentative composée exclusivement de protestans.

L'agitation de ce parti pour faire rapporter l'acte en question, se

communiqua aux Canadiens, qui se réunirent et se prononcèrent dans le

sens contraire. Il parut, à la fin de décembre, une lettre anonyme qui

renfermait en peu de mots leurs sentimens sur le débat du jour, et qui

fit assez de sensation pour que Mazères crût devoir la mettre sous les

yeux du public d'Angleterre, et la réfuter longuement dans les deux

volumes qu'il publia en 75, à l'appui des prétentions du parti qu'il

représentait. Cette lettre, écrite sans art, mais avec sincérité et qui

circula parmi la population canadienne, fit une grande impression:

«Quelques Anglais, y disait-on, travaillent à nous indisposer contre les

derniers actes du parlement qui règlent le gouvernement de cette

province. Ils déclament surtout contre l'introduction de la loi

française, qu'ils vous représentent comme favorisant la tyrannie. Leurs

émissaires répandent parmi les personnes peu instruites, que nous allons

voir revivre les lettres de cachet; qu'on nous enlèvera nos biens malgré

nous; qu'on nous traînera à la guerre et dans les prisons; qu'on nous

accablera d'impôts; que la justice sera administrée d'une manière

arbitraire; que nos gouverneurs seront despotiques; que la loi anglaise

nous eût été plus avantageuse; mais la fausseté de ces imputations ne

saute-t-elle pas aux yeux? Y a-t-il quelque connexion entre les lois

françaises et les lettres de cachet, les prisons, la guerre, les impôts,

le despotisme des gouverneurs?--Sous cette loi, à la vérité, nos procès

ne seront plus décidés par un corps de jurés, où président souvent

l'ignorance et la partialité. Mais sera-ce un mal?--La justice anglaise

est-elle moins coûteuse?--Aimeriez-vous que vos enfans héritassent à

l'anglaise, tout à l'aîné, rien aux cadets?--Seriez-vous bien aise qu'on

vous concédât vos terres aux taux de l'Angleterre?--Voudriez-vous payer

la dîme à dixième gerbe, comme en Angleterre?--La loi française

n'est-elle pas écrite dans une langue que vous entendez?--La loi

française a donc pour vous toute sorte d'avantages: et les Anglais

judicieux, tels qu'il s'en trouve un grand nombre dans la colonie,

conviennent qu'on ne pourra nous la refuser avec équité.

«Aussi n'est-ce pas là le point qui choque davantage ces citoyens

envieux dans les actes du parlement, dont ils voudraient obtenir la

révocation. Le voici ce point qu'ils vous cachent, mais qui se révèle

malgré eux. L'un de ces actes non seulement vous permet le libre

exercice de la religion catholique, mais il vous dispense de sermens qui

y sont contraires; et, par là, il vous ouvre une porte aux emplois et

aux charges de la province. Voilà ce qui les révolte! voilà ce qui les

fait dire dans les papiers publics: «Que c'est un acte détestable,

abominable, qui autorise une religion sanguinaire, qui répand partout

l'impiété, les meurtres, la rébellion.» Ces expressions violentes nous

marquent leur caractère, et le chagrin qu'ils ont de n'avoir point une

assemblée, dont ils se proposaient de vous exclure en exigeant de vous

des sermens que votre religion ne vous aurait pas permis de prêter,

comme ils ont fait à la Grenade.

«Par ce moyen ils se seraient vus seuls maîtres de régler tous vos

intérêts, civils, politiques et religieux. Vous pouvez vous instruire de

leurs desseins en lisant les adresses qu'ils ont envoyées à Londres. Ils

y représentent au roi: «Que les sujets protestans sont en assez grand

nombre en cette province pour y établir une assemblée.» Ce mot nous les

démasque. Une poignée d'hommes, que le commerce avantageux qu'ils ont

fait avec nous vient, pour la plupart de tirer de la poussière, veulent

devenir nos maîtres et vous réduire à l'esclavage le plus dur. Je le

répète, je ne parle que des Anglais du comité de Montréal et de quelques

marchands de Québec, qui demandent la révocation de cet acte. Il faut

que ces gens-là nous croient bien simples et bien aveugles sur nos

propres intérêts, pour nous proposer de nous opposer à un acte que nous

avions demandé.... On parle de la levée d'un régiment canadien. On se

sert de cette circonstance pour vous dire qu'on vous forcera à vous

enrôler et à aller faire la guerre au loin: et, d'un bienfait qu'on a

sollicité pour vous, on vous en fait un objet de terreur. Serait-ce donc

un malheur pour la colonie s'il y avait un régiment canadien de quatre à

cinq cents hommes, dont tous les officiers seraient Canadiens? Cela ne

rendrait-il pas à quantité de familles respectables un lustre qui

rejaillirait sur toute la colonie? On augure mal de votre courage,

puisqu'on cherche à vous effrayer par-là.» Cette logique pressée était

sans réplique.

