capitulation. Le gouverneur, M. de Vaudreuil, le général de Levis, les
troupes, les officiers de l'administration civile ou militaire
s'embarquèrent ensuite pour la France, après que l'ordre eût été expédié
à M. de Bellestre, commandant du Détroit, où étaient établies 3 ou 4
cents familles canadiennes, et aux autres chefs des postes des contrées
occidentales, de les remettre au major Rogers, fameux partisan, ou aux
officiers députés par lui. Il repassa ainsi en Europe environ 185
officiers, 2,400 artilleurs ou soldats de terre et de la colonie y
compris les blessés et les invalides, et un peu plus de 500 matelots,
domestiques, femmes et enfants; le reste, 5 à 600 soldats qui s'étaient
mariés en Canada ou y avaient pris des terres, ayant abandonné les
drapeaux pour ne pas quitter l'Amérique. Ces chiffres prouvent à la fois
les cruels ravages de cette guerre, la faiblesse des secours envoyés par
la métropole et l'immense supériorité numérique du vainqueur. Les
citoyens les plus marquans et les plus éclairés abandonnèrent aussi le
pays. L'on encouragea leur émigration ainsi que celle des officiers
canadiens dont on désirait se débarrasser, et qui furent sollicités
vivement de passer en France. Le Canada perdit par cet exil volontaire
une population précieuse par l'expérience, par les lumières et par la
connaissance des affaires publiques et commerciales.
Ainsi au commencement de 1761, la domination de la France avait cessé
dans toute l'étendue du Canada découvert, fondé et établi sous sa
protection, après avoir duré un siècle et demi. En quittant cette
contrée, M. de Vaudreuil rendit cet hommage à ses habitans dans une
lettre aux ministres de Louis XV: «Avec ce beau et vaste pays, la France
perd 70,000 âmes dont l'espèce est d'autant plus rare que jamais peuples
n'ont été aussi dociles, aussi braves et aussi attachés à leur prince.
Les vexations qu'ils ont éprouvées depuis plusieurs années, et
particulièrement depuis les cinq dernières avant la reddition de Québec,
sans murmurer ni oser faire parvenir leurs justes plaintes au pied du
trône, prouvent assez leur docilité.»
Quant aux troupes, la simple exposition de ce qu'elles ont fait suffit
pour faire leur éloge. Jamais là France n'a eu de soldats plus
intrépides, plus dévoués et plus patiens. Dix faibles bataillons,
obligés le plus souvent de se recruter dans le pays même faute de
secours d'Europe, eurent à lutter constamment contre dix fois ce nombre
de troupes régulières que les ennemis amenèrent au combat, et à défendre
un pays qui s'étendait depuis l'Acadie jusqu'au lac Erié. Bien peu de
ces braves gens revirent leur patrie, où leur dernier général rendit
pleine justice à leur mérite. «Ils ont fait des prodiges de valeur,
écrivit-il au ministre, ils ont donné, comme les habitans eux-mêmes, des
preuves réitérées, surtout le 28 avril, que la conservation du Canada ne
pouvait dépendre ni de leur zèle, ni de leur courage; et c'est une suite
des malheurs et de la fatalité auxquels depuis quelque temps ce pays
était en butte, que les secours envoyés de France ne soient pas arrivés
dans le moment critique. Quelques médiocres qu'ils fussent, joints au
dernier succès, ils auraient détermine là reprise de Québec.» C'est dans
cette dépêche qu'il observait que le gouverneur avait mis en usage,
jusqu'au dernier moment, toutes les ressources dont la prudence et
l'expérience humaine pouvaient être capables.
Ce général, en rentrant en, France, passa à l'armée d'Allemagne, où il
assista à la bataille de Johannesberg, gagnée en 1762 par le prince de
Condé sur le fameux Guillaume de Brunswick. Après la guerre, il fut
nommé au gouvernement de la province d'Artois, créé maréchal de France
en 1783, et duc l'année suivante. Il mourut trois ans après, à Arras, où
il s'était rendu pour tenir les états de cette province, qui lui
décernèrent de magnifiques, obsèques et lui firent ériger un monument
dans, la cathédrale de la ville. M. de Bourlamarque mourut en 64,
gouverneur de la Guadeloupe. Quant au colonel de Bougainville, chacun
sait qu'il prit une part glorieuse, comme officier supérieur, aux
campagnes de la marine française dans la guerre de la révolution
américaine, et qu'il s'est illustré par son voyage autour du monde et
ses découvertes géographiques.
