«Quelque désastreuse que fut la paix, on n'entrevoit point dans les

mémoires du temps, que la France se sentit humiliée; Bachaumont semble

n'y voir autre chose que le sujet qu'elle fournit aux poètes pour des

vers de félicitation et des divertissemens pour les théâtres. A chaque

page on sent, en lisant ses mémoires, à quel point la France était

devenue indifférente à sa politique, à sa puissance, à sa gloire. Ceux

même qui prenaient plus d'intérêt aux affaires publiques, oubliaient les

Français du Canada et de la Louisiane qui multipliaient en silence dans

les bois, qui s'associaient avec les sauvages, mais qui ne fournissaient

ni impôts au fisc, ni soldats aux armées, ni marchandises coloniales au

commerce. Les petits établissemens pour la pêche de la morue, à

Saint-Pierre et à Miquelon, les petites îles de Grenade, de

Saint-Vincent, de la Dominique, de Tobago, cédées à l'Angleterre,

paraissaient aux yeux des armateurs de Saint-Malo, de Nantes et de

Bordeaux, beaucoup plus importantes que tout le autres et toute

l'Acadie.

«D'ailleurs, la nation s'était accoutumée à se séparer toujours de plus

en plus de son gouvernement, en raison même de ce que ses écrivains

avaient commencé à aborder les études politiques. C'était l'époque ou la

secte des économistes se donnait le plus de mouvement, depuis que le

marquis de Mirabeau avait publié, en 1755, son _Ami des hommes;_ la

secte des encyclopédistes se montrait plus puissante encore, et la

publication de son immense ouvrage était devenue une affaire d'état;

enfin J. J. Rousseau, qui déjà, en 1753, avait touché aux bases mêmes de

la société humaine dans son _Discours sur l'origine de l'inégalité parmi

les hommes_, publiait alors l'_Emile et le Contrat social;_ tous les

esprits étaient en mouvement sur les plus hautes questions de

l'organisation publique, mais les Français n'avaient pu s'en occuper

sans être frappés de la déraison, de l'absurdité de leur propre

administration dans toutes ses parties; de l'exclusion donnée au

tiers-état à tous les grades de l'armée, qui ôtait aux soldats toute

émulation; des fardeaux accablans de la taille et de la corvée qui

ruinaient les campagnes et empêchaient tout progrès de l'agriculture; de

la tyrannie des intendans et des subdélégués dans les provinces; de la

cruauté de la justice criminelle, procédant par le secret et la torture,

et se terminant par des supplices atroces, souvent non mérités; du

désordre enfin et de la confusion des finances, où personne ne pouvait

plus se reconnaître. C'est ainsi que tous les Français capables de

réfléchir et de sentir, tous ceux qui formaient l'opinion publique

s'étaient accoutumés à se nourrir de l'espérance d'une réforme

fondamentale; ils prenaient pour la France l'honneur de ses nobles

inspirations, et ils laissaient à son gouvernement, ou plutôt au roi

toute la honte de ses revers, conséquence inévitable des fautes dont

elle avait à gémir, des vices de l'homme insouciant, sans honneur et

sans désir du bien qui ne régnait que pour satisfaire à ses appétits

grossiers et ceux de ses maîtresses.»[45]--(_Sismondi: Histoire des

Français._)

[Note 45: «On ne peut qu'être frappé ici, écrivait le 21 février 1765 le

ministre anglais à Paris, du désordre visible des affaires publiques et

du déclin de l'autorité royale.»--_Raumer, Bertraye, etc._]

LIVRE XI.

CHAPITRE I.

DESPOTISME MILITAIRE.--ABOLITION ET

RÉTABLISSEMENT DES ANCIENNES LOIS.

1763-1774.

