Des sollicitations si pressantes devaient rester sans résultat. Dans

leur impuissance de secourir une si noble contrée qu'ils allaient

perdre, les ministres, le coeur rempli de douloureux regrets,

éclattèrent en reproches amers contre l'intendant sur les dépenses

excessives du Canada, qu'ils attribuaient à sa négligence, comme pour se

justifier eux-mêmes aux yeux de la France de la situation malheureuse où

elle se trouvait. Berryer écrivait à ce fonctionnaire le 19 janvier

(1759) que la fortune de ceux qui avaient suivi ses ordres, rendait son

administration suspecte. Dans une autre dépêche (29 août), ce ministre,

informé que le tirage des lettres de change allait monter pour 1759 de

31 à 33 millions, observait que les dépenses étaient faites sans ordre,

souvent sans nécessité, toujours sans économie, et terminait par ces

mots: «On vous attribue directement d'avoir gêné le commerce dans le

libre approvisionnement de la colonie; le munitionnaire général s'est

rendu maître de tout, et donne à tout le prix qu'il veut; vous avez

vous-même fait acheter pour le compte du roi, de la seconde et troisième

main, ce que vous auriez pu vous procurer de la première à moitié

meilleur marché; vous avez fait la fortune des personnes qui ont des

relations avec vous par les intérêts que vous avez fait prendre dans ces

achats ou dans d'autres entreprises; vous tenez l'état le plus splendide

et le plus grand jeu au milieu de la misère, publique.... Je vous prie

de faire de très sérieuses réflexions sur la façon dont l'administration

qui vous est confiée a été conduite jusqu'à présent. _C'est plus

important que peut-être vous ne le pensez._»

Cette dépêche foudroyante et qui semblait mettre à nu les spéculations

secrètes de l'intendant, le trouva impassible en apparence; mais il fut

intérieurement pénétré à la fois de douleur, de crainte et

d'humiliation. Une seconde dépêche répétait les mêmes reproches et

comportait des menaces encore plus explicites et plus directes. C'était

tout ce qui pouvait être fait pour le moment; les événemens se

pressaient avec trop de rapidité pour permettre de porter remède à des

abus, dont la cause, soigneusement cachée, exigeait une investigation

attentive et minutieuse.

Les obstacles et les malheurs aigrissent le caractère des hommes fiers,

et excitent souvent leurs plus mauvaises passions. La division entre le

gouverneur et le général Montcalm, à laquelle l'on a fait allusion déjà,

prit un caractère plus grave après la bataille de Carillon; et il paraît

qu'à la cour, où aboutissaient les accusations et les récriminations,

l'on crut alors s'appercevoir que cette malheureuse affaire dégénérait

en intrigue, dont M. Doreil était comme l'agent actif et le directeur

secret, et le gouverneur devait être la victime. La rentrée de M. Doreil

en France ne fut peut-être pas entièrement étrangère à cette menée.

