Les Anglais prirent possession de Montréal le jour même de la

capitulation. Le gouverneur, M. de Vaudreuil, le général de Levis, les

troupes, les officiers de l'administration civile ou militaire

s'embarquèrent ensuite pour la France, après que l'ordre eût été expédié

à M. de Bellestre, commandant du Détroit, où étaient établies 3 ou 4

cents familles canadiennes, et aux autres chefs des postes des contrées

occidentales, de les remettre au major Rogers, fameux partisan, ou aux

officiers députés par lui. Il repassa ainsi en Europe environ 185

officiers, 2,400 artilleurs ou soldats de terre et de la colonie y

compris les blessés et les invalides, et un peu plus de 500 matelots,

domestiques, femmes et enfants; le reste, 5 à 600 soldats qui s'étaient

mariés en Canada ou y avaient pris des terres, ayant abandonné les

drapeaux pour ne pas quitter l'Amérique. Ces chiffres prouvent à la fois

les cruels ravages de cette guerre, la faiblesse des secours envoyés par

la métropole et l'immense supériorité numérique du vainqueur. Les

citoyens les plus marquans et les plus éclairés abandonnèrent aussi le

pays. L'on encouragea leur émigration ainsi que celle des officiers

canadiens dont on désirait se débarrasser, et qui furent sollicités

vivement de passer en France. Le Canada perdit par cet exil volontaire

une population précieuse par l'expérience, par les lumières et par la

connaissance des affaires publiques et commerciales.

Ainsi au commencement de 1761, la domination de la France avait cessé

dans toute l'étendue du Canada découvert, fondé et établi sous sa

protection, après avoir duré un siècle et demi. En quittant cette

contrée, M. de Vaudreuil rendit cet hommage à ses habitans dans une

lettre aux ministres de Louis XV: «Avec ce beau et vaste pays, la France

perd 70,000 âmes dont l'espèce est d'autant plus rare que jamais peuples

n'ont été aussi dociles, aussi braves et aussi attachés à leur prince.

Les vexations qu'ils ont éprouvées depuis plusieurs années, et

particulièrement depuis les cinq dernières avant la reddition de Québec,

sans murmurer ni oser faire parvenir leurs justes plaintes au pied du

trône, prouvent assez leur docilité.»

Quant aux troupes, la simple exposition de ce qu'elles ont fait suffit

pour faire leur éloge. Jamais là France n'a eu de soldats plus

intrépides, plus dévoués et plus patiens. Dix faibles bataillons,

obligés le plus souvent de se recruter dans le pays même faute de

secours d'Europe, eurent à lutter constamment contre dix fois ce nombre

de troupes régulières que les ennemis amenèrent au combat, et à défendre

un pays qui s'étendait depuis l'Acadie jusqu'au lac Erié. Bien peu de

ces braves gens revirent leur patrie, où leur dernier général rendit

pleine justice à leur mérite. «Ils ont fait des prodiges de valeur,

écrivit-il au ministre, ils ont donné, comme les habitans eux-mêmes, des

preuves réitérées, surtout le 28 avril, que la conservation du Canada ne

pouvait dépendre ni de leur zèle, ni de leur courage; et c'est une suite

des malheurs et de la fatalité auxquels depuis quelque temps ce pays

était en butte, que les secours envoyés de France ne soient pas arrivés

dans le moment critique. Quelques médiocres qu'ils fussent, joints au

dernier succès, ils auraient détermine là reprise de Québec.» C'est dans

cette dépêche qu'il observait que le gouverneur avait mis en usage,

jusqu'au dernier moment, toutes les ressources dont la prudence et

l'expérience humaine pouvaient être capables.

Ce général, en rentrant en, France, passa à l'armée d'Allemagne, où il

assista à la bataille de Johannesberg, gagnée en 1762 par le prince de

Condé sur le fameux Guillaume de Brunswick. Après la guerre, il fut

nommé au gouvernement de la province d'Artois, créé maréchal de France

en 1783, et duc l'année suivante. Il mourut trois ans après, à Arras, où

il s'était rendu pour tenir les états de cette province, qui lui

décernèrent de magnifiques, obsèques et lui firent ériger un monument

dans, la cathédrale de la ville. M. de Bourlamarque mourut en 64,

gouverneur de la Guadeloupe. Quant au colonel de Bougainville, chacun

sait qu'il prit une part glorieuse, comme officier supérieur, aux

campagnes de la marine française dans la guerre de la révolution

américaine, et qu'il s'est illustré par son voyage autour du monde et

ses découvertes géographiques.