Cessation des hostilités; les Canadiens rentrent dans leurs

foyers.--Régime militaire et loi martiale--Cession du Canada à

l'Angleterre.--Emigration de Canadiens en France.--Les lois françaises

sont abolies et la religion catholique est seulement tolérée.--Le

général Murray remplace le général Amherst.--Etablissement d'un conseil

exécutif, législatif et judiciaire.--Division du Canada en deux

districts, et introduction des lois anglaises.--Murmure des

habitans.--Les colons anglais demandent une chambre élective dont les

Canadiens seraient exclus, et accusent de tyrannie le général Murray,

qui repasse en Europe.--Soulèvement des Indiens occidentaux.--Le général

Carleton gouverneur.--Il change le conseil.--Le peuple continue son

opposition aux lois nouvelles.--Remontrances.--Rapports de MM. Yorke, de

Grey, Marriott, Wedderburn et Thurlow, officiers de la couronne, sur les

griefs des Canadiens.--Rétablissement des lois françaises.--Nouvelle

demande d'un, gouvernement représentatif avec l'exclusion des

catholiques,--Pétitions des Canadiens et des Anglais.--Le conseil

législatif de 74 est établi.

Les Canadiens qui n'avaient pas quitté l'armée après le siège de Québec,

l'abandonnèrent après la capitulation de Montréal, et la paix la plus

profonde régna bientôt dans tout le pays. L'on ne se serait pas aperçu

que l'on sortait d'une guerre sanglante, si tant de parties du Canada

n'eussent porté des marques de ravages et de ruines, surtout le

gouvernement de Québec occupé pendant deux ans par des armées hostiles,

où la ville, assiégée deux fois avait été bombardée et réduite en

cendres, et les environs avaient servi de théâtre à trois batailles. Les

habitans ruinés, mais fiers d'avoir rempli leur devoir jusqu'au dernier

moment envers leur patrie, ne songèrent plus qu'à se renfermer dans

leurs terres pour réparer leurs pertes; et, s'isolant autant que

possible du nouveau gouvernement, ils parurent vouloir, à la faveur de

leur régime paroissial, se livrer exclusivement à l'agriculture.

Les vainqueurs, après avoir achevé leur précieuse conquête, s'occupèrent

des moyens de la conserver. Le général Amherst fit d'abord le choix des

troupes qui devaient rester pour la garde du pays, et envoya le reste en

Europe ou dans les anciennes colonies anglaises. Le Canada fut traité

comme une nation barbare sans gouvernement régulier et sans lois. Il fut

divisé en trois départemens correspondant aux trois divisions du régime

français et reçut une administration purement militaire. Le général

Murray fut placé à la tête de celui de Québec, et le général Gage de

celui de Montréal Le gouvernement des Trois-Rivières échut au colonel

Burton. Ces trois chefs paraissent avoir été indépendans l'un de

l'autre. Le général Amherst se réserva pour lui-même le titre de

gouverneur-général, et après, avoir donné ses instructions aux

gouverneurs particuliers pour la réorganisation du pays suivant le

régime qu'on voulait y établir, il partit pour Mew-York.

Ceux-ci commencèrent immédiatement l'oeuvre de cette réorganisation;

mais chacun d'eux procéda différemment. Le général Murray établit un

conseil ou tribunal militaire composé de 7 officiers de l'armée siégeant

deux fois par semaine pour la décision des affaires civiles ou

criminelles les plus, importantes; et pour les autres il se les réserva

à lui-même pour les juger sans appel. Il tenait pour cela cour ouverte

en son hôtel une fois par semaine, son secrétaire faisant les fonctions

de greffier. La connaissance des affaires de police dans les campagnes

fut abandonnée aux commandans des localités. Le général Gage sembla

vouloir adoucir un peu ce système arbitraire. Il autorisa les capitaines

de paroisse à terminer les différends qui pourraient survenir entre

leurs concitoyens, avec la réserve du droit d'appel au commandant

militaire du lieu ou à lui-même; mais, à la lin de l'année suivante, il

crut devoir faire des modifications. Il divisa son gouvernement en 5

arrondissemens, et établit une chambre de justice à la Longue-Pointe à

Longueuil, à St.-Antoine, à la Pointe-aux-Trembles et à La Valtrie qui

en étaient les chefs-lieux. Ces cours, composées au plus de 7 et au

moins de 5 officiers de milice, tenaient audience tous les quinze jours,

et relevaient, selon la localité, de l'un des trois conseils militaires

établis à Montréal, Varennes et St.-Sulpice, et formés d'officiers de

l'armée régulière. De toutes ces cours il y avait appel au gouverneur,

par qui, du reste, les sentences en matières criminelles devaient être

confirmées et pouvaient être changées ou remises totalement. Les

Canadiens, au moyen de leurs officiers de milice, se trouvèrent ainsi

avoir part à l'administration de la justice dans le gouvernement de

Montréal. Mais dans celui de Québec, ils n'y participèrent que par deux

hommes de loi tirés de leur sein, qui furent nommés procureurs-généraux

et commissaires auprès du tribunal militaire établi dans la capitale,

l'un pour les habitans de la rive gauche, et l'autre pour ceux de la

rive droite du St.-Laurent, et par le greffier de cette cour supérieure.