Le général Montcalm et ses partisans accusaient M. de Vaudreuil d'avoir

exposé l'armée à une complète destruction par son imprévoyance, en la

dispersant sur le lac Ontario et au pied du lac St.-Sacrement, et en

n'appelant pas les Canadiens et les tribus sauvages sous les armes, afin

d'être prêts à se porter sur les points qui pourraient être menacés. Il

est bon d'observer qu'avant le 8 juillet leurs correspondances étaient

très circonspectes, contenaient peu de suggestions, n'exprimaient que

des doutes, et que Montcalm lui-même croyait l'ennemi si peu préparé à

entrer en campagne, qu'il mit six jours à se rendre de Montréal à

Carillon. Après la bataille, ce général écrivit au ministre que les

mesures du gouverneur l'avaient exposé sans forces suffisantes aux coups

de l'ennemi; mais puisque la victoire avait réparé cette faute, ce qui

le flattait le plus, disait-il, c'est que les troupes régulières n'en

partageaient la gloire avec personne, observation peu généreuse

qu'expliquent du reste les jalousies que nous avons signalées déjà

plusieurs fois. Après avoir sollicité les grâces que méritait une armée

qui s'était couverte de gloire, il ajoutait: «Pour moi, je ne vous en

demande d'autre que de me faire accorder par le roi mon retour, ma santé

s'use, ma bourse s'épuise. Je devrai à la fin de l'année dix mille écus

au trésorier de la colonie, et plus que tout encore, les désagrémens,

les contradictions que j'éprouve, l'impossibilité où je suis de faire le

bien et d'empêcher le mal, me déterminent de supplier avec instance sa

majesté de m'accorder cette grâce, la seule que j'ambitionne.» Doreil,

son confident, qui ne se croyait pas tenu d'observer la même réserve,

critiquait depuis longtemps, avec une extrême vivacité, tous les actes

de l'administration. Depuis le dernier succès surtout, il ne mettait

plus de mesure dans ses attaques: «La négligence, l'ignorance, la

lenteur et l'opiniâtreté du gouverneur, disait-il, ont pensé perdre la

colonie... l'ineptie, l'intrigue, le mensonge, l'avidité, la feront sans

doute périr.» Et comme la commune renommée attribuait aux Canadiens une

grande part dans les victoires obtenues dans le cours de la guerre, et

que le roi pouvait croire au dévouement de ce peuple, il informait le

ministre que te général Montcalm lui avait écrit confidentiellement que

les Canadiens qu'il y avait à la bataille de Carillon s'étaient conduits

fort médiocrement de même que les troupes de la colonie, quoiqu'il eût

dit le contraire dans le rapport officiel transmis à Paris. Après

plusieurs lettres écrites dans les mêmes termes de blâme et de censure,

M. Doreil, croyant avoir bien disposé les ministres à son dessein, les

invita enfin dans une dernière dépêche plus violente encore que les

autres, à changer le gouverneur, et à choisir le général Montcalm pour

le remplacer. «Si la guerre doit durer encore ou non, disait-il, si l'on

veut sauver ou établir le Canada solidement, que sa majesté lui en

confie le gouvernement. Il possède la science politique, comme les

talens militaires. Homme de cabinet comme de détails, il est grand

travailleur, juste, désintéressé jusqu'au scrupule, clairvoyant, actif,

et n'a en vue que le bien; en un mot, il est homme vertueux et

universel.... Quand M. de Vaudreuil, ajoutait-il, aurait de pareils

talens en partage, _il aurait toujours un défaut originel, il est

Canadien._

Toute ces intrigues, qui n'étaient pas assez secrètes pour qu'il n'en

transpirât pas quelque chose, même dans le public, parvenaient à la

connaissance du gouverneur. Déjà les officiers et les soldats de l'armée

attaquaient, critiquaient tout haut sa conduite dans leurs propos, et

lui attribuaient la détresse et les malheurs dont ils étaient les

victimes. Il voulut mettre un terme à un état de chose qui pouvait avoir

des suites les plus lâcheuses; mais il n'échappa point lui-même à la

passion qui animait ses ennemis. Dans une lettre pleine de

récriminations qu'il adressa aux ministres, il demanda le rappel du

général Montcalm, qu'il déclara n'avoir pas les qualités qu'il faut pour

la guerre du Canada, beaucoup de douceur et de patience étant nécessaire

pour commander les Canadiens et les sauvages, et il désigna le chevalier

de Levis pour succéder dans le commandement des troupes.

Ces malheureuses querelles embarrassèrent beaucoup les ministres. Une

note fut dressée et soumise au conseil d'état pour rappeler Montcalm,

comme il le demandait lui-même, avec le titre de lieutenant-général, et

le remplacer par le chevalier de Levis avec le grade de maréchal de

camp. Mais le roi, après réflexion, n'approuva point cet arrangement, et

les choses restèrent comme elles étaient. L'on peut peut-être dire qu'il

serait dangereux, d'une part, d'ôter à ce pays un général aimé du soldat

et qui avait toujours été victorieux; et, de l'autre, de changer un

gouverneur qui avait obtenu des Canadiens tous les sacrifices de sang et

d'argent que l'on pouvait attendre du peuple le plus dévoué, sans qu'ils

eussent fait entendre seulement un murmure. Des dépêches conciliantes

furent adressées au gouverneur et au général, à qui les ministres, au

nom du roi, recommandèrent instamment l'union et la concorde, chose

d'une absolue nécessité dans les circonstances où l'on se trouvait. Et

dans le printemps M. de Bougainville arriva à Québec avec ses mains

pleines de récompenses. M. de Vaudreuil était nommé grand'croix de

l'ordre de St. Louis; M. de Montcalm commandeur du même ordre et

lieutenant-général; M. de Levis maréchal de camp; Bourlamarque et de

Sénezergues, brigadiers; Bougainville colonel, et Dumas, major-général

et inspecteur des troupes de la marine. Des croix et des avancemens

étaient aussi accordés à beaucoup d'officiers de grades inférieurs. Ces

récompenses, surtout les pressantes recommandations des ministres

rapprochèrent les deux chefs sans les réconcilier.

