L'inauguration du nouveau système fit surgir une légion d'hommes de lois

et de suppôts de cours. Inconnus des Canadiens, ils se plaçaient aux

abords des tribunaux pour attirer les regards des plaideurs. C'est ce

système que l'on préconisait comme propre à anglifier le pays et à le

rendre britannique de fait comme de nom, vaine chimère que cherchent des

fanatiques ignorans! Le général Murray, dégoûté enfin de la tâche dont

on l'avait chargé, ne put dissimuler sa mauvaise humeur au ministère.

«Le gouvernement civil établi, dit-il, il fallut faire des magistrats et

prendre des jurés parmi 450 commerçans, artisans et fermiers

méprisables, principalement par leur ignorance. Il ne serait pas

raisonnable de supposer qu'ils ne furent pas enivrés du pouvoir mis

entre leurs mains contre leur attente, et qu'ils ne furent pas empressés

de faire voir combien ils étaient habiles à l'exercer. Ils haïssaient,

ajouta-t-il, la noblesse canadienne, à cause de sa naissance, et parce

qu'elle avait des titres à leur respect: ils détestaient les habitans,

parce qu'ils les voyaient soustraits à l'oppression dont ils les avaient

menacés.» La représentation des grands jurés de Québec, tous Anglais et

protestans, qui disait, entre autres choses, que les catholiques étaient

une nuisance à cause de leur religion, ne fait qu'ajouter de la force à

la vérité de ces observations. Le mauvais choix d'une partie des

officiers envoyés d'Europe augmenta encore les inquiétudes de la

colonie. C'étaient des gens sans moeurs et sans talens. Le juge en chef

ignorait le droit civil et la langue française. Le procureur-général

n'était guère mieux qualifié. Les places de secrétaire de la province,

de greffier du conseil, de régistrateur, de prévôt-maréchal, etc.,

furent données à des favoris, qui les louèrent aux plus offrans! Enfin

la métropole semblait avoir pris plaisir à choisir ce qu'il y avait de

plus vil ou de plus incapable pour inaugurer le système qui devait

changer le pays; et peut-être l'avait-elle fait parce qu'elle ne pouvait

pas trouver d'hommes plus instruits et plus honorables qui voulussent se

charger d'une pareille mission.

Le gouverneur fut bientôt obligé de suspendre le juge en chef de ses

fonctions, et de le faire rappeler en Angleterre. Un chirurgien de la

garnison et un capitaine en retraite étaient juges des plaidoyers

communs, et cumulaient en outre plusieurs autres charges importantes,

qui portaient leurs appointemens à un chiffre considérable.

Cependant, malgré toutes les concessions faites à leurs prétentions, ces

étrangers avides n'étant pas encore satisfaits des privilèges dont ils

jouissaient, se montrèrent furieux de ce que Murray ne voulait pas leur

donner une chambre élective, et poussèrent de grandes clameurs parce

qu'il les privait ainsi de leurs droits constitutionnels qu'ils tenaient

de leur naissance et qu'ils portaient, disaient-ils, partout avec eux.

Il était impossible de se rendre à leurs demandes, parce qu'ils

voulaient être seuls électeurs et seuls éligibles en vertu de la loi

anglaise qui frappait les catholiques d'interdiction politique. L'on

aurait en effet empiré la situation de ces derniers. N'espérant donc pas

l'influencer assez pour l'engager à favoriser leurs vues ambitieuses,

ils portèrent à Londres des accusations contre son administration, et

excitèrent des querelles dans la colonie, où l'on vit tout-à-coup les

villes remplies de trouble et de confusion, et les gouvernans et leurs

partisans se quereller entre eux. Le général Murray fut accusé de

favoriser le parti militaire. Les plaintes de ses ennemis, appuyées par

les marchands de Londres, qui profitèrent de cette circonstance pour

présenter une pétition au Bureau du Commerce contre son administration

et en faveur de l'établissement d'une chambre élective, engagèrent la

métropole à rappeler ce gouverneur, qui fut plutôt sacrifié à la

sympathie qu'il semblait porter aux Canadiens qu'à des abus de pouvoir.

Murray, repassé à Londres, n'eut besoin que de mettre devant les yeux

des ministres le recensement qu'il avait fait faire en 65 de la

population du Canada, pour démontrer l'absurdité du projet d'exclure les

catholiques du gouvernement, puisque d'après ce recensement il n'y avait

que 500 protestans sur 69,275 habitans.[50] Le comité du conseil privé

du roi, chargé de conduire l'investigation, fit rapport en 67 que les

charges portées contre lui étaient scandaleuses et mal fondées, mais son

acquittement ne le fit point revenir en Canada.