Cependant lord Camden présenta (mai 15) à la chambre haute la pétition

du parti protestant, et introduisit en même temps un projet de loi pour

révoquer l'acte de l'année précédente. Mais ce projet fut rejeté sur

motion du comte de Dartmouth, ministre des colonies. La même tentative,

faite dans la chambre des communes par sir George Savile, éprouva le

même sort.

Mais tandis que l'acte de Québec tendait à concilier les Canadiens à la

métropole, l'acte qui ordonnait la fermeture du port de Boston, portait

jusqu'à leur dernier degré la colère et l'indignation des autres

colonies. L'assemblée de Boston nomma un comité pour convoquer un

congrès général, et un autre pour tracer au peuple des règles de

conduite sous forme de recommandation; et les habitans furent invités à

discontinuer l'usage du thé et des autres articles venant de la

Grande-Bretagne, jusqu'à ce qu'on eût obtenu d'elle la justice que l'on

demandait. Le congrès s'assembla dans le mois de septembre à

Philadelphie, et siégea jusqu'au 26 Octobre; douze provinces, contenant

près de 3 millions d'hommes, y étaient représentées par leurs députés;

il n'y manquait que ceux du Canada et de la Géorgie pour embrasser

toutes les colonies anglaises du continent. Le congrès commença par

faire une déclaration des droits de l'homme. Il adopta ensuite diverses

résolutions, dans lesquelles il exposa avec détail les griefs des colons

au nombre desquels il plaça l'acte du Canada que venait de passer le

parlement impérial; acte, disait-on, qui établit dans ee pays la

religion catholique, abolit le système équitable des lois anglaises, et

y érige, vu la différence de religion, de lois et de gouvernement, une

tyrannie au grand danger des libertés des colonies qui l'avoisinent, et

qui ont contribué de leur sang et de leur argent à sa conquête. «Nous ne

pouvons, disait-il insensément, nous empêcher d'être étonné qu'un

parlement britannique ait jamais consenti à établir en Canada une

religion qui a inondé l'Angleterre de sang, et qui a répandu l'impiété,

l'hypocrisie, la persécution, le meurtre et la révolte dans toutes les

parties du monde.» Ce langage n'eut été que fanatique, si ceux qui le

tenaient eussent été sérieux; il était insensé et puérile dans la bouche

d'hommes qui songeaient déjà à inviter les Canadiens à se joindre à leur

cause. Cette déclaration relative à l'acte de 74 était donc fort

inconsidérée; elle ne produisit aucun bien en Angleterre, et fit perdre

peut-être le Canada à la cause de la confédération. Si le congrès s'en

fût tenu à une protestation contre ce qu'il y avait d'inconstitutionnel

dans cet acte, contre l'établissement, par exemple, d'une législature

nommée exclusivement par la couronne, il aurait atteint son but; mais en

se déclarant contre les lois françaises et contre le catholicisme, il

armait nécessairement contre lui la population canadienne, et violait

lui-même ces règles de justice éternelle sur lesquelles il avait voulu

asseoir; sa déclaration des droits de l'homme.

Le congrès résolut aussi de cesser toute relation commerciale avec

l'Angleterre. Il procéda ensuite à la rédaction de trois adresses, l'une

au roi, l'autre au peuple de la Grande-Bretagne pour justifier

l'attitude qu'il avait prise, et une troisième aux Canadiens dans

laquelle il exprima des sentimens tout contraires à ceux qu'il venait de

mettre au jour dans les résolutions au sujet de leur religion et de

leurs lois. Il cherchait à leur démontrer tous les avantages d'une

constitution libre, à les préjuger contre la forme du nouveau

gouvernement qu'on venait de leur donner, en disant qu'il y avait une

grande différence entre la constitution que le parlement leur avait

imposée et celle qu'ils devaient avoir. Il invoqua le témoignage de

Montesquieu, homme de leur race, pour condamner cette nouvelle

constitution, les exhortant à se joindre aux autres colonies pour la

défense de leurs droits communs, et les priant avec instance d'entrer

dans le pacte social formé sur les grands principes d'une égale liberté,

et d'envoyer des délégués pour les représenter au congrès qui devait

s'assembler le 10 mai (1775). «Saisissez, disait-il, l'occasion que la

Providence elle-même vous présente; si vous agissez de façon à vous

conserver la liberté, vous serez effectivement libres. Nous connaissons

trop la générosité des sentimens qui distinguent votre nation pour

présumer que la différence de religion puisse préjudicier à votre amitié

pour nous. Vous n'ignorez pas qu'il est de la nature de la liberté

d'élever au-dessus de toute faiblesse ceux que son amour unit pour la

même cause. Les cantons suisses fournissent une preuve mémorable de

cette vérité; ils sont composés de catholiques et de protestans, cet

pendant ils jouissent d'une paix parfaite, et par cette concorde qui

constitue et maintient leur liberté, ils sont en état de défier et même

de détruire tout tyran qui tenterait de la leur ravir.»

