les deux ailes. L'attaque qui avait mis les Anglais momentanément en
possession des positions occupées par son avant-garde au commencement de
la bataille, avait été repoussée, et les Français avaient regagné leur
terrain. Ainsi le mouvement offensif du général Murray par sa droite sur
le chemin de Ste.-Foy se trouvait échoué; et sa gauche qu'il avait
affaiblie pour porter de plus grandes forces sur sa droite, n'était pas
encore renforcée. Le général de Levis remarquant cela, résolut
sur-le-champ d'en profiter. Il alla ordonner aux brigades de la droite
d'aborder l'ennemi à la bayonnette, et de tâcher de le repousser du
chemin St.-Louis sur celui de Ste.-Foy, afin de rejeter ensuite l'armée
anglaise en bas du coteau Ste.-Geneviève et de lui couper la retraite
sur la ville. Le colonel Poularier, à la tête de la brigade
Royal-Roussillon, aborda la gauche des Anglais et la traversant de part
en part, la mit complètement en fuite. Dans le même temps les troupes
légères de leur droite étaient aussi mises en déroute, et les fuyards,
se jetant en avant et en arrière de leur centre, interrompirent quelque
temps son feu. Le général de Levis profitant de ce désordre fit charger
sa gauche, qui enfonça à son tour la droite de l'ennemi, la poussa de
front devant elle, et la mit dans une déroute complète.
Alors l'on se mit partout à la poursuite; mais le peu de distance qu'il
y avait entre le champ de bataille et la ville, et la fuite précipitée
des Anglais empêchèrent de les rejeter sur la rivière St.-Charles. Le
général de Levis aurait pu exécuter son dessein malgré cela, peut-être,
sans un ordre mal rendu par un officier qu'il chargea d'aller dire à la
brigade de la Reine de soutenir la charge de celle de Royal-Roussillon à
la droite, et qui, au lieu de faire ce mouvement, alla se placer
derrière l'aile gauche. Sans cette erreur les ennemis auraient été
enveloppés par leur gauche et vraisemblablement on leur aurait coupé la
retraite sur la ville.
Quoiqu'il en soit, ils laissèrent entre les mains des vainqueurs toute
leur artillerie, leurs munitions, les outils qu'ils avaient apportés
pour se retrancher et une partie de leurs blessés. Leurs pertes avaient
été énormes: près du quart de leurs soldats avait été tué ou blessé. Si
les Français n'avaient pas été si fatigués, et, s'ils eussent pu, en les
poursuivant toujours avec vigueur, attaquer la ville avant de donner le
temps aux vaincus de se reconnaître, elle serait probablement retombée
sous la domination de ses anciens maîtres. (Knox); car telle était la
confusion qu'ils oublièrent de garnir les remparts, que les sentinelles
abandonnèrent leurs postes, et que les portes même restèrent quelque
temps ouvertes. Mais il était impossible d'exiger des vainqueurs plus
qu'ils n'avaient fait. Leurs pertes aussi étaient immenses, ayant été
obligés de se former sous le feu et de rester longtemps dans l'inaction;
elles égalaient celles des ennemis qu'ils n'excédaient pas en nombre sur
le-champ de bataille, en conséquence: des détachemens qu'il avait fallu
laisser pour la garde de l'artillerie et des bateaux, et pour celle du
pont de la rivière Jacques Cartier, position importante sur la ligne de
retraite, en cas d'échec. Ils comptaient cent quatre officiers tués ou
blessés, dont près de moitié Canadiens, parmi lesquels se trouvaient 1
chef de brigade, 6 commandant de bataillon et le commandant des
sauvages, chiffre qui aurait dépassé les proportions ordinaires, surtout
parmi les réguliers comparativement aux simples soldats, si les
compagnies, quoique réduites à une trentaine d'hommes, n'avaient pas
conservé toujours le même nombre d'officiers.
Les sauvages qui, sauf quelques-uns, n'avaient pris ainsi que la
cavalerie aucune part à l'action, et s'étaient tenus dans le bois en
arrière, se répandirent sur le champ de bataille pendant que les
Français étaient à la poursuite des fuyards, et assommèrent quantité de
blessés anglais, dont l'on trouva ensuite les chevelures étendues sur
des buissons voisins. Mais aussitôt que le général de Levis fut informé
de ces massacres, il prit les mesures les plus vigoureuses pour arrêter
les barbares, et ils disparurent aussi rapidement qu'ils étaient venus.