La nouvelle de la soumission de la totalité du Canada fut accueillie en
Angleterre avec les mêmes démonstrations de joie que celle de la
reddition de Québec, et le roi donna des gratifications aux officiers
qui apportèrent les dépêches confirmant cet heureux événement. En
France, le gouvernement s'attendait depuis long-temps à ce résultat,
puisqu'il avait envoyé des instructions pour obtenir les conditions les
plus avantageuses en faveur des malheureux colons, premières victimes de
ce grand désastre national. Mais la masse de la nation, qui ignorait à
quel état de faiblesse était réduit tout le système colonial, fut
vivement émue de la perte de leur plus belle et de leur plus ancienne
colonie; elle se sentit la rougeur au front et le remords au coeur en
voyant passer sous le joug étranger 70,000 de ses enfans, parlant la
même langue, vivant sous les mêmes lois qu'elle, et qui s'étaient
sacrifiés inutilement depuis sept ans pour éviter une destinée qu'un
meilleur gouvernement eût conjurée; elle se contint néanmoins aux yeux
de l'univers; elle chercha un prétexte pour voiler sa défaite, et le
gouvernement, comme il faisait dans le même temps pour les Indes en
sacrifiant M. de Lally, lui jeta encore pour la satisfaire de nouvelles
victimes dans la personne, de fonctionnaires innocens ou d'obscurs
prévaricateurs. La plupart des administrateurs du Canada, en débarquant
en France, furent livrés à la vindicte publique, et traînés devant une
commission judiciaire du Châtelet de Paris.
L'intendant Bigot, comme chef de l'administration des finances et des
subsistances des armées, fut celui qui éprouva le premier la colère
vraie ou simulée du ministère, mais qui était pourtant bien fondée. Un
cri universel s'était élevé contre lui parmi ceux qui s'intéressaient
aux possessions d'outre-mer; tous les Canadiens, disait-on, sont prêts à
déposer des malversations qui s'étaient commises. Lorsque Bigot se
présenta à Versailles, M. Berryer l'accueillit par des paroles de
disgrâces et de reproches. «C'est vous, lui dit-il, qui avez perdu la
colonie. Vous y avez fait des dépenses énormes; vous vous êtes permis le
commerce; votre fortune est immense... votre administration a été
infidèle, elle est coupable.» L'intendant essaya vainement de se
justifier. Disgracié, il se relira à Bordeaux, où, ayant appris quelques
mois après qu'il était question de l'arrêter, il revint à Paris pour
tâcher de conjurer l'orage; mais toutes les issues du pouvoir lui furent
fermées, et quatre jours après, le 17 novembre 1761, il fut jeté à la
Bastille où il resta onze mois entiers sans communiquer avec personne.
En même temps, 20 autres prévenus, à titre de complices, subirent le
même sort, et plus de 30 furent décrétés de prise de corps comme
contumaces. Le conseil d'état ordonna au Châtelet d'instruire leur
procès criminellement, à eux et à leurs adhérans.
Le gouverneur lui-même, M. de Vaudreuil, n'échappa pas à la disgrâce de
la Bastille, disgrâce qu'il dut peut-être autant aux insinuations des
anciens partisans du général Montcalm qu'à celles plus perfides encore
de Bigot. La procédure de la part du ministère public fut conduite avec
la plus grande activité, et dura depuis le mois de décembre 61 jusqu'à
la fin de mars 63. Les accusés obtinrent en octobre 62 des conseils pour
préparer leurs défenses. Le marquis de Vaudreuil avait gouverné le
Canada durant l'époque la plus difficile de son histoire, et il avait
mis en usage jusqu'au dernier moment toutes les ressources dont la
prudence et l'expérience humaines, peuvent être capables.[42] Il venait
pauvre dans la métropole après avoir servi le roi cinquante-six ans,
dont une partie comme gouverneur des Trois-Rivières et de la Louisiane.
Il avait acquis des plantations dans cette dernière province, qu'il fut
obligé de vendre pour soutenir la dignité de son rang en Canada. Il
avait même sacrifié, comme Montcalm et le général de Levis, ses
appointemens pour subvenir aux besoins publics à la fin de la guerre.