La nouvelle de la soumission de la totalité du Canada fut accueillie en

Angleterre avec les mêmes démonstrations de joie que celle de la

reddition de Québec, et le roi donna des gratifications aux officiers

qui apportèrent les dépêches confirmant cet heureux événement. En

France, le gouvernement s'attendait depuis long-temps à ce résultat,

puisqu'il avait envoyé des instructions pour obtenir les conditions les

plus avantageuses en faveur des malheureux colons, premières victimes de

ce grand désastre national. Mais la masse de la nation, qui ignorait à

quel état de faiblesse était réduit tout le système colonial, fut

vivement émue de la perte de leur plus belle et de leur plus ancienne

colonie; elle se sentit la rougeur au front et le remords au coeur en

voyant passer sous le joug étranger 70,000 de ses enfans, parlant la

même langue, vivant sous les mêmes lois qu'elle, et qui s'étaient

sacrifiés inutilement depuis sept ans pour éviter une destinée qu'un

meilleur gouvernement eût conjurée; elle se contint néanmoins aux yeux

de l'univers; elle chercha un prétexte pour voiler sa défaite, et le

gouvernement, comme il faisait dans le même temps pour les Indes en

sacrifiant M. de Lally, lui jeta encore pour la satisfaire de nouvelles

victimes dans la personne, de fonctionnaires innocens ou d'obscurs

prévaricateurs. La plupart des administrateurs du Canada, en débarquant

en France, furent livrés à la vindicte publique, et traînés devant une

commission judiciaire du Châtelet de Paris.

L'intendant Bigot, comme chef de l'administration des finances et des

subsistances des armées, fut celui qui éprouva le premier la colère

vraie ou simulée du ministère, mais qui était pourtant bien fondée. Un

cri universel s'était élevé contre lui parmi ceux qui s'intéressaient

aux possessions d'outre-mer; tous les Canadiens, disait-on, sont prêts à

déposer des malversations qui s'étaient commises. Lorsque Bigot se

présenta à Versailles, M. Berryer l'accueillit par des paroles de

disgrâces et de reproches. «C'est vous, lui dit-il, qui avez perdu la

colonie. Vous y avez fait des dépenses énormes; vous vous êtes permis le

commerce; votre fortune est immense... votre administration a été

infidèle, elle est coupable.» L'intendant essaya vainement de se

justifier. Disgracié, il se relira à Bordeaux, où, ayant appris quelques

mois après qu'il était question de l'arrêter, il revint à Paris pour

tâcher de conjurer l'orage; mais toutes les issues du pouvoir lui furent

fermées, et quatre jours après, le 17 novembre 1761, il fut jeté à la

Bastille où il resta onze mois entiers sans communiquer avec personne.

En même temps, 20 autres prévenus, à titre de complices, subirent le

même sort, et plus de 30 furent décrétés de prise de corps comme

contumaces. Le conseil d'état ordonna au Châtelet d'instruire leur

procès criminellement, à eux et à leurs adhérans.

Le gouverneur lui-même, M. de Vaudreuil, n'échappa pas à la disgrâce de

la Bastille, disgrâce qu'il dut peut-être autant aux insinuations des

anciens partisans du général Montcalm qu'à celles plus perfides encore

de Bigot. La procédure de la part du ministère public fut conduite avec

la plus grande activité, et dura depuis le mois de décembre 61 jusqu'à

la fin de mars 63. Les accusés obtinrent en octobre 62 des conseils pour

préparer leurs défenses. Le marquis de Vaudreuil avait gouverné le

Canada durant l'époque la plus difficile de son histoire, et il avait

mis en usage jusqu'au dernier moment toutes les ressources dont la

prudence et l'expérience humaines, peuvent être capables.[42] Il venait

pauvre dans la métropole après avoir servi le roi cinquante-six ans,

dont une partie comme gouverneur des Trois-Rivières et de la Louisiane.

Il avait acquis des plantations dans cette dernière province, qu'il fut

obligé de vendre pour soutenir la dignité de son rang en Canada. Il

avait même sacrifié, comme Montcalm et le général de Levis, ses

appointemens pour subvenir aux besoins publics à la fin de la guerre.