Le reste des blessés ennemis, au nombre desquels se trouvaient quantité
d'officiers, fut ramassé et traité avec la même attention que les
blesses français. Le lieu où l'on s'était battu présentait un spectacle
repoussant. Trois mille hommes avaient été atteints par le feu dans un
espace fort resserré. L'eau et la neige qui couvraient le sol étaient
roupies de sang, que la terre gelée ne pouvait boire, et ces malheureux
nageaient dans ces mares livides où l'on s'enfonçait en bien des
endroits jusqu'à mi-jambe.
Après l'action, qui avait duré trois heures, les vainqueurs occupèrent
les buttes à Neveu, et établirent leur camp dans ces mêmes plaines où
ils venaient de laver si glorieusement la honte de la défaite qu'ils y
avaient essuyée l'année précédente, plaines célèbres illustrées deux
fois par le courage des meilleurs soldats qu'aient jamais eus la France
et l'Angleterre.
Dès le lendemain les travaux du siège furent commencés. Il fut décidé de
couronner, par une parallèle, les hauteurs en face des trois bastions
supérieurs de la ville, et d'y élever des batteries en attendant
l'arrivée de la grosse artillerie et de la poudre que l'on avait
demandées de France. M. Dupont-Leroy, ingénieur en chef, fut chargé de
la direction du siège. Quatre batteries furent successivement établies
sur ces buttes, outre une cinquième qu'on plaça sur la rive gauche de la
rivière St-Charles pour prendre le rempart à revers. Les quatre
premières coûtèrent beaucoup de travail, parce que cheminant sur le roc
vif, il fallait apporter la terre d'une grande distance dans des sacs
pour former leurs épaulemens ainsi que ceux des parallèles. Ce ne fut
que le 11 mai qu'elles purent ouvrir leur feu; mais l'éloignement et la
faiblesse des pièces laissaient peu d'espoir de faire brèche si le
revêtement du rempart avait quelque solidité. D'ailleurs le feu de la
place était bien supérieur.
En se renfermant dans Québec, qu'il avait mis à l'abri d'un coup de
main, le général Murray résolut d'opposer la plus vigoureuse défense en
attendant l'arrivée de la flotte anglaise, vers laquelle il expédia en
toute hâte un vaisseau pour l'informer de l'arrivée des Français, et il
adressa ces paroles à ses troupes: «Si la journée du 28 avril a été
malheureuse pour les armes britanniques, les affaires ne sont pas assez
désespérées pour oter tout espoir. Je connais par expérience la bravoure
des soldats que je commande, et je suis convaincu qu'ils feront tous
leurs efforts pour regagner ce qu'ils ont perdu. Une flotte est attendue
et des renforts nous arrivent. J'invite les officiers et les soldats à
supporter leurs fatigues avec patience, et je les supplie de s'exposer
de bon coeur à tous les périls; c'est un devoir qu'ils doivent à leur
roi et à leur pays, et qu'ils se doivent aussi à eux-mêmes.»
Il fit ensuite continuer sans relâche les travaux pour augmenter les
fortifications de la ville du côté de la campagne; il fit ouvrir de
nouvelles embrasures dans les remparts derrière lesquels campa son
armée, et sur lesquels, après que l'on en eût renforcé le parapet élevé
dans l'hiver par un remblai de fascines et de terre, furent montées près
de 140 pièces de canon, la plupart d'un gros calibre, et prises des
batteries du côté du port devenues inutiles. Les projectiles de cette
ligne de feu formidable labouraient partout les environs du camp
français jusqu'à deux milles de distance. Les assiégeans n'avaient pour
y répondre que 15 bouches à feu, avec lesquelles ils avaient dû
commencer le siège et qui ne furent en état de tirer, comme on l'a dit,
que le 11 mai. La plus grande partie, d'un très petit calibre, fut hors
de service en très peu de temps, et bientôt encore le manque de
munitions obligea de ne tirer que 20 coups par pièce dans les 24 heures.