Ainsi toute sa fortune, en entrant en France, comme il le disait
lui-même, consistait dans l'espérance des bienfaits du roi. Aussi sa
défense fut-elle calme et pleine de dignité. Il ne fit que repousser les
insinuations des vrais coupables, et dédaignant de se justifier
lui-même, il éleva la voix en faveur des officiers canadiens que Bigot
avait accusés. «Elevé en Canada, il les connaissait, dit-il, et il
soutenait qu'ils étaient presque tous d'une probité aussi éprouvée que
leur valeur. En général les Canadiens semblent être nés soldats; une
éducation mâle et toute militaire les endurcit de bonne heure à la
fatigue et au danger. Le détail de leurs expéditions, de leurs voyages,
de leurs entreprises, de leurs négociations avec les naturels du pays,
offrirait des miracles de courage, d'activité, de patience dans la
disette, de sang-froid dans le péril, de docilité aux ordres des
généraux, qui ont coûté la vie à plusieurs sans jamais ralentir le zèle
des autres. Ces commandans intrépides, avec une poignée de Canadiens et
quelques guerriers sauvages, ont soin eut déconcerté les projets, ruiné
les préparatifs, ravagé les provinces et battu les troupes des Anglais
huit à dix fois plus nombreuses que leurs détachemens. Ces talens,
ajoutait-il, étaient précieux dans un pays dont les frontières étaient
si vastes,» et il termina en déclarant «qu'il manquerait à ce qu'il
devait à ces généreux guerriers, à l'état et à lui-même, s'il ne
publiait leurs services, leurs talens et leur innocence.» L'on peut dire
aussi, en confirmation de ces paroles, que tous les officiers canadiens
de l'ordre militaire qui restèrent dans le pays après la capitulation,
se trouvèrent beaucoup plus pauvres qu'avant la guerre, et que dans ceux
de l'ordre civil, on n'en remarqua point qui se fussent enrichis, à
l'exception du contumace Deschenaux, secrétaire de l'intendant, fils,
dit-on, d'un navigateur des Trois-Rivières nommé Brassard, et de
quelques spéculateurs obscurs qui lui servaient d'instrumens, dont la
fortune, acquise au milieu des désastres et de la ruine publique, a
attaché à leurs noms une flétrissure ineffaçable. Enfin, le président de
la commission, assisté de 25 conseillers au Châtelet, rendit, le 10
décembre 1763, son arrêt contre les accusés. Le marquis de Vaudreuil,
qui mourut l'année suivante moins des suites de l'age que des chagrins
que lui causa l'ingratitude du gouvernement, fut déchargé de
l'accusation avec cinq autres. Bigot fut banni à perpétuité du royaume,
et ses biens furent confisqués. Le reste des accusés fut condamné à des
bannissemens, des confiscations ou restitutions plus ou moins
considérables, s'élevant en totalité à 11 millions 400 mille francs, ou
enfin leur jugement fut remis jusqu'à plus ample informé.
[Note 42: Lettre de l'évêque de Québec au ministre.]
Il est indubitable que de grandes dilapidations avaient eu lieu; mais
elles ont été beaucoup exagérées; et si l'on compare les dépenses du
Canada à celles des colonies anglaises dans cette guerre, l'on se
convaincra de la vérité de cette observation. La levée et l'entretien de
7,000 hommes coûtèrent au Massachusetts, eu 1758, 180,000 louis
sterling, outre 30,000 louis pour la défense de la frontière, ou en tout
5,250,000 francs environ. Dès la première année de la guerre, le Canada
eut une armée aussi nombreuse à nourrir, sans compter une partie des
Acadiens. Cette armée, sans augmenter beaucoup jusqu'en 1759, eut à
faire face aux forces bien supérieures de l'ennemi, et à se transporter
continuellement à de grandes distances pour le repousser sur différens
points d'une frontière qui s'étendait du golfe St.-Laurent au
Mississipi. Les frais de transport, dans l'état où étaient alors les
communications, devaient être énormes. Bientôt aussi la disette des
vivres et des marchandises, causée d'une part par la suprématie de
l'ennemi sur les mers, qui interrompait les communications de la France
avec le Canada, et de l'autre par l'abandon dans lequel resta une partie
des terres par suite de l'enlèvement des habitans pour le service
militaire, vint décupler les dépenses en conséquence de la hausse
exorbitante des prix 4e toutes choses. Aussi ces dépenses
montèrent-elles fort rapidement. De 1,700,000 livres qu'elles étaient en
1749, comme on l'a rapporté ailleurs, elles s'élevèrent en 1750 à
2,100,000 fr., en 1751 à 2,700,000 fr., en 1752 à 4,900,000 fr., en 1753
à 5,300,000 fr., en 1754 à 4,450,000 fr., en 1755 à 6,100,000 fr., en
1756 à 11,300,000 fr. en 1757 à 19,250,000 fr., en 1758 à 27,000,00 fr.,
en 1759 à 26,000,000 fr., et pour les huit premiers mois de 1760 à
13,500,000; en tout, plus de 123 millions.