Aux Trois-Rivières, le même système à-peu-près fut adopté.

Tel fut le régime militaire établi en Canada immédiatement après la

cessation des hostilités, en violation directe des capitulations, qui

garantissaient aux Canadiens les droits de sujets anglais, droits par

lesquels les lois ne pouvaient être changées, ni leurs personnes

soustraites à leurs juges naturels sans leur consentement. Ainsi,

lorsqu'ils comptaient jouir d'un gouvernement légal à l'ombre de la

paix, ils virent leurs tribunaux abolis, leurs juges repoussés, leurs

lois méconnues ou mises en oubli et tout leur ancien régime social

entièrement bouleversé pour faire place à la plus abjecte tyrannie,

celle de l'état de siège et des cours martiales. Rien ne contribua plus

à isoler le gouvernement de la population que cette conduite répudiée

depuis long-temps du droit public et de l'usage des nations. Ne

connaissant ni la langue, ni les coutumes, ni, le caractère du peuple

conquérant, les Canadiens fuirent les juges éperonnés qui s'élevaient au

milieu d'eux sans même offrir le gage de la science pour les

recommander; et sans se plaindre, car ils étaient peu accoutumés à

solliciter, ils arrangeaient leurs différends ensemble ou à l'aide des

notables du lieu et du curé, dont l'influence augmenta par-là même dans

chaque paroisse. Par un heureux effet des circonstances le peuple et le

clergé se trouvèrent unis d'intérêt et de sentiment et sous le règne de

l'épée l'expression de la morale évangélique devint la loi de cette

population fermement unie par l'instinct de sa conservation.

Cette organisation militaire qui témoigne de la crainte qu'avait

inspirée la longue et glorieuse résistance du Canada, fut approuvée par

la nouvelle métropole, à condition cependant qu'elle ne subsisterait que

jusqu'au rétablissement de la paix; et qu'alors, si le pays lui restait,

un gouvernement civil régulier serait établi. L'on demeura ainsi quatre

ans sous la loi martiale. Cette époque est connue dans nos annales sous

le nom de _Règne militaire._

Cependant les Canadiens persistaient toujours à croire, parce qu'ils le

désiraient sans doute, que la France ne voudrait pas les abandonner, et

qu'elle se ferait rendre la colonie à la paix. Chaque moment ils en

attendaient l'heureuse nouvelle avec une espérance toujours aussi vive;

mais ils furent trompés dans ce plus cher de leurs voeux. Le traité de

1763, en assurant la possession du Canada à la Grande-Bretagne,

détermina une nouvelle émigration. Les marchands, les hommes de loi, les

anciens fonctionnaires, enfin la plupart des familles notables du pays

passèrent en France, après avoir vendu ou même abandonné des biens qui

sont encore aujourd'hui un objet de litige entre leurs descendans. Il ne

reste dans les villes que quelques pares employés subalternes, quelques

artisans, à peine un marchands et les corps religieux. Cette émigration

ne s'étendit point aux campagnes où le sol attachait les habitans.

La France, en voyant débarquer sur ses bords les émigrans canadiens, fut

touchée de leur dévoûment, et ce fut pour elle un titre suffisant pour

les prendre sous sa protection. Elle les favorisa, les accueillit dans

les administrations, dans la marine et dans les armées, et elle

récompensa leur zèle et leur courage par de hauts grades. Ainsi

plusieurs furent nommés au gouvernement de ses possessions lointaines.

