entre ces deux époques d'après les ordonnances de paiement. 500
donneraient plus de 4 morts par jour, et Knox rapporte qu'au mois de
janvier, dans le temps de la plus grande mortalité, l'on en perdait 2 à
3 par jour. Le journal manuscrit du colonel Fraser dit qu'il en mourut
682 du 18 septembre au 25 avril. La mortalité avait bien diminué à cette
dernière date. Un Canadien avait enseigné qu'une infusion de branches de
pruche était un remède salutaire pour le scorbut, et en effet ce remède
avait eu les résultats les plus heureux.]
De leur côté les Français, outre les fatigues de cette petite guerre,
étaient assujettis aux privations de toute espèce qu'une disette
prolongée entraîne avec elle. Le général de Levis mit ses troupes en
quartier d'hiver chez les habitans dans les différentes paroisses des
gouvernemens des Trois-Rivières et de Montréal, faute de provisions pour
leur subsistance dans une seule localité, et il commença immédiatement
ses préparatifs pour l'entreprise qu'il méditait, une défense opiniâtre,
comme il le disait dans un mémoire qu'il présenta au gouverneur, ne
pouvant qu'être avantageuse à l'état en occupant les forces de l'ennemi
dans cette partie de l'Amérique, et honorable pour les armes françaises.
Afin de ranimer le courage de la population et l'engager à faire un
nouvel effort et de nouveaux sacrifices, on invoqua la voix de l'église,
qui ne devait pas rester sans écho chez un peuple profondément
religieux. L'évêque, M. Dubreuil de Pontbriand, donna à cet effet à
Montréal, où il s'était réfugié, un mandement au commencement de
l'hiver, dans lequel l'on trouve ces mots: «Vous n'oublierez pas dans
vos prières ceux qui se sont sacrifiés pour la défense de la patrie; le
nom de l'illustre Montcalm, celui de tant d'officiers respectables, ceux
du soldat et du milicien ne sortiront point de votre mémoire.... vous
prierez pour le repos de leurs âmes.» Il y a quelque chose de
singulièrement grave et solennel dans ces paroles auxquelles la religion
donne un si grand caractère. Cet appel aux prières des fidèles pour les
braves qui étaient morts, en combattant pour leur pays devait, au moment
où l'on parlait de reprendre les armes, remuer les fibres les plus
sensibles du coeur, et augmenter l'énergie des guerriers qui se
défendaient depuis si long-temps et avec tant d'obstination contre les
forces toujours croissantes de nos envahisseurs. Quant aux troupes
régulières elles-mêmes, si elles ne combattaient plus que pour l'honneur
leurs voeux pouvaient être encore remplis.
Après bien des efforts l'on réussit à ramasser assez de subsistances
pour nourrir l'armée encore quelque temps lorsqu'elle serait réunie. Au
mois d'avril elle se trouva prête à entrer en campagne, et l'on
n'attendait plus que la débâcle des glaces.
