pusillanimité, et le fruit de l'esprit de découragement que, par ses
propos le général Montcalm avait répandu parmi les troupes. Un seul des
officiers de la garnison, M. de Piedmont, jeune homme dont le nom mérite
d'être conservé, se déclara dans le conseil de guerre pour la défense de
la place jusqu'à la dernière extrémité. Quoique l'on manquât de vivres;
que par la négligence de la métropole les fortifications n'eussent été
que commencées, comme on l'a dit ailleurs, et qu'enfin la ville pût être
facilement enlevée d'un coup de main; quoique faute de bras aussi l'on
fût incapable de la mettre dans le moment dans un état respectable de
défense, l'ennemi n'avait encore fait rien qui put faire craindre un
assaut, et l'on savait que le général de Levis arrivait.
En effet les Anglais ne songeaient point à emporter la place par
escalade. Immédiatement après la bataille ils achevèrent les redoutes
qu'ils avaient commencées autour de leur camp, et se mirent en frais
d'élever des batteries sur les buttes à Neveu en face du rempart
qu'elles commandent dans sa plus grande longueur, pour le battre en
brèche. Il leur fallait encore deux ou trois jours pour mettre en état
de tirer ces batteries, qui auraient consisté en 60 pièces de canon et
58 mortiers (Knox), lorsqu'ils virent avec surprise arborer le drapeau
blanc. La garnison voyant les plus gros vaisseaux de la flotte anglaise
s'avancer, s'était crû menacée d'une double attaque du côté de la
campagne et du côté du port. Le général Townshend s'empressa d'accepter
les articles de capitulation qu'elle lui proposait, à l'exception du
premier, qui portait qu'elle sortirait avec les honneurs de la guerre et
huit pièces de canon pour aller rejoindre l'armée française à Jacques
Cartier, et qui fut modifié de manière à ce qu'elle fût transportée en
France; et le lendemain, 18 septembre, la ville fut remise aux
assiégeans. Par les termes de la capitulation les habitans étaient
maintenus dans la propriété de leurs biens et de leurs privilèges; et le
libre exercice de leur religion était garanti jusqu'à la paix
définitive. Ainsi la faiblesse d'un conseil de guerre, composé
d'officiers subalternes, rendit irréparables les suites d'un échec qui
aurait pu être réparé facilement.
Malgré la perte de leur capitale, que les habitans attribuèrent à la
trahison, «ces braves gens, dit Sismondi, aussi Français de coeur que
s'ils avaient vécu au milieu de la France,» ne s'abandonnèrent point. En
effet, quoique Québec eût été détruit, que les côtes de Beaupré et l'île
d'Orléans, ainsi que 36 lieues de pays établi, contenant 19 paroisses
sur la rive droite du fleuve, eussent été ravagées pendant que la
population mâle était à l'armée; que les habitans eussent perdu leurs
hardes, leurs meubles, leurs instrumens d'agriculture et presque tous
leurs chevaux et bestiaux, et fussent obligés en retournant sur leurs
terres avec leurs femmes et leurs enfans de s'y cabanner à la façon des
Indiens; malgré qu'un grand nombre d'habitans de Québec et des
campagnes, faute de vivres, se trouvassent dans la nécessité d'émigrer
dans les gouvernemens des Trois-Rivières et de Montréal pour y trouver
des secours;[32] enfin, malgré tous ces désastres, et qu'ils
redoutassent les sauvages plus que l'ennemi même, ils ne parlèrent point
de se rendre, et demandèrent encore à marcher au combat: c'était
l'opiniâtreté vendéenne, c'était la détermination indomptable de cette
race dont descendent la plupart des Canadiens, et dont Napoléon
appréciait tant la bravoure, le caractère et le dévoûment sans borne.
[Note 32: _Description imparfaite de la, misère du Canada,_ (Montréal, 5
novembre 1759). Adresse de l'évêque de Québec aux évêques et personnes
charitables de France en faveur de la colonie. On devait recevoir des
ornemens d'église à Paris. Dans les ports de mer, à Brest M. Hocquart, à
Bordeaux M. Estèbe, à la Rochelle M. Goguet, devaient se charger de
faire tenir les toiles, les étoffes, le lard, la farine, l'eau-de-vie,
le vin et généralement tout ce que l'on voudrait envoyer pour les
habitans.]