Ainsi toute sa fortune, en entrant en France, comme il le disait

lui-même, consistait dans l'espérance des bienfaits du roi. Aussi sa

défense fut-elle calme et pleine de dignité. Il ne fit que repousser les

insinuations des vrais coupables, et dédaignant de se justifier

lui-même, il éleva la voix en faveur des officiers canadiens que Bigot

avait accusés. «Elevé en Canada, il les connaissait, dit-il, et il

soutenait qu'ils étaient presque tous d'une probité aussi éprouvée que

leur valeur. En général les Canadiens semblent être nés soldats; une

éducation mâle et toute militaire les endurcit de bonne heure à la

fatigue et au danger. Le détail de leurs expéditions, de leurs voyages,

de leurs entreprises, de leurs négociations avec les naturels du pays,

offrirait des miracles de courage, d'activité, de patience dans la

disette, de sang-froid dans le péril, de docilité aux ordres des

généraux, qui ont coûté la vie à plusieurs sans jamais ralentir le zèle

des autres. Ces commandans intrépides, avec une poignée de Canadiens et

quelques guerriers sauvages, ont soin eut déconcerté les projets, ruiné

les préparatifs, ravagé les provinces et battu les troupes des Anglais

huit à dix fois plus nombreuses que leurs détachemens. Ces talens,

ajoutait-il, étaient précieux dans un pays dont les frontières étaient

si vastes,» et il termina en déclarant «qu'il manquerait à ce qu'il

devait à ces généreux guerriers, à l'état et à lui-même, s'il ne

publiait leurs services, leurs talens et leur innocence.» L'on peut dire

aussi, en confirmation de ces paroles, que tous les officiers canadiens

de l'ordre militaire qui restèrent dans le pays après la capitulation,

se trouvèrent beaucoup plus pauvres qu'avant la guerre, et que dans ceux

de l'ordre civil, on n'en remarqua point qui se fussent enrichis, à

l'exception du contumace Deschenaux, secrétaire de l'intendant, fils,

dit-on, d'un navigateur des Trois-Rivières nommé Brassard, et de

quelques spéculateurs obscurs qui lui servaient d'instrumens, dont la

fortune, acquise au milieu des désastres et de la ruine publique, a

attaché à leurs noms une flétrissure ineffaçable. Enfin, le président de

la commission, assisté de 25 conseillers au Châtelet, rendit, le 10

décembre 1763, son arrêt contre les accusés. Le marquis de Vaudreuil,

qui mourut l'année suivante moins des suites de l'age que des chagrins

que lui causa l'ingratitude du gouvernement, fut déchargé de

l'accusation avec cinq autres. Bigot fut banni à perpétuité du royaume,

et ses biens furent confisqués. Le reste des accusés fut condamné à des

bannissemens, des confiscations ou restitutions plus ou moins

considérables, s'élevant en totalité à 11 millions 400 mille francs, ou

enfin leur jugement fut remis jusqu'à plus ample informé.

[Note 42: Lettre de l'évêque de Québec au ministre.]

