Leur langage, du reste, empreint d'un profond respect pour le trône,

contrastait avec celui de leurs adversaires. Ils ne demandaient point de

dépouiller personne de ses droits tout en invoquant le saint nom de la

liberté; ils ne demandaient point de proscrire toute une race d'hommes

parce que sa croyance religieuse différait de la leur; ils demandaient

seulement à jouir en commun avec les autres sujets du roi des droits et

privilèges que leur donnait cette qualité. Cette requête fut accompagnée

d'un mémoire dans lequel les pétitionnaires réclamaient également le

droit de participer aux emplois civils et militaires, droit contre

lequel Mazères, parlant au nom du parti anglais, se prononça ensuite

fortement. Ils observaient encore que la limite du Canada fixée à la

parallèle 45, à 15 lieues seulement de Montréal, resserrait trop le pays

de ce côté, et leur enlevait les meilleures terres; que les pays d'en

haut, embrassant le Détroit et Michilimackinac, devraient être restitués

au Canada jusqu'au Mississipi, pour les besoins de la traite des

pelleteries, de même que la côte du Labrador pour ceux de la pêche. Ils

ajoutaient que la colonie, par les fléaux et les calamités de la guerre

et les fréquens incendies qu'elle avait essuyés, n'était pas encore en

état de payer ses dépenses, et conséquemment de former une chambre

d'assemblée; qu'un conseil plus nombreux qu'il n'avait été jusque là,

composé d'anciens et nouveaux sujets, serait beaucoup plus à propos....

et, enfin, qu'ils espéraient d'autant plus cette grâce que les nouveaux

sujets possédaient plus des dix douzièmes des seigneuries et presque

toutes les terres en roture.

La déclaration relative à la chambre d'assemblée, a été invoquée depuis

pour accuser les signataires canadiens de vues étroites et intéressées.

Mais ceux-ci voyant qu'il était impossible d'obtenir une chambre

élective où, contrairement à la constitution anglaise, les catholiques

pussent être admis, préférèrent sagement assurer la conservation de leur

religion et de leurs lois en demandant un simple conseil législatif à la

nomination du roi, qu'une chambre populaire dont ils auraient été

exclus, et qui aurait été formée d'ennemis déclarés de leur langue et de

toutes leurs institutions sociales, d'hommes enfin qui, dans le moment

même, voulaient les exclure des emplois publics, et qui auraient sans

doute signalé l'existence du régime électif par la proscription de tout

ce qu'il y a de plus cher et de plus vénérable parmi les hommes, la

religion, les lois et la nationalité.

Les demandes des Canadiens furent accueillies comme elles devaient

l'être dans les circonstances où se trouvait l'Angleterre par rapport à

l'Amérique, et servirent de base à l'acte de 74, qui ne formait, du

reste, qu'une partie d'un plan plus vaste embrassant toutes les colonies

anglaises de ce continent, dont la puissance croissante effrayait de

plus en plus la métropole, et dont l'attitude depuis la paix, exposée

brièvement dans le chapitre suivant, fera connaître les vrais motifs de

la politique de l'Angleterre à cette époque concernant le Canada. En

même temps pour consoler de son échec le parti de la proscription,

Mazères lui écrivait, «qu'il pensait que les habitans de la province

seraient plus heureux de là à 7 ou 8 ans sous le gouvernement établi par

l'acte de 74, que sous l'influence d'une assemblée où les papistes

seraient admis,» paroles qui le font mieux connaître que tout ce que

l'on pourrait dire.

CHAPITRE II.

RÉVOLUTION AMÉRICAINE.

1775.

Difficultés entre l'Angleterre et ses anciennes colonies: leurs

causes.--Divisions dans le parlement impérial à ce sujet.--Avènement de

lord North au ministère.--Troubles à Boston.--Mesures coercitives de la

métropole, qui cherche à s'attacher le Canada par des

concessions.--Pétitions opposées des Canadiens et des Anglais: motifs

des délais pour décider entre les deux partis.--Acte de 74 dit de

Québec; débats dans la chambre des communes.--Congrès de Philadelphie;

il met l'acte de Québec au nombre de ses griefs.--Ses adresses à

l'Angleterre et aux Canadiens.--Le général Carleton revient en

Canada.--Sentimens des Canadiens sur la lutte qui se prépare.--Premières

hostilités.--Surprise de Carillon, St.-Frédéric et St.-Jean.--Guerre

civile.--Bataille de Bunker's hill.--Envahissement du

Canada.--Montgomery et Arnold marchent sur Québec au milieu des

populations qui se joignent à eux ou restent neutres: Montréal et les

Trois-Rivières tombent en leur pouvoir.--Le gouverneur rentre en fugitif

dans la capitale devant laquelle les insurgés mettent le siège.