En apprenant la nouvelle de la reddition de Québec, le général de Levis
ne vit point d'autre parti à prendre pour le moment que de se fortifier
sur la rivière Jacques Cartier. En conséquence il rétrograda, laissant
quelques petits détachemens au Cap-Rouge et sur d'autres points de sa
route, et il fit commencer un fort sur la rive droite de la rivière
qu'il avait choisie pour ses lignes. Les Anglais ne songeant de leur
côté qu'à se fortifier dans la ville où ils se renfermèrent, les deux
armées restèrent dans ces positions jusqu'à la fin de la campagne, M. de
Vaudreuil ayant transporté le siège du gouvernement à Montréal, où il
s'était retiré. Les Canadiens regagnèrent leurs foyers dans les derniers
jours d'octobre, et peu de temps après les troupes quittèrent de toutes
parts les frontières afin de venir prendre leurs quartiers d'hiver dans
les gouvernemens de Montréal et des Trois-Rivières. De petits corps
furent laissés dans les postes avancés, dont la position indique ce qui
restait à la France à la fin de 59 de ces immenses territoires qu'elles
s'enorgueillissait naguère encore de posséder. 300 hommes furent chargés
de la garde du fort de Levis entre la Présentation et la tête des
rapides du St.-Laurent aux ordres de M. Desandrouins, ingénieur; 400
hommes, commandés par M. de Lusignan, de celle de l'île aux Noix dans le
lac Champlain, où le général Amherst n'avait fait aucun progrès, et qui
devaient être soutenus par 300 autres placés à St.-Jean; et enfin 600
furent laissés à Jacques Cartier sous le commandement de M. Dumas,
major-général des troupes de la marine, dont 2 à 300 jetés en avant à la
Pointe-aux-Trembles sous les ordres de M. de Repentigny.
Après avoir ainsi réglé la disposition de ses troupes pour l'hiver, le
général de Levis rejoignit le gouverneur à Montréal le 14 novembre, et
tous deux députèrent aussitôt le commandant d'artillerie Lemercier avec
leurs dépêches pour Paris, afin d'instruire le roi de la situation du
Canada et des secours qu'il fallait y envoyer. Cet officier s'embarqua à
Montréal dans un navire qui parvint en France sans accident, après être
passé devant Québec inaperçu.
Après la capitulation de cette ville, les troupes anglaises restèrent
campées dans les environs en attendant qu'on eût pourvu à leur logement
dans l'intérieur. Il fut ordonné de relever ou réparer 500 maisons sans
délai, et décidé que toute l'armée resterait pour former la garnison
jusqu'à la prochaine campagne, excepté les trois compagnies de
grenadiers de Louisbourg et cinq compagnies de rangers, qui se
rembarquèrent sur la flotte, qui fit voile pour l'Angleterre ou les
anciennes colonies. Le général Murray fut nommé gouverneur de Québec La
garnison se composait le 24 décembre, après le départ de ces 8
compagnies; de 8,200 hommes de troupes de ligne sans compter les
officiers, l'artillerie, et les rangers qui restèrent et formant encore
plusieurs centaines de combattans.[33] Elle se mit de suite en frais de
débarquer de la flotte des vivres pour une année, et les munitions et le
matériel de guerre dont elle pouvait avoir besoin; de déblayer les rues,
de niveler les redoutes élevées dans les plaines d'Abraham et d'en
élever d'autres en face du rempart sur le sommet de la falaise qui borde
le St.-Laurent, et dont l'on voit encore les ruines aujourd'hui au
couchant de la citadelle; enfin, de fortifier le rempart déjà existant,
le couvrir d'artillerie et d'adopter toutes les mesures jugées
nécessaires pour pouvoir soutenir un siège en cas de besoin.
