leur impuissance de secourir une si noble contrée qu'ils allaient
perdre, les ministres, le coeur rempli de douloureux regrets,
éclattèrent en reproches amers contre l'intendant sur les dépenses
excessives du Canada, qu'ils attribuaient à sa négligence, comme pour se
justifier eux-mêmes aux yeux de la France de la situation malheureuse où
elle se trouvait. Berryer écrivait à ce fonctionnaire le 19 janvier
(1759) que la fortune de ceux qui avaient suivi ses ordres, rendait son
administration suspecte. Dans une autre dépêche (29 août), ce ministre,
informé que le tirage des lettres de change allait monter pour 1759 de
31 à 33 millions, observait que les dépenses étaient faites sans ordre,
souvent sans nécessité, toujours sans économie, et terminait par ces
mots: «On vous attribue directement d'avoir gêné le commerce dans le
libre approvisionnement de la colonie; le munitionnaire général s'est
rendu maître de tout, et donne à tout le prix qu'il veut; vous avez
vous-même fait acheter pour le compte du roi, de la seconde et troisième
main, ce que vous auriez pu vous procurer de la première à moitié
meilleur marché; vous avez fait la fortune des personnes qui ont des
relations avec vous par les intérêts que vous avez fait prendre dans ces
achats ou dans d'autres entreprises; vous tenez l'état le plus splendide
et le plus grand jeu au milieu de la misère, publique.... Je vous prie
de faire de très sérieuses réflexions sur la façon dont l'administration
qui vous est confiée a été conduite jusqu'à présent. _C'est plus
important que peut-être vous ne le pensez._»
Cette dépêche foudroyante et qui semblait mettre à nu les spéculations
secrètes de l'intendant, le trouva impassible en apparence; mais il fut
intérieurement pénétré à la fois de douleur, de crainte et
d'humiliation. Une seconde dépêche répétait les mêmes reproches et
comportait des menaces encore plus explicites et plus directes. C'était
tout ce qui pouvait être fait pour le moment; les événemens se
pressaient avec trop de rapidité pour permettre de porter remède à des
abus, dont la cause, soigneusement cachée, exigeait une investigation
attentive et minutieuse.
Les obstacles et les malheurs aigrissent le caractère des hommes fiers,
et excitent souvent leurs plus mauvaises passions. La division entre le
gouverneur et le général Montcalm, à laquelle l'on a fait allusion déjà,
prit un caractère plus grave après la bataille de Carillon; et il paraît
qu'à la cour, où aboutissaient les accusations et les récriminations,
l'on crut alors s'appercevoir que cette malheureuse affaire dégénérait
en intrigue, dont M. Doreil était comme l'agent actif et le directeur
secret, et le gouverneur devait être la victime. La rentrée de M. Doreil
en France ne fut peut-être pas entièrement étrangère à cette menée.
Le général Montcalm et ses partisans accusaient M. de Vaudreuil d'avoir
exposé l'armée à une complète destruction par son imprévoyance, en la
dispersant sur le lac Ontario et au pied du lac St.-Sacrement, et en
n'appelant pas les Canadiens et les tribus sauvages sous les armes, afin
d'être prêts à se porter sur les points qui pourraient être menacés. Il
est bon d'observer qu'avant le 8 juillet leurs correspondances étaient
très circonspectes, contenaient peu de suggestions, n'exprimaient que
des doutes, et que Montcalm lui-même croyait l'ennemi si peu préparé à
entrer en campagne, qu'il mit six jours à se rendre de Montréal à
Carillon. Après la bataille, ce général écrivit au ministre que les
mesures du gouverneur l'avaient exposé sans forces suffisantes aux coups
de l'ennemi; mais puisque la victoire avait réparé cette faute, ce qui
le flattait le plus, disait-il, c'est que les troupes régulières n'en
partageaient la gloire avec personne, observation peu généreuse
qu'expliquent du reste les jalousies que nous avons signalées déjà
plusieurs fois. Après avoir sollicité les grâces que méritait une armée
qui s'était couverte de gloire, il ajoutait: «Pour moi, je ne vous en
demande d'autre que de me faire accorder par le roi mon retour, ma santé
s'use, ma bourse s'épuise. Je devrai à la fin de l'année dix mille écus
au trésorier de la colonie, et plus que tout encore, les désagrémens,
les contradictions que j'éprouve, l'impossibilité où je suis de faire le
bien et d'empêcher le mal, me déterminent de supplier avec instance sa