Les troupes de terre, surtout les grenadiers, avaient été recrutées à
même les deux bataillons de la colonie; elles formaient avec ceux-ci
3,600 hommes. Les milices appelées à prendre part à l'expédition
s'élevèrent à un peu plus de 3,000 fusils, y compris 270 sauvages. Cette
armée, composée de plus de moitié de Canadiens, parce qu'on en avait
fait entrer un grand nombre dans les régimens réguliers faute de recrues
européennes, n'atteignait pas encore 7,000 combattans.[36] C'est tout ce
que l'on pouvait approvisionner et réunir pour marcher sur Québec, les
habitans de cette partie, c'est-à-dire ceux qui n'avaient pas fait leur
soumission à l'ennemi, ne pouvant se joindre à eux qu'après
l'investissement de la place, et le reste de ceux de Montréal et des
Trois-Rivières étant nécessaire pour ensemencer les terres et pourvoir à
la défense des frontières du côté des lacs Champlain et Ontario.[37]
[Note 36: L'armée destinée à l'expédition de Québec était composée comme
suit:
+================+================+===========+=========+===========+=============+
| Brigades | Régimens | Officiers | Soldats | Miliciens | Total des |
| | | | | et leurs | combattants |
| | | | | officiers | |
+----------------+----------------+-----------+---------+-----------+-------------+
| La Reine | La reine | 27 | 370 | 223 | 620 |
| | Languedoc | 14 | 280 | 285 | 579 |
| La Sarre | La Sarre | 24 | 339 | 230 | 593 |
| | Béarn | 24 | 371 | 221 | 616 |
| Rl. Roussillon | Rl. Roussillon | 24 | 305 | 279 | 608 |
| | Guienne | 22 | 320 | 261 | 603 |
| Berry | 2 bataillons | 51 | 727 | 519 | 1297 |
| La Marine | 2 bataillons | 80 | 898 | 246 | 1224 |
| Troupes hors | Cavalerie | 5 | 0 | 200 | 205 |
| de la ligne | Sauvages | 8 | 0 | 270 | 278 |
| | Bataillon de | | | | |
| | milice de | | | | |
| | Montréal | 0 | 0 | 287 | 287 |
| +----------------+-----------+---------+-----------+-------------+
| | Totaux | 279 | 3610 | 3021 | 6910 |
+----------------+----------------+-----------+---------+-----------+-------------+
]
[Note 37: Extraits des instructions du gouverneur au chevalier de Levis:
«Nous avons, après bien des soins, réuni toutes les ressources de la
colonie en comestibles et munitions de guerre; les unes et les autres
sont très médiocres pour ne pas dire insuffisantes, aussi usons-nous de
tous les expédiens que notre zèle peut nous suggérer pour y suppléer...
«Nos forces consistent en environ 3,500 hommes de troupes, 3,000
miliciens des gouvernemens de Montréal et des Trois-Rivières et environ
400 sauvages de différentes nations.» «Nous comptons qu'indépendamment
des Acadiens, les habitans du gouvernement de Québec, ou du moins la
plus grande partie, se joindront à cette armée aussitôt que la place
sera investie. Nous écrivons pout cet effet à Mrs. les curés et
capitaines de milice....
«M. le chev. de Levis sait que nous ne pouvons pas lui donner une armée
plus considérable, les milices qui resteront dans les gouvernemens des
Trois-Rivières et Montréal étant indispensablement nécessaires pour
ensemencer les terres; il sait aussi que nous devons en même temps
pourvoir à la sûreté des frontières des lacs Champlain et
Ontario.»--_Document de Paris._]
Sans attendre que la navigation du fleuve fut complètement ouverte, le
général de Levis envoya, le 16 et le 17 avril, l'ordre aux troupes de
lever leurs quartiers d'hiver et de se mettre en marche, celles qui se
trouvaient les plus rapprochées de Québec par terre et les autres par
eau. Les champs étaient encore couverts de neige et les rives du
St.-Laurent bordées de glaces, le centre du fleuve charriant avec le
flux et le reflux de la marée celles qui étaient mobiles. Le général de
Levis rappela à sa petite armée que pour son honneur, la gloire des
armes et le salut du pays, elle devait chercher à réparer la perte de la
journée du 13 septembre, et se souvenir que c'étaient les mêmes ennemis
qu'elle avait eu à combattre à Oswégo, au fort George et à Carillon.
Elle s'ébranla le 20. La partie qui descendait par eau fut embarquée sur
les deux frégates qui escortaient les petits vaisseaux sur lesquels
étaient chargés l'artillerie, les vivres et les fascines: pour le siège.
Les glaces augmentant à mesure que l'on descendait, l'on fut obligé de
mettre les troupes à terre à la Pointe-aux-Trembles. Une partie
seulement de l'artillerie put atteindre St-Augustin et ensuite le
Foulon. La journée du 25 fut employée à réunir l'armée à la
Pointe-aux-Trembles, et l'avant-garde, sous les ordres du chef de
brigade Bourlamarque, se mit en mouvement dès le lendemain.
Le temps pressait. Le général de Levis voulait surprendre l'ennemi, et
ayant reconnu l'impossibilité de traverser la rivière du Cap-Rouge à son
embouchure, où la rive dut côté de Québec est très haute et très
escarpée et se trouvait en outre gardée, il résolut sur-le-champ de la
tourner et d'aller franchir ce cours d'eau à deux lieues plus haut, par
Lorette, à la peine d'avoir à déboucher par les marais de la Suède pour
gagner les hauteurs de Ste.-Foy.