[Note 50: Il n'y avait que 36 familles protestantes dans les campagnes.

En 1765, il n'y avait que 136 protestans dans le district de Montréal:

_Etat officiel dressé sur les rapports des Juges de Paix, déposé aux

archives provinciales._]

L'administration du général Murray n'avait pas été seulement troublée au

dedans: elle avait été aussi inquiétée au dehors par une attaque des

Indiens occidentaux, qui fut repoussée néanmoins avec assez de facilité.

Les Français étaient à peine sortis de l'Amérique que ces peuplades

barbares sentirent toute la force de l'observation qu'ils leur avaient

faite bien des fois, qu'elles perdraient leur influence politique et

leur indépendance du moment qu'une seule nation européenne dominerait

dans ce continent. Ponthiac, chef outaouais, brave et expérimenté et

ennemi mortel des Anglais qu'il avait poursuivis avec acharnement durant

toute la dernière guerre, forma le complot de les chasser des bords des

grands lacs, et entraîna dans son projet les Hurons, les Outaouais, les

Chippaouais, les Poutouatamis et d'autres tribus que les Anglais avaient

négligé de traiter avec la considération que leur montraient les

Français, et que cette espèce de mépris avaient choquées. Il s'empara du

fort Michilimackinac par surprise, et en massacra la garnison; il marcha

ensuite vers Pittsburgh et le Détroit, où il se proposait d'établir le

siège de sa domination et former le noeud d'une puissante confédération

indienne, qui aurait contenu les blancs au Niagara et aux Apalaches:

huit postes anglais tombèrent entre les mains de ce barbare, qui ravagea

ensuite les frontières de la Pennsylvanie et de la Virginie, et

détruisit un détachement de troupes dans le voisinage de Niagara; mais

le projet qu'il avait formé était trop vaste pour ses forces. Ponthiac,

après avoir éprouvé plusieurs échecs, fut obligé de faire la paix en 64

avant l'arrivée même des 600 Canadiens que le général Murray envoyait au

secours de leurs compatriotes du Détroit. Ce chef sauvage, toujours

hostile à l'Angleterre, fut assassiné par un des partisans de cette

nation, trois ans après, chez les Hurons, dans un grand conseil où il

parlait d'une manière menaçante.

L'administration du gouverneur Murray avait été encore signalée par

l'introduction d'une presse en Canada, et la publication d'une feuille

périodique en français et en anglais, «la Gazette de Québec» qui existe

encore, et qui parut pour la première fois le 21 juin 1764, soutenue par

150 abonnés dont moitié canadiens. Timide à son berceau, ce journal se

permettait rarement des observations sur la politique du jour; il se

borna, durant bien des années, à recueillir les nouvelles et à noter les

principaux événemens. Aussi y chercherait-on en vain un reflet de

l'opinion publique à cette époque intéressante.

Et pourtant il se passait alors une loi dans le parlement de la

Grande-Bretagne qui entraînait des principes dont la discussion devait

armer toute l'Amérique septentrionale. Il s'agissait de taxer les

colonies sans leur consentement. La métropole anglaise, prétextant

l'augmentation de la dette nationale causée par la dernière guerre,

tâchait, en passant l'acte du timbre, de faire admettre ce principe par

ses sujets américains. Toutes les anciennes colonies protestèrent; le

Canada et la Nouvelle-Ecosse seuls gardèrent le silence ou ne firent

qu'une résistance passive.

L'on s'occupait plus alors en Canada de l'arrivée du nouvel évêque, M.

Jean Olivier Briand, que de la prétention inconstitutionnelle de la

Grande-Bretagne. M. de Pontbriand, son prédécesseur, était mort à

Montréal en 1760. Dans le bruit des armes cet événement était passé

inaperçu. Le chapitre de Québec élut, en 1763, pour le remplacer, M.

Montgolfier, frère du célèbre, inventeur du ballon, et supérieur du

séminaire de St.-Sulpice de Montréal. Mais le gouvernement anglais ayant

fait des objections à sa nomination, peut-être parce que ses sentimens

étaient trop vifs pour la France, il renonça à cette charge par une

déclaration qu'il donna à Québec l'année suivante, et indiqua M. Briand,

chanoine et grand-vicaire du diocèse, pour remplir le siège épiscopal

auquel semblaient l'appeler d'ailleurs ses lumières et ses vertus. Cet

ecclésiastique obtint l'agrément de George III en passant à Londres pour

aller se faire sacrer évêque à Paris; et de ce moment l'Angleterre

sachant apprécier l'influence que doit exercer un clergé fortement

organisé sur une population aussi religieuse que l'est celle du pays,

chercha pendant long-temps sa plus grande force dans ce même clergé,

qu'il entoura d'égards et dont il soudoya aussi quelque temps après

libéralement le chef, laissé sans revenus par la conquête.