M. de Repentigny, fait marquis et plus tard brigadier des armées, fut

gouverneur du Sénégal sur les côtes d'Afrique et de Mahé dans les Indes

orientales, où il mourut en 1776. M. Dumas, qui avait remplacé M. de

Beaujeu dans le commandement des Canadiens à la bataille de la

Monongahéla, eut le gouvernement des îles de France et de Bourbon. Un M.

de Beaujeu qui s'était déjà distingué en plusieurs rencontres,

accompagna Lapeyrouse comme aide-major-général à la complète des

établissemens de la baie d'Hudson en 1782, et fut ensuite un des 80

gentilshommes qui défendirent si héroïquement la redoute de Bethune

contre les républicains français en 1793. On peut mentionner aussi le

marquis de Villeray, capitaine dans les gardes du corps, et M. Juchereau

(Duchesnay), lieutenant-colonel d'artillerie et commandant de la place

de Charleville, où il fut tué dans une sédition populaire en 1792.

D'autres servirent avec distinction dans la marine, comme M. Legardeur,

comte de Tilly, MM. Pellegrin, de l'Echelle, La Corne, compagnon d'armes

et ami du fameux bailli de Suffren, etc., lesquels commandèrent

dignement des vaisseaux de la France et acquirent un nom considéré dans

sa marine. Le comte de Vaudreuil y obtint le grade d'amiral dans la

guerre de la révolution américaine, pendant laquelle il détruisit les

établissemens anglais du Sénégal et rendit cette colonie à sa patrie.

Jacques Bedout, natif de Québec, parvint à celui de contre-amiral. Il

était capitaine de vaisseau quand, par le combat sous l'île de Croix

(1796), il mérita cet éloge de Fox dans la chambre des communes: «Le

capitaine du Tigre, combattant pour l'honneur de sa patrie, a rivalisé

en mépris pour la mort, avec les héros de la Grèce et de Rome: il a été

fait prisonnier, mais couvert de gloire et de blessures.[46] Le général

(de) Léry, officier avant 1789, et qui a fait toutes les campagnes de la

révolution et de l'empire, commandait en chef le génie à l'armée

d'Espagne, où il montra un talent consommé à la défense de Badajoz qu'il

dirigea en personne. Il gagna à la bataille d'Austerlitz le cordon de

grand officier de la Légion d'honneur, et Napoléon, qui l'avait déjà

nommé baron, lui confia le commandement du génie dans la campagne de

France de 1814. D'autres officiers qui formaient comme une petite

colonie canadienne dans la Touraine, y vécurent d'une pension que leur

fit le gouvernement.

[Note 46: Tableau des deux Canadas, par M. I. Lebrun.]

Ceux qui restèrent en Canada durent espérer, suivant la promesse de leur

nouvelle métropole, d'avoir enfin un gouvernement régulier. Quoique l'on

eût fini, sous le régime militaire, par adopter la jurisprudence

française et par juger suivant les lois et dans la langue du pays, ce

système ne pouvait présenter aucune garantie durable. Aussi, en 1764, un

nouveau changement radical eut lieu; mais, loin d'alléger le fardeau qui

pesait sur ce malheureux pays, il devait le rendre encore plus

intolérable. Chaque jour les Canadiens sentaient davantage toute la

grandeur des malheurs de la sujétion étrangère, et que les sacrifices

qu'ils avaient faits n'étaient rien, en comparaison des souffrances et

des humiliations morales qui se préparaient pour eux et pour leur

postérité. D'abord l'Angleterre voulut répudier tout ce qui était

français et enlever même aux anciens habitans les avantages naturels que

leur offrait l'étendue de leur pays pour établir leurs enfans. Elle

commença par en faire le démembrement. Le Labrador, depuis la rivière

St.-Jean jusqu'à la baie d'Hudson avec les îles d'Anticosti, de la

Magdeleine, etc., fut annexé au gouvernement de Terreneuve; les îles de

St.-Jean et du Cap-Breton, à la Nouvelle-Ecosse. Les terres des grands

lacs furent distribuées de la même manière entre les diverses colonies

voisines, et bientôt après le Nouveau-Brunswick fut encore enlevé au

Canada et prit le nom qu'il porte aujourd'hui.