Il est indubitable que de grandes dilapidations avaient eu lieu; mais

elles ont été beaucoup exagérées; et si l'on compare les dépenses du

Canada à celles des colonies anglaises dans cette guerre, l'on se

convaincra de la vérité de cette observation. La levée et l'entretien de

7,000 hommes coûtèrent au Massachusetts, eu 1758, 180,000 louis

sterling, outre 30,000 louis pour la défense de la frontière, ou en tout

5,250,000 francs environ. Dès la première année de la guerre, le Canada

eut une armée aussi nombreuse à nourrir, sans compter une partie des

Acadiens. Cette armée, sans augmenter beaucoup jusqu'en 1759, eut à

faire face aux forces bien supérieures de l'ennemi, et à se transporter

continuellement à de grandes distances pour le repousser sur différens

points d'une frontière qui s'étendait du golfe St.-Laurent au

Mississipi. Les frais de transport, dans l'état où étaient alors les

communications, devaient être énormes. Bientôt aussi la disette des

vivres et des marchandises, causée d'une part par la suprématie de

l'ennemi sur les mers, qui interrompait les communications de la France

avec le Canada, et de l'autre par l'abandon dans lequel resta une partie

des terres par suite de l'enlèvement des habitans pour le service

militaire, vint décupler les dépenses en conséquence de la hausse

exorbitante des prix 4e toutes choses. Aussi ces dépenses

montèrent-elles fort rapidement. De 1,700,000 livres qu'elles étaient en

1749, comme on l'a rapporté ailleurs, elles s'élevèrent en 1750 à

2,100,000 fr., en 1751 à 2,700,000 fr., en 1752 à 4,900,000 fr., en 1753

à 5,300,000 fr., en 1754 à 4,450,000 fr., en 1755 à 6,100,000 fr., en

1756 à 11,300,000 fr. en 1757 à 19,250,000 fr., en 1758 à 27,000,00 fr.,

en 1759 à 26,000,000 fr., et pour les huit premiers mois de 1760 à

13,500,000; en tout, plus de 123 millions.

De cette somme il restait dû par l'état, 80 millions, dont 41 millions

aux Canadiens, à savoir: 34 millions en ordonnances et 7 millions en

lettres de change. La créance des Canadiens, immense pour le pays, fut

presqu'entièrement perdue pour eux. Des marchands et des officiers de

l'armée anglaise achetèrent à vil prix une partie de ces papiers, en

revendirent une portion à des facteurs français sur la place de Londres

pour de l'argent comptant, et, ayant ensuite, par leur influence auprès

de leur gouvernement, fait stipuler au traité de 1763 un dédommagement

de 3 millions 600 mille francs pour la réduction opérée par la France de

la moitié sur les lettres de change et des trois quarts sur les

ordonnances, réduction qui avait eu l'effet de faire perdre d'un seul

coup 29 millions aux Canadiens sur leurs dettes, ces marchands et

officiers furent les seuls qui retirèrent quelques profits de ce

dédommagement. Le papier dont les Canadiens étaient encore nantis resta

long-temps sans valeur; enfin en 1765, ils furent invités à en faire la

déclaration à des commissaires préposés à cet effet et à en laisser des

bordereaux entre leurs mains pour être envoyés en Angleterre.[43] 1,639

dépôts de bordereaux furent faits, se montant à une somme considérable;

mais, livrée à l'agiotage, cette somme fut presque toute absorbée par

des spéculateurs pour des valeurs presque nominales. En mars 1766, une

nouvelle convention fut signée entre les agens de France et d'Angleterre

pour liquider ee qui restait du papier du Canada, et il fut arrêté qu'il

serait soldé en reconnaissances ou contrats de rente à 4½ pour cent

d'intérêt, lesquels suivraient, pour le remboursement, le sort des

autres dettes de l'état. De tout cela l'on peut conclure, premièrement,

que la guerre du Canada n'occasionna pas cet épuisement de la France

auquel ses ministres ont bien voulu attribuer la plupart de ses

malheurs, comme moyen de justification sans doute, puisqu'une très

petite partie de la dépense fut payée pendant qu'elle avait encore les

armes à la main; et en second lieu, que l'accusation portée contre les

fonctionnaires de la colonie aait pour objet principalement de faire

retomber sur eux et non sur les ministres, véritables auteurs des

désastres, la responsabilité des événemens et la haine de la nation.

[Note 43: Récapitulation générale des bordereaux: Registre déposé aux

archives provinciales à Québec.]