Toutefois la métropole crut devoir modifier, après ce qui venait de se

passer, le système gouvernemental qu'elle avait établi en Canada, de

même que d'en changer les principaux fonctionnaires. Le général Carleton

y arriva comme lieutenant-gouverneur en 66, avec un nouveau juge en chef

et un nouveau procureur-général. Ce dernier emploi avait été confié au

fils d'un réfugié français, M. Mazères, qui dut sa nomination à un trait

qu'un ami avait raconté de lui au ministre, lord Shelburne, et qui valut

à cet avocat célèbre les faveurs du gouvernement le reste de ses jours

(Dumont). Le nouveau gouverneur prit les rênes de l'administration des

mains du conseiller Irving, qui les tenait depuis le départ du général

Murray, quelques semaines auparavant; et l'un des premiers actes de cet

administrateur fut de retrancher de son conseil le même Irving et un

autre fonctionnaire, favori de son prédécesseur. Il négligea aussi les

anciens membres, qui crurent devoir faire des représentations à cet

égard, mais envers lesquels il ne fut pas moins dédaigneux dans ses

paroles que dans sa conduite. Il leur répondit, qu'il consulterait les

conseillers qu'il croirait capables de lui donner les meilleurs avis;

qu'il prendrait aussi l'opinion des amis de la vérité, de la franchise,

de l'équité, du bon sens, bien qu'ils ne fussent pas du conseil, des

hommes enfin qui préféraient le bien du roi et de ses sujets à des

affections désordonnées, à des vues de parti et à des intérêts

personnels et serviles, etc. Les conseillers auxquels s'adressaient ces

insinuations indirectes, mais poignantes, jugèrent à propos de ployer la

tête et de laisser passer l'orage en attendant un temps plus favorable

pour la relever et faire valoir leurs prétentions, sachant bien que le

gouverneur n'est qu'un chef passager, dont le caractère change avec

chaque titulaire, tandis que le conseil, avec un peu de prudence, peut,

à la longue, maintenir sa position en ayant soin seulement de savoir

saluer chaque astre nouveau qui apparaît dans le ciel politique et

s'effacer momentanément devant sa volonté trop décidée.

L'arrivée du général Carleton n'apporta pas immédiatement, comme on

l'espérait, de remède à la confusion extrême qui régnait, toujours, par

suite du régime extraordinaire qu'on laissait toujours subsister.

Cependant, tout faibles qu'ils étaient numériquement, les Canadiens

restèrent calmes et fermes devant l'oppression qui s'appesantissait sur

eux. On leur avait donné les lois criminelles anglaises, ce palladium de

la liberté; mais on les administrait dans une langue qu'ils ne

connaissaient pas, et on persistait à leur refuser le droit d'être jurés

aussi bien que celui de remplir des charges publiques, sauf quelques

rares exceptions. Le peuple en masse continuait de faire une opposition

négative, tandis qu'une partie des citoyens les plus notables avait déjà

envoyé, avant le départ du général Murray, des représentations à

Londres.[51] Au milieu des arrêts de proscription lancés contre les

institutions qu'ils tenaient de leurs aveux et qui leur étaient d'autant

plus chères qu'ils avaient versé de sang pour les défendre dans la

guerre de la conquête, on recommanda aux habitans la modération et la

patience. On espérait que dans une cause aussi sainte, ils ne

resteraient pas absolument sans amis. En effet, il s'en présenta pour

protester avec eux contre l'asservissement auquel on voulait les

assujettir. Des Anglais éclairés qui connaissaient l'effet

démoralisateur de toute violation des règles de la justice, vinrent

généreusement leur offrir leur appui. Leurs plaintes communes, soumises

d'abord au Bureau des Plantations, furent ensuite renvoyées aux

procureur et solliciteur généraux de l'Angleterre, MM. Yorke et de Grey.

Et en attendant, l'ordre fut transmis au gouverneur par le Bureau des

Plantations, qui désapprouva l'ordonnance de 64, d'en promulguer une

autre pour donner aux Canadiens le droit d'être jurés dans les cas qui y

seraient spécifiés, et admissibles au barreau avec certaines

restrictions.