Du territoire, la proclamation par laquelle ces grands changemens

étaient décrétés, passa aux lois; et le roi, de sa propre autorité, tout

en déclarant qu'il serait convoqué des assemblées des représentans du

peuple aussitôt que les circonstances le permettraient, abolit d'un seul

coup toutes les anciennes lois civiles si sages, si précises, si

claires, pour y substituer celles de sa métropole, amas confus, vague et

incohérent d'actes parlementaires et de décisions judiciaires

enveloppées dans des formes compliquées et barbares dont

l'administration de la justice n'a pu encore se débarrasser en

Angleterre, malgré les efforts de ses plus grands jurisconsultes; et

cette abolition était faite pour assurer la protection et le bénéfice

des lois du royaume à ceux de ses sujets qui iraient s'établir dans la

nouvelle conquête.[47] N'était-ce pas renouveler l'attentat contre lés

Acadiens, s'il est vrai de dire que la patrie n'est pas dans l'enceinte

d'une ville, dans les bornes d'une province, mais dans les affections et

les liens de la famille, dans les lois, dans les moeurs et les usages

d'un peuple. Personne dans la Grande-Bretagne n'éleva la voix contre un

pareil acte de spoliation et de tyrannie. On privait une population

établie de ses lois pour une immigration qui n'avait pas encore

commencé.[48]

[Note 47: «In this Court (the Superior Court) His Majesty's Chief

Justice presides with power and authority to determine all elements and

civil cases agreeable to the laws of England, and, to the ordinances of

this province.»--_Ordon. du 17 sept._ 1764.]

[Note 48: C'est ce qu'un écrivain osa appeler plus tard un acte de

bienfaisance et de politique: _Political Annals of Lower-Canada, being a

review of the Political and Legislative History of that province, &c, by

a British Settler.--(M. Flemming, marchand de Montréal.)_]

Murray fut en même temps nommé gouverneur-général en remplacement de

lord Amherst repassé en Europe dès l'année précédente, et qui peut être

regardé comme le premier gouverneur anglais de ce pays, Gage, Murray,

Burton et ensuite Haldimand qui remplaça, en 1763, aux Trois-Rivières

celui-ci, promu au gouvernement de Montréal, n'ayant agi qu'en sous

ordre sous lui. Le nouveau gouverneur, en obéissance à ses instructions,

forma aussitôt un conseil, investi, conjointement avec lui, des pouvoirs

exécutif, législatif et judiciaire. Il ne lui manquait que le droit

d'imposer des taxes. Ce corps, composé de huit membres, ne contenait

qu'un seul habitant du pays, homme obscur et sans influence, choisi pour

faire nombre. Une exclusion jalouse et haineuse avait dicté les

instructions de l'Angleterre, et c'est dans ce document funeste que prit

naissance la profonde antipathie de race remarquée de nos jours par lord

Durham en Canada, et qui lui a servi de prétexte pour prêcher une

nouvelle persécution contre les Canadiens-français.