Le langage du congrès était bien changé à l'égard des Canadiens. Mais

quoique son adresse contint probablement sa véritable pensée, elle ne

put détruire entièrement l'effet de la résolution dont on a parlé plus

haut. Ne sachant à quelle version ajouter foi, la plupart des meilleurs

amis de la cause de la liberté en Canada restèrent indifférens ou

refusèrent de prendre part à la lutte qui commençait. Beaucoup d'autres,

regagnés par l'acte de 74, promirent de rester fidèles à l'Angleterre et

tinrent parole. Ainsi une seule pensée de proscription, mise au jour

avec légèreté, fut cause que la confédération américaine perdit le

Canada, et qu'elle vit la dangereuse puissance de son ancienne métropole

se consolider dans le nord pour peser sur elle de tout son poids, et la

menacer sans cesse de ses guerrières légions.

Le général Carleton revint en Canada pour reprendre les rênes de son

gouvernement dans le mois d'octobre 74. Il inaugura immédiatement la

nouvelle constitution, en formant un conseil législatif d'après les

dispositions qu'elle contenait. Il le composa de vingt-trois membres,

dont deux tiers de protestans et un tiers de catholiques. Plusieurs

Canadiens furent élevés aussi aux charges publiques, jusqu'alors

remplies exclusivement par des Anglais ou des Suisses, excepté celles de

grand-voyer et de secrétaire français, parce qu'il fallait des hommes

versés dans la langue et les usages du pays pour les remplir, et que,

d'ailleurs, elles étaient presque nominales et donnaient peu de chose.

Mais le pays dut s'apercevoir que ce n'était que par politique que l'on

faisait partager aux Canadiens quelques-unes des faveurs du

gouvernement; que malgré le changement de constitution, ils

continueraient d'être exclus des principaux emplois, et que pour le

petit nombre de ceux qu'on leur laisserait, l'on aurait soin de choisir

des instrument dociles, dont la conduite ferait assez voir à quelles

conditions leur acquisition avait été faite. Cela parut surtout dans le

choix des personnes qui devaient remplir des fonctions judiciaires. Mais

à peine le gouverneur avait-il eu le temps de prendre connaissance de

l'état du pays, dont il était absent depuis plusieurs années, et de

compléter les arrangemens rendus nécessaires par l'acte de 74, que son

attention fut appelée vers les frontières et sur la propagande que les

Américains cherchaient à faire en Canada, où l'adresse du congrès avait

pénétré par plusieurs voies à la fois.

Les grands noms de liberté et d'indépendance nationale ont toujours

trouvé du retentissement dans les âmes nobles et généreuses; un coeur

haut place ne les entend jamais prononcer sans une émotion profonde;

c'est un sentiment vrai et naturel. Le citoyen policé de Rome, le pâtre

grossier de Suisse sentent de la même manière à cet égard. L'adresse du

congrès, malgré l'imprévoyance d'une partie de sa rédaction, fit la plus

grande sensation parmi les Canadiens, surtout de la campagne, et parmi

les Anglais qu'il y avait dans les villes, et qui, n'espérant plus

dominer exclusivement sur le pays, songèrent pour la plupart à devenir

révolutionnaires. Dès lors la situation du général Carleton devenait

excessivement difficile. Heureusement pour lui, le clergé et la noblesse

avaient été inviolablement attachés à l'Angleterre par la confirmation

de la tenure seigneuriale et de la dîme, deux institutions qu'ils

n'espéraient pas conserver dans le mouvement niveleur d'une révolution,

et avec ces deux classes marchait la bourgeoisie des villes peu riche et

peu nombreuse. En outre une autre partie des Canadiens avait été

dégoûtée, comme on l'a observé, par la déclaration intempestive du

congrès contre la religion catholique et les lois françaises; elle

conservait encore dans son coeur cette haine contre les Anglais, quels

qu'ils fussent, qu'elle avait contractée dans nos longues guerres; et

confondant dans sa pensée ceux du Canada et ceux des pays voisins, elle

ne voyait chez les uns et les autres qu'une même race d'oppresseurs

turbulent et ambitieux. Informé de ces sentimens, le gouverneur, dut

croire que la majorité de la population, mue ainsi par des motifs

divers, et aussi par l'estime personnelle qu'elle lui portait, serait

opposée aux colonies américaines; ou du moins désirerait conserver la

neutralité dans une querelle de frères, à la pacification de laquelle

elle pouvait penser que l'on finirait peut-être par sacrifier les

Canadiens, ainsi que nous venons de le voir après les troubles de 1837.

Histoire du Canada depuis sa découverte jusqu'à nos jours. Tome III · 第 20 / 31 段