[Note 51: Le détail de ces luttes, de ces remontrances, de ces pétitions

et contrepétitions peut paraître trop minutieux au commun des lecteurs;

mais on doit se rappeler que nos pères combattaient pour nous comme pour

eux-mêmes, et que leurs efforts, pour améliorer notre destinée, ne

doivent point sortir de notre mémoire.]

MM. Yorke et de Grey présentèrent leur rapport dans le mois d'avril 66.

Ils reconnurent tous les défauts du système de 64, et attribuèrent les

désordres qui en étaient résultés à deux causes principales: 1° A la

tentative de conduire l'administration de la justice sans la

participation des anciens habitans du pays, non seulement dans des

formes nouvelles, mais encore dans une langue qui leur était entièrement

inconnue: d'où il arrivait que les parties n'entendaient rien à ce qui

était plaidé et jugé, n'ayant ni procureurs, ni avocats, ni jurés

canadiens pour conduire leurs causes, ou pour porter la décision, ni

juges au fait de la langue française pour déclarer quelle était la loi

et prononcer le jugement; ce qui produisait les maux réels de

l'oppression, de l'ignorance et de la corruption; ou, ce qui est presque

la même chose en matière de gouvernement, le soupçon et la croyance

qu'ils existent. 2° À l'alarme causée par l'interprétation donnée à la

proclamation de 63, qui pouvait faire croire que l'intention était

d'abolir subitement, au moyen des juges et des officiers qu'on avait

nommés, toutes les lois et coutumes du pays, et d'agir ainsi en

conquérant despotique bien plus qu'en souverain légitime; et cela, non

pas tant pour conférer l'avantage des lois anglaises à de nouveaux

sujets, et protéger d'une manière plus efficace que par le passé, leur

vie, leurs biens et leur liberté, que pour leur imposer sans nécessité

des règles nouvelles et arbitraires, qui pourraient tendre à confondre

et renverser leurs droits au lieu de les maintenir.

Ils approuvaient aussi, avec de légères modifications, le nouveau

système de judicature proposé par les lords-commissaires, sauf sur un

seul point dont nous parlerons tout-à-l'heure. Ce système consistait à

diviser la province en trois départemens judiciaires, et à établir «une

cour de chancellerie, composée du gouverneur et du conseil qui

formeraient aussi une cour d'appel, de laquelle on pourrait s'adresser

en dernier ressort au roi en conseil; une cour supérieure ou suprême,

composée d'un juge en chef et de trois juges puînés, sachant la langue

française, et l'un d'eux les lois et coutumes du pays, et qui seraient

tenus de conférer, de temps à autre, avec les avocats canadiens les plus

recommandables par leur conduite, leurs lumières et leur intégrité.»

Après avoir recommandé de plus de nommer quelques Canadiens magistrats,

les rapporteurs voyant que l'on conservait les lois anglaises dans le

nouveau plan de judicature, observèrent que c'était «une maxime reconnue

du droit public, qu'un peuple conquis conserve ses anciennes lois

jusqu'à ce que le vainqueur en ait proclamé de nouvelles. C'est agir,

disaient-ils, d'une manière violente et oppressive que de changer

soudainement les lois et les usages d'un pays établi: c'est pourquoi,

les conquérans sages, après avoir pourvu à la sûreté de leur domination,

procèdent lentement et laissent à leurs nouveaux sujets toutes les

coutumes qui sont indifférentes de leur nature, et qui, en servant à

régir la propriété, sont devenues des règles qui en garantissent

l'existence. Il est d'autant plus essentiel que cette politique soit

suivie au Canada, que c'est une grande et ancienne colonie, établie

depuis très long-temps, et améliorée par des Français.... On ne

pourrait, sans une injustice manifeste et sans occasionner la plus

grande confusion, y introduire tout-à-coup les lois anglaises relatives

à la propriété foncière, avec le mode anglais de transport et

d'aliénation, le droit de succession et la manière de faire et

d'interpréter les contrats et conventions. Les sujets anglais qui

achètent des biens dans cette province, peuvent et doivent se conformer

aux lois qui y règlent la propriété foncière, comme ils font en

certaines parties du royaume et dans d'autres possessions de la

couronne. Les juges anglais envoyés d'ici peuvent, avec l'aide des gens

de loi et des Canadiens éclairés, se mettre promptement au fait de ces

lois, et juger d'après les coutumes du pays comme on juge d'après la

coutume de Normandie les causes de Jersey et Guernesey.» Enfin ils

finirent par suggérer de rétablir les lois civiles françaises en

autorisant les juges à faire des règles pour la conduite des procédures

dans les différens tribunaux.

Histoire du Canada depuis sa découverte jusqu'à nos jours. Tome III · 第 17 / 31 段