Anglais devant cette ville. Ceux-ci faisaient divers mouvemens pour
cacher leur véritable dessein. Le 7, le 8 et le 9 septembre une douzaine
de vaisseaux remontèrent le fleuve avec une grande partie de l'armée et
jetèrent l'ancre au Cap-Rouge, envoyant simultanément des détachemens
sur divers points du rivage pour diviser l'attention des Français. La
moitié de ces troupes fut débarquée sur la rive droite du St.-Laurent,
pendant que les officiers examinaient attentivement la rive gauche, de
Québec au Cap-Rouge, où ils découvrirent le chemin qui conduisait de
l'anse du Foulon au fond des plaines d'Abraham, Dans le même temps ils
apprirent qu'un convoi de vivres pour Québec devait passer dans la nuit
du 12 au 13.
Depuis que les Anglais s'étaient rendus maîtres du fleuve au-dessus de
la capitale, l'approvisionnement de l'armée était devenu fort difficile,
ses magasins, étant à Batiscan et aux Trois-Rivières. Il fallait faire
venir les vivres par terre, et cette voie ne laissait point que d'offrir
des obstacles; il n'était resté d'abord dans la campagne, comme on se
rappelle, que des enfans en bas âge, des femmes et des vieillards
auxquels leurs infirmités n'avaient pas permis de porter les armes.
C'était cependant avec le secours de bras si faibles que l'on avait fait
transporter sur 271 charrettes de Batiscan à l'armée, 18 lieues, 700
quarts de lard et de farine, la subsistance de 12 à 15 jours; mais l'on
fut effrayé des difficultés que ce service entraînait; beaucoup de
charrettes étaient déjà brisées; les femmes et les enfans qui les
conduisaient, rebutés d'un travail si rude, ne laissaient point espérer
qu'ils pussent le soutenir long-temps, et les hommes qui étaient revenus
de l'armée ne pouvaient abandonner les travaux des champs qui
pressaient. On essaya donc de se servir encore de la voie de l'eau,
toute hasardeuse qu'elle était, pour faire descendre des vivres, et
c'est à la suite de cette résolution qu'avait été expédié le convoi dont
l'on vient de parler. Malheureusement des prisonniers communiquèrent la
consigne que les bateaux de ce convoi devaient donner en passant aux
sentinelles placées sur le rivage. Le général Wolfe s'empressa de
profiter de ces heureuses circonstances pour jeter son armée à terre
dans l'anse du Toulon et s'emparer des hauteurs Voisines. Afin de mieux
cacher son dessein aux Français, il donna des ordres d'une part pour
qu'un grand nombre de barques fissent des mouvemens en face du camp de
Beauport comme s'il s'agissait d'opérer une descente, et de l'autre,
pour que les vaisseaux restés au Cap-Rouge fissent des démonstrations
vers St.-Augustin, afin d'attirer l'attention du colonel de Bougainville
de ce côte. Ces instructions données, il ne pensa plus qu'à exécuter son
entreprise. Le 13, à 1 heure du matin, une partie des troupes anglaises
rembarquées de la veille sur les vaisseaux, descendit dans des bateaux
plats et se laissa dériver dans le plus grand silence par une nuit noire
avec le reflux de la marée le long du rivage jusqu'au Foulon, les
officiers parlant français ayant été choisis pour répondre au qui-vive
des sentinelles, qui, dans l'obscurité, laissèrent passer ces bateaux
croyant que c'était le convoi de vivres attendu. Les vaisseaux de
l'amiral Holmes les suivaient à 3 quarts d'heure de distance avec le
reste des troupes. Rendus au point indiqué les Anglais débarquèrent sans
coup férir. L'infanterie légère, en mettant pied à terre avec le générai
Wolfe à sa tête, s'empara du poste qui défendait le pied du chemin
conduisant au sommet de la falaise, gravit l'escarpement qui n'est pas
assez abrupte dans cet endroit pour empêcher les arbres d'y pousser, et
parvenu sur le plateau, surprit et dispersa après quelques coups de
fusil la garde qui y était placée et dont le commandant fut pris dans
son lit. Pendant ce temps-là les bateaux étaient retournés aux vaisseaux
et en ramenaient le reste des troupes de débarquement sous les ordres du
général Townshend. Au jour l'armée anglaise était en bataille sur les
plaines d'Abraham.
Le gouverneur, M. de Vaudreuil, reçut la nouvelle inattendue de ce
débarquement à 6 heures du matin; elle fut aussitôt communiquée au
général Montcalm qui ne pouvait y croire. Il pensait que c'était quelque
détachement isolé qui s'était aventuré jusque-là par hasard comme l'on
en avait vu en d'autres endroits des bords du St.-Laurent; et, croyant
n'avoir affaire au plus qu'à une partie de l'armée ennemie, emporté par
sa vivacité ordinaire, il se mit en marche avec une portion seulement de
ses troupes, sans même faire part de ses dispositions au gouverneur,
laissant 1,500 hommes pour la garde du camp et les artilleurs répandus
sur la ligne des retranchemens.
Dans ce moment, l'armée de Beauport se trouvait réduite à environ 6,000
combattans par les corps qu'on en avait détachés (Documens officiels).
Dans sa plus grande force elle avait été de 13,000 hommes. 800 étaient
partis avec le chevalier de Levis. Le colonel Bougainville en avait avec
lui 3,000, tous soldats d'élite outre la cavalerie. La garnison de
Québec qui ne prit point part à la bataille qui suivit, comptait 7 à 800
hommes; et enfin, comme on l'a déjà dit, un grand nombre de Canadiens
avaient obtenu la permission d'aller faire leurs récoltes, et les plus
âgés et les plus jeunes de s'en retourner chez eux croyant le danger
passé; de sorte que cette armée était réduite de plus de moitié. Le
général Montcalm prit avec lui 4,500 hommes (Documens officiels) et
laissa le reste dans le camp. Ces troupes défilèrent par le pont de
bateaux établi Sur la rivière St.-Charles, entrèrent dans la ville par
la porte du Palais au nord, la traversèrent et en sortirent par les
portes St.-Jean et St.-Louis à l'ouest du côté des plaines d'Abraham, où
elles arrivèrent à 8 heures à la vue de l'ennemi. Montcalm aperçut non
sans étonnement l'armée anglaise rangée en bataille et prête à le
recevoir. Mais, quoique surpris, il résolut de brusquer l'attaque,
malgré tous les avis contraires qu'on put lui donner, et l'ordre positif
du gouverneur, qui lui mandait, par un billet, d'attendre pour commencer
qu'il eut réuni toutes ses forces, et qu'il marchait lui-même à son
secours avec les troupes qu'il avait laissées pour la garde du camp.
Soit par suite de la division profonde qui séparait, comme l'on sait,
ces deux hommes, soit que ce général craignît, comme il le donna pour
raison, que les Anglais ne se retranchassent là où ils étaient, ce
qu'ils avaient déjà commencé de faire, et ne se rendissent par là
inexpugnables, il donna l'ordre du combat malgré l'opinion de plusieurs
de ses officiers, comme on vient de le dire, et entre autres de son
major-général le chevalier de Montreuil, qui lui représenta qu'il
n'était pas en état d'attaquer les ennemis avec des forces aussi faibles
que celles qu'il avait sous la main (Documens de Paris).
Persistant dans sa résolution, il rangea ses troupes en bataille sur une
seule ligne de trois hommes de profondeur, la droite sur le chemin de
Ste.-Foy et la gauche sur le chemin de St-Louis, sans corps de réserve.
Les réguliers, dont les grenadiers étaient avec M. de Bougainville,
formaient cette ligne. Les milices et quelques sauvages qu'il y avait
furent jetés sur les deux ailes. Et sans donner le temps à ses troupes
de prendre haleine, il se mit en mouvement et marcha avec une telle
précipitation que sa ligne se rompit et que les bataillons se trouvèrent
en avant les uns des autres, de manière à faire croire, aux ennemis
qu'ils s'avançaient en colonnes, surtout le centre.
Le général Wolfe avait rangé son armée en face des buttes à Neveu, le
visage tourné vers la ville. Sa droite était appuyée à une petite
éminence sur le bord de l'escarpement du St.-Laurent, et la gauche vers
le chemin de Ste.-Foy, à une ligne de petites redoutes en terre qu'il
avait fait commencer le long de ce chemin, et qui se prolongeait en
demi-cercle, sur ses derrières. Six régimens formaient son front de
bataille avec les grenadiers de Louisbourg et 2 pièces de canon, ayant
pour réserve un autre régiment formé en 8 divisions pour se porter là où
le besoin l'exigerait, 3 régimens se formèrent en potence le long du
chemin de Ste.-Foy pour contenir les tirailleurs Canadiens qui devaient
attaquer son flanc gauche tandis que Montcalm le chargerait en front.
Les montagnards écossais formaient partie de cette ligne et couvraient
les derrières de l'armée avec 2 pièces de canon, en cas d'attaque de ce
côté.
L'action commença par les tirailleurs canadiens et quelques sauvages.
Ils assaillirent d'un feu, très vif la ligne anglaise qui essuya cette
mousqueterie sans s'ébranler, mais en faisant des pertes. Le général
Wolfe qui savait que la retraite était impossible s'il était battu,
parcourait les rangs de son armée, animait les soldats, faisait mettre
deux balles dans les fusils et ordonnait de ne tirer que lorsque les
Français seraient à vingt pas d'eux. Ceux-ci qui avaient perdu toute
leur consistance lorsqu'ils arrivèrent à portée, des Anglais, ouvrirent
irrégulièrement, et dans quelques bataillons de trop loin, un feu de
pelotons qui fit peu d'effet. Ils n'attaquèrent pas moins cependant avec
beaucoup de valeur; mais en arrivant à 40 pas de leurs adversaires, ils
furent reçus par un feu si meurtrier que dans le désordre où ils étaient
déjà, il fut impossible de régulariser leurs mouvemens, et en peu de
temps, tout tomba dans la plus étrange confusion. Le général Wolfe, à la
tête de son aile-droite, voyant l'état des Français, jugea le moment
favorable de les attaquer à son tour, et, quoique déjà blessé au poignet
par un tirailleur, il prit ses grenadiers pour les aborder à la
bayonnette; mais il avait à peine fait quelques pas qu'il fut atteint
pour la seconde fois d'une balle qui lui traversa la poitrine. On le
porta en arrière, et ses troupes, dont la plupart ignorèrent sa mort
jusqu'après la bataille, continuèrent toujours leur mouvement offensif
et se mirent à la poursuite des Français, dont le centre et l'aile
gauche, saisis d'une terreur panique, lâchaient le pied dans le moment
même pêle-mêle, malgré les efforts du général Montcalm et des principaux
officiers pour arrêter le désordre. Une des personnes qui étaient auprès
du général Wolfe s'étant écriée: _Ils fuient! Qui?_ demanda le général
mourant, sa figure s'animant tout-à-coup. Les Français! lui répondit-on.
_Quoi, déjà!_ dit ce héros, _alors je meurs content_, et il expira.
Presqu'en même temps le colonel Carleton était blessé à la tête, et le
chef de brigade Monkton, atteint d'un coup de feu, était obligé de
quitter le champ de bataille et le commandement de l'armée, qui échut au
général Townshend, troisième en grade, et chargé du commandement de la
gauche.
Les vainqueurs cependant pressaient les fuyards de toutes parts à la
bayonnette ou le sabre à la main. La résistance ne venait guère plus
alors que des tirailleurs. Le chef de brigade M. de Sénezergues et le
baron de St.-Ours, qui remplissait le même grade dans cette bataille,
tombèrent mortellement blessés au pouvoir des ennemis. Le général
Montcalm, quoiqu'ayant déjà reçu deux blessures, dirigeait lui-même la
retraite au milieu des Canadiens, et il se trouvait entre la porte
St.-Louis et les buttes à Neveu, quand un nouveau coup de feu dans les
reins le jeta aussi blessé à mort en bas de son cheval. Il fut emporté
dans la ville, où se jettait une partie des Français, tandis que
l'autre, la plus considérable, fuyait vers le pont de bateaux de la
rivière St-Charles. Le gouverneur arriva de Beauport au moment ou les
troupes se débandaient. Il rallia un millier de Canadiens entre les
portes St.-Jean et St-Louis, lesquels, par leur bonne contenance et un
feu très nourri, arrêtèrent quelque temps l'ennemi dans sa poursuite et
sauvèrent les fuyards.[31] La déroute ne fut totale que parmi les
troupes réglées. Les Canadiens combattirent toujours quoiqu'en
retraitant, et ils forcèrent, à la faveur des petits bois dont ils
étaient environnés, différens corps ennemis à plier, et ne cédèrent
enfin qu'à la supériorité du nombre. C'est dans cette résistance que les
vainqueurs éprouvèrent les plus grandes pertes. Trois cents montagnards
écossais, revenant de la poursuite vers la rivière St.-Charles, furent
ainsi attaqués sur le côteau Ste.-Geneviève par ces Canadiens et forcés
de reculer jusqu'à ce que deux régimens envoyés à leur secours vinssent
les dégager.
[Note 31: Dépêches de M. de Vaudreuil et de quelques autres officiers au
ministre.]
Le colonel de Bougainville qui était au Cap-Bouge, ne reçut qu'à 8
heures du matin l'ordre: de marcher sur les plaines d'Abraham; il se mit
immédiatement en chemin avec à-peu-près la moitié de ses troupes
seulement à cause de leur dispersion jusqu'à la Pointe-aux-Trembles;
mais il ne put arriver assez tôt pour prendre part à l'action, et voyant
tout perdu lorsqu'il atteignit les derrières du champ de bataille, il se
retira. Les Anglais ne jugèrent pas à propos de profiter de l'épouvante
de leurs ennemis pour pénétrer dans Québec, ou s'emparer du camp de
Beauport, que purent regagner ensuite les combattans qui s'étaient
retirés dans la ville.
Telle fut l'issue de la première bataille d'Abraham, qui décida de la
possession d'une contrée presqu'aussi vaste que la moitié de l'Europe.
Les pertes des Français dans cette fatale journée furent considérables;
elles se montèrent à près du quart des soldats y compris 250 prisonniers
qui tombèrent entre les mains des vainqueurs avec la plupart des
blessés. Trois officiers généraux moururent de leurs blessures. Celles
des Anglais s'élevèrent à un peu moins de 700 hommes, parmi lesquels se
trouvaient les principaux officiers de l'armée, outre le général en
chef.
La perte, de cette bataille peut être attribuée aux fautes que fit le
général Montcalm, fautes qu'il reconnut lui-même, dit-on, avant de
mourir. Au lieu de combattre avec une partie de ses forces seulement, il
pouvait attendre l'arrivée du colonel Bougainville et tirer la garnison
de la ville et les corps qu'il avait laissés dans le camp, et avec
toutes ces forces réunies attaquer les ennemis en tête et en queue. Il
pouvait aussi se retrancher sur les buttes à Neveu, et, comme la saison
était avancée, attendre les Anglais dans ses lignes en épiant tous leurs
mouvemens, ce qui les aurait mis dans l'obligation de combattre avec
désavantage, car le temps les pressait. Après ces premières fautes, il
en commit une autre presqu'aussi grave en rangeant son armée sur une
seule ligne et sans corps de réserve, et en ne se donnant pas le temps
de tirer l'artillerie de campagne qu'il y avait dans la ville afin de
contrebalancer au moins l'infériorité d'une partie de ses troupes sous
le rapport de la discipline. On lui reproche encore, son armée étant
partiellement composée de milices, d'avoir voulu combattre en bataille
rangée. On dit «qu'il devait attendre l'ennemi et profiter de la nature
du terrain pour placer par pelotons dans les bouquets de broussailles
dont il était environné les Canadiens qui, arrangés de la sorte,
surpassaient par l'adresse avec laquelle ils tiraient toutes les troupes
de l'univers.»
Quoiqu'il en soit de ces fautes, il sembla qu'il les avait suffisamment
expiées par sa mort; et devant ses dépouilles funèbres on les oublia
toutes pour ne se rappeler que ses triomphes et sa bravoure. Les
Canadiens comme les Français pleurèrent sa perte comme un malheur
public. Il rendit le dernier soupir le lendemain matin de la bataille au
château St.-Louis et fut enterré le même soir, à la clarté des
flambeaux, dans l'église conventuelle des Ursulines en présence de
quelques officiers. Montcalm avait montré en Canada toutes les qualités
et tous les défauts qu'on avait déjà remarqués en lui. Il était plus
brillant par les avantages d'une mémoire ornée que profond dans l'art de
la guerre; brave mais peu entreprenant, il négligea la discipline des
troupes et ne proposa jamais aucune entreprise importante. Il ne voulait
pas attaquer Oswégo s'il n'y eût été forcé pour ainsi dire par les
reproches que lui fit sur la timidité qu'il montrait, M. Rigaud, homme
borné à la vérité, mais plein de valeur et d'audace et accoutumé à la
guerre des bois; il aurait aussi, dit-on, abandonné le siège du fort
William-Henry sans le chevalier de Levis, et encore devant Québec, dans
le printemps, n'osant se flatter de pouvoir arrêter le premier efforts
du général Wolfe, il parla de lui abandonner cette place dans le moment
même où il en faisait dépendre le sort du Canada (Documens de Paris).
Ses divisions avec le gouverneur dont il feignait de dédaigner les avis
eurent des suites déplorables; et la popularité qu'il avait su acquérir
parmi les habitans et les soldats le rendait de plus en plus indépendant
du chef de la colonie. Il n'avait cessé de le décrier auprès de ceux qui
formaient sa société; il le traitait d'homme de mauvaise foi, incapable
et irrésolu, et par un artifice qui ne réussit que trop souvent, il
établissait sa réputation en ruinait celle de son supérieur. Du reste,
il avait beaucoup d'esprit, le goût de l'étude, et des connaissances
étendues qui le firent admettre peu de temps avant sa mort à l'académie
royale des inscriptions et belles lettres de Paris. Il aimait le luxe et
était désintéressé. Il devait au trésor 10,000 écus qu'il avait
empruntés pour soutenir son rang et soulager ses officiers dans la
disette de tout où se trouvait le Canada. Mais son ambition et le désir
trop peu caché de supplanter M. de Vaudreuil, furent une des causes de
la désunion à laquelle on peut attribuer principalement le désastre que
l'on venait d'essuyer.
Cependant le soir de la bataille, le gouverneur tint un conseil de
guerre où tous les officiers opinèrent pour se retirer derrière la
rivière Jacques Cartier, afin de conserver, une ligne de retraite, et la
communication avec les magasins de l'armée, motif qui avait pu
contribuer à déterminer la conduite du général Montcalm le matin. Le
gouverneur, l'intendant et le colonel Bougainville étaient d'une opinion
contraire, et voulaient tenter une seconde fois le sort des armes; mais
la majorité l'emporta, Montcalm, que l'on consulta, répondit qu'il
restait trois partis à prendre, à savoir: attaquer l'ennemi une seconde
fois, se retirer à Jacques Cartier ou capituler pour toute la colonie.
Le marquis de Vaudreuil, après cette résolution, envoya environ 150
réguliers pour renforcer la garnison de Québec toute composée de
citoyens: et de matelots, lesquels avaient été engagés pendant la
bataille avec les batteries de la Pointe-Levy. En même temps il écrivit
à M. de Ramsay pour le prévenir qu'il ne devait pas attendre que
l'ennemi l'emportât d'assaut, et qu'aussitôt qu'il manquerait de vivres
il arborât le drapeau blanc. L'armée craignant à tout instant d'être
coupée de ses magasins, commença sa retraite à l'entrée de la nuit. Afin
que l'ennemi ne s'aperçût pas de ce funeste mouvement, elle laissa, le
camp de Beauport tendu, abandonna, faute de moyens de transport, une
partie des bagages, l'artillerie et les munitions, et défila dans le
plus profond silence par la jeune et l'ancienne-Lorette, traversa
St.-Augustin et arriva à la Pointe-aux-Trembles le 14 au soir. Le
colonel Bougainville, commandant l'arrière-garde, s'établit à
St.-Augustin. Ce mouvement était fatal de toute manière; il laissait
Québec à lui-même et sans provisions de bouche; il exposait l'armée à
l'anéantissement, parce que l'on ne devait pas s'attendre que les
miliciens de ce gouvernement abandonneraient leurs familles sans pain,
leurs récoltes encore sur pied là ou l'ennemi ne les avait pas ravagées
ou avait empêché de les faire, pour aller on ne savait où. Aussi la
désertion fut-elle considérable pendant cette retraite, les cultivateurs
quittaient les drapeaux pour rentrer dans leurs foyers, et beaucoup
d'autres pour piller dans les campagnes. Le lendemain on atteignit
Jacques Cartier, et l'arrière-garde la Pointe-aux-Trembles, où il fut
résolu d'attendre le chevalier de Levis qui descendait en toute hâte,
comme on l'a dit plus haut.
Il arriva le 17. En partant de Montréal il avait envoyé ses ordres sur
les frontières de l'Ouest pour la subsistance des troupes, subsistance
qui manquait sans cesse, et pour l'acheminement immédiat sur l'armée
battue des outils, de l'artillerie et des munitions de guerre et de
bouche qui pouvaient être disponibles. Il eut, en rejoignant l'armée,
une entrevue avec le gouverneur, et lui représenta qu'il fallait arrêter
la retraite, et que pour empêcher la désertion et mettre fin au désordre
qui régnait, le seul moyen était de marcher en avant; qu'il fallait tout
hasarder pour prévenir la prise de Québec, et dans le cas extrême en
faire sortir la population et détruire la ville afin d'empêcher les
ennemis d'y passer l'hiver, résolution patriotique qui, mise à
exécution, eût pu sauver le Canada. Il observa que les Anglais n'étaient
pas assez nombreux pour garder la circonvallation de la place et
empêcher les Français d'y communiquer; qu'il fallait se rassembler et
faire des dispositions pour les menacer; profiter pour cela des bois du
Cap-Rouge, Ste.-Foy et St. Michel afin de s'approcher d'eux, et que
s'ils venaient pour attaquer dans ces bois il fallait combattre, ou
s'iks fournissaient quelqu'autre occasion en profiter, parce que se
trouvant entre deux feux ils n'oseraient pas faire de siège; qu'il y
avait raisons de croire qu'ils viendraient attaquer; que si l'on était
battu, l'on retraiterait le haut de la rivières du Cap-Rouge laissant un
gros détachement dans le bas, et facilitant la sortie de la garnison de
la ville, après qu'elle l'aurait incendiée complètement; qu'un mouvement
offensif arrêterait la désertion des habitans, et ferait revenir un
grand nombre de ceux du gouvernement de Québec. Le marquis de Vaudreuil
approuva tout, et ces deux chefs dépêchèrent sur-le-champ des courriers
au commandant de la place pour l'informer que l'on marchait à son
secours. Le départ de l'armée elle-même fut différé au lendemain faute
de vivres. M. de la Rochebeaucourt entra dans la ville où l'on manquait
de provisions avec cent chevaux portant des sacs de biscuit, et fit part
aux habitans du retour des troupes, qui vinrent coucher le 18 à la
Pointe-aux-Trembles et M. de Bougainville avec l'avant-garde sur le haut
de la rivière du Cap-Rouge.
Le général de Levis prenait le commandement de l'armée au moment où les
affaires se trouvaient dans l'état le plus désespéré; mais c'était un de
ces hommes dont les circonstances difficiles font ressortir avec éclat
les talens et l'énergie. Il était né au château d'Ajac en Languedoc, de
l'une des plus anciennes maisons de France. Entré de bonne heure au
service, il s'était fait remarquer par son activité et sa bravoure. En
Canada il avait montré un esprit sobre, réfléchi, attentif à ses devoirs
et sévère pour la discipline des troupes, qualité rare malheureusement à
cette époque dans les armées françaises; et la suite des événemens
prouva que si le résultat ne fut pas plus favorable, la faute n'en
pouvait rejaillir sur lui.
Le lendemain 19, il marcha sur Lorette et M. de Bougainville sur la
rivière St-Charles, où celui-ci apprit que la ville venait de se rendre
malgré les ordres positifs qui avaient été envoyés au commandant de
rompre les négociations, dès que l'on sût qu'il y en avait d'entamé, et
la réponse que cet officier avait faite qu'il s'y conformerait. Cette
nouvelle, parvint au gênerai en chef à St.-Augustin. Il ne put contenir
son indignation, et l'exprima dans les tenues les plus amers. Mais le
mal était sans remède.