les ordres immédiats du général Wolfe lui-même, après avoir fait
beaucoup de mouvemens divers comme pour tromper les Français sur le
véritable point où elle voulait opérer sa descente, se dirigea enfin
vers les transports échoués; en arrivant la marée étant basse une partie
des berges fut arrêtée par une chaîne de cailloux et de galets, qui la
retint quelque temps et causa quelque désordre; mais le général en chef
fit surmonter bientôt tous les obstacles. Les grenadiers et 200 hommes
d'autres troupes furent les premiers qui mirent pied à terre sur une
place très large et unie. Ils devaient se former en quatre divisions et
marcher soutenus par la brigade Monkton qui était derrière eux. Par
quelque malentendu cet ordre ne fut pas ponctuellement exécuté. Ils se
mirent en colonne; et suivis, mais de trop loin, par la brigade Monckton
rangée en trois divisions, ils marchèrent sur la redoute qui gardait
l'entrée de la route de Courville, au son d'une musique guerrière. La
redoute avait été évacuée. Les grenadiers s'y arrêtèrent et se formèrent
en colonnes d'attaque pour assaillir les retranchemens qui étaient à une
petite portée de fusil, tandis que toutes les batteries ennemies,
redoublant de vigueur, faisaient pleuvoir depuis midi sur les Canadiens
qui défendaient cette partie de la ligne française, une grêle de bombes
et de boulets que ceux-ci essuyaient avec la plus grande patience et la
plus grande fermeté. Lorsque les assaillans furent formés, ils
s'ébranlèrent la bayonnette au bout du fusil pour aborder les
retranchemens. Leur costume et leur attitude contrastaient
singulièrement avec l'apparence de leurs adversaires, enveloppés d'une
légère capote fortement serrée autour des reins et n'ayant, pour
suppléer à leur discipline, que leur courage et la justesse remarquable
de leur tir. Ils attendirent froidement que l'ennemi atteignit le pied
du côteau, à quelques verges seulement de leur ligne, pour les coucher
en joue. Alors[29] ils lâchèrent, des décharges si meurtrières sur les
deux colonnes anglaises, qu'en peu de temps elles furent jetées en
désordre, et, malgré, les efforts des officiers, elles prirent toutes la
fuite pêle-mêle pour aller chercher un abri derrière la redoute, où
elles ne purent jamais être reformées, et ensuite derrière le reste de
leur armée, qui était en lignes développées un peu plus loin. Au même
moment survint un orage furieux de pluie et de tonnerre, qui déroba les
combattans à la vue les uns des autres pendant quelque temps, et dont le
bruit plus imposant et plus vaste, fit taire celui de la bataille.
Lorsque la tempête fut finie et que le brouillard se fut dissipé, les
Français aperçurent les ennemis qui se rembarquaient avec leurs blessés,
après avoir mis le feu aux deux transports échoués, se retirant comme
ils étaient venus, les uns dans leurs berges, et les autres par le gué
de Montmorency. Le feu de leur nombreuse artillerie, à laquelle on
n'avait pu répondre qu'avec une dizaine de pièces de canon, qui avaient
incommodé cependant beaucoup les troupes de débarquement, le feu de leur
artillerie dura sans discontinuer jusqu'au soir, et l'on estime qu'elle
tira 3000 coups de canon dans cette journée. La perte des Français,
causée presqu'entièrement par cette arme fut peu considérable, si l'on
considère qu'ils furent plus de six heures exposés à une grêle de
projectiles. Les ennemis eurent environ 5100 hommes hors de combat dont
un grand nombre d'officiers.
[Note 29: «....Their small arms, in their trenches, lay cool till they
were sure of their mark; then they poured their small shot like showers
of hail, which caused our brave grenadiers to fall very fast.»--_Journal
d'un officier anglais._]
La victoire remportée à Montmorency fut due, principalement aux
judicieuses dispositions et à l'activité du chevalier de Levis, qui avec
moins de troupes immédiatement sous la main que le général Wolfe, sut
néanmoins en réunir un plus grand nombre que lui au point d'attaque. Et
quand bien même les grenadiers anglais auraient franchi le
retranchement, il est encore fort douteux s'ils eussent pu réussir à
gagner la victoire appuyés même du reste de l'armée de. Wolfe. Le
terrain de la grève au chemin de Beauport s'élève dans cet endroit par
petits gradins, ou pentes assez inclinées, et est entrecoupé de ravines
entre lesquelles serpente la route de Courville, théâtre conséquemment
très favorable au tirailleur canadien. De plus, deux bataillons de
réguliers étaient de réserve en arrière prêts à marcher à son secours
s'il en avait eu besoin.