Cependant, depuis 1758 surtout, la fortune semblait vouloir accabler la

France. Elle n'éprouvait que des revers sur terre et sur mer dans toutes

les parties du monde. Le trésor étant vide et des négociations ayant été

tentées inutilement avec l'Angleterre, le duc de Choiseul, qui venait

d'être nommé ministre de la guerre et exerçait réellement les pouvoirs

de premier ministre, entraîna l'Espagne dans la guerre par le traité de

1761, connu sous le nom de _pacte de famille_; mais les désastres

militaires et les malheurs publics ne cessèrent pas pour cela de

s'accroître; l'Espagne perdit Cuba, Manille, douze vaisseaux de ligne et

cent millions de prises; pour la France il lui restait à peine une

colonie, et elle n'avait rien gagné en Europe. Enfin, grâce à la

médiation de la Sardaigne, aux dispositions pacifiques de lord Bute qui

était parvenu à éloigner M. Pitt d'un cabinet qu'il ne gouvernait plus,

et peut-être aussi à la diversion sur le Portugal, allié de

l'Angleterre, et que l'Espagne et la France attaquèrent dans la vue d'en

faire un objet de compensation, les préliminaires de la paix furent

signés à Fontainebleau le 3 novembre 1762 entre les cours de France,

d'Espagne et d'Angleterre, et la paix définitive à Paris entre ces trois

nations et Portugal le 10 février suivant. La France céda entre autres

territoires à la Grande-Bretagne le Canada et toutes les îles du golfe

St.-Laurent, excepté les îles St.-Pierre et de Miquelon réservées pour

l'usage de ses pêcheurs, et à l'Espagne la Louisiane en échange de la

Floride et de la baie de Pensacola qu'elle abandonnait aux Anglais, le

Mississipi devant former la limite entre les deux nations. La seule

autre stipulation qui regarde le Canada fut celle par laquelle

l'Angleterre déclara que les Canadiens jouiraient du libre exercice de

leur religion. Le silence fut gardé sur l'article de leurs lois, attendu

probablement qu'en devenant sujets anglais, ils devenaient participant

du pouvoir législatif, tandis que le catholicisme, frappé alors de

réprobation par la constitution de l'état, avait besoin d'une

stipulation expresse pour devenir un droit.

La Louisiane, qui subissait le sort du Canada, n'avait pas été conquise.

Elle avait joui même d'assez de tranquillité pendant tout le temps de la

guerre. Depuis 1731, où nous avons laissé l'histoire de cette contrée,

dans le volume précédent, elle avait commencé à prospérer. La guerre

avec les Natchés qui avait achevé d'épuiser la compagnie des Indes créée

en 1723, la força enfin de remettre, en 1731, la Louisiane au roi, qui y

rendit le commerce libre. Ce beau pays, jouissant de plus de liberté,

vit la population, les établissemens, le commerce augmenter d'abord

lentement et ensuite avec plus de rapidité. C'est alors que l'esprit de

changement vint encore planer sur cette province à peine habitée, et qui

avait subi déjà tant de révolutions dans son administration. Le

gouvernement français voulut réaliser le vieux projet formé dans le

siècle précédent, alors que l'on connaissait à peine les vallées du

Mississipi et des lacs du St.-Laurent, d'unir le Canada et la Louisiane

pour fermer aux Anglais les régions mystérieuses de l'Ouest, et les

tenir toujours sur les bords de la mer atlantique. Mais les

impossibilités physiques, les vastes contrées désertes et sauvages qui

séparaient ces deux pays, sans compter leur étendue immense, rendirent

ce projet inexécutable. Après la paix de 1748 la France sembla s'occuper

encore une fois sérieusement de la colonisation de cette contrée.

Quoique ses mesures ne fussent pas toujours heureuses, et malgré les

fausses notions de la plupart des administrateurs qu'on y envoyait

d'Europe en matière de gouvernement colonial, et les désordres

qu'apportaient dans le commerce et les finances, des émissions

imprudentes d'ordonnances et de papier-monnaie qui tombaient bientôt

dans l'agiotage et le discrédit, la Louisiane faisait des progrès assez

rapides à la faveur de la paix qui y régnait. Mais le calme dont elle

jouissait n'était qu'un repos trompeur. Au moment où elle croyait avoir

atteint le plus haut degré de prospérité auquel elle fut parvenue depuis

sa fondation, elle se vit tout-à-coup frappée des plus grands malheurs

qui puissent accabler un peuple, la sujétion étrangère et le partage de

son territoire entre différentes nations.[44]

[Note 44: La Nouvelle-Orléans, quoique située sur la rive gauche du

Mississipi, fut attachée jusqu'au lac Pontchartrain au territoire cédé à

l'Espagne.]

Lorsque le gouverneur de cette fertile contrée, M. d'Abadie, reçut de

Louis XV, en 64, l'ordre, de communiquer le traité de Paris aux colons,

il en fut si affligé qu'il mourut de chagrin. Son successeur, M. Aubry,

dut accomplir cette triste mission; mais il laissa s'écouler du temps.

