vis-à-vis de la porte du Palais, avec des mâtures enchaînées les unes
aux autres, retenues par des ancres et protégées par 5 bateaux placés en
avant, portant chacun une pièce de canon. En arrière de ce barrage on
coula deux navires marchands pour y établir une batterie de gros calibre
rayonnant sur le bassin. La rive droite de la rivière St.-Charles,
depuis la porte du Palais jusqu'au pont de bateaux établi sur cette
rivière à l'endroit où aboutissaient les routes de Beauport et
Charlesbourg, fut bordée de retranchemens sur lesquels on plaça aussi de
l'artillerie pour défendre l'entrée de St.-Roch et empêcher l'ennemi de
s'emparer par surprise des hauteurs de Québec. La position de l'armée
fut marquée de ce pont communiquant à la ville et dont les têtes étaient
défendues par des ouvrages à corne, jusqu'à la rivière Montmorency, et
dès que les troupes eurent passé de la rive droite de la rivière
St.-Charles, où elles s'étaient d'abord retranchées, dans leur nouvelle
position, du côté opposé, elles se couvrirent de retranchemens qui
suivaient les sinuosités du rivage, et qu'elles flanquèrent de redoutes
garnies de canons dans les endroits où la descente paraissait le plus
facile. Dans le centre de cette ligne, à l'embouchure de la rivière
Beauport, on établit encore une batterie flottante de 12 bouches à feu.
La petite flottille qui restait, c'est-à-dire les deux frégates, les
bateaux et les brûlots, fut mise sous les ordres du capitaine Vauquelin.
On posa des gardes de distance en distance au pied de la falaise le long
du fleuve depuis la ville jusqu'au dessus du Foulon, où une rampe avait
été pratiquée pour communiquer avec le plateau au fond des plaines
d'Abraham. Une petite redoute avec du canon gardait cette issue. Tels
sont les préparatifs de défense que l'on fît à Québec et dans les
environs.
Dans ce plan, supposant toujours le fleuve infranchissable devant
Québec, et l'armée de Beauport trop solidement établie pour être forcée,
il ne restait plus à l'armée envahissante qu'à débarquer sur la rive
droite du St.-Laurent, la remonter une certaine distance, traverser
ensuite sur la rive gauche et la descendre pour venir prendre l'armée
française à revers en l'attaquant par les routes de Charlesbourg et
Bourg-Royal. C'était une opération difficile et sans doute jugée
impraticable à cette époque, la retraite étant impossible en cas
d'échec.
L'armée française grossissait chaque jour par l'arrivée des milices de
toutes les parties du pays. Il ne resta bientôt plus dans les campagnes
que des femmes, des enfants et des vieillards. Tous les hommes en état
de porter les armes étaient à Québec, à Carillon, sur le lac Ontario, à
Niagara et dans les postes du lac Erié et de la partie de la vallée de
l'Ohio qui restait encore aux Français.
Par l'ordre de bataille, la droite de l'armée de Québec, composée des
milices des gouvernemens de ce nom et des Trois-Rivières, formant 4,380
hommes sous les ordres de MM. de St.-Ours et de Bonne, occupait la
Canardière; le centre, fort de 5 bataillons de réguliers comptant 2,000
combattans, sous les ordres du brigadier de Sénezergues, gardait
l'espace compris entre la rivière et l'église de Beauport, et la gauche,
formée des milices du gouvernement de Montréal au nombre de 3,450
hommes, sous le commandement de MM. Prud'homme et d'Herbin, s'étendait
depuis cette église jusqu'à la rivière Montmorency. Le général de Levis
commandait la gauche et le colonel de Bougainville la droite. Le général
en chef se réserva le centre, où il établit son quartier général. Un
corps de réserve composé de 1,400 soldats de la colonie, 350 hommes de
cavalerie et 450 Sauvages, en tout 2,200 combattans, commandés M. de
Boishébert revenu des frontières de l'Acadie, prit position en arrière
du centre de l'armée sur les hauteurs de Beauport. Si à ces forces l'on
ajoute la garnison de Québec formée de ses habitans et comptant 650
hommes aux ordres de M. de Ramsay, et les marins, l'on aura un grand
total de 13,000 combattans.[23] «On n'avait pas compté, dit un témoins
oculaire (documens de Paris), sur une armée aussi forte, parce qu'on ne
s'était pas attendu à avoir un si grand nombre de Canadiens; on n'avait
eu intention d'assembler que les hommes en état de soutenir les fatigues
de la guerre; mais il régnait une telle émulation dans ce peuple que
l'on vit arriver au camp des vieillards de 80 ans et des enfans de 12 à
13 qui ne voulurent jamais profiter de l'exemption accordée à leur âge:
jamais sujets ne furent plus dignes des bontés de leur souverain soit
par leur constance dans le travail, soit par leur patience dans les
peines et les misères qui, dans ce pays, ont été extrêmes; ils étaient
dans l'armée exposés à toutes les corvées.[24]»
[Note 23: Le recensement fait dans l'hiver donne 15,200 hommes capables
de porter les armes dans les trois gouvernemens du Canada.]