Le général Wolfe rentra dans son camp, accablé de l'échec qu'il venait
d'éprouver. Dans son désappointement amer, son noble coeur envisageait
avec une espèce d'effroi l'impression que sa défaite allait causer en
Angleterre, et les propos malveillans que l'on tiendrait sans doute sur
l'audace qu'il avait eue de se charger d'une entreprise aussi difficile
et au-dessus de ses forces. Il voyait dans un moment s'évanouir tous ses
rêves d'ambition et de gloire, et la fortune entre les mains de laquelle
il avait confié son avenir, l'abandonner presque aux premiers pas qu'il
faisait sous ses auspices. Il semblerait que son esprit n'avait plus sa
lucidité ordinaire, quand on le voit, après avoir perdu tout espoir de
forcer le camp du général Montcalm, détacher sérieusement le général
Murray avec douze cents hommes, pour détruire la flottille française aux
Trois-Rivières et ouvrir une communication avec le général Amherst sur
le lac Champlain. Cet officier partit pourtant avec 300 berges; mais il
s'avança peu avant dans le pays. Ayant été repoussé deux fois à la
Pointe-aux-Trembles par le colonel de Bougainville à la tête de 1,000
hommes détachés de l'armée pour suivre ses mouvemens, il débarqua à
Ste.-Croix, qu'il incendia, comme nous l'avons rapporté ailleurs. De là
il se jeta sur Deschambault où il pilla et brûla les équipages des
officiers français, et se retira ensuite précipitamment sans avoir pu
accomplir l'objet de sa mission; mais non cependant sans avoir
considérablement inquiété le général Montcalm, qui, à la première
nouvelle de ces incursions, se mit en chemin incognito pour
Jacques-Cartier, craignant que les Anglais ne s'emparassent de cette
rivière et ne coupassent le pays en deux, en se fortifiant dans cette
importante position; mais rendu à la Pointe-aux-Trembles il apprit leur
retraite, et il revint sur ses pas.
Après ce nouvel échec, une maladie dont le général Wolfe portait déjà le
germe depuis long-temps, favorisé par les fatigues du corps et les
inquiétudes de l'esprit, se développa tout-à-coup et le mit aux portes
du tombeau. Lorsqu'il fut assez bien rétabli pour pouvoir s'occuper
d'affaires, il adressa une longue dépêche à son gouvernement dans
laquelle il exposa tous les obstacles contre lesquels il avait eu à
lutter et les regrets cuisans qu'il éprouvait du peu de succès de ses
efforts; mais dans laquelle respirait en même temps ce dévoûment pour la
patrie qui animait à un si haut degré l'âme de ce guerrier. On fut plus
touché en Angleterre de la douleur du jeune commandant que de l'échec
des armes de la nation.
L'esprit de Wolfe avait fléchi, comme son corps, sous le poids de sa
situation, qui ne lui laissait plus que le choix des difficultés, comme
il le disait lui-même. Il appela à son secours l'aide de ses lieutenans,
dont nous avons fait connaître déjà les talens et le caractère. Il les
invita à considérer quel était, dans leur opinion, le meilleur plan à
suivre pour attaquer le général Montcalm avec quelque chance de succès,
leur faisant part en même temps de son avis, qui était de renouveler
l'attaque de l'aile gauche du camp de Beauport, et de dévaster et ruiner
le pays autant que cela serait possible sans nuire à la principale
opération de la campagne.