majesté de m'accorder cette grâce, la seule que j'ambitionne.» Doreil,
son confident, qui ne se croyait pas tenu d'observer la même réserve,
critiquait depuis longtemps, avec une extrême vivacité, tous les actes
de l'administration. Depuis le dernier succès surtout, il ne mettait
plus de mesure dans ses attaques: «La négligence, l'ignorance, la
lenteur et l'opiniâtreté du gouverneur, disait-il, ont pensé perdre la
colonie... l'ineptie, l'intrigue, le mensonge, l'avidité, la feront sans
doute périr.» Et comme la commune renommée attribuait aux Canadiens une
grande part dans les victoires obtenues dans le cours de la guerre, et
que le roi pouvait croire au dévouement de ce peuple, il informait le
ministre que te général Montcalm lui avait écrit confidentiellement que
les Canadiens qu'il y avait à la bataille de Carillon s'étaient conduits
fort médiocrement de même que les troupes de la colonie, quoiqu'il eût
dit le contraire dans le rapport officiel transmis à Paris. Après
plusieurs lettres écrites dans les mêmes termes de blâme et de censure,
M. Doreil, croyant avoir bien disposé les ministres à son dessein, les
invita enfin dans une dernière dépêche plus violente encore que les
autres, à changer le gouverneur, et à choisir le général Montcalm pour
le remplacer. «Si la guerre doit durer encore ou non, disait-il, si l'on
veut sauver ou établir le Canada solidement, que sa majesté lui en
confie le gouvernement. Il possède la science politique, comme les
talens militaires. Homme de cabinet comme de détails, il est grand
travailleur, juste, désintéressé jusqu'au scrupule, clairvoyant, actif,
et n'a en vue que le bien; en un mot, il est homme vertueux et
universel.... Quand M. de Vaudreuil, ajoutait-il, aurait de pareils
talens en partage, _il aurait toujours un défaut originel, il est
Canadien._
Toute ces intrigues, qui n'étaient pas assez secrètes pour qu'il n'en
transpirât pas quelque chose, même dans le public, parvenaient à la
connaissance du gouverneur. Déjà les officiers et les soldats de l'armée
attaquaient, critiquaient tout haut sa conduite dans leurs propos, et
lui attribuaient la détresse et les malheurs dont ils étaient les
victimes. Il voulut mettre un terme à un état de chose qui pouvait avoir
des suites les plus lâcheuses; mais il n'échappa point lui-même à la
passion qui animait ses ennemis. Dans une lettre pleine de
récriminations qu'il adressa aux ministres, il demanda le rappel du
général Montcalm, qu'il déclara n'avoir pas les qualités qu'il faut pour
la guerre du Canada, beaucoup de douceur et de patience étant nécessaire
pour commander les Canadiens et les sauvages, et il désigna le chevalier
de Levis pour succéder dans le commandement des troupes.
Ces malheureuses querelles embarrassèrent beaucoup les ministres. Une
note fut dressée et soumise au conseil d'état pour rappeler Montcalm,
comme il le demandait lui-même, avec le titre de lieutenant-général, et
le remplacer par le chevalier de Levis avec le grade de maréchal de
camp. Mais le roi, après réflexion, n'approuva point cet arrangement, et
les choses restèrent comme elles étaient. L'on peut peut-être dire qu'il
serait dangereux, d'une part, d'ôter à ce pays un général aimé du soldat
et qui avait toujours été victorieux; et, de l'autre, de changer un
gouverneur qui avait obtenu des Canadiens tous les sacrifices de sang et
d'argent que l'on pouvait attendre du peuple le plus dévoué, sans qu'ils
eussent fait entendre seulement un murmure. Des dépêches conciliantes
furent adressées au gouverneur et au général, à qui les ministres, au
nom du roi, recommandèrent instamment l'union et la concorde, chose
d'une absolue nécessité dans les circonstances où l'on se trouvait. Et
dans le printemps M. de Bougainville arriva à Québec avec ses mains
pleines de récompenses. M. de Vaudreuil était nommé grand'croix de
l'ordre de St. Louis; M. de Montcalm commandeur du même ordre et
lieutenant-général; M. de Levis maréchal de camp; Bourlamarque et de
Sénezergues, brigadiers; Bougainville colonel, et Dumas, major-général
et inspecteur des troupes de la marine. Des croix et des avancemens
étaient aussi accordés à beaucoup d'officiers de grades inférieurs. Ces
récompenses, surtout les pressantes recommandations des ministres
rapprochèrent les deux chefs sans les réconcilier.