[Note 24: Les 3 autres bataillons de troupes réglées qu'il y avait en
Canada étaient sur le lac Champlain avec en outre 300 hommes détachés
des 5 bataillons des troupes réglées du camp de Beauport: _Lettre de M.
de Bourlamarque au ministre, 1 novembre 1759_. L'auteur du Journal tenu
à l'armée du marquis de Montcalm dit 5 bataillons de troupes de terre
(environ 1,600 hommes), 600 des troupes de la colonie, 10,400 Canadiens,
918 sauvages et 200 hommes de cavalerie, total 13,718
combattans.--_Document de Paris._]
L'on attendit les ennemis dans cette position vraiment formidable. Le
gouverneur et les officiers de l'administration laissèrent la ville et
se retirèrent à Beauport. Les principales familles gagnèrent les
campagnes emportant avec elles ce qu'elles avaient de plus précieux.
Cependant les vaisseaux anglais que l'on avait vus au Bic, et dont
l'immobilité dans cette partie du fleuve avait fini par surprendre,
n'était qu'une avant-garde commandée par l'amiral Durell, envoyée de
Louisbourg pour intercepter les secours venant de France. Une puissante
escadre, sous les ordres de l'amiral Saunders, avait fait voile dans le
mois de février pour aller prendre l'armée du général Wolfe à Louisbourg
et la transporter à Québec. Mais ayant trouvé le port de Louisbourg
fermé par les glaces, elle alla en attendre la débâcle à Halifax. Au
retour de la flotte, le général Wolfe s'embarqua immédiatement avec 8
régimens de ligne, 2 bataillons de fusiliers royal-américains, les 3
compagnies de grenadiers de Louisbourg, 3 compagnies de chasseurs
(rangers), une brigade de soldats du génie, formant en tout, y compris
1000 soldats de marine, 11,000 hommes environ.[25]
[Note 25: Louisbourg, 19 mai 1759.--«We are ordered to attack Québec, a
very nice operation. The fleet consists of 22 sails of the line and many
frigates. The army is 9,000 men (in England it is called 12,000). We
have 10 battalions, 3 companies of grenadiers, some mariners (if the
admiral can spare them), and six new-raised companies of north american
rangers not complete and the worse soldiers in the universe; a great
train of artillery, plenty of provisions, tools and implements of all
sorts 5; the brigadiers under one all men of great spirit, some colonels
of reputation. Carleton for a Qr.-Mr.-General, and upon whom I chiefly
rely; for the engineering part, engineers very indifferent and of little
experience, but we have none better. The regular troops in Canada
consist of 8 battalions of old foot, about a battalion or 40 companies
of mariners or colony troops, 40 men a company. They can gather together
8 or 10 thousand Canadians, and perhaps a thousand Indians. As they are
attacked on the side of Montreal, by an army of 12 thousand fighting
men, they must necessarily divide their force, but as the loss of the
capital implies the loss of the colony, their chief attention will
naturally be there, and therefore I reckon we may find at Québec 6
battalions, some companies of mariners, 4 or 5,000 Canadians and some
Indians all together not much inferior to their enemy. The town of
Québec is poorly, but the ground round about it is rocky. To invest the
place and cut off all communications with the colony it will be
necessary to encamp with our right to the river St. Lawrence and our
left to the river St. Charles.»