Les généraux Monckton, Townshend et Murray répondirent le 29 août qu'une
nouvelle attaque du camp de Beauport serait une entreprise fort
hasardeuse; que, suivant eux, le moyen le plus sûr de frapper un coup
décisif, serait de se retirer sur la rive droite du St.-Laurent, de la
remonter quelque distance et de traverser de nouveau sur la rive gauche,
afin de porter les opérations au-dessus de la ville. «Si nous
réussissons, disaient ces généraux, à nous maintenir dans cette nouvelle
position, nous forcerons le général Montcalm à combattre là où nous
voudrons; nous serons entre lui et ses magasins, entre son camp et
l'armée qui s'oppose au général Amherst. S'il nous offre la bataille et
qu'il la perde, Québec et probablement tout le Canada tomberont entre
nos mains, avantage plus grand que celui que l'on peut attendre d'une
victoire à Beauport; s'il traverse la rivière St.-Charles avec des
forces suffisantes pour s'opposer à cette opération, le camp de Beauport
ainsi affaibli pourra être attaqué plus facilement.» Les forces navales
des Anglais en leur assurant la possession du fleuve, mettaient le
général Wolfe à même de porter ses troupes sur tous les points
accessibles du pays. Le plan des trois généraux anglais fut approuvé par
leur chef, et les ordres nécessaires furent donnés afin de le mettre
sans délai à exécution. On ne parlait point de donner l'assaut à Québec
par le port; on avait reconnu que cette entreprise aurait été plus que
téméraire.
Après cette décision, les Anglais levèrent leur camp du sault
Montmorency ou de l'Ange-Gardien sans être inquiétés dans leur retraite,
chose que l'on reprocha au général Montcalm comme une faute, et les
troupes et l'artillerie furent transportées à la Pointe-Levy le 3
septembre. Le bombardement de la ville et les ravages des campagnes
étaient les seules entreprises dans lesquelles ils eussent encore
réussi, entreprises qui étaient elles-mêmes une espèce d'hommage, mais
d'hommage terrible, rendu à l'opiniâtreté des défenseurs du Canada.
Le général Montcalm voyant que l'ennemi allait maintenant porter son
attention au-dessus de Québec, s'occupa de la garde de la rive gauche du
fleuve sur laquelle est située cette ville. Il envoya un bataillon
camper sur les hauteurs d'Abraham pour se porter au besoin soit dans la
place, soit du côté de Sillery ou de la rivière St.-Charles; mais le
malheur voulut qu'on le retirât deux jours après. Il donna ensuite au
colonel de Bougainville chargé du commandement de cette rive, outre les
1000 hommes qu'il avait déjà, 1000 autres tant réguliers que miliciens y
compris 5 compagnies de grenadiers et la cavalerie; et il fit renforcer
les gardes placées sur le rivage entre la ville et le Cap-Rouge.
Trouvant ces troupes encore trop faibles, en voyant les vaisseaux
anglais s'étendre de Sillery à la Pointe-aux-Trembles, et inquiet pour
la sûreté de ses vivres, il envoya de nouveaux renforts à M. de
Bougainville dont presque tous les sauvages de l'armée avaient rejoint
le détachement. Cet officier se trouva alors avoir à ses ordres, en y
comprenant les Indiens, environ 3000 hommes répandus en différens postes
depuis Sillery jusqu'à la Pointe-aux-Trembles; c'était l'élite des
troupes. On lui réitéra l'ordre de continuer à suivre attentivement tous
les mouvemens des ennemis, qui depuis plusieurs jours, menaçaient et le
camp de Beauport et la ville et les magasins de l'armée.
Jusqu'à ce moment les choses avaient assez bonne apparence du côté de
Québec; mais les nouvelles que l'on recevait du lac Champlain et du lac
Ontario n'étaient pas fort rassurantes. Le chef de brigade Bourlamarque,
qui commandait sur la frontière du lac Champlain avait, comme on l'a vu,
sous ses ordres 3 bataillons de troupes réglées, 300 hommes tirés de
ceux qui étaient à l'armée de Québec, et 800 Canadiens, en tout 2,300
hommes. D'après les ordres de Paris, il devait se replier si l'ennemi se
présentait avec des forces supérieures. Le général en chef des armées
anglaises, lord Amherst, devait opérer de ce côté avec des forces
imposantes. Le souvenir de la sanglante défaite de Carillon encore tout
frais dans la mémoire, ne fit que l'engager à augmenter de précautions.