Tout ce qu'ils pouvaient faire, c'était de garder leurs lignes en
attendant les secours d'Europe. Mais le délai qui s'écoulait faisait
craindre chaque jour davantage pour leur sûreté. De leur côté les
assiégés, malgré leurs remparts et leur nombreuse artillerie,
n'attendaient de salut que de l'arrivée de la flotte anglaise. Ainsi de
part et d'autre la croyance générale était que la ville appartiendrait
au drapeau qui paraîtrait le premier dans le port. Les circonstances
étaient telles pour nous, dit Knox, que si la flotte française fût
entrée la première dans le fleuve la place serait retombée au pouvoir de
ses anciens maîtres. Aussi tout le monde, assiégés et assiégeans,
avait-il les yeux tournés vers le bas du fleuve, d'où chacun espérait
voir venir son salut. La puissance sur terre dans cette contrée
lointaine se trouvant ainsi en équilibre, celui qui possédait le sceptre
des mers devait, en le déposant dans le plateau, faire pencher la
balance de son côté, et les vastes contrées de la Nouvelle-France
devenaient son glorieux partage.
Dès le 9 mai une frégate anglaise était entrée dans le port. Telle était
l'anxiété de la garnison que «nous restâmes, dit l'écrivain que nous
venons de citer, quelque temps en suspens, n'ayant pas assez d'yeux pour
la regarder; mais nous fûmes bientôt convaincus qu'elle était
britannique, quoiqu'il y eût des gens parmi nous qui, ayant leurs motifs
pour paraître sages, cherchaient à tempérer notre joie en soutenant
obstinément qu'elle était française. Mais le vaisseau ayant salué la
place de 21 coups de canon et mis son canot à l'eau, tous les doutes
disparurent. L'on ne peut exprimer l'allégresse dont fut transportée la
garnison. Officiers et soldats montèrent sur les remparts faisant face
aux Français, et poussèrent pendant plus d'une heure des hourras
continuels, en élevant leurs chapeaux en l'air. La ville, le camp
ennemi, le port et les campagnes voisines, à plusieurs milles de
distance, retentirent de nos cris et du roulement de nos batteries; car
le soldat, dans le délire de sa joie, ne se lassa point de tirer pendant
un temps considérable; enfin, il est impossible de se faire une idée de
la satisfaction que nous éprouvions, si l'on n'a pas souffert les
extrémités d'un siège, et si l'on n'a pas été destinés avec de braves
amis et compatriotes à une mort cruelle.» Si la joie était sans borne
parmi les assiégés, l'événement qui la causait devait, au contraire,
remplir les assiégeans de désappointement et de regrets. Néanmoins comme
la frégate anglaise qui venait d'arriver pouvait être un vaisseau isolé,
ils ne cessèrent point d'espérer que les secours qu'ils attendaient se
présenteraient avant ceux de l'ennemi. Ce n'est que deux jours après que
leurs batteries ouvrirent leur feu contre la ville. Mais, le 15, deux
autres vaisseaux de guerre anglais étant encore entrés dans la rade, le
général de Levis dut perdre alors toute espérance; il décida en
conséquence de lever le siège immédiatement, craignant d'être coupé dans
sa retraite et de perdre ses magasins, parce que les ennemis se
trouvaient alors plus forts sur le fleuve, où les Français n'avaient
plus pour vaisseaux de haut bord que deux frégates dépourvues
d'artillerie et d'équipage. Ces deux frégates et d'autres bâtimens plus
petits reçurent ordre de remonter le fleuve; mais cet ordre leur parvint
trop tard: ils furent dispersés, pris ou forcés de s'échouer après avoir
opposé toute la résistance dont ils étaient susceptibles. M. de
Vauquelin, commandant de cette petite flottille, fut pris les armes à la
main et couvert d'honorables blessures, après deux heures de combat
qu'il soutint vis-à-vis de la Pointe-aux-Trembles contre plusieurs
frégates, et dans lequel presque tous ses officiers furent tués ou
blessés ainsi qu'une grande partie du faible équipage de l'Atalante, à
bord de laquelle il avait arboré son pavillon, qu'il ne voulut point
amener.