De cette somme il restait dû par l'état, 80 millions, dont 41 millions
aux Canadiens, à savoir: 34 millions en ordonnances et 7 millions en
lettres de change. La créance des Canadiens, immense pour le pays, fut
presqu'entièrement perdue pour eux. Des marchands et des officiers de
l'armée anglaise achetèrent à vil prix une partie de ces papiers, en
revendirent une portion à des facteurs français sur la place de Londres
pour de l'argent comptant, et, ayant ensuite, par leur influence auprès
de leur gouvernement, fait stipuler au traité de 1763 un dédommagement
de 3 millions 600 mille francs pour la réduction opérée par la France de
la moitié sur les lettres de change et des trois quarts sur les
ordonnances, réduction qui avait eu l'effet de faire perdre d'un seul
coup 29 millions aux Canadiens sur leurs dettes, ces marchands et
officiers furent les seuls qui retirèrent quelques profits de ce
dédommagement. Le papier dont les Canadiens étaient encore nantis resta
long-temps sans valeur; enfin en 1765, ils furent invités à en faire la
déclaration à des commissaires préposés à cet effet et à en laisser des
bordereaux entre leurs mains pour être envoyés en Angleterre.[43] 1,639
dépôts de bordereaux furent faits, se montant à une somme considérable;
mais, livrée à l'agiotage, cette somme fut presque toute absorbée par
des spéculateurs pour des valeurs presque nominales. En mars 1766, une
nouvelle convention fut signée entre les agens de France et d'Angleterre
pour liquider ee qui restait du papier du Canada, et il fut arrêté qu'il
serait soldé en reconnaissances ou contrats de rente à 4½ pour cent
d'intérêt, lesquels suivraient, pour le remboursement, le sort des
autres dettes de l'état. De tout cela l'on peut conclure, premièrement,
que la guerre du Canada n'occasionna pas cet épuisement de la France
auquel ses ministres ont bien voulu attribuer la plupart de ses
malheurs, comme moyen de justification sans doute, puisqu'une très
petite partie de la dépense fut payée pendant qu'elle avait encore les
armes à la main; et en second lieu, que l'accusation portée contre les
fonctionnaires de la colonie aait pour objet principalement de faire
retomber sur eux et non sur les ministres, véritables auteurs des
désastres, la responsabilité des événemens et la haine de la nation.
[Note 43: Récapitulation générale des bordereaux: Registre déposé aux
archives provinciales à Québec.]