Quant aux secours à attendre de la métropole, le ministre de la guerre,

à qui M. de Montcalm avait mandé qu'à moins d'un bonheur inattendu d'une

grande diversion sur les colonies anglaises par mer, ou de grandes

fautes de la part des ennemis, le Canada serait pris dans la campagne de

59 et sûrement dans la suivante, les Anglais ayant 60,000 hommes et les

Français au plus de 10 à 11 mille, ce ministre l'informa qu'il ne devait

pas espérer de troupes de renfort;[18] et en effet, 600 recrues, 2

frégates et 12 à 15 navires du commerce appartenant la plupart au

munitionnaire avec des marchandises et des vivres, furent tout ce qui

entra dans le port de Québec avant l'apparition de la flotte ennemie.

Quoique par cette conduite de la France, les Canadiens pussent se croire

déliés de la fidélité qu'ils lui devaient, puisqu'elle reconnaissait

elle-même la supériorité absolue de l'ennemi en Amérique, pas un

cependant ne parla de rendre les armes; ils avaient encore du sang à

verser et des sacrifices à faire pour cette ancienne patrie d'où

sortaient leurs pères, et s'il y eût des paroles de découragement, elles

partirent plutôt des rangs de l'armée régulière que de ceux des colons.

[Note 18: «Je suis bien fâché d'avoir à vous mander que vous ne devez

point espérer de recevoir de troupes de renfort. Outre qu'elles

augmenteraient la disette des vivres que vous n'avez que trop éprouvée

jusqu'à présent, il serait fort à craindre qu'elles ne fussent

interceptées par les Anglais dans le passage; et comme le roi ne

pourrait jamais vous envoyer des secours proportionnés aux forces que

les Anglais sont en état de vous opposer, les efforts que l'on ferait

ici pour vous en procurer n'auraient d'autre effet que d'exciter le

ministère de Londres; à en faire de plus considérables pour conserver la

supériorité qu'il s'est acquise dans cette partie du continent.» _Lettre

du 19 février 1759._]

Le gouvernement britannique, de son côté n'ignorait point à quel état de

détresse le Canada était réduit. Ce fut un motif de plus pour lui de

redoubler de vigueur. Il demanda et obtint des communes tout ce qui

était nécessaire, hommes, argent et vaisseaux, pour mener à bonne fin

l'entreprise glorieuse qu'il avait commencée. Si les progrès faits

jusque là étaient peu brillans, du moins ils étaient solides; le chemin

de Québec était frayé, de même que celui de Niagara et du Canada

occidental. Les diverses tribus de ces contrées, voulant prévenir le

moment de la chute de la puissance française dans cette partie du

Nouveau-Monde, et s'assurer de l'amitié de la Grande-Bretagne avant

qu'il fût trop tard, avaient signé avec elle un traité de paix dans le

mois d'octobre précédent, à Easton, où s'étaient exprès rendus sir

William Johnson et plusieurs gouverneurs accompagnés d'un grand nombre

des personnes les plus marquantes des provinces anglaises. Ainsi se

brisait chaque jour cet admirable système des alliances indiennes

commencé par Champlain et organisé par Talon et Frontenac. Le traité

d'Easton prépara la voie, suivant Smollett, aux opérations militaires

qui furent projetées contre le Canada pour la célèbre campagne de 59.

Comme l'année précédente, l'Angleterre persista dans son plan d'envahir

le Canada à la fois par le centre et par les deux extrémités.

L'immensité de ses forces l'obligeait, du reste, à les diviser ainsi;

car, réunies, elles se seraient nui et une partie serait restée inutile.