L'armée assiégeante décampa dans la nuit du 16 au 17 mai, après avoir
jeté en bas de la falaise du Foulon une partie de l'artillerie de siège
qu'elle ne pouvait emporter. Elle ne fut point poursuivie dans sa
retraite. Ainsi finit cette courte mais audacieuse campagne, qui,
proportionnellement au nombre des combattans, avait coûté tant de sang
et tant de travaux, et qui avait achevé d'épuiser les magasins de
l'armée. L'on peut dire que de ce moment la cause française fut
définitivement perdue; perdue non par le défaut de résolution et de
persévérance comme le prouvaient la longueur et les victoires de cette
guerre, mais par l'abandon absolu de la métropole.
Le général de Levis ne pouvant plus, faute de vivres, tenir ses troupes
réunies, les dispersa dans les campagnes pour les faire subsister. Il
laissa seulement 1,500 hommes de la Pointe-aux-Trembles à Jacques
Cartier, sous les ordres de M. Dumas, pour observer la garnison de
Québec. Telle était la situation du Canada du côté de la mer à la fin de
juin.
A l'autre extrémité rien d'important ne s'était encore passé. Dès le
commencement d'avril, M. de Bougainville était allé à l'île aux Noix
prendre le commandement de la frontière du lac Champlain; et le
capitaine Pouchot, fait prisonnier à Niagara et qui venait d'être
échangé, avait remplacé au fort de Levis, bâti dans une île un peu
au-dessous de la Présentation (Ogdensburgh), à la tête des rapides du
St.-Laurent, M. Desandrouins appelé à prendre part comme officier du
génie à l'expédition de Québec. Après la levée du siège de cette ville,
500 hommes furent envoyés sur la frontière du lac Champlain, et un
pareil nombre à la tête des rapides du St.-Laurent aux ordres du
chevalier de la Corne. A cette époque, les forces qui gardaient le
territoire qui restait encore aux Français, étaient réparties comme
suit: 8 à 900 hommes défendaient la tête des rapides; 1,200 hommes la
frontière du lac Champlain, et 1,500 surveillaient la garnison de
Québec. Le reste des Canadiens, tout étant désormais perdu, avait repris
tristement le chemin de leurs foyers pour y disputer avec le soldat
mourant de faim quelques lambeaux de nourriture (Levis au ministre).
Décimés, ruinés par cette longue guerre, ils venaient de voir s'éclipser
le dernier rayon d'espérance qui leur restait en apprenant que non
seulement il ne leur arriverait aucun secours de France, mais que le
trésor du royaume était incapable pour le moment de payer les avances
qu'ils avaient faites au gouvernement, et qu'il était en conséquence
forcé de suspendre le paiement des lettres de change tirées par le
Canada. Le gouverneur et l'intendant les informèrent de cette résolution
par une circulaire, où ils les assuraient que les lettres de change
tirées en 1757 et 58 seraient payées 3 mois après la paix avec intérêt,
celles tirées en 59 dans les 18 mois, et que les billets de caisse ou
ordonnances seraient acquittés aussitôt que les circonstances le
permettraient. Cette nouvelle fut comme un coup de foudre pour ces
malheureux, à qui l'on devait plus de 40,000,000 de francs; il y en
avait à peine un qui n'était pas créancier de l'état. «Le papier qui
nous reste, écrivit le général de Levis au ministre, est entièrement
décrédité, et tous les habitans sont dans le désespoir. _Ils ont tout
sacrifié pour la conservation du Canada_. Ils se trouvent actuellement
ruinés, sans ressources; nous ne négligeons rien pour rétablir la
confiance.» C'est dans cette lettre que le général français informe le
ministre qu'il est hors d'état de tenir la campagne, que vivres et
munitions, tout manque, et que les bataillons réguliers n'ayant plus
assez d'officiers et de vieux soldats, ne composaient plus qu'environ
3,100 combattans, y compris 900 soldats de la colonie.
Le général de Levis alla visiter la frontière du lac Champlain qu'il fit
renforcer d'un nouveau bataillon, et parcourut le pays profitant de la
confiance que lui témoignaient les habitans pour ranimer leur zèle et
leur courage, pour calmer leurs alarmes sur le papier du gouvernement,
et enfin pour les engager à fournir dès vivres. Au reste il n'y avait
plus de poudre que pour un combat, et les ennemie; étaient, en campagne
avec trois armées nombreuses marchant sur Montréal, suivant le plan dont
l'on a parlé au commencement de ce chapitre. L'une venait de Québec, la
seconde du lac Champlain et la troisième d'Oswégo au pied du lac
Ontario.