Ce général arriva le 3 mai à Albany, où il rassembla son armée, et d'où
il dirigea tous les préparatifs de la campagne. Le 6 juin il vint camper
au fort Edouard; chaque régiment se couvrant d'un blockhaus tant il
craignait les entreprises des Français, et le 21 il se porta avec 6,000
soldats à la tête du lac St.-Sacrement, où son ingénieur en chef, le
colonel Montrésor, traça le plan du fort George sur une éminence à
quelque distance du lac et de l'emplacement qu'avait occupé celui de
William-Henry. Le général Amherst y ayant réuni toutes ses forces,
s'embarqua le 21 juillet avec 15 bataillons formant 12,000 hommes, dont
5,700 réguliers, et 54 bouches à feu (Mante), et vint débarquer, au pied
du lac sans opposition. Après quelques petites escarmouches
d'avant-garde, il parvint au bout de deux jours en vue du fort Carillon,
où M. de Bourlamarque s'était replié en bon ordre, et fit mine de
vouloir se défendre pour couvrir sa retraite. Le lendemain les Français
se replièrent sur le fort St.-Frédéric laissant 400 hommes dans le
premier, qui l'évacuèrent le 26 en faisant sauter une partie des
fortifications. Cette importante position ne coûta qu'une soixantaine
d'hommes aux Anglais. Bourlamarque craignant d'être tourné par l'ennemi,
qui faisait des berges et des radeaux pour descendre le lac, fit sauter
aussi le fort St.-Frédéric et se retira à l'île aux Noix. Aussitôt (4
août) le général Amherst se porta avec le gros de son armée dans le
poste évacué, et y fit élever un nouveau fort auquel fut donné le nom de
Crown Point, pour protéger cette partie contre les irruptions des bandes
canadiennes. En même temps, voulant obtenir la supériorité sur le lac
Champlain, il donna l'ordre de construire des vaisseaux et de relever
les barques françaises qui avaient été coulées avant l'évacuation de
Carillon: cela le retint jusqu'au mois d'octobre. De son côté, le chef
de brigade Bourlamarque retiré à l'île aux Noix et s'attendant à être
attaqué d'un moment à l'autre, prenait tous les moyens de retarder la
marche de l'ennemi, soit par des embarras dans le bas du lac, soit par
des fortifications sur l'île où il était. Mais là comme à Québec l'on
regardait cette frontière comme perdue si le général Amherst montrait un
peu de vigueur.
Les nouvelles du lac Ontario et de Niagara étaient encore plus
mauvaises. Le capitaine Pouchot, qui était parti pour le dernier poste
l'automne précédent, mais qui n'avait pu aller au-delà de la
Présentation, fut chargé de s'y rendre dès le petit printemps afin de
relever M. de Vassan. Il partit de Montréal à la fin de mars avec
environ 300 réguliers et Canadiens, attendit à la Présentation 2
corvettes de 10 pièces de canon que l'on se hâta d'achever, et parvînt
le 30 avril à Niagara. Il commença aussitôt à faire travailler aux
réparations de la place, dont les murailles étaient en ruine et les
fossés presque comblés. Ayant été chargé de faire replier les postes de
l'Ohio s'ils étaient attaqués, et n'entendant parler d'aucun mouvement
de ce côté, il envoya un renfort avec des vivres et des marchandises à
Machault, où commandait M. de Lignéris, se proposant de faire détruire
les forts de Pittsburgh et de Loyal-Hanna si l'occasion s'en présentait.
La plus grande fermentation régnait toujours parmi les tribus sauvages
de l'Ohio et des lacs, parce qu'il y en avait qui s'obstinaient à tenir
pour les Français malgré les traités avec leurs ennemis; mais les succès
des Anglais allaient bientôt donner une solution définitive à tous ces
débats, dans lesquels perçaient les doutes, les inquiétudes, les projets
des Indiens pour l'avenir. Etourdis par tout ce qui se passait sous
leurs yeux, ils se voyaient écrasés par les deux grandes nations
belligérantes sans oser les offenser. Le commandant de Niagara eut de
nombreuses conférences avec ces tribus sans qu'il en résultât rien
d'important. Les cinq nations se rapprochaient complètement des Anglais;
de sorte qu'il ne pouvait avoir de renseignemens exacts sur leurs
mouvemens; et il les croyait encore loin de lui, lorsque le 6 juillet
ils arrivèrent dans son voisinage.
Suivant le plan général adopté par l'Angleterre pour les opérations de
la campagne, une armée devait aller mettre le siège devant Niagara. Le
chef de brigade Prideaux fut chargé de cette entreprise. Il partit de
Schenectady le 20 mai à la tête de 5 bataillons, dont 2 de troupes
réglées, un détachement d'artillerie et un corps considérable de
sauvages sous les ordres de sir William Johnson. Il laissa à Oswégo, en
passant, le colonel Haldimand pour y bâtir un fort, s'embarqua sur le
lac Ontario le 1 juillet et vint débarquer à 6 milles de Niagara sans en
être aperçu.