[Note 33: M. Smith dans son histoire du Canada dit 5,000, quoique les
auteurs qu'il a suivis presque textuellement, Knox et Mante, disent plus
de 7,000 hommes. L'on a découvert récemment dans les archives du
secrétariat provincial à Québec un registre des ordonnances de paiement
des troupes sous les ordres du général Murray, qui doit fixer désormais
cette question. Ces ordonnances contiennent le chiffre exact de chaque
régiment, sauf les officiers; et voici ce qu'il était le 24 décembre
1759:
Hommes. Hommes;
47e régiment. 680 2d bataillon fusiliers. 871
35e 876 3e « « 930
43e « 693 28e régiment 623
58e « 653 48e « 882
78e (montagnards écos- 619 15e «
sais) 1377
______
8,204
Le registre dont on a tiré ces chiffres, a été déposé à la bibliothèque
de la Société littéraire et historique de cette ville par son président,
M. Faribault, aux recherches duquel elle doit la plupart des précieux
manuscrits, livres et documens qu'elle possède sur ce pays.]
Tel fut le résultat de la campagne de 59. Les Français se trouvaient
resserrés entre Québec, la tête du lac Champlain et Frontenac, coupés de
la mer et manquant de tout, soldats, argent, munitions de guerre et de
bouche. Les deux armées anglaises qui avaient attaqué le Canada par mer
et par terre ne se trouvaient plus qu'à environ 70 lieues l'une de
l'autre, et prêtes à tomber sur le centre du pays le printemps suivant
avec un grand accroissement de forces. Le général Amherst qui s'était
avancé, comme on l'a vu plus haut, jusqu'au fort St.-Frédéric, n'avait
pu pénétrer au-delà. Il laissa de fortes garnisons à Crown-Point et au
fort Carillon, dont il avait relevé les ruines et changé le nom pour
celui de Ticondéroga, et alla passer l'hiver à New-York, afin d'être
plus à portée de communiquer avec la métropole et les différentes
colonies sur le plan des opérations de la campagne prochaine. Quant au
Détroit et aux autres postes supérieurs, ils étaient, il est vrai,
encore en notre pouvoir; mais par la perte de Frontenac, ils ne devaient
plus attendre de secours que de la Louisiane, qui devint dès lors leur
point d'appui et la seule ligne de retraite en cas de malheur, cette
province, pendant que le Canada était désolé par une guerre acharnée et
cruelle, jouissant comparativement d'assez de tranquillité.
CHAPITRE II.
SECONDE BATAILLE D'ABRAHAM ET DERNIÈRE VICTOIRE DES FRANÇAIS.
CESSION DU CANADA A L'ANGLETERRE ET DE LA LOUISIANE À L'ESPAGNE.
1760-1763.
Sentimens divers que la prise de Québec cause en Angleterre et en
France.--Les ministres de Louis XV abandonnent le Canada à lui-même.--La
Grande-Bretagne, organise trois armées pour achever sa
conquête.--Mesures que l'on adopte pour résister à cette triple
invasion.--Forces relatives des Français et des Anglais.--Le général de
Levis marche sur Québec.--Seconde bataille d'Abraham.--Défaite complète
de l'armée anglaise, qui se renferme dans la ville et que les Français
assiègent en attendant les secours qu'ils avaient demandés de
France.--Persuasion où l'on est dans les deux armées que le Canada
restera à celle qui recevra les premiers renforts.--Arrivée d'une flotte
anglaise.--Le général de Levis lève le siège et commence sa retraite sur
Montréal; le défaut de vivres l'oblige de renvoyer les milices et de
disperser les troupes régulières.--Etat des frontières du côté des lacs
Champlain et Ontario.--Les ennemis se mettent en mouvement pour attaquer
Montréal.--Le général Murray s'avance de Québec avec 4,000 hommes; le
chef de brigade Haviland avec un corps presqu'aussi nombreux descend le
lac Champlain et le général Amherst part du lac Ontario avec 11,000
soldats et Indiens.--Les Français se retirent et se concentrent sur
Montréal au nombre de 3,500 soldats.--Impossibilité d'une plus longue
résistance et capitulation générale.--Triomphe et réjouissance de
l'Angleterre.--Procès et condamnations des dilapidateurs du Canada à
Paris.--Situation des Canadiens--Pertes immenses qu'ils font sur les
ordonnances et lettres de change du gouvernement déchu.--Continuation,
de la guerre dans les autres parties du monde; paix de 1763, par
laquelle le Canada est cédé à l'Angleterre et la Louisiane à
l'Espagne.--Tableau de la France au temps de ce traité trop fameux par
Sismondi.