Note.--Le général Wolfe dit ici que son armée était de 9,000 hommes,
chiffres ronds; mais les ordonnances de paiement des troupes prouvent
qu'elle était d'au moins 10,000 hommes, y compris les officiers, outre
les soldats de marine.]
Le général Wolfe était un jeune officier plein de talens et brûlant du
désir de se distinguer. Le duc de Bedford lui avait donné un emploi
assez considérable en Irlande; il l'avait quitté pour prendre part à la
guerre, laissant son avancement à la fortune. «Elle a été écrivait-il,
peu favorable à ma famille; mais pour moi elle m'a souri quelquefois et
m'a fait participer à ses faveurs. Je me remets entièrement à sa
discrétion.[26]» Sa conduite au siège de Louisbourg attira l'attention
sur lui, et le fit choisir pour commander l'expédition de Québec, qui
demandait à la fois de l'activité, de la hardiesse et de la prudence. On
lui donna des lieutenans animés de la même ambition. Les brigadiers
Monckton, Townshend et Murray, quoiqu'aussi à la fleur de l'âge, avaient
étudié la guerre avec fruit, et s'ils étaient jeunes en années, dit un
historien, ils étaient déjà vieux par l'expérience. Wolfe était fils
d'un ancien major-général qui avait servi avec quelque distinction. Les
trois autres appartenaient à la noblesse: Townshend à l'ordre de la
pairie. Tous ils s'embarquèrent remplis d'émulation et d'espérance. «Si
le général Montcalm, s'écriait Wolfe, est capable de frustrer nos
efforts encore cette année, il pourra passer pour un officier habile, ou
la colonie, a des ressources que l'on ne connaît pas, ou enfin nos
généraux sont plus mauvais que de coutume.»
[Note 26: Lettre au major Wolfe, du 21 janvier 1759.]
L'escadre forte de 20 vaisseaux de ligne, d'un pareil nombre de frégates
et autres bâtimens de guerre plus petits et d'une multitude de
transports, remonta le St. Laurent et atteignit l'île d'Orléans sans
aucun accident le 25 juin. On fut étonné dans le pays de l'heureuse
fortune de cette flotte, qui avait su éviter tous les périls de la
navigation du fleuve. On a ignoré jusqu'à nos jours que le commandant
d'une frégate française, Denis de Vitré, fait prisonnier pendant la
guerre, avait été forcé de lui servir de pilote jusqu'à Québec, sa
patrie, trahison dont il fut récompensé ensuite par un grade au service
de l'Angleterre. Bientôt l'ennemi eut près de 30,000 hommes; de terre et
de mer devant cette ville.
L'armée anglaise débarqua en deux divisions sur l'île d'Orléans évacuée
de la veille par les habitans, et vint prendre position à son extrémité
supérieure en face de Québec et du camp de Beauport. Le général Wolfe
adressa un manifeste au peuple canadien, qui devait demeurer sans effet.
L'escadre anglaise se réunit graduellement sous cette île, et on
commença à faire reconnaître le bassin et la rade de la ville. Le
capitaine Cook, qui s'est immortalisé par ses voyages de découverte, fut
un des officiers employés pour ce service. Il est digne de remarque que
des deux premiers navigateurs qui aient fait le tour; du globe, Cook et
Bougainville, se trouvaient alors sous les murs de Québec combattant
chacun pour sa patrie.
Pendant ces reconnaissances, les Français préparèrent les brûlots qu'ils
tenaient en réserve pour les lancer contre la flotte ennemie: toujours
groupée sous l'île d'Orléans; Le 28 juin le vent étant favorable, sept
brûlots de 3 à 400 tonneaux chacun furent lâchés; mais ceux qui les
conduisaient y ayant mis le feu trop tôt, les Anglais eurent le temps
d'en changer la direction en les remorquant au large de leurs vaisseaux,
qui en furent quittes pour la peur. Un mois après furent lancés les
radeaux enflammés, qui se consumèrent avec le même résultat; de sorte
que ces machines, dans le fond rarement dangereuses, mais auxquelles
l'imagination du peuple attribue toujours un effet extraordinaire,
s'évanouirent en fumée, et débarrassèrent l'ennemi de l'inquiétude
qu'elles pouvaient lui causer.