Louisbourg étant pris, Québec était la seconde ville qu'il fallait

attaquer du côté de la mer, et sous les murs de laquelle les trois

armées envahissantes devaient se réunir pour enlever de vive force ce

dernier boulevard des Français dans le continent. Le général Amherst, à

qui la chambre des communes avait voté des remercîmens en même temps

qu'à l'amiral Boscawen, pour la conquête de Louisbourg, fut choisi pour

commander en chef l'armée anglaise à la place du général Abercromby

rappelé après la bataille de Carillon. Un corps d'environ dix mille

hommes de troupes de débarquement sous les ordres du général Wolfe qui

s'était distingué, comme on l'a vu, au au siège de Louisbourg par son

activité et par son audace, fut chargé de remonter le St.-Laurent et

d'assiéger Québec; un autre de douze mille hommes, commandé par le

général en chef lui-même, devait tenter pour la troisième fois le

passage du lac Champlain, descendre la rivière Richelieu et le

St.-Laurent, et se réunir à celle du général Wolfe. Le général Prideaux

avec un troisième corps, composé de troupes régulières et provinciales,

et de plusieurs milliers d'Indiens sous les ordres de sir William

Johnson, était chargé de prendre Niagara, descendre le lac Ontario,

enlever, chemin faisant, Montréal, et enfin venir se joindre aussi aux

deux armées déjà rendues sous les murailles de la capitale canadienne.

Un quatrième corps moins considérable devait, sous les ordres du colonel

Stanwix, battre la campagne, enlever les petits forts et purger

d'ennemis les rives du lac Ontario. Outre ces forces, qui composaient un

total de plus de 30,000 hommes avec des parcs formidables d'artillerie

et de toutes sortes de machines de guerre, les amiraux Sounders, Durell

et Holmes firent voile d'Angleterre avec une escadre de 20 vaisseaux de

ligne, 10 frégates, 18 autres bâtimens plus petits, lesquels furent

joints par un grand nombre d'autres, pour transporter l'armée du général

Wolfe de Louisbourg à Québec et couvrir le siège de cette ville du côté

de la mer: cette flotte n'avait pas moins de 18,000 hommes d'équipages

et soldats de marine. Si, à cela, l'on ajoute encore les troupes

destinées à la garde des colonies anglaises elles-mêmes et qui étaient

considérables, on voit que l'estimation des forces de l'ennemi, faite

par le général Montcalm, n'était pas loin de la vérité, et que la

conquête du Canada avait occasionné à ses envahisseurs l'armement de

trois fois plus d'hommes qu'il comptait lui-même dans son sein de

soldats et d'habitans capables de porter les armes,[19] fait qui

témoigne de la crainte que ces braves, si faibles en nombre, avaient

inspirée à leurs ennemis.

En vue de ces immenses préparatifs, l'on fit faire dans l'hiver le

dénombrement des hommes capables de servir; il s'en trouva 15,000[20] de

l'âge de 16 à 60 ans. Les troupes régulières montèrent seulement à 5,300

hommes après l'arrivée des 600 recrues dont nous avons parlé plus

haut.[21] On sait que depuis l'origine de la colonie toute la population

était armée en Canada. Le 20 mai le gouverneur adressa une circulaire à

tous les capitaines de milice pour leur enjoindre de tenir leurs

compagnies prêtes à marcher au premier ordre, chaque homme portant des

vivres pour six jours. Dès le mois d'avril le peuple avait été prévenu

de l'orage qui allait fondre sur lui, et des prières publiques avaient

été ordonnées dans toutes les églises du pays où les habitans se

portèrent en foule comme ils allaient bientôt se porter au combat.

[Note: 19 Les journaux des colonies anglaises portaient leurs forces de

terre à 60,000 hommes. «L'Angleterre a actuellement plus de troupes en

mouvement dans ce continent que le Canada ne contient d'habitans, en

comprenant les vieillards, les femmes et les enfans. Quel moyen de

pouvoir résister à cette multitude.»--_Lettre de M. Doreil, commissaire

des guerres, au ministre._]

[Note 20:

Gouvernement de Québec............ 7,511

« Trois-Rivières.... 1,313

« Montréal.......... 6,405

______

15,229 hommes.]

[Note 21:

8 bataillons de ligne 3,200

2 " de la marine et des colonies 1,500

Recrues 600

_____

5,300 hommes]

Dès le petit printemps le capitaine Pouchot partit pour Niagara avec