Après les défaites que l'Angleterre essuyait depuis 5 ans en Canada, la
nouvelle de la prise de Québec, ce lieu fort si renommé du
Nouveau-Monde, la remplit de joie. Londres et les autres principales
villes du royaume présentèrent des adresses de félicitation au chef de
l'état, dont Pitt dut s'applaudir en secret, parce que c'était à lui
qu'en revenait la plus grande gloire, et le parlement ordonna que les
cendres du héros à qui l'on devait une si brillante conquête, fussent
déposées dans le temple de Westminster au milieu de celles des grands
hommes de la patrie, et qu'un monument y fut élevé à sa mémoire. Il vota
en même temps des remercîmens aux généraux et aux amiraux qui avaient
fait partie de l'expédition, et le roi ordonna que des actions de grâce
publiques fussent rendues dans tout l'empire.
En France, où le peuple exclu du gouvernement ne pouvait manifester ses
sentimens sur la honte des actes du pouvoir que par le mépris qu'il
avait pour ceux qui en étaient chargés, il y a long-temps que l'on avait
perdu l'espoir de conserver les belles contrées pour la défense
desquelles tant de sang et d'héroïsme n'étaient plus qu'un sacrifice
dans le grand désastre qui allait terminer l'un des derniers drames de
la vieille monarchie. La perte du-boulevard de l'Amérique française et
la mort de Montcalm ne surprirent point, mais elle fit une impression
pénible dans le public, et même au milieu des orgies de la cour de Louis
XV, où l'on regarda la partie comme si bien perdue que l'on ne pensa
guère à secourir ces sentinelles avancées, qui voulaient encore
combattre, sinon pour triompher du moins pour sauvegarder l'honneur
national et reconquérir la supériorité des armes.
«L'Europe entière aussi, dit Raynal, crut que la prise de Québec
finissait la grande querelle de l'Amérique septentrionale. Personne
n'imaginait qu'une poignée de Français, qui manquaient de tout, à qui la
fortune même semblait interdire jusqu'à l'espérance, osassent songer à
retarder une destinée inévitable.» On ne connaissait pas leur courage,
leur dévoûment et les glorieux combats qu'ils avaient livrés et qu'ils
pouvaient livrer encore dans ces contrées lointaines où, oubliés du
reste du monde, ils versaient généreusement leur sang pour la cause de
leur pays. On ignorait que cette guerre était une guerre de peuple à
peuple, et qu'on ne poserait les armes que quand l'on serait cerné,
écrasé par les masses anglaises; et que jusque-là l'on ne voulait pas
perdre espérance.
Les Canadiens qui croyaient que le gouvernement de la métropole allaient
ou du moins devaient faire les plus grands efforts pour les arracher au
sort qui les menaçait, furent trompés dans leur attente. M. Lemercier
trouva, en arrivant à Paris, le ministre de la guerre, le maréchal de
Belle-Isle expirant. Après sa mort le portefeuille passa aux mains du
duc de Choiseul déjà chargé de celui des affaires étrangères. L'envoyé
du gouverneur ainsi que les officiers de la garnison de Québec qui
l'avaient précédé en France, donnèrent au ministre tous les
renseignemens qu'il pouvait désirer sur la situation désespérée du
Canada. Les dépêches dont M. Lemercier était porteur demandaient des
secours de toute espèce en vivres, en munitions de guerre et en recrues;
elles informaient la cour que l'on avait formé le projet de reprendre
Québec, et que le succès de cette entreprise était certain si les
secours que l'on demandait arrivaient avant ceux des ennemis.
Malheureusement cette demande était faite dans le moment où, par le
désordre prolongé des finances, le trésor se trouvait hors d'état de
faire face à ses obligations les plus nécessaires. Les administrateurs
continuellement changés ne pouvaient trouver de remède pour arrêter même
le mal, qui allait toujours en augmentant. Chacun venait avec son plan
et était remplacé avant qu'il eût à peine eu le temps de commencer à le
mettre à exécution; et dès qu'il parlait de soumettre la noblesse et le
clergé à l'impôt comme le peuple, il était repoussé avec haine et
renversé. L'absence de patriotisme dans les classes les plus élevées de
la société rendait ainsi le mal incurable, et exposait la nation à tous
les malheurs et à la perte de cette grande réputation militaire qui
faisait encore la force et la gloire, par le souvenir, de cette noblesse
sensuelle et dégénérée qui ne voulait rien faire pour le salut commun;
car par un effort uniforme et général, l'on pouvait se remettre
facilement sur un bon pied, puisque, suivant M. de Necker,[34] les
dépenses publiques étant de 610 millions en 1784, et les revenus de près
de 585 millions, alors que la noblesse et le clergé, possesseurs d'une
grande partie du territoire, étaient encore exempts de l'impôt, en
rendant ces deux classes si riches contribuables, et en développant les
immenses ressources du pays, le déficit annuel pouvait être plus que
comblé. Mais l'égoïsme devait tout perdre.