Quant aux secours à attendre de la métropole, le ministre de la guerre,
à qui M. de Montcalm avait mandé qu'à moins d'un bonheur inattendu d'une
grande diversion sur les colonies anglaises par mer, ou de grandes
fautes de la part des ennemis, le Canada serait pris dans la campagne de
59 et sûrement dans la suivante, les Anglais ayant 60,000 hommes et les
Français au plus de 10 à 11 mille, ce ministre l'informa qu'il ne devait
pas espérer de troupes de renfort;[18] et en effet, 600 recrues, 2
frégates et 12 à 15 navires du commerce appartenant la plupart au
munitionnaire avec des marchandises et des vivres, furent tout ce qui
entra dans le port de Québec avant l'apparition de la flotte ennemie.
Quoique par cette conduite de la France, les Canadiens pussent se croire
déliés de la fidélité qu'ils lui devaient, puisqu'elle reconnaissait
elle-même la supériorité absolue de l'ennemi en Amérique, pas un
cependant ne parla de rendre les armes; ils avaient encore du sang à
verser et des sacrifices à faire pour cette ancienne patrie d'où
sortaient leurs pères, et s'il y eût des paroles de découragement, elles
partirent plutôt des rangs de l'armée régulière que de ceux des colons.
[Note 18: «Je suis bien fâché d'avoir à vous mander que vous ne devez
point espérer de recevoir de troupes de renfort. Outre qu'elles
augmenteraient la disette des vivres que vous n'avez que trop éprouvée
jusqu'à présent, il serait fort à craindre qu'elles ne fussent
interceptées par les Anglais dans le passage; et comme le roi ne
pourrait jamais vous envoyer des secours proportionnés aux forces que
les Anglais sont en état de vous opposer, les efforts que l'on ferait
ici pour vous en procurer n'auraient d'autre effet que d'exciter le
ministère de Londres; à en faire de plus considérables pour conserver la
supériorité qu'il s'est acquise dans cette partie du continent.» _Lettre
du 19 février 1759._]
Le gouvernement britannique, de son côté n'ignorait point à quel état de
détresse le Canada était réduit. Ce fut un motif de plus pour lui de
redoubler de vigueur. Il demanda et obtint des communes tout ce qui
était nécessaire, hommes, argent et vaisseaux, pour mener à bonne fin
l'entreprise glorieuse qu'il avait commencée. Si les progrès faits
jusque là étaient peu brillans, du moins ils étaient solides; le chemin
de Québec était frayé, de même que celui de Niagara et du Canada
occidental. Les diverses tribus de ces contrées, voulant prévenir le
moment de la chute de la puissance française dans cette partie du
Nouveau-Monde, et s'assurer de l'amitié de la Grande-Bretagne avant
qu'il fût trop tard, avaient signé avec elle un traité de paix dans le
mois d'octobre précédent, à Easton, où s'étaient exprès rendus sir
William Johnson et plusieurs gouverneurs accompagnés d'un grand nombre
des personnes les plus marquantes des provinces anglaises. Ainsi se
brisait chaque jour cet admirable système des alliances indiennes
commencé par Champlain et organisé par Talon et Frontenac. Le traité
d'Easton prépara la voie, suivant Smollett, aux opérations militaires
qui furent projetées contre le Canada pour la célèbre campagne de 59.
Comme l'année précédente, l'Angleterre persista dans son plan d'envahir
le Canada à la fois par le centre et par les deux extrémités.
L'immensité de ses forces l'obligeait, du reste, à les diviser ainsi;
car, réunies, elles se seraient nui et une partie serait restée inutile.