Le chef de brigade Bourlamarque rétablit les ponts de cette rivière que
l'ennemi avait rompus à son approche, et poussa les troupes en avant,
faisant évacuer le poste que les Anglais avaient établi à l'ancienne
Lorette. Le général de Levis qui arriva dans ce moment, s'étant aperçu
qu'ils avaient négligé de rompre une chaussée de bois qui traversait une
partie des marais de la Suède, en fit occuper la tête aussitôt par les
sauvages. L'avant-garde atteignit ces marais à l'entrée de la nuit et
les traversa sans s'arrêter, malgré un orage de pluie et de tonnerre
inusité dans cette saison, et elle prit possession des maisons qui
étaient au-delà, n'étant plus séparée de l'ennemi que par un bois d'une
petite demi-lieue de profondeur. Au point du jour, le 26, elle passa le
bois et se présenta à la vue des Anglais, dont le général de Levis alla
reconnaître la position, tandis que le reste de ses troupes qui avait
marché pendant toute cette nuit orageuse pour ainsi dire à la clarté des
éclairs qui se succédaient sans cesse, traversait le marais et venait se
former derrière ce bois.
Cependant l'armée française n'avait pu se mettre en mouvement ni assez
secrètement, ni assez promptement pour surprendre l'ennemi dans Québec.
Tout l'hiver l'on avait répandu à dessein le bruit que l'on allait
descendre incessamment pour attaquer cette ville avec une armée de 12 à
15 mille hommes, et le général Murray, ne repoussant pas entièrement ces
rapports, se tenait prêt pour tous les événemens. Dans le mois d'avril
ces rapports prenant de la consistance, il crut devoir se débarrasser de
la population de la ville, qui aurait pu lui devenir à charge dans un
siége. En conséquence elle eut ordre, le 21, d'en sortir dans trois
jours avec les effets qu'elle pourrait emporter. Cet ordre qui jeta dans
le désespoir ces malheureux habitans qui avaient déjà vu leurs foyers
détruits par le bombardement, qui avaient perdu presque tout ce qu'ils
possédaient, fut exécuté le 24. Les soldats de la garnison
quoiqu'accoutumés à toutes les horreurs de la guerre, ne purent voir
sans être émus ces infortunés s'éloigner de leurs murailles suivis de
leurs femmes et de leurs enfans et ne sachant où aller chercher un gîte
dans un pays dévasté et réduit à la dernière misère. Le général Murray
fit ensuite rompre tous les ponts de la rivière du Cap-Rouge aisi qu'on
l'a rapporté ailleurs, et envoya des troupes pour observer les mouvemens
des Français s'ils se présentaient. Après ces mesures de précaution, il
attendit pour agir selon les circonstances. Ce sont ces troupes[38] que
le général de Levis voyait devant lui sur les hauteurs de Ste.-Foy.
Elles étaient au nombre de 2,500 (Mante) à 3,000 hommes avec quelques
pièces de canon, et s'étendaient depuis l'église de Ste.-Foy jusqu'à la
gauche de la route de la Suède, par où montaient les Français pour
déboucher sur le plateau.
[Note 38: Formées des 28e, 47e, 58e et 78e (Highlanders) régimens.]