Le général Wolfe cependant après avoir examiné la situation de la ville
et de l'armée française, trouva les difficultés de son entreprise encore
plus grandes qu'il ne les avait supposées. D'un côté une ville bâtie sur
un rocher inaccessible, de l'autre une armée nombreuse fortement
retranchée pour en défendre l'approche. Il paraît qu'il commença dès
lors à avoir des doutes sur le résultat. Ses tâtonnemens dévoilèrent au
général Montcalm l'indécision de ses plans et le confirmèrent dans sa
résolution de rester immobile dans son camp de Beauport. Ne pouvant
approcher de Québec, Wolfe résolut, en attendant qu'il découvrit quelque
point vulnérable pour attaquer Montcalm, de bombarder la ville et de
dévaster les campagnes dans l'espoir d'obliger les Canadiens à laisser
l'armée pour mettre leurs familles et leurs effets en sûreté.
Une partie de l'armée anglaise qui était débarquée sur l'île d'Orléans,
traversa à cet effet à la Pointe-Levy le 30 juin, et y prit position en
face de la ville en délogeant un petit corps de Canadiens et de sauvages
qui y avait été placé en observation; c'était ce que le général Montcalm
appréhendait le plus et ne pouvait empêcher à cause de la nature des
lieux N'osant risquer un gros corps au-delà du fleuve, il donna,
lorsqu'il vit les préparatifs de l'ennemi pour le bombardement; 14 ou
1500 hommes de toutes sortes à M. Dumas pour tâcher de surprendre et
détruire les ouvrages et les batteries du-général Monckton. Cet officier
traversa le fleuve au sault de la Chaudière dans la nuit du 12 au 13
juillet et se mit en marche sur deux colonnes; mais dans l'obscurité une
colonne devança l'autre en passant un bois, et celle qui se trouva en
arrière, apercevant tout-à-coup des troupes devant elle, les prit pour
des ennemis et les attaqua. La première colonne se voyant assaillie
par-derrière brusquement, se crut coupée, riposta, tomba en désordre et,
saisie d'une terreur panique, elle prit la fuite, entraînant la seconde
après elle. Dès 6 heures du matin le détachement avait repassé le
fleuve. On a donné à cette échauffourée le nom de Coup des écoliers,
parce que les élèves des écoles qui formaient partie du détachement,
furent la cause première du désordre.
C'est dans la même nuit que les batteries de la Pointe-Levy ouvrirent
leur feu sur la ville: L'on dut voir alors que les assiégeans ne
reculeraient devant aucune mesure extrêmes, et que les lois de la guerre
seraient suivies avec rigueur, puisque ce bombardement était
complètement inutile pour avancer la conquête. Mais ce n'était que le
commencement d'un système de dévastation qui, en Europe, eût attiré sur
son auteur l'animadversion des peuples, et dont l'exemple donné
autrefois en Allemagne par Turenne a été blâmé par tous les historiens
anglais. Les premiers projectiles qui tombèrent sur cette cité dont
chaque maison pouvait être distinguée de l'ennemi, fit fuir les
habitants qui y étaient restés, d'abord derrière les remparts du côté
des faubourgs, et ensuite dans les campagnes. On retira les poudres, et
une partie de la garnison s'organisa en sapeurs-pompiers pour éteindre
les incendies. Dans l'espace d'un mois les plus belles maisons de la
ville avec la cathédrale devinrent la proie des flammes. La basse-ville
fut entièrement incendiée dans la nuit du 8 au 9 août. La plus grande et
la plus riche portion de Québec n'était plus qu'un monceau de ruines, et
quantité de citoyens riches auparavant se trouvèrent réduits à
l'indigence. Bon nombre de personnes furent tuées. Le canon des remparts
était inutile. La distance, plus d'un mille, par-dessus le fleuve, était
trop grande pour qu'il pût incommoder les batteries anglaises,
invisibles à l'oeil nu au travers des bois et des broussailles qui les
masquaient.