Toutes les colonies de l'Amérique septentrionale étaient en rupture

ouverte avec l'Angleterre. Elles marchaient à grands pas vers la

révolution qui devait assurer leur indépendance. Depuis celle de 1690,

qui opéra de si grands changemens dans leurs constitutions, la métropole

n'avait pas cessé de chercher à restreindre leurs privilèges, surtout

ceux de leur commerce. Nous avons vu dans une autre partie de cette

histoire quelle cause avait amené ces changemens, et quel était le

caractère des habitans de ces anciennes provinces, unis de principes et

de sentimens au parti républicain ou libéral de leur temps dans la

mère-patrie. Il n'est donc pas étonnant de les voir aujourd'hui

repousser les prétentions d'une métropole devenue beaucoup plus

monarchique qu'elle S'avait été autrefois. Après l'acte de navigation

passée pour restreindre la marine des colonies, elle avait défendu en

1732 l'exportation des chapeaux et des tissus de laine d'une province à

l'autre, l'importation l'année suivante du sucre, du rum et de la

mélasse sans payer des droits exorbitans, et en 1750 l'établissement

d'usines de laminage des métaux, et la coupe des bois de pin et sapin

dans les forêts, etc. Enfin elle prétendait avoir une autorité

incontestable et illimitée sur les colonies, et il faut abuser

étrangement de son intelligence pour refuser de reconnaître ce droit,

disait un membre du parlement, qui ajoutait que la trahison et la

révolte étaient des fruits propres et particuliers au sol du

Nouveau-Monde. Les opinions avaient varié en Amérique sur ces grandes

questions suivant les temps et les circonstances. La

Nouvelle-Angleterre, pour ne point paraître soumise à la

Grande-Bretagne, lorsqu'elle acquiesçait à un acte du parlement

impérial, imprimait à cet acte un caractère particulier en le

promulguant comme s'il venait d'elle-même. Les autres provinces de même

avaient toujours vu avec répugnance les prétentions de la métropole, et

si elles s'y étaient soumises quelquefois en silence, c'est parce

qu'elles ne s'étaient pas crues en état de pouvoir y résister; mais leur

force augmentait tous les jours. La population de ces colonies qui était

de 262,000 âmes, vers 1700, s'élevait, en 1774, à 3 millions environ.

Après le traité de Paris de 63, la politique de cette métropole devint

encore plus restrictive et plus exigeante. Elle voulut rendre son

pouvoir presqu'absolu sur ses provinces d'outre-mer, et en tirer un

revenu direct pour l'aider à payer l'intérêt de la dette nationale

qu'elle avait fort augmentée par la guerre du Canada, qui avait coûté

aussi, dit-on, 2 millions et demi aux Américains. On avait déjà suggéré

ce projet à Walpole qui avait répondu: «J'ai contre moi toute la vieille

Angleterre, voulez-vous encore que la jeune Angleterre devienne mon

ennemie?» Le ministre Grenville qui tenait plus à garder sa place que

son prédécesseur, proposa en parlement, contre son propre jugement et

pour complaire à George III, les résolutions qui devaient servir de base

à l'acte du timbre: elles furent adoptées sans opposition dans le mois

de mars 1764.

Toutes les colonies protestèrent contre la prétention de les taxer. Si

cette prétention, disaient les hommes austères du Massachusetts,

d'imposer les colonies à son profit et à sa convenance venait à réussir,

il en résulterait un système d'oppression qui bientôt deviendrait

insupportable, car une fois établi il serait presqu'impossible de s'en

délivrer, ni même de le modifier. Ils n'étaient pas représentés,

ajoutaient-ils, au parlement d'Angleterre: qui empêcherait la chambre

des communes de chercher à se soulager à leurs dépens du poids des

impôts? Et, du reste, en leur qualité de sujets anglais ils soutenaient

qu'ils ne pouvaient être taxés que par leurs propres représentans.