Ce fort, bâti sur une pointe de terre étroite, était facile à investir.
Le commandant Pouchot venait de finir les remparts; mais les batteries
des bastions qui étaient à barbette, n'étaient pas encore achevées. Il
les forma de tonneaux remplis de terre. Il renforça par des blindages
une grande maison du côté du lac pour y établir des hôpitaux; et couvrit
par d'autres ouvrages les magasins à poudre. La garnison était composée
d'un peu moins de 500 hommes.[30] Aussitôt qu'il se fût assuré de la
présence de l'ennemi, il expédia un courrier pour ordonner à Chabert au
fort du Portage, à de Ligneris au fort Machault et aux autres commandans
du Détroit et des postes de la Presqu'île, Venango et Le Boeuf, de se
replier sur Niagara avec ce qu'ils auraient de Français et de sauvages.
On abandonnait encore ainsi une autre vaste étendue de territoire et
l'un des plus beaux pays du monde. Chabert brûla son fort et atteignit
Niagara le 10 juillet. Dans la nuit même les assiégeans commencèrent une
parallèle à 300 toises des murailles. Du 13 au 22 ils ouvrirent
successivement le feu de plusieurs batteries de mortiers et de canons,
et parvinrent au corps même de la place. La mort de leur commandant, le
général Prideaux, tué par un mortier qui éclata, ne ralentit point leurs
travaux, que sir William Johnson qui le remplaça en attendant son
successeur, poussa avec la plus grande vigueur malgré la vivacité du feu
des assiégés. Bientôt les bastions du fort furent en ruine et les
batteries complètement rasées. L'on était réduit à faire des embrasures
avec des paquets de pelleteries, et à bourrer les canons avec des
couvertes et des chemises, faute d'autres matières. Cependant le feu de
l'ennemi augmentait à chaque moment de force et d'efficacité, et les
murailles s'écroulaient de toutes parts. Déjà la brèche était praticable
sur un large front, et on n'avait qu'un homme par 10 pieds pour garnir
celui d'attaque. Depuis 17 jours personne ne s'était couché: un grand
nombre d'hommes était hors de combat. On n'attendait plus enfin de salut
que des renforts demandés et qui arrivaient des postes supérieurs. Dès
le 23 Pouchot avait reçu des lettres d'Aubry, commandant du Détroit, et
de Ligneris, qui l'informaient qu'on arrivait à son secours avec 600
Français, dont 300 tirés des Illinois, et 1000 Indiens. Malheureusement
l'ennemi savait tout ce qui se passait chez les assiégés par les
courriers d'Aubry et de Ligneris, qui avaient même eu une entrevue avec
les sauvages alliés des Anglais, à laquelle Johnson avait assisté.
Celui-ci, informé par eux de l'approche de ces secours, résolut de leur
tendre une embuscade pour les intercepter. Il plaça à cet effet la plus
grande partie de ses troupes sur la gauche du chemin conduisant de la
chute au fort Niagara, derrière des abattis d'arbres qui les cachaient
complètement, et attendit les Français, qui après avoir laissé 150
hommes au pied du lac Erié pour la garde des bateaux, s'avançaient sans
soupçon au nombre de 450, outre le millier de sauvages, lorsque des
ennemis furent tout-à-coup signalés. A la vue des Iroquois anglais, les
sauvages refusèrent de marcher en avant sous prétexte de pactiser avec
les guerriers des cantons. Abandonnés ainsi de leur principale force,
Aubry et de Ligneris crurent devoir cependant continuer leur marche,
ignorant l'embuscade qu'on leur avait tendue et croyant que ce n'étaient
que des sauvages isolés que l'on voyait, et ils cheminaient rapidement
dans un chemin étroit lorsqu'ils découvrirent des forces plus
considérables devant eux. Ils voulurent mettre leurs troupes en
bataille, mais le temps ainsi que l'espace leur manquèrent. Néanmoins
ils forcèrent les Anglais qui étaient sortis de l'abattis pour les
attaquer, d'y rentrer avec précipitation, et ils allaient les y charger
lorsqu'ils se virent assaillis eux-mêmes, de front et de flanc, par près
de 2,000 hommes qui sortirent de l'embuscade. La queue de leur colonne,
incapable de résister, se replia et laissa la tête exposée aux coups de
l'ennemi, qui dirigea sur elle tout son feu et l'écrasa. Une
cinquantaine d'hommes seulement restèrent debout et essayèrent de se
retirer en combattant; mais ils furent chargés à la bayonnette et la
plus grande partie resta sur la place. Le reste fut poursuivi par les
vainqueurs; et les Indiens, qui avaient refusé de combattre, furent
exposés comme les vaincus à toute la vengeance de l'ennemi, et un grand
nombre tomba sous ses coups dans les bois. Presque tous les officiers
furent tués, blessés ou faits prisonniers. Aubry, Ligneris et plusieurs
autres chefs tombèrent blessés entre les mains des Anglais. Ce qui
échappa au massacre atteignit le détachement de M. de Rocheblave, et
tous ensemble ils rétrogradèrent vers le Détroit et les autres postes de
l'Ouest.