Après avoir détruit la ville, le général Wolfe se rejeta sur les
campagnes. Il fit brûler toutes les paroisses depuis l'Ange-Gardien au
levant du sault Montmorency jusqu'aux montagnes du cap Tourmente et
couper les arbres fruitiers. Il fit subir le même sort à la Malbaie, à
la baie St.-Paul, et aux paroisses St.-Nicolas et Ste.-Croix sur la rive
droite du St.-Laurent, à quelques lieues au-dessus de Québec. L'île
d'Orléans fut également incendiée d'un bout à l'autre On choisissait la
nuit pour commettre ces ravages, que l'on portait ainsi sur les deux
rives de ce grand fleuve partout où l'on pensait mettre le pied,
enlevant les femmes et les enfans, les vivres et les bestiaux. Plus la
saison avançait plus on se livrait à cette guerre de brigandages par
vengeance des échecs qu'on éprouvait et pour effrayer la population. Un
détachement de 300 hommes sous les ordres du capitaine Montgomery,
envoyé à St.-Joachim où quelques habitans se mirent en défense, y commit
les plus grandes cruautés.[27] Du camp de Beauport l'on apercevait à la
fois les embrâsemens de la côte de Beaupré, de l'île d'Orléans et d'une
partie de la rive droite du fleuve.
[Note 27: «There were several of the enemy killed and wounded and a few
prisoners taken, all of whom the barbarous Capt. Montgomery who
commanded us, ordered to be butchered in a most inhuman and cruel
manner,» &c.--_Manuscript Journal relative to the operations before
Québec in 1759, kept by Colonel Malcolm Fraser, then lieutenant of the
78th (Fraser's Highlanders)._]
Ces dévastations, dans lesquelles plus de 1,400 maisons furent
incendiées dans les campagnes,[28] n'avançaient pas cependant le but de
la guerre. Les Français ne bougeaient pas. Après beaucoup de délais le
général Wolfe, ne voyant point d'autre alternative que d'attaquer le
général Montcalm par son flanc gauche dans la position qu'il s'était
choisie, prit la résolution de faire passer le gros de son armée de
l'île d'Orléans à l'Ange-Gardien, et de chercher des gués pour franchir
la rivière Montmorency. Mais Montcalm avait déjà fait reconnaître et
fortifier ceux qui existaient. Frustré de ce côté, le général anglais
dut tourner son attention ailleurs. Il ordonna à quelques vaisseaux de
tâcher de remonter au-dessus de la ville. S'il réussissait et s'il
pouvait mettre son armée à terre à l'ouest de Québec, la position du
général Montcalm était tournée. La force de cette position consistait
toute dans l'impossibilité de ce passage; si cette impossibilité
disparaissait, l'ordre de bataille devait être aussitôt changé. Le 18
juillet les ennemis tentèrent ce passage avec deux vaisseaux de guerre,
deux chaloupes armées et deux transports, et malgré les boulets de la
ville l'exécutèrent avec la plus grande facilité en serrant de près le
rivage de la Pointe-Levy. Mais l'examen de la côte leur fit regarder le
débarquement entre la ville et le Cap-Rouge comme trop chanceux, et
après avoir poussé un détachement jusqu'à la Pointe-aux-Trembles pour
faire des prisonniers, le général Wolfe ne vit plus d'autre parti à
prendre que d'aborder de front les retranchemens des Français où se
retirer. L'attaque de leur droite et de leur centre présentant trop de
dangers, il décida de limiter ses efforts à leur gauche, en l'attaquant
en front par le fleuve St-Laurent et en flanc par la rivière
Montmorency. Voici quelles furent ses dispositions.
[Note 28:«We burned and destroyed upwards of 1,400 fine farm houses, for
we durin the siege were masters of a great part or their country along
shore, and parties were almost continually kept out, ravaging the
country; so that'tis tho't it will take them half a century to recover
the damage.»--_A Journal of the expedition up the river St.-Lawrence
&c., publié dans le_ New-York Mercury _du 31 décembre 1759_. Et
cependant un écrivain du temps, parlant de la conduite de M. de Contades
et du maréchal Richelieu en Allemagne par opposition à celle du général
Wolfe en Canada, ajoute avec naïveté: «But (said the late general Wolfe)
Britons breathe higher sentiments of humanity and listen to the merciful
dictates of the Christian Religion, which was verified in the brave
soldiers whom he led on to conquest, by their shewing more of the true
Christian spirit than the subjects of His Most Christian Majesty can
pretend to.»]