Les Américains avaient d'ailleurs d'autres sujets de plainte. L'aspect

d'une force militaire permanente dans leur pays les gênait beaucoup;

l'augmentation des salaires accordés aux juges leur paraissait un moyen

adroit de diminuer leur indépendance; les gouverneurs de provinces qui

n'étaient plus nommés comme autrefois par les habitans, se montraient

toujours disposés à prendre des mesures arbitraires. Malgré l'opposition

que le projet de les taxer souleva, les résolutions de Grenville furent

incorporées dans un acte que le parlement impérial passa l'année

suivante (1765) pour établir en Amérique les mêmes droits de timbre que

dans la Grande-Bretagne. Franklin, agent du Massachusetts à Londres,

écrivit aux colonies: «Le soleil de la liberté est passé sous l'horison,

il faut que vous allumiez les flambeaux de l'industrie et de

l'économie.» Les colons résolurent de ne faire aucun usage des

marchandises anglaises, ce qui effraya les marchands de la métropole et

les rallia aux partisans de la cause américaine. La Virginie, sous

l'inspiration du célèbre patriote Patrick Henry, commença l'opposition à

l'acte du timbre. Par les résolutions qu'il présenta à la chambre et qui

passèrent après de longs débats, il fut déclaré que le peuple n'était

pas tenu d'obéir aux lois d'impôt qui n'étaient pas votées par ses

représentais, et que tout homme qui soutiendrait le contraire était

l'ennemi des colonies. Dans la chaleur de la discussion, il parla avec

la plus grande hardiesse. Faisant allusion au sort des tyrans: «César,

dit-il, a eu son Brutus, Charles I son Cromwell, et George III.... Ici

il s'arrêta au milieu des cris de trahison! trahison!.... et George III,

continua-t-il, pourra profiter de leur exemple. Si c'est là de la

trahison, qu'on me le fasse voir.» Il y eut des émeutes en plusieurs

endroits et surtout à Boston, où la population démolit le bureau du

timbre. A Philadelphie, lorsque le vaisseau qui apportait le papier

timbré entra dans le port, les navires hissèrent leurs pavillons à

mi-mât, et les cloches, enveloppées de crêpe noir, sonnèrent lugubrement

jusqu'au soir. Enfin, un congrès, composé des députés de la plus grande

partie des provinces, s'assembla à New-York et vota une déclaration de

leurs droits, et des pétitions au parlement impérial contre, la

prétention de la métropole. L'opposition devint si formidable que les

préposés du timbre furent partout contraints de renoncer publiquement à

leurs fonctions ou de retourner en Europe. Les officiers de la justice,

les avocats, etc., s'engagèrent à suspendre tout exercice de leurs

charges plutôt que de se soumettre au nouvel impôt. La populace brûlait

les marchandises estampillées sur le rivage au milieu des cris de joie.

Les marchands cessèrent tout commerce avec l'Angleterre. En même temps

que ces mesures donnaient l'impulsion à l'industrie locale, le commerce

de la métropole tombait dans une stagnation ruineuse, qui jettait le

gouvernement impérial dans le plus grand embarras, quelques ministres

penchant pour la coercition, les autres pour les tempéramens.