Le bois d'où ceux-ci sortaient, pouvait être à 200 toises de la ligne
ennemie, et comme il était marécageux, l'on ne pouvait en déboucher que
par le grand chemin. En outre l'espace compris entre ce bois et les
Anglais n'était pas assez étendu pour leur permettre de se former et de
marcher à l'attaque sans s'exposer à un combat désavantageux. La
situation du général de Levis devenait donc très difficile, et si dans
ce moment toute l'armée anglaise se fût trouvée là pour défendre l'accès
du plateau, il se serait vu obligé probablement d'abandonner son
entreprise. Mais en voyant le danger il sut avec cette décision prompte
qui le caractérisait, trouver moyen de l'éviter et cacher son dessein à
l'ennemi. Aussitôt que le jour fut tombé, il fit défiler ses troupes par
sa droite le long de la lisière du bois jusqu'à ce qu'il eût dépassé le
front de l'ennemi et tourné son flanc gauche, espérant par cette
manoeuvre non seulement obtenir une position avantageuse, mais couper
encore le corps placé en observation à l'embouchure de la rivière du
Cap-Rouge; mais le mauvais temps et la difficulté de la marche dans
cette saison ne permirent point aux soldats, déjà très fatigués,
d'opérer ce mouvement avec toute la célérité désirable. Et le lendemain
matin le général Murray qui s'était transporté sur les lieux, eut le
temps de faire retirer ses troupes du Cap-Bouge; mais il ne put sauver
le matériel qu'il y avait dans ce poste avancé. En conséquence après une
fusillade et quelques coups de canon, il fit porter les vivres,
munitions, armes et outils qu'il y avait dans cet endroit dans l'église
de Ste.-Foy, y fit mettre le feu et opéra sa retraite vers la ville,
laissant aussi plusieurs pièces de campagne entre les mains des
Français, et le général de Levis maître d'un champ de bataille qu'il
aurait pu avoir beaucoup de peine à obtenir.
Les cavaliers français suivirent le mouvement rétrograde de Murray,
escarmouchant: avec son arrière-garde jusqu'au moulin de Dumont, situé
sur le chemin de Ste.-Foy à l'extrémité du champ de bataille du 13
septembre et à une demi-lieue des remparts de la ville, où il laissa un
gros détachement avec ordre de tenir ferme jusqu'à la nuit. Les troupes
françaises se logèrent dans les maisons depuis l'église de Ste.-Foy
jusqu'à ce moulin, occupant un espace de 5 quarts de lieue. Le temps
était toujours affreux, la pluie continuant à tomber par torrens, ce qui
retardait beaucoup la marche de l'armée.
Dans la nuit, les Anglais évacuèrent le moulin de Dumont et se
replièrent sur les buttes à Neveu à environ 250 toises des remparts de
Québec qu'elles masquaient, et commencèrent à s'y retrancher. Au point
du jour le général de Levis fit occuper le moulin qui venait d'être
abandonné et les plaines d'Abraham jusqu'au fleuve par son avant-garde,
afin de couvrir l'anse du Foulon, où les bâtimens chargés des vivres, de
l'artillerie et des bagages des troupes et qui n'avaient pas effectué
leur déchargement à St.-Augustin, avaient reçu ordre de descendre.
Pendant que l'on débarquerait ces effets le 28, l'armée devait se
reposer pour être en état d'attaquer les buttes à Neveu le lendemain et
de rejeter les Anglais dans la place.
Cependant Murray n'avait pas été plutôt rentré dans la ville qu'il avait
résolu, au lieu d'attendre les Français derrière ses murailles, de se
porter en avant avec toutes ses troupes dans l'intention, soit de leur
livrer bataille si l'occasion s'en présentait, soit de se fortifier sur
les buttes à Neveu s'ils paraissaient trop nombreux; car le rapport d'un
de leurs canonniers, tombé sur une glace flottante en débarquant, et
recueilli gelé et mourant par des soldats, ne lui permettait plus de
douter que toute l'armée dont il était menacé depuis si long-temps,
arrivait enfin. Il sortit donc de la ville le 28 au matin à la tête de
toute la garnison,[39] dont les troupes de ligne seules, quoique
réduites de 490 hommes par les maladies pendant l'hiver, comptaient
encore 7,714 baïonnettes non compris les officiers.[40] Il ne laissa
dans la place que les soldats nécessaires à sa garde et quelques
centaines de malades, plus de mille en convalescence étant venus au
premier bruit du combat reprendre volontairement leurs rangs sous les
drapeaux, et il s'avança ainsi avec à-peu-près 6 mille hommes et 22
bouches à feu sur deux colonnes.[41]
[Note 39: «On the 28th April, about 8 o'clock in the morning, the whole
garrison, exclusive of the guards... marched out of town with 20 pièces
of field artillery.»--_Manuscrit de Fraser._]
[Note 40: Suivant les ordonnances de paiement pour leur solde expirée le
24 avril, ou 4 jours avant la 2de bataille d'Abraham, ordonnances dont
voici une copie textuelle pour le 78e régiment (montagnards écossais):
By the Honble. James Murray, Esq., Governor of Québec, etc.