La rive gauche du Montmorency qu'il occupait étant près du fleuve plus
élevée que la droite, il y fit augmenter les batteries qu'il y avait
déjà et qui enfilaient par-dessus la rivière tes retranchemens des
Français. Le nombre des canons, mortiers ou obusiers fut porté à plus de
60. Il fit échouer ensuite sur les récifs deux transports portant chacun
14 pièces de canon, l'un à droite et l'autre à gauche d'une petite
redoute en terre élevée sur le rivage, au pied de la route de Courville,
pour défendre à la fois l'entrée de cette route qui conduit sur la
hauteur et le passage du gué de Montmorency en bas de la chute. Le feu
de ces deux transports devait se croiser sur cette redoute, la réduire
au silence et couvrir la marche des assaillans sur ce point accessible
de notre ligne. Le Centurion de soixante canons vint-ensuite se placer
vis-à-vis de la chute, pour protéger le passage du gué dont nous venons
de parler aux troupes qui devaient descendre du camp de l'Ange-Gardien.
Ainsi 118 bouches à feu devaient tonner contre l'aile gauche de l'armée
de Montcalm. Vers midi, le 31 juillet, elles ouvrirent leur feu. Dans le
même temps le général Wolfe forma ses colonnes d'attaque. Plus de 1,500
berges étaient en mouvement sur le bassin de Québec. 1,200 grenadiers et
une partie de la brigade du général Monckton s'embarquèrent à la
Pointe-Levy pour venir débarquer entre le Centurion et les transports
échoués. La seconde colonne, composée des brigades Murray et Townshend,
descendit des hauteurs de l'Ange-Gardien pour venir, par le gué, se
joindre à la première colonne au pied de la route de Courville, afin
d'aborder ensemble cette route et les retranchemens qui l'avoisinaient.
Ces deux corps formaient 6,000 hommes. Un troisième corps de 2,000
soldats fut chargé de remonter la rive gauche du Montmorency pour
franchir cette rivière à un gué qui est à une lieue environ de la chute,
et qui était gardé par un détachement sous les ordres de M. de
Repentigny. À une heure ces trois colonnes étaient en marche pour
exécuter un plan d'attaque qui aurait été beaucoup trop complexe pour
des troupes moins disciplinées que celles du général Wolfe.
Le général Montcalm, quelque temps incertain sur le point qui allait
être assailli, avait envoyé ses ordres sur toute la ligne pour se tenir
prêt à repousser les ennemis partout où ils se présenteraient; mais
bientôt leurs mouvemens firent connaître le lieu précis où ils voulaient
opérer leur débarquement, et où le général de Levis se préparait à les
bien recevoir. Celui-ci détacha 500 hommes au secours de M. de
Repentigny, et ordonna à un petit parti de suivre le mouvement du corps
anglais qui allait l'attaquer au gué du Montmorency. Il fit demander en
même temps quelques bataillons de réguliers du centre pour le soutenir
en cas de besoin. Le général Montcalm vint à deux heures examiner la
situation de sa gauche, en parcourut les lignes, approuva les
dispositions du chevalier de Levis, donna de nouveaux ordres et retourna
au centre afin d'être plus à portée d'observer ce qui se passait
partout. Trois bataillons avec quelques Canadiens des Trois-Rivières
vinrent renforcer cette aile gauche; la plus grande partie se plaça en
réserve sur la grande route de Beauport et le reste gagna le gué défendu
par M. de Repentigny. Cet officier avait été attaqué par la colonne
anglaise avec assez de vivacité; mais il l'avait forcée d'abandonner son
entreprise après lui avoir mis quelques hommes hors de combat. La
retraite de ce corps permit aux renforts qui arrivaient à M. de
Repentigny de rebrousser chemin et de revenir sur le théâtre de la
principale attaque.