Louisbourg étant pris, Québec était la seconde ville qu'il fallait
attaquer du côté de la mer, et sous les murs de laquelle les trois
armées envahissantes devaient se réunir pour enlever de vive force ce
dernier boulevard des Français dans le continent. Le général Amherst, à
qui la chambre des communes avait voté des remercîmens en même temps
qu'à l'amiral Boscawen, pour la conquête de Louisbourg, fut choisi pour
commander en chef l'armée anglaise à la place du général Abercromby
rappelé après la bataille de Carillon. Un corps d'environ dix mille
hommes de troupes de débarquement sous les ordres du général Wolfe qui
s'était distingué, comme on l'a vu, au au siège de Louisbourg par son
activité et par son audace, fut chargé de remonter le St.-Laurent et
d'assiéger Québec; un autre de douze mille hommes, commandé par le
général en chef lui-même, devait tenter pour la troisième fois le
passage du lac Champlain, descendre la rivière Richelieu et le
St.-Laurent, et se réunir à celle du général Wolfe. Le général Prideaux
avec un troisième corps, composé de troupes régulières et provinciales,
et de plusieurs milliers d'Indiens sous les ordres de sir William
Johnson, était chargé de prendre Niagara, descendre le lac Ontario,
enlever, chemin faisant, Montréal, et enfin venir se joindre aussi aux
deux armées déjà rendues sous les murailles de la capitale canadienne.
Un quatrième corps moins considérable devait, sous les ordres du colonel
Stanwix, battre la campagne, enlever les petits forts et purger
d'ennemis les rives du lac Ontario. Outre ces forces, qui composaient un
total de plus de 30,000 hommes avec des parcs formidables d'artillerie
et de toutes sortes de machines de guerre, les amiraux Sounders, Durell
et Holmes firent voile d'Angleterre avec une escadre de 20 vaisseaux de
ligne, 10 frégates, 18 autres bâtimens plus petits, lesquels furent
joints par un grand nombre d'autres, pour transporter l'armée du général
Wolfe de Louisbourg à Québec et couvrir le siège de cette ville du côté
de la mer: cette flotte n'avait pas moins de 18,000 hommes d'équipages
et soldats de marine. Si, à cela, l'on ajoute encore les troupes
destinées à la garde des colonies anglaises elles-mêmes et qui étaient
considérables, on voit que l'estimation des forces de l'ennemi, faite
par le général Montcalm, n'était pas loin de la vérité, et que la
conquête du Canada avait occasionné à ses envahisseurs l'armement de
trois fois plus d'hommes qu'il comptait lui-même dans son sein de
soldats et d'habitans capables de porter les armes,[19] fait qui
témoigne de la crainte que ces braves, si faibles en nombre, avaient
inspirée à leurs ennemis.
En vue de ces immenses préparatifs, l'on fit faire dans l'hiver le
dénombrement des hommes capables de servir; il s'en trouva 15,000[20] de
l'âge de 16 à 60 ans. Les troupes régulières montèrent seulement à 5,300
hommes après l'arrivée des 600 recrues dont nous avons parlé plus
haut.[21] On sait que depuis l'origine de la colonie toute la population
était armée en Canada. Le 20 mai le gouverneur adressa une circulaire à
tous les capitaines de milice pour leur enjoindre de tenir leurs
compagnies prêtes à marcher au premier ordre, chaque homme portant des
vivres pour six jours. Dès le mois d'avril le peuple avait été prévenu
de l'orage qui allait fondre sur lui, et des prières publiques avaient
été ordonnées dans toutes les églises du pays où les habitans se
portèrent en foule comme ils allaient bientôt se porter au combat.
[Note: 19 Les journaux des colonies anglaises portaient leurs forces de
terre à 60,000 hommes. «L'Angleterre a actuellement plus de troupes en
mouvement dans ce continent que le Canada ne contient d'habitans, en
comprenant les vieillards, les femmes et les enfans. Quel moyen de
pouvoir résister à cette multitude.»--_Lettre de M. Doreil, commissaire
des guerres, au ministre._]
[Note 20:
Gouvernement de Québec............ 7,511
« Trois-Rivières.... 1,313
« Montréal.......... 6,405
______
15,229 hommes.]