Le parlement anglais s'ouvrit en 1766 sous les auspices les plus

sombres. La misère et le mécontentement agitaient tout l'empire. Menacé

d'une révolution, le ministère proposa lui-même, appuyé par Pitt et par

Burke, de rapporter, en stipulant une réserve de droits, l'acte qui

avait allumé la colère des colonies. Les débats où les orateurs des deux

partis se surpassèrent par la hauteur et la beauté de l'éloquence,

portée alors à son comble dans le sénat anglais, furent très longs; mais

ils se terminèrent à l'avantage des ministres. Pour se populariser

davantage, ils firent passer plusieurs lois toutes favorables au

commerce colonial, et obtinrent de la France la liquidation des papiers

du Canada dûs depuis la cession. Le rapport de la loi du timbre, reçu

avec joie en Amérique, y suspendit quelque temps l'opposition hostile

qui s'y était formée; mais bientôt d'autres difficultés s'élevèrent

entre le gouverneur et l'assemblée du Massachusetts. Le ministère

Grenville était tombé, et Pitt, devenu lord Chatham, était remonté aux

affaires. Par une de ces inconséquences qui ne s'expliquent que par

l'ambition ou la faiblesse des hommes, les nouveaux ministres, dont

plusieurs s'étaient exprimés avec tant de force contre le droit de taxer

les colonies, surtout lord Chatham, proposèrent en 67 d'imposer le

verre, le thé, le papier, etc., importés en Amérique. Leur proposition

fut convertie en loi; et afin de se faire craindre des colons, le

parlement impérial suspendit par le même acte l'assemblée représentative

de la Nouvelle-Yorke, parce qu'elle refusait de reconnaître sur ce point

la juridiction de la Grande-Bretagne; preuve, du reste, que les

prétendus amis qu'ont les colons dans les métropoles sont souvent mus

moins par un sentiment de justice en leur faveur, que par un esprit

d'opposition aux ministres du jour.

Bientôt après le ministère Grafton, composé, suivant Junius, de

déserteurs de tous les partis, remplaça celui de lord Chatham, qui

conserva lui-même cependant son poste dans ce remaniement, mais qui

avait déjà perdu toute sa popularité. Le nouveau projet de taxation

éprouva encore plus d'opposition en Amérique que l'acte du timbre. Le

Massachusetts donna le premier l'exemple de la résistance, et forma une

convention générale. L'arrivée du général Gage avec 4 régimens et un

détachement d'artillerie fit suspendre un instant ces démonstrations;

mais le feu couvait sous la cendre, et était entretenu par les

associations qui s'étaient formées dans toutes les provinces. Les

nouvelles mesures de la métropole précipitaient les événemens. Le

parlement passa une adresse au roi pour l'autoriser à envoyer une

commission spéciale à Boston, afin d'y juger les opposans comme

coupables de haute trahison. Les colons résolurent encore une fois de

suspendre les relations commerciales avec l'Angleterre, dont les

exportations en Amérique diminuèrent cette seule année (1769) de 740,000

louis. Ce résultat alarma de nouveau les marchands anglais, et le

ministère se vit contraint d'annoncer qu'il allait proposer la

révocation de la nouvelle loi d'impôt sur tous les articles qui y

étaient mentionnés, excepté le thé conservé comme marque du droit de

souveraineté. C'était à la fois annoncer sa faiblesse et laisser

subsister le germe des discordes.

Sur ces entrefaites, en 1770, lord North prit en main la direction des

affaires. Il fit passer la proposition de son prédécesseur en loi. Dans

le même temps des troubles sérieux avaient éclaté à Boston entre les

citoyens et les soldats, et l'on n'avait pu les appaiser qu'en faisant

sortir ceux-ci de la ville. L'alarme gagnait toutes les provinces et

toutes les classes, qui jettaient les yeux sur l'avenir avec inquiétude;

mais la grande majorité des colons était décidée de défendre ses droits

à main armée s'il était nécessaire. Ils organisaient partout leur

résistance. Devenus plus modérés dans la forme, ils ne voulaient rien

abandonner du fond, et ils étaient prêts à subir tous les sacrifices

pour assurer le triomphe de leur cause. Le Massachusetts donnait

l'exemple, dirigé par Otis, Adam et Hancock. Il fut aisé bientôt de

prévoir que ni l'Angleterre, ni l'Amérique ne céderaient rien de leurs

prétentions, et que de la plume on en appellerait à l'épée. En 73 le

parlement impérial passa un acte pour autoriser la compagnie des Indes

orientales à importer le thé en Amérique à la charge de payer les droits

imposés par l'acte de 67. Dans plusieurs provinces on força les

cosignataires de cette denrée à renoncer à leurs entrepôts. A Boston

l'on se saisit de plusieurs des entreposeurs, et on promena dans les

rues les plus rebelles, le corps enduit de goudron et couvert de plumes;