You are hereby required and directed out of such monies as shall come to
your hands for the subsistence of His Majesty's forces under my command,
to pay or cause to be paid to Lieut. James Henderson, Dy. Paymaster of
His Majesty's 78th Regt. of Foot or his assigns, the sum of two thousand
one hundred and sixty three pounds nineteen shillings and six pence
sterling, being for subsistence of said Regiment between the 24th day of
February and the 24th day of April 1760, both days inclusive, as p.
account annexed, and for so doing this with the acquittance of the said
Lieut. James Henderson or his assigns shall be to you a sufficient
warrant and discharge.
Given under my hand, at Québec, this 27th day of november 1760.
Signed Ja. Murray.
Counters. H. T. Cramahe.
To Robert Porter, Esq.,
Dy. Paymaster General.
56 Sergeants @ ls p. diem £2 16 0
56 Corporals @ 8d « 1 17 4
28 Drumrs @ 8d « 0 18 8
1195 Private @ 6d « 29 17 6
Total for one day 35 9 6
Total for 60 days £2163 19 6
Signed Jas. Henderson,
Lt. and Dy. Paymaster 78th Régiment.
]
[Note 41: Smith dit que les Anglais étaient 3,000 et les Français
12,000. Il a pris cela probablement dans le Journal de Fraser que nous
avons cité quelquefois. Ce manuscrit est rempli d'erreurs et de
contradictions, et on ne doit s'en servir qu'avec beaucoup de réserve et
lorsqu'il s'accorde avec l'ensemble des faits ou les pièces
authentiques. Si le simple détachement anglais qui barra le chemin de la
Suède aux Français le 26 avril était, suivant Mante, de 2,500 hommes, il
faut bien avouer que toute l'armée, après avoir été rejointe encore par
mille invalides, comme le rapporte Fraser lui-même, devait dépasser
3,000 hommes; car autrement l'on n'aurait pas donné le nom de
détachement à ce qui aurait été l'armée entière. Au reste les états
officiels donnés plus haut sont concluans sur le point et s'accordent
avec le chiffre des troupes, anglaises à leur arrivée en Canada et celui
des pertes qu'elles avaient faites depuis.]
Le général de Levis qui s'était porté en avant de sa personne avec son
état-major pour reconnaître la position des Anglais sur les buttes à
Neveu, n'eut pas plutôt aperçu ce mouvement qu'il envoya l'ordre à ses
troupes de hâter leur marche pour se rendre sur les plaines d'Abraham.
Le général anglais, de son côté, voyant qu'il n'y avait que la tête de
l'armée française d'arrivée, et qu'elle ne paraissait pas s'attendre à
livrer bataille ce jour-là, décida de l'attaquer immédiatement pendant
qu'elle était encore dans le désordre de la marche; mais, il avait
affaire à un homme de tête et d'un sang-froid qu'il était fort difficile
de troubler. Il rangea ses troupes en bataille en avant des buttes à
Neveu, sa droite au coteau Ste.-Geneviève et sa gauche à la falaise qui
borde le St.-Laurent, sa ligne occupant un petit quart de lieu de
développement. Quatre régimens, sous les ordres du colonel Burton,
formaient la droite à cheval sur le chemin de Ste.-Foy; quatre autres
avec les montagnards écossais, sous les ordres du colonel Fraser,
formaient la gauche à cheval sur le chemin de St.-Louis. Deux bataillons
étaient placés en réserve. Outre ces deux bataillons le flanc droit de
l'armée était couvert par un corps d'infanterie légère sous les ordres
du major Dalling; et le flanc gauche par la compagnie des rangers du
capitaine Huzzen et cent volontaires conduits par le capitaine
Macdonald. Le général Murray donna ensuite l'ordre de marcher en avant.