La première qui se mit en mouvement fut celle du général Murray.
L'arrivée des trois vaisseaux anglais pendant que les Français faisaient
le siège de leur capitale perdue, fut suivie le 18 mai de celle de la
flotte de lord Golville, ce qui porta les forces navales anglaises
devant cette ville à 6 vaisseaux de ligne et & frégates ou sloops de
guerre; mais les renforts de soldats attendus n'arrivèrent que dans le
mois de juillet sous les ordres de lord Rollo. Le 14 de ce mois le
général Murray, laissant des forces considérables à Québec, s'embarqua
avec une partie de ses troupes sur une escadrille de 32 voiles et 2 à 3
cents berges avec 9 batteries flottantes, et commença à remonter le
St.-Laurent, laissant derrière lui le fort Jacques Cartier, défendu par
le marquis d'Albergotti avec 200 hommes, et qui se rendit dans le mois
de septembre au colonel Fraser, qui venait pour l'attaquer avec 1000
hommes; A Sorel, Murray fut rejoint par lord Rollo et deux régimens.
Dans les derniers jours d'août il n'était encore rendu qu'à Varennes,
où, plus circonspect que jamais depuis la journée du 28 avril, il
résolut d'attendre l'arrivée du général Amherst et du chef de brigade
Haviland, ayant appris que le général de Levis avait réuni les
détachemens qui s'étaient repliés depuis Jacques Cartier pour ne pas
être débordés, et épiait l'occasion d'attaquer les Anglais séparément
s'il pouvait le faire avec avantage. En montant il avait eu quelques
escarmouches, reçu la soumission de quelques paroisses, et en avait
brûlé d'autres comme Sorel, où il y avait un petit camp retranché qu'il
n'avait pas jugé à propos d'attaquer. A Varennes, il fit publier qu'il
brûlerait les villages qui ne rendraient pas les armes, et que les
Canadiens qui étaient entrés dans les bataillons réguliers subiraient le
sort des troupes françaises et seraient transportés en France. Les
armées du général Amherst et du brigadier Haviland approchaient alors de
Montréal. Cette menace eut l'effet, désiré, et 400 hommes de la seule
paroisse de Boucherville vinrent prêter le serment de fidélité et rendre
leurs armes. De toutes parts les malheureux habitans offraient leur
soumission, et les réguliers, laissés sans pain, réduits au désespoir,
désertaient en grand nombre. Le 7 septembre l'armée d'Haviland fit son
apparition, et le peu d'Indiens qui tenaient encore pour les Français
les abandonnèrent tout-à-fait.
Le chef de brigade Haviland était parti: le 11 août du fort Si-Frédéric,
sur le lac Champlain, avec environ 3,000 hommes. Le colonel Bougainville
s'était retiré devant lui à mesure qu'il avançait, abandonnant
successivement l'île aux Noix, St.-Jean et les autres petits postes, de
manière que les ennemis atteignirent Longueuil sans coup férir et purent
donner la main aux troupes du général Murray.
La principale armée était celle d'Amherst. Ce général arriva de
Schenectady à Oswégo, le 9 juillet, avec une partie de ses forces, et
fut bientôt rejoint par son arrière-garde aux ordres du chef de brigade
Gage. Cette armée, consistant en 11,000 hommes dont 700 Indiens,
s'embarqua du 7 au 10 août pour descendre le fleuve St.-Laurent, et
arriva devant le fort de Levis, qui fut investi complètement le 20. Le
commandant Pouchot, abandonné des sauvages, et n'ayant que 200 hommes
avec lui, le gros des Français de ce côté étant aux Cèdres sous les
ordres du chevalier de la Corne, soutint néanmoins un siège de 6 jours;
et ce n'est qu'après avoir repoussé un assaut, vu ses retranchemens
renversés, ses batteries ruinées, tous ses officiers et le tiers de la
garnison tués ou blessés, qu'il voulut bien se rendre, ayant eu
l'honneur d'arrêter, avec 200 hommes, une armée de 11,000 pendant 12
jours.