[Note 34: De l'administration des finances de la France. Les intérêts de
la dette publique étaient alors de 207 millions de francs, ou égaux à
ceux de l'Angleterre à la même époque (1784). Aujourd'hui la dette de
l'Angleterre est double ou triple de celle de la France.]
M. de Silhouette, qui avait succédé à M. de Boulogne aux finances, vint
échouer ainsi devant l'opposition que firent à son projet de subvention
territoriale, qui aurait atteint tous les propriétaires fonciers, les
classes privilégiées, et il fut remplacé par M. Berlin, financier
médiocre, mais plus docile aux voeux de la cour et de la noblesse.
Celui-ci ne put ni ramener l'ordre dans les finances, ni trouver moyen
de fournir quelques jours encore aux besoins les plus pressans du
service public. Les lettres de change du Canada tirées sur le trésor à
Paris ne purent être payées, circonstance aussi fâcheuse pour ce pays
que la perte d'une bataille, et qui devait avoir le plus grand
retentissement. Dans cet état de choses il est facile de concevoir que
l'énergique résolution de reprendre Québec dût trouver peu d'écho à
Versailles, où les courtisans regardaient la possession du Canada plutôt
comme une charge que comme un avantage. Dans l'épuisement où l'on se
trouvait, c'est tout ce que l'on put faire que d'y envoyer 400 hommes et
la charge de 3 ou 4 navires en munitions de guerre et de bouche, sous la
protection d'une frégate, qui s'étant amusée à enlever, chemin faisant,
13 ou 14 bâtimens anglais, finit par être obligée elle-même de se jeter
dans la Baie des Chaleurs à l'entrée du golfe St.-Laurent, et par y être
brûlée avec son convoi et ses prises par le capitaine Byron qui croisait
dans ces parages avec une flotte nombreuse, et qui détruisit aussi un
amas de cabanes décoré du nom fameux de Nouvelle-Rochelle, élevé par des
réfugiés acadiens et quelques pauvres pêcheurs sous la protection de
deux petites batteries placées sur un rocher.
En envoyant ces secours insuffisans au Canada, les ministres adressèrent
aux divers chefs de la colonie des dépêches qu'ils ne reçurent que dans
le mois de juin, pour leur recommander de disputer le pays pied à pied
et de soutenir jusqu'au bout l'honneur des armes françaises à
quelqu'extrémité que les affaires pussent être réduites; vaines
recommandations pour des gens qui périssaient accablés sous le nombre de
leurs ennemis, et qui avaient besoin non de paroles d'encouragement,
mais de secours réels et efficaces.
Le gouvernement de la Grande-Bretagne, aiguillonné et soutenu par la
voix puissante du peuple, tenait une conduite bien différente. Il obtint
du parlement tous les subsides qu'il voulut pour continuer la guerre
avec vigueur. Des flottes considérables couvrirent les mers de l'Europe,
des Indes et de l'Amérique. Il fut résolu de barrer le chemin du Canada
à la France, et d'employer à cet effet des forces telles que celle-ci ne
put conserver dans l'état où elle se trouvait le moindre espoir d'y
faire parvenir les secours nécessaires pour rétablir sa suprématie dans
cette partie du monde; et c'est à la suite de ces accroissemens de
forces que le petit convoi, dont l'on vient de parler tout-à-l'heure,
vit fondre sur lui pas moins de onze vaisseaux de guerre en entrant dans
le St.-Laurent.