Il n'y avait encore que l'avant-garde française d'arrivée composée de 10
compagnies de grenadiers; elle était rangée en bataille, occupant sur la
droite une redoute élevée par les Anglais l'année précédente à l'est de
la côte du Foulon, et sur la gauche le moulin de Dumont, la maison, la
tannerie et les autres bâtimens qui l'environnaient, situés à 300 toises
en arrière de la ligne occupée par l'ennemi à la première bataille
d'Abraham, et couvrant le chemin de Ste.-Foy. Le reste de l'armée avait
précipité le pas se resserrant en avançant, et les trois brigades de la
droite étaient déjà formées lorsque les Anglais commencèrent l'attaque
avec une grande vivacité, la mitraille de leur nombreuse artillerie
faisant de terribles ravages dans les rangs des Français, qui n'avaient
encore que leurs petites armes pour y répondre.
Le général Murray sentant l'importance de s'emparer du moulin de Dumont
qui couvrait l'issue par laquelle les Français venant par la chaussée de
Ste.-Foy, entraient sur le champ de bataille, le fit attaquer par des
forces supérieures. Il espérait qu'en écrasant les 5 compagnies de
grenadiers qui le défendaient, il pourrait tomber ensuite au milieu de
l'armée française, refouler devant lui les bataillons qui étaient encore
en marche et couper l'aile droite engagée sur le chemin de St.-Louis.
Le général de Levis, prévenant son dessein, fit retirer sa droite à
l'entrée du bois qui était derrière elle, et abandonner le moulin de
Dumont par les grenadiers, qui se replièrent afin d'abréger la distance
à parcourir par les brigades arrivantes. Mais leur ardeur ne lui permit
pas d'exécuter ce mouvement complètement. Le chef de brigade
Bourlamarque, chargé du commandement de la gauche, fut dans ce moment
grièvement blessé par un coup de canon qui tua son cheval, et les
troupes restèrent quelque temps sans recevoir d'ordre. Les brigades de
la gauche qui arrivaient, voyant les grenadiers engagés dans un combat
furieux et inégal, prirent d'elles-mêmes le parti d'aller les soutenir.
L'ennemi porta sur ce point une grande partie de ses forces et presque
toute son artillerie; le canon et les obusiers tirant à boulet et à
mitraille, labouraient l'espace qu'occupait cette aile, qui s'ébranla
sous le feu le plus meurtrier. Les grenadiers remarchèrent en avant,
reprirent le moulin après une lutte opiniâtre et s'y maintinrent. Ces
braves soldats, commandés par le capitaine d'Aiguebelles, périrent
presque tous dans cette journée, où les Français n'avaient que les trois
petites pièces de canon qui avaient pu passer le marais de la Suède à
opposer aux 22 bouches à feu de l'ennemi.
Pendant que ces événemens se passaient à la gauche, le général de Levis
faisait reprendre par les troupes de la droite la redoute qu'ils avaient
abandonnée lorsqu'il les avait fait replier. Les Canadiens de la brigade
de la Reine qui occupaient cette redoute et le petit bois de pins sur le
bord du cap, avaient repris leur terrain et chargé ensuite le flanc
gauche des ennemis avec succès, appuyés par M. de St.-Luc, qui n'avait
pu se faire suivre que par quelques sauvages. Bientôt le combat ne fut
pas moins violent dans cette partie de la ligne qu'à la gauche. Toutes
les troupes étaient enfin arrivées, et le feu était des plus vifs des
deux côtés. L'on voyait les milices canadiennes charger leurs armes
couchées, se relever après les décharges de l'artillerie ennemie et se
précipiter en avant pour fusiller les canonniers sur leurs pièces. La
milice de Montréal combattait avec un courage admirable, surtout le
bataillon commandé par le brave colonel Rhéaume, qui fut tué. M. de
Repentigny qui commandait cette brigade occupait le centre de la ligne
française; il arrêta les ennemis qui la chargeaient et les força à
reprendre leur première position; elle repoussa aussi à deux reprises
différentes, deux corps qui se détachèrent de leur aile droite pour la
déposter, et ralentit par sa fermeté et la vivacité de son feu leur
poursuite contre les grenadiers de la gauche, et ensuite, en les
couvrant, facilita à ceux-ci les moyens de remarcher en avant; enfin,
cette brigade fut la seule qui maintint toujours son terrain pendant
cette lutte acharnée.