[Note 21:
8 bataillons de ligne 3,200
2 " de la marine et des colonies 1,500
Recrues 600
_____
5,300 hommes]
Dès le petit printemps le capitaine Pouchot partit pour Niagara avec
environ 300 hommes de renfort, réguliers et Canadiens, et l'ordre de
réparer les ouvrages de ce fort, de s'y défendre s'il était attaqué, et
s'il ne l'était pas, de soutenir les postes du voisinage de l'Ohio, d'y
prendre l'offensive même s'il se présentait une occasion favorable de le
faire avec succès. Quelques barques avaient été construites dans l'hiver
à la Présentation pour aller relever les ruines du fort Frontenac et
reprendre la supériorité sur le lac Ontario. M. de Corbière fut choisi
pour remplir cette double mission. De petits bâtimens avaient été
construits aussi au pied du lac Champlain, afin de protéger les
communications avec St.-Frédéric et Carillon, et, dans tous les cas,
d'aider à la défense du fort St.-Jean. Environ 2,600 hommes furent
échelonnés dès que la saison le permit sur cette frontière depuis
Chambly jusqu'au pied du lac St.-Sacrement, sous les ordres du brigadier
Bourlamarque. Il devait faire travailler aux retranchement de Carillon
qui n'étaient pas encore finis; mais les nouvelles apportées par le
colonel Bougainville ayant fait supposer que Québec était le point le
plus menacé, l'ordre lui fut transmis, si l'ennemi se présentait en
force, d'abandonner les positions de Carillon et de St.-Frédéric, après
en avoir fait sauter les fortifications, et de se replier sur l'île aux
Noix. Le chevalier de la Corne, chargé de tenir la campagne au pied du
lac Ontario avec 1,200 hommes, devait aussi, lui, s'il était forcé, se
retirer à la tête des rapides du St.-Laurent au-dessous de la
Présentation, et là faire ferme contenance. Ces précautions prises, le
surplus des troupes resta dans ses quartiers, se tenant prêt à marcher
au premier ordre. Le gouverneur et les généraux Montcalm et de Levis,
résolurent ensuite d'attendre à Montréal que l'ennemi se mît en
campagne, pour voir où il faudrait se porter; car sa supériorité forçait
les Français à recevoir la loi de lui pour leurs mouvemens. Le général
Montcalm souffrait de cette inaction, et il trouvait les dispositions
pour la défense de Québec trop tardives; mais M. de Vaudreuil, portant
les yeux sur tous les points menacés, n'osait se décider encore,
d'autant plus que toutes les armées anglaises devaient agir
simultanément; et il attendit qu'elles s'ébranlassent pour marcher à la
première qui paraîtrait.
LIVRE X.
CHAPITRE I.
VICTOIRE DE MONTMORENCY ET PREMIÈRE BATAILLE D'ABRAHAM.
REDDITION DE QUÉBEC.
1759.
Invasion du Canada.--Moyens défensifs qu'on adopte.--L'armée française
se retranche à Beauport, en face de Québec.--Arrivée de la flotte
ennemie.--Les troupes anglaises débarquent à l'île d'Orléans.--Manifeste
du général Wolfe aux Canadiens.--Ce général, jugeant trop hasardeux
d'attaquer le camp français, décide de bombarder la capitale et de
ravager les campagnes.--La ville est incendiée.--Attaque des lignes
françaises à Montmorency.--Wolfe repoussé, rentre accablé dans son camp
et tombe malade.--Il tente vainement de se mettre en communication avec
le général Amherst sur le lac Champlain.--Les autres généraux lui
suggèrent de s'emparer des hauteurs d'Abraham par surprise afin de
forcer les Français à sortir de leur camp.--Le général Montcalm envoie
des troupes pour garder la rive gauche du St.-Laurent depuis Québec
jusqu'à Jacques Cartier.--Grand nombre de Canadiens, croyant le danger
passé, quittent l'armée pour aller vaquer aux travaux des champs.--Du
côté du lac Champlain M. de Bourlamarque fait sauter les forts Carillon
et St.-Frédéric, et se replie à l'île aux Noix devant le général Amherst
qui s'avance avec 12,000 hommes.--Le corps du général anglais Prideaux,
opérant vers le lac Erié, prend le fort Niagara et force les Français à
se retirer à la Présentation au-dessous du lac Ontario.--Les Anglais
surprennent les hauteurs d'Abraham le 13 septembre.--Première bataille
qui s'y livre et défaite des Français.--Mort de Montcalm: capitulation
de Québec.--Le général de Levis prend le commandement de l'armée et veut
livrer une autre bataille; mais en apprenant la reddition de la ville il
se retire à Jacques Cartier et s'y fortifie.--L'armée anglaise,
renfermée dans Québec, fait ses préparatifs pour y passer
l'hiver.--Demande de secours en France pour reprendre cette ville.