Cependant, depuis 1758 surtout, la fortune semblait vouloir accabler la
France. Elle n'éprouvait que des revers sur terre et sur mer dans toutes
les parties du monde. Le trésor étant vide et des négociations ayant été
tentées inutilement avec l'Angleterre, le duc de Choiseul, qui venait
d'être nommé ministre de la guerre et exerçait réellement les pouvoirs
de premier ministre, entraîna l'Espagne dans la guerre par le traité de
1761, connu sous le nom de _pacte de famille_; mais les désastres
militaires et les malheurs publics ne cessèrent pas pour cela de
s'accroître; l'Espagne perdit Cuba, Manille, douze vaisseaux de ligne et
cent millions de prises; pour la France il lui restait à peine une
colonie, et elle n'avait rien gagné en Europe. Enfin, grâce à la
médiation de la Sardaigne, aux dispositions pacifiques de lord Bute qui
était parvenu à éloigner M. Pitt d'un cabinet qu'il ne gouvernait plus,
et peut-être aussi à la diversion sur le Portugal, allié de
l'Angleterre, et que l'Espagne et la France attaquèrent dans la vue d'en
faire un objet de compensation, les préliminaires de la paix furent
signés à Fontainebleau le 3 novembre 1762 entre les cours de France,
d'Espagne et d'Angleterre, et la paix définitive à Paris entre ces trois
nations et Portugal le 10 février suivant. La France céda entre autres
territoires à la Grande-Bretagne le Canada et toutes les îles du golfe
St.-Laurent, excepté les îles St.-Pierre et de Miquelon réservées pour
l'usage de ses pêcheurs, et à l'Espagne la Louisiane en échange de la
Floride et de la baie de Pensacola qu'elle abandonnait aux Anglais, le
Mississipi devant former la limite entre les deux nations. La seule
autre stipulation qui regarde le Canada fut celle par laquelle
l'Angleterre déclara que les Canadiens jouiraient du libre exercice de
leur religion. Le silence fut gardé sur l'article de leurs lois, attendu
probablement qu'en devenant sujets anglais, ils devenaient participant
du pouvoir législatif, tandis que le catholicisme, frappé alors de
réprobation par la constitution de l'état, avait besoin d'une
stipulation expresse pour devenir un droit.
La Louisiane, qui subissait le sort du Canada, n'avait pas été conquise.
Elle avait joui même d'assez de tranquillité pendant tout le temps de la
guerre. Depuis 1731, où nous avons laissé l'histoire de cette contrée,
dans le volume précédent, elle avait commencé à prospérer. La guerre
avec les Natchés qui avait achevé d'épuiser la compagnie des Indes créée
en 1723, la força enfin de remettre, en 1731, la Louisiane au roi, qui y
rendit le commerce libre. Ce beau pays, jouissant de plus de liberté,
vit la population, les établissemens, le commerce augmenter d'abord
lentement et ensuite avec plus de rapidité. C'est alors que l'esprit de
changement vint encore planer sur cette province à peine habitée, et qui
avait subi déjà tant de révolutions dans son administration. Le
gouvernement français voulut réaliser le vieux projet formé dans le
siècle précédent, alors que l'on connaissait à peine les vallées du
Mississipi et des lacs du St.-Laurent, d'unir le Canada et la Louisiane
pour fermer aux Anglais les régions mystérieuses de l'Ouest, et les
tenir toujours sur les bords de la mer atlantique. Mais les
impossibilités physiques, les vastes contrées désertes et sauvages qui
séparaient ces deux pays, sans compter leur étendue immense, rendirent
ce projet inexécutable. Après la paix de 1748 la France sembla s'occuper
encore une fois sérieusement de la colonisation de cette contrée.
Quoique ses mesures ne fussent pas toujours heureuses, et malgré les
fausses notions de la plupart des administrateurs qu'on y envoyait
d'Europe en matière de gouvernement colonial, et les désordres
qu'apportaient dans le commerce et les finances, des émissions
imprudentes d'ordonnances et de papier-monnaie qui tombaient bientôt
dans l'agiotage et le discrédit, la Louisiane faisait des progrès assez
rapides à la faveur de la paix qui y régnait. Mais le calme dont elle
jouissait n'était qu'un repos trompeur. Au moment où elle croyait avoir
atteint le plus haut degré de prospérité auquel elle fut parvenue depuis
sa fondation, elle se vit tout-à-coup frappée des plus grands malheurs
qui puissent accabler un peuple, la sujétion étrangère et le partage de
son territoire entre différentes nations.[44]
[Note 44: La Nouvelle-Orléans, quoique située sur la rive gauche du
Mississipi, fut attachée jusqu'au lac Pontchartrain au territoire cédé à
l'Espagne.]
Lorsque le gouverneur de cette fertile contrée, M. d'Abadie, reçut de
Louis XV, en 64, l'ordre, de communiquer le traité de Paris aux colons,
il en fut si affligé qu'il mourut de chagrin. Son successeur, M. Aubry,
dut accomplir cette triste mission; mais il laissa s'écouler du temps.