on détruisit ou l'on jeta à l'eau les cargaisons de thé de trois

navires. En d'autres endroits l'on commit les mêmes désordres. Lord

North, impatienté de l'audace des Bostonnais, voulut les punir. Il

introduisit un bill dans la chambre des communes pour tenir leur ville

rebelle comme en état de blocus: il aurait été détendu de prendre terre

dans le port, d'y charger ou décharger des navires, d'y recevoir ou

apporter des marchandises. Ce bill suscita une vive opposition, mais il

passa. «Détruisez, détruisez, disait un de ses défenseurs, ce repaire

d'insectes malfaisans.» Deux autres bills de coercition, dirigés contre

toutes les provinces do l'Amérique, furent encore présentés par le

ministère. Dans l'un on restreignait spécialement les libertés du

Massachusetts, et déclarait contraires aux lois, toutes les assemblées

publiques non spécialement autorisées par le gouverneur; dans l'autre on

mettait à l'abri de toutes recherches judiciaires les officiers qui se

serviraient de la force et même qui tueraient soit en exécutant la loi,

soit en apaisant les émeutes. C'était ce qu'on appelait en Canada, après

les troubles de 1838, un bill d'indemnité, ingénieuse fiction inventée

pour légaliser la tyrannie. La passation de ces deux derniers bills

n'éprouva pas moins d'opposition que le premier. Fox, le colonel Barré,

Burke, Chatham s'élevèrent contre ces mesures. «Nous avons passé le

Rubicon, dit-on, dans la chambre haute; le mot d'ordre autour de nous,

c'est: _Delenda Carthago_. Eh bien! prenez-y garde, s'écriait Barré. Les

finances de la France sont aujourd'hui dans un état florissant; vous la

verrez intervenir dans nos querelles avec l'Amérique, en faveur des

Américains.» En effet, Choiseul avait habilement préparé à sa patrie les

moyens de tirer une vengeance éclatante de la perte du Canada. Un autre

orateur mit encore plus de véhémence dans ses paroles:

«J'espère, dit-il, que les Américains résisteront de tout leur pouvoir à

ces lois de destruction; je le désire au moins. S'ils ne le font pas, je

les regarderai comme les plus vils de tous les esclaves.» Enfin, le

ministère proposa un quatrième bill, l'acte de 74, pour réorganiser le

gouvernement du Canada, nommé alors province de Québec. C'était le

complément du plan général d'administration imaginé pour l'Amérique. Ce

bill qui imposait un gouvernement absolu à cette province, acheva de

persuader les anciennes colonies des arrière-pensées de l'Angleterre

contre leurs libertés, à en juger d'après sa politique rétrograde depuis

1690. C'était à leurs yeux l'exemple le plus dangereux et le plus

menaçant. Elles se récrièrent, et protestèrent surtout contre la

reconnaissance du catholicisme comme religion établie en Canada, plus

probablement par politique, connaissant les vieux préjugés de

l'Angleterre contre cette religion, que par motif de conscience,

puisqu'elles admirent peu après les catholiques au droit de citoyenneté

dans leur révolution.

L'on connaît tous les plans qui ont été successivement proposés depuis

63 pour gouverner le Canada; les tentatives avortées pour en mettre

quelques-uns à exécution, les investigations et les nombreux rapports

présentés sur cette importante matière par les principaux fonctionnaires

de cette colonie, ainsi que par le Bureau du Commerce et des Plantations

et les officiers de la couronne en Angleterre; enfin les requêtes des

colons eux-mêmes, français et anglais, pour demander un meilleur

gouvernement, et la prétention mise en avant par ces derniers d'exclure

les catholiques des emplois publics et des chambres; prétention qui a

été, comme nous l'avons déjà observé, la cause de la lutte et de la

rivalité de races qui existe en ce pays, et qui n'a fait que donner plus

de vitalité à la nationalité franco-canadienne. Toutes ces pièces

avaient été soumises aux délibérations du conseil d'état. Dès 67 la

chambre des lords avait déclaré qu'il était nécessaire d'améliorer le

système gouvernemental du Canada. Le Bureau du Commerce avait même

appelé auprès de lui le gouverneur Carleton pour s'aider de ses lumières

et de ses pensées dans la nouvelle voie qu'il voulait prendre. En 1764

l'esprit du gouvernement anglais était complètement hostile aux

Canadiens; en 74, les choses avaient changé; ses préjugés s'étaient

tournés contre les Américains et les chambres d'assemblées coloniales.