Ce qui restait du pays subit encore une nouvelle division, et fut

partagé en deux districts séparés par les rivières St.-Maurice et

St,-François, qui portèrent les noms des deux principales villes qu'ils

renfermaient, Québec et Montréal. Une nouvelle administration judiciaire

fut établie. On érigea une cour supérieure civile et criminelle sous le

nom de _Cour du banc du roi_, et une cour inférieure pour les petites

causes dite _Cour des plaidoyers communs_, toutes deux calquées sur

celles de l'Angleterre, et tenues de rendre leurs décisions conformément

aux lois anglaises, excepté seulement dans les causes pendantes entre

Canadiens commencées avant le 1er octobre 1764. Si les Canadiens

accueillirent favorablement les lois criminelles de leur nouvelle

métropole qu'ils connaissaient déjà un peu, et son code du commerce fait

en grande partie sur celui de France, publié sous le grand Colbert, ils

n'en repoussèrent pas moins les nouvelles lois civiles, et s'éloignèrent

de plus en plus des tribunaux où on les administrait. Bientôt aussi l'on

aperçut de l'inquiétude dans les esprits; des murmures, sourds d'abord,

éclatèrent ensuite dans toutes les classes; et ceux qui connaissaient

les Canadiens, de tout temps si soumis aux lois, commencèrent à craindre

les suites de ce mécontentement profond, lorsqu'ils les virent critiquer

tout haut les actes du gouvernement, et montrer une hardiesse qu'on ne

leur avait jamais vue. Le général Murray, quoique sévère, était un homme

honorable et qui avait un coeur sensible et généreux. Il aimait ces

Canadiens dociles à l'autorité comme de vieux soldats, dont la plus

grande partie avait contracté les habitudes dans les armées, ces

habitans braves dans les combats et simples dans leurs moeurs: une

sympathie née dans les horreurs de la guerre le portait encore à

compatir à leur situation. Peut-être aussi que les réminiscences de son

propre pays, les malheurs de ces belliqueux montagnards d'Écosse si

fidèles à leurs anciens princes, augmentaient en lui ces sentimens

d'humanité qui honorent plus souvent le guerrier que le politique,

réduit à exploiter, la plupart du temps, les préjugés populaires les

moins raisonnables. Le général Murray, pour tranquilliser les esprits,

rendit, avec l'agrément de son conseil, une ordonnance dès le mois de

novembre suivant, portant que dans les procès relatifs à la tenure des

terres, aux successions, etc., l'on suivrait les lois en usage sous la

domination française. C'était revenir à la légalité, car si l'Angleterre

avait le droit de changer les lois canadiennes, elle ne pouvait le faire

que par un acte de son parlement. Aussi Mazères, citant la conduite de

Guillaume le conquérant et d'Edouard I relativement à elle-même et au

pays de Galles, déclara-t-il que les lois de l'Angleterre n'avaient pas

été légalement établies en Canada, le roi et le parlement, et non le roi

seul, étant la législature propre de cette colonie, et que par

conséquent les lois françaises y étaient encore en vigueur.[49]

[Note 49: «A plan for settling the laws and the administration of

Justice in the province of Québec,» précédé de «A view of the civil

government and administration of Justice in the province of Canada while

it was subject to the crown of France.» par Mazères, _Manuscrit._]

La situation de cet administrateur était des plus difficiles. En face du

peuple agreste et militaire qu'il était appelé à gouverner, et qui avait

dans le caractère plus de franchise que de souplesse, il était obligé

d'agir avec un entourage de fonctionnaires qui le faisaient rougir

chaque jour par leur conduite. Une nuée d'aventuriers, d'intrigans, de

valets d'armée s'était abattue sur le Canada à la suite des troupes

anglaises et de la capitulation de Montréal (Dépêches de Murray). Des

marchands d'une réputation suspecte, des cabaretiers composaient la

classe la plus nombreuse. Les hommes probes et honorables formaient le

petit nombre. C'est avec ces instrumens qu'il était chargé de

dénationaliser le pays, et d'établir de nouvelles lois et de nouvelles

institutions à la place des anciennes qui avaient été renversées, enfin

de répéter en Canada ce qu'on avait fait en Irlande, éloigner les natifs

du gouvernement pour les remplacer par des étrangers. Il s'était déjà

aperçu que ce projet était impossible et entraînerait les plus grands

malheurs. Pour se conformer néanmoins à ses instructions, il convoqua

les représentans du peuple pour la forme, car il savait que les membres

canadiens refuseraient de prêter le serment du test comme catholiques,

et il ne voulait pas admettre les protestans seuls, comme ils le

demandaient; la chambre ne siégea point. Tous les fonctionnaires

publics, les juges, les jurés étaient Anglais et protestans. Ces

derniers voulurent même faire exécuter les proscriptions qui avaient été

décrétées contre les catholiques en Angleterre. «Ils formulèrent, dit

lord Thurlow, un acte d'accusation générale contre tous les habitans

parce qu'ils étaient papistes.» Le juge-en-chef Gregory fut tiré du fond

d'une prison pour être placé à la tête de la justice. Les capitulations

et les traités garantissaient le libre exercice de la religion

catholique. Les armes n'avaient été posées qu'à cette condition

expresse; et néanmoins il fut question de n'accorder aux Canadiens

qu'une simple tolérance comme celle dont jouissaient les catholiques

d'Angleterre, et dont ils auraient profité quand bien même il n'y aurait

eu aucune stipulation; et sous prétexte de religion, ils furent exclus

des charges publiques.

Histoire du Canada depuis sa découverte jusqu'à nos jours. Tome III · 第 16 / 31 段