Les Louisianais consternés firent des représentations en France dans les
termes les plus pressans et les plus pathétiques; et lorsque les
espagnols se présentèrent, en 68, avec leur chef, Don Antonio d'Ulloa,
homme sage et modéré, pour prendre possession du pays, ils les forcèrent
de se rembarquer, prétendant que l'on n'avait pas droit de le céder
sans-leur consentement, et que d'ailleurs ils n'avaient aucun titre de
leur cour. Louis XV dut alors les faire informer que la cession était
irrévocable, et l'année suivante le gouvernement espagnol envoya le
général O'Reilly avec, 3,000 hommes pour forcer les colons à se
soumettre. Ils voulurent s'opposer à son débarquement, mais les
magistrats réussirent à les appaiser et le procureur-général Lafrenière,
descendant canadien, alla le recevoir et l'assurer de la soumission des
habitans. O'Reilly montra d'abord beaucoup de bonté, maintint les
anciennes lois et entraîna la multitude par sa générosité. Mais ces
apparences de justice n'avaient pour but que de mieux cacher ses
desseins ou les instructions de sa cour. Il fallut enfin lever le
masque, et il voulut changer les lois qu'il avait paru d'abord
respecter, et bouleverser toute l'administration intérieures Lafrenière
et les tribunaux firent des représentations très vives contre ces
changemens. O'Reilly profita de cette opposition pour commettre, dit
Barbé-Marbois, des «actes de violence et de férocité qu'il confondait
avec ceux d'une sage fermeté.» Il convoqua douze députés du peuple pour
fixer le code de lois. Ces délégués se réunirent chez lui; et
l'attendaient pour commencer leurs délibérations, lorsque les portes de
la salle où ils étaient s'ouvrirent tout-à-coup, et O'Reilly parut à la
tête d'une troupe de soldats qui se saisirent des députés, les
chargèrent de chaînes et les jetèrent dans les cachots. Six d'entre eux
furent fusillés par ordre de ce gouverneur dissimulé et sanguinaire.
Lafrenière, avant de subir son supplice, protesta de son innocence, et
encouragea ses compatriotes à mourir avec fermeté. Il chargea Noyan
d'envoyer son écharpe à sa femme pour la remettre à son fils quand il
aurait vingt ans, et commanda lui-même le feu aux soldats, abandonnant à
ses remords le perfide Espagnol qui leur avait tendu un piège pour les
perdre. Les six autres furent envoyés dans les donjons de Cuba.
Tel est l'événement tragique qui marqua le passage de la Louisiane de la
domination nationale à une domination étrangère. Il ne resta plus rien à
la France dans l'Amérique du nord que quelques rochers nuageux et
stériles répandus sur les bords de la mer pour ses pêcheurs de
Terreneuve, derniers débris d'un empire écroulé, qui surnageaient sur
les flots d'une mer déjà fatiguée du joug de l'Europe.
«Depuis le traité de Bretigny, la France, observe Sismondi, n'avait
point conclu de paix aussi humiliante que celle qu'elle venait de signer
à Paris, pour terminer la guerre de Sept ans. Aujourd'hui que nous
connaissons mieux les vastes et riches pays qu'elle venait d'abandonner
en Amérique, que nous y voyans naître et grandir des nations puissantes,
que ses enfans qui se sont maintenus et qui ont prospéré à Québec, à
Montréal et à la Nouvelle-Orléans, attestent l'importance des colonies
auxquelles elle renonçait, cet abandon d'un pays appelé à de si hautes
destinées paraît plus désastreux encore. Toutefois ce n'est point une
raison pour blâmer les ministres qui négocièrent ou qui signèrent la
paix de 1768 Elle était sage, elle était nécessaire, elle était aussi
avantageuse que les circonstances pouvaient le permettre. Les Français
n'avaient réussi dans rien de ce qu'ils s'étaient proposé par la guerre
de Sept ans; ils avaient éprouvé les plus sanglantes défaites et s'ils
s'obstinaient à la guerre, ils avaient tout lieu de s'attendre à des
revers plus accablans encore; jamais leurs généraux n'avaient paru plus
universellement dépourvus de talens; jamais leurs soldats, toujours
également braves, n'avaient été plus pauvres, plus mal tenus, plus
souffrans, n'avaient eu moins de confiance en leurs chefs, et, en raison
de leur mauvaise discipline, moins de confiance en eux-mêmes; jamais la
France n'avait inspiré moins de crainte à ses ennemis. En implorant
l'assistance de l'Espagne, elle n'avait fait que l'entraîner dans sa
ruine et une campagne de plus pouvait faire perdre à son alliée ses plus
importantes colonies.