Tandis que le gouverneur et les généraux attendaient à Montréal des
nouvelles de l'ennemi, l'on reçut des dépêches de France qui
déterminèrent le départ de Montcalm pour Québec, où il arriva le 22 mai,
et fut suivi bientôt après par M. de Vaudreuil et le chevalier de Levis.
Les navires d'Europe confirmaient le rapport des dépêches qu'une flotte
anglaise était en route pour attaquer la capitale, laquelle devint dès
lors le principal point à défendre. Le 23 un courrier annonça
l'apparition de cette flotte au Bic. Les événemens se précipitaient. On
redoubla d'activité pour la défense; et afin de retarder l'approche des
envahisseurs, les bouées et autres indications nécessaires à la
navigation du St.-Laurent furent enlevées, et des brûlots furent
préparés pour lancer contre eux lorsqu'il paraîtrait en vue du port.
L'on fit acheminer aussi les approvisionnemens sur les Trois-Rivières
avec les archives publiques: on ne réserva dans Québec que ce qu'il
fallait pour nourrir l'armée et le peuple pendant un mois. On leva le
peu de céréales qui restait encore dans les campagnes de la partie
supérieure du pays, et pour le paiement desquelles les officiers de
l'armée avancèrent leur argent. Les magasins pour l'équipement des
troupes furent placés à Montréal. Enfin il fut acheté des marchandises
pour donner en présent aux tribus indiennes de Niagara et du Détroit qui
étaient restées attachées à la France ou qui dissimulaient leur traité
avec les Anglais, afin de les induire aussi à garder au moins la
neutralité.
Ces premiers points réglés, l'on s'occupa de l'organisation de l'armée
et de la défense de la capitale, dont la perte devait entraîner celle du
Canada. D'abord, quant à cette ville elle-même, elle ne fut point jugée
tenable ni même à l'abri d'un coup de main du côté de la campagne, où le
rempart commencé, dépourvu de parapet, d'embrasures et de canons,
n'avait que six à sept pieds de hauteur, et n'était protégé
extérieurement par aucun fossé ni glacis; et d'un commun accord, il fut
décidé de la couvrir par un camp retranché où l'armée prendrait
position.
Québec est bâti, comme on l'a dit ailleurs, sur un promontoire formant
l'extrémité est d'un îlot qui se termine du côté opposé, au bout
d'environ 12 milles, par un escarpement dont la rivière du Cap-Roupe
baigne le pied. A l'est et au sud de cet îlot le St.-Laurent, large d'un
mille ou moins, roule des flots profonds; au nord règne la belle vallée
St.-Charles, qui forme un bassin de 3 à 4 milles de large en arrivant au
fleuve et que chaque marée recouvre d'eau l'espace d'un petit mille du
côté de Québec et de plus de 4 milles le long de Beauport et de la
Canardière. A marée basse le cours d'eau qui descend dans cette vallée
est guéable. Cet îlot très escarpé du côté du fleuve, et haut de 100 à
300 pieds, était regardé comme inaccessible surtout dans l'endroit
qu'occupait la ville,[22] dont les points les plus faibles en face du
port furent garnis de muraille et de palissades et les communications
entre les parties hautes et basses coupées et défendues par de
l'artillerie. On pensait que des batteries placées sur les quais de la
basse-ville et sur l'escarpement de la haute, dont le feu se croiserait
sur le port et le bassin, outre qu'elles serviraient à protéger l'accès
de la plage, seraient suffisantes pour empêcher aucun vaisseau de
remonter le fleuve au-dessus. Il ne restait donc plus dans cette
hypothèse, qu'à défendre l'entrée de la rivière St.-Charles et à
fortifier le rivage de la Canardière et de Beauport jusqu'au sault de la
rivière Montmorency, et ensuite le côté droit de ce cours d'eau, qui
descend des montagnes et qui coupe la communication de la rive gauche du
St.-Laurent par une suite de cascades jusqu'à la grande cataracte qu'il
forme en se jetant dans le fleuve d'une hauteur de 260 pieds.
[Note 22: «Il n'y a pas lieu de croire, dit l'ordre de bataille du 10
juin, que les ennemis pensent à tenter à passer devant la ville et à
faire le débarquement à l'anse des Mères; et tant que les frégates
subsisteront, nous n'avons du moins rien à craindre pour cette partie.»]