L'intérêt triomphait de l'ignorance et de la passion. L'abolition

permanente des anciennes institutions du Canada devait avoir

infailliblement l'effet de réunir ses habitans aux mécontens des autres

colonies anglaises; on le savait, on retarda conséquemment le règlement

de la question canadienne d'année en année jusqu'à ce que l'on se vît

obligé de sévir contre le Massachusetts et d'autres provinces du sud. Le

rétablissement des lois françaises dépendit long-temps du résultat de la

tentative de taxer les colonies. L'opposition invincible de celles-ci

contribua à décider le ministère à écouter les remontrances des

Canadiens. Et en se rendant à leurs voeux, il servait doublement sa

politique; il attachait le clergé et la noblesse à la cause de la

métropole, et il amenait le peuple à reconnaître sa suprématie en

matière de taxation; car dans l'opinion des Canadiens cette

reconnaissance était un faible dédommagement pour leur conservation et

pour entrer dans le partage des droits politiques accordés aux autres

sujets anglais, qui voulaient les en exclure.

Le comte de Dartmouth, secrétaire des colonies, introduisit donc le bill

en question dans la chambre des lords, qui l'adopta sans opposition. Ce

bill reculait de toutes parts les limites de la province de Québec

telles que fixées dix ans auparavant, de manière à les étendre d'un côté

à la Nouvelle-Angleterre, à la Pennsylvanie, à la Nouvelle-Yorke, à

l'Ohio et à la rive gauche du Mississipi, et de l'autre jusqu'au

territoire de la Compagnie de la baie d'Hudson.[53] Il conservait aux

catholiques les droits que leur avait assurés la capitulation, et les

dispensait du serment du test; il rétablissait les anciennes lois

civiles avec la liberté de tester de tous ses biens, et confirmait les

lois criminelles anglaises. Enfin il donnait à la province un conseil de

17 membres au moins et de 23 au plus catholiques ou protestans, qui

exercerait, au nom du prince et sous son veto, tous les droits d'une

administration supérieure moins celui d'imposer des taxes, si ce n'est

pour l'entretien des chemins et des édifices publics. Le roi se

réservait au surplus le privilège d'instituer les cours de justice

civiles, criminelles ou ecclésiastiques. Si ce projet de loi passa à

l'unanimité dans la chambre des lords, il n'en fut pas ainsi dans celle

des communes, où il souleva une violente opposition. Les débats durèrent

plusieurs jours. Les marchands de Londres, poussés par leurs

compatriotes d'outre-mer, firent des remontrances et employèrent un

avocat pour défendre leur cause devant la chambre, qui voulut entendre

aussi des témoins. Le gouverneur Carleton qui rendit un excellent

témoignage des Canadiens, le juge-en-chef Hey, M. de Lotbinière, Mazères

et Marriott furent interrogés. Ce dernier se trouva dans une situation

singulière. Ne pouvant pas, à cause de sa charge d'avocat du roi,

s'opposer au bill du ministère, il dut éluder toutes les questions qu'on

lui posa, pour ne pas contredire son rapport au conseil d'état dont nous

avons parlé ailleurs, et qui était sur plusieurs points contraire au

projet de loi; il se tira de ce mauvais pas avec une présence d'esprit

admirable, mais en montrant que le sort d'un peuple colonial peut être

le jouet d'un bon mot.

[Note 53: En 1775 un projet de pacification des colonies fut proposé par

Franklin au ministère. Il y demandait que l'acte de Québec fut rapporté,

et qu'un gouvernement libre fut établi en Canada. Les ministres

répondirent que cet acte pourrait être amendé de manière à réduire la

province à ses anciennes limites, e'est-à-dire à celles fixées par la

proclamation de 1764.--(Ramsay, _History of the American Revolution_).]

Histoire du Canada depuis sa découverte jusqu'à nos jours. Tome III · 第 19 / 31 段