Les Louisianais consternés firent des représentations en France dans les

termes les plus pressans et les plus pathétiques; et lorsque les

espagnols se présentèrent, en 68, avec leur chef, Don Antonio d'Ulloa,

homme sage et modéré, pour prendre possession du pays, ils les forcèrent

de se rembarquer, prétendant que l'on n'avait pas droit de le céder

sans-leur consentement, et que d'ailleurs ils n'avaient aucun titre de

leur cour. Louis XV dut alors les faire informer que la cession était

irrévocable, et l'année suivante le gouvernement espagnol envoya le

général O'Reilly avec, 3,000 hommes pour forcer les colons à se

soumettre. Ils voulurent s'opposer à son débarquement, mais les

magistrats réussirent à les appaiser et le procureur-général Lafrenière,

descendant canadien, alla le recevoir et l'assurer de la soumission des

habitans. O'Reilly montra d'abord beaucoup de bonté, maintint les

anciennes lois et entraîna la multitude par sa générosité. Mais ces

apparences de justice n'avaient pour but que de mieux cacher ses

desseins ou les instructions de sa cour. Il fallut enfin lever le

masque, et il voulut changer les lois qu'il avait paru d'abord

respecter, et bouleverser toute l'administration intérieures Lafrenière

et les tribunaux firent des représentations très vives contre ces

changemens. O'Reilly profita de cette opposition pour commettre, dit

Barbé-Marbois, des «actes de violence et de férocité qu'il confondait

avec ceux d'une sage fermeté.» Il convoqua douze députés du peuple pour

fixer le code de lois. Ces délégués se réunirent chez lui; et

l'attendaient pour commencer leurs délibérations, lorsque les portes de

la salle où ils étaient s'ouvrirent tout-à-coup, et O'Reilly parut à la

tête d'une troupe de soldats qui se saisirent des députés, les

chargèrent de chaînes et les jetèrent dans les cachots. Six d'entre eux

furent fusillés par ordre de ce gouverneur dissimulé et sanguinaire.

Lafrenière, avant de subir son supplice, protesta de son innocence, et

encouragea ses compatriotes à mourir avec fermeté. Il chargea Noyan

d'envoyer son écharpe à sa femme pour la remettre à son fils quand il

aurait vingt ans, et commanda lui-même le feu aux soldats, abandonnant à

ses remords le perfide Espagnol qui leur avait tendu un piège pour les

perdre. Les six autres furent envoyés dans les donjons de Cuba.

Tel est l'événement tragique qui marqua le passage de la Louisiane de la

domination nationale à une domination étrangère. Il ne resta plus rien à

la France dans l'Amérique du nord que quelques rochers nuageux et

stériles répandus sur les bords de la mer pour ses pêcheurs de

Terreneuve, derniers débris d'un empire écroulé, qui surnageaient sur

les flots d'une mer déjà fatiguée du joug de l'Europe.

«Depuis le traité de Bretigny, la France, observe Sismondi, n'avait

point conclu de paix aussi humiliante que celle qu'elle venait de signer

à Paris, pour terminer la guerre de Sept ans. Aujourd'hui que nous

connaissons mieux les vastes et riches pays qu'elle venait d'abandonner

en Amérique, que nous y voyans naître et grandir des nations puissantes,

que ses enfans qui se sont maintenus et qui ont prospéré à Québec, à

Montréal et à la Nouvelle-Orléans, attestent l'importance des colonies

auxquelles elle renonçait, cet abandon d'un pays appelé à de si hautes

destinées paraît plus désastreux encore. Toutefois ce n'est point une

raison pour blâmer les ministres qui négocièrent ou qui signèrent la

paix de 1768 Elle était sage, elle était nécessaire, elle était aussi

avantageuse que les circonstances pouvaient le permettre. Les Français

n'avaient réussi dans rien de ce qu'ils s'étaient proposé par la guerre

de Sept ans; ils avaient éprouvé les plus sanglantes défaites et s'ils

s'obstinaient à la guerre, ils avaient tout lieu de s'attendre à des

revers plus accablans encore; jamais leurs généraux n'avaient paru plus

universellement dépourvus de talens; jamais leurs soldats, toujours

également braves, n'avaient été plus pauvres, plus mal tenus, plus

souffrans, n'avaient eu moins de confiance en leurs chefs, et, en raison

de leur mauvaise discipline, moins de confiance en eux-mêmes; jamais la

France n'avait inspiré moins de crainte à ses ennemis. En implorant

l'assistance de l'Espagne, elle n'avait fait que l'entraîner dans sa

ruine et une campagne de plus pouvait faire perdre à son alliée ses plus

importantes colonies.

Histoire du Canada depuis sa découverte jusqu'à nos jours. Tome III · 第 15 / 31 段