Derrière ce rempart qui couvrait l'Amérique et la séparait de la France,
l'Angleterre organisa, comme l'année précédente, trois armées pour
achever d'abattre une puissance contre laquelle elle luttait depuis
qu'elle avait planté son drapeau dans ce continent, et que sa grande
supériorité numérique mettait enfin à sa merci. Toutes les provinces
qu'elle y avait fondées ne cessaient point de montrer leur zèle pour
l'accomplissement d'une conquête qu'elles avaient sollicitée avec
ardeur. Les différentes législatures coloniales votèrent les hommes et
l'argent qu'on leur demanda avec d'autant plus d'empressement que l'on
touchait au succès définitif. Ces trois armées devaient marcher pour se
réunir à Montréal et enlever ce dernier point qui restait encore à la
France.
La garnison renfermée dans Québec devait être renforcée à l'ouverture de
la campagne pour remonter le St.-Laurent. Le chef de brigade Haviland
devait réunir ses troupes sur le lac Champlain, forcer le passage de
l'île aux Noix et St.-Jean, et marcher sur le point indiqué; enfin, le
général Amherst devait assembler une armée nombreuse à Oswégo, descendre
le fleuve St.-Laurent en s'emparant de tous les postes français qu'il
trouverait sur son chemin, et se réunir aux deux autres corps devant
Montréal. Les Français n'ignoraient pas les préparatifs de leurs
ennemis, et le gouverneur ainsi que le général de Levis ne songeaient
qu'au moyen de les prévenir par une attaque subite contre le poste
central où ils avaient pris pied en Canada, à savoir Québec, pour être
prêts à donner la main aux secours qu'ils avaient demandés en France, et
de l'arrivée desquels avant ceux des Anglais, dépendait désormais le
salut du pays.
L'on avait d'abord résolu d'attaquer Québec dans l'hiver; mais il fallut
ajourner cette entreprise au printemps. Ce délai fut employé à
réorganiser l'armée, à ramasser des vivres et à préparer les
embarcations nécessaires pour descendre le fleuve à la débâcle des
glaces. Malgré les plus grands efforts, l'on ne put réunir un matériel
suffisant pour faire un siège. L'on manquait complètement de grosse
artillerie et il y avait peu de poudre. Cependant l'on ne désespérait
pas de réussir soit à la faveur d'une surprise, soit à l'aide des
secours attendus.
Afin d'empêcher l'ennemi de pénétrer le dessein que l'on avait formé, et
encore plus de soutenir le courage des habitans et de fatiguer la
garnison anglaise, l'on tint des partis dehors tout l'hiver.
Le général Murray ne négligeait rien de son côté pour se mettre en état
de repousser toutes les tentatives jusqu'à la campagne suivante. Il
était abondamment pourvu d'artillerie et de munitions de guerre et de
bouche, et commandait les meilleures troupes de l'Angleterre. Il ne fut
pas plutôt établi dans la ville qu'il adressa une proclamation aux
Canadiens pour leur représenter l'inutilité d'une plus longue,
résistance et tous les malheurs qui seraient la suite d'une opposition
devenue sans objet. Onze paroisses environnantes abandonnées de l'armée
française et dont la plupart des habitans, par l'incendie de leurs
maisons, s'étaient vu forcés de se réfugier dans les bois que l'hiver
allait rendre inhabitables, vinrent faire leur soumission et prêter le
serment de fidélité, à l'exemple des habitans de Miramichi, Richibouctou
et autres lieux du golfe St.-Laurent, qui, sur l'avis de leurs
missionnaires, avaient fait la leur au colonel Frye, commandant anglais
du fort Cumberland à Chignectou. Le général Murray avait porté ses
avant-postes à Lorette et à Ste.-Foy, à 2 ou 3 lieues de la ville, et la
guerre d'escarmouches ne discontinua presque point, malgré la rigueur de
la saison. La garnison fut sans cesse occupée soit à tirer du bois de
chauffage de la forêt du Cap-Rouge, soit à faire de petites expéditions,
soit enfin à travailler aux fortifications de la ville, qu'après des
travaux inouïs l'on mit en état de soutenir un siège, en achevant les
remparts et les couvrant de mortiers et de canons d'un gros calibre, et
en terminant les redoutes dont on a parlé et qui étaient au nombre de
huit. Tous ces travaux avaient été exécutés malgré les maladies qui
s'étaient mises dans les troupes, particulièrement le scorbut, et qui
enlevèrent du 24 décembre au 24 avril près de 500 hommes.[35]