Le général Amherst se remit en route le 31 août. La descente des rapides
était une opération dangereuse, mais cette voie avait été choisie afin
de couper toute issue aux Français, qui avaient parlé de retraiter,
s'ils étaient forcés, de Montréal au Détroit et du Détroit à la
Louisiane. Il perdit dans les rapides des Cèdres 64 berges et 88 hommes,
et parvint, le chevalier de la Corne reculant devant lui, sans autre
accident le 6 septembre à la Chine, où il débarqua à 4 lieues de
Montréal, dont il investit le côté du couchant dès le soir même. Il
avait reçu en descendant la soumission des populations qui se trouvaient
sur son passage. Les deux autres armées qui l'attendaient, investirent
la ville du côté opposé le 8, et formaient réunies à la première plus de
17,000 hommes munis d'une artillerie formidable.
Montréal, bâti du côté sud de l'île de ce nom, entre une montagne et le
St.-Laurent, était entouré d'un simple mur de 2 à 3 pieds d'épaisseur
construit pour en imposer aux Indiens, et capable seulement de résister
aux flèches et aux petites armes. Ce mur, protégé par un fossé, était
garni de 6 à 7 petites pièces de canon. Une batterie, d'un même nombre
de pièces rongées par la rouille, couronnait une petite éminence dans
l'enceinte, de la ville. Telles étaient les fortifications qui
couvraient les divers débris de l'armée française que le gouverneur y
avait fait concentrer, formant avec les habitans qui étaient restés
environ 3,000 hommes, sans compter 600 soldats placés dans l'île
Ste.-Hélène vis-à-vis de la ville. On n'avait plus de vivres que pour 15
jours.
--Dans la nuit du 6 au 7 septembre M. de Vaudreuil assembla un conseil
de guerre, où l'intendant, M. Bigot, lut un mémoire sur l'état de la
colonie et un projet de capitulation. Tout le monde fut d'avis qu'il
convenait de préférer une capitulation avantageuse aux peuples et
honorable aux troupes à une défense qui ne pouvait retarder que de
quelques jours la perte du pays; et le matin le colonel Bougainville fut
chargé d'aller proposer aux ennemis une suspension d'armes d'un mois.
Cette demande ayant été refusée, il retourna offrir la capitulation dont
l'on vient de parler et qui se composait de 55 articles. Le général
Amherst accorda presque tout ce que l'on demandait excepté la neutralité
perpétuelle des Canadiens et les honneurs de la guerre pour les troupes.
Ce dernier refus blessa profondément le général de Levis, qui voulut se
retirer dans l'île Ste.-Hélène pour s'y défendre jusqu'à la dernière
extrémité, et qui ne posa les armes que sur un ordre impératif du
gouverneur. La capitulation fut lignée le 8 septembre.
Par cet acte célèbre, le Canada passa définitivement au pouvoir de
l'Angleterre. Le libre exercice de la religion catholique fut garanti
aux Canadiens. Les séminaires et les communautés religieuses de femmes
furent maintenus dans la possession de leurs biens, constitutions et
privilèges; mais le même avantage fut refusé aux Jésuites, aux
Franciscains et aux Sulpiciens jusqu'à ce que le roi de la
Grande-Bretagne eût fait connaître ses intentions à leur égard. La même
réserve fut faite pour les dîmes; et quant aux lois, usages et coutumes
du pays, il fut répondu que les Canadiens seraient sujets du roi,
paroles--qui avaient un sens beaucoup plus étendu que ce peuple ne se
l'imaginait alors, et que son ignorance des institutions représentatives
de l'Angleterre lui fit négliger d'invoquer pour entrer en possession
des droits dont il n'avait pas encore joui, à savoir: la votation des
impôts, la participation à la confection des lois et le jugement par
jury. Il en fut de même du 37e article de la capitulation inséré pour
tranquilliser les fortunes particulières, mais dans lequel les seigneurs
eurent l'adresse de faire confirmer la conservation de leurs droits
féodaux, nobles et non nobles; du moins ces droits paraissent
sauvegardés par les termes dans lesquels il est couché.