[Note 30: _Mémoires sur la dernière guerre de l'Amérique Septentrionale,
etc., par Pouchot, 1771._]
Après ce désastre, Pouchot reçut de sir William Johnson une liste des
officiers tombés en son pouvoir. Ne pouvant croire tout ce qui venait de
se passer, il envoya un officier pour s'assurer de la vérité au camp
anglais. Le doute n'étant plus possible, et la garnison étant réduite du
tiers et épuisée de fatigues, il ne lui resta plus d'autre alternative
que d'accepter la capitulation honorable que lui offrait Johnson,
désireux de se rendre maître de la place avant l'arrivée du général
Gage, déjà en chemin pour venir remplacer le général Brideaux, et la
capitulation fut signée le 2£ juillet.
Niagara était le poste fortifié le plus considérable du Canada, et le
plus important des lacs par sa situation. Sa perte sépara les lacs
supérieurs du bas de la province, et les Français se trouvèrent par cet
événement refoulés d'un côté jusqu'au Détroit, et de l'autre jusqu'aux
rapides du St.-Laurent au-dessus de Montréal, le fort Frontenac, faute
de temps, n'ayant pas été relevé. La possession du lac Ontario appartint
de ce moment aux ennemis.
Les progrès des Anglais jetaient naturellement le gouverneur, M. de
Vaudreuil, dans une grande perplexité. Dans la situation critique où
l'on se trouvait, il fallait donner un peu à la fortune. Il résolut
d'envoyer le chevalier de Levis faire un tour d'inspection vers cette
frontière, afin d'examiner et d'ordonner ce qu'il conviendrait de faire
pour retarder la marche de l'ennemi tant sur le St.-Laurent que sur le
lac Champlain. On lui donna, 800 hommes, tirés de l'armée de Beauport
dont 100 réguliers, pour renforcer M. de la Corne, qui commandait
au-dessus du lac St.-François. Il partit le 9 août de Québec et laissa,
en passant à Montréal, 400 hommes pour aider à récolter les grains en
attendant qu'on eût des nouvelles positives de la marche des Anglais,
encourageant en même temps les femmes, les religieuses, les moines, les
prêtres et généralement tout le monde de la ville à prendre part aux
travaux de la moisson, dont dépendait le salut du pays, du moins pour le
présent. Cet officier général poussa sa reconnaissance jusqu'à
Frontenac, examina tout, indiqua les endroits qu'il fallait défendre ou
fortifier depuis le lac Ontario jusqu'à Montréal, et ordonna à M. de la
Corne de disputer le terrain pied à pied si l'ennemi se présentait, et
que l'on savait avoir 6,000 hommes sur cette ligne sous îes ordres du
général Gage.
Le chevalier de Levis visita ensuite le lac Champlain, où il approuva
tout ce que le chef de brigade Bourlamarque avait fait.
Il était de retour à Montréal depuis le 11 septembre, lorsque le 15, à 6
heures du matin, il reçut un courrier extraordinaire du marquis de
Vaudreuil, qui lui apprit le funeste résultat de la bataille d'Abraham
du 13 septembre, la mort du général Montcalm, et qui lui ordonnait de
descendre au plus vite prendre le commandement de l'armée. Trois heures
après le général de Levis était en poste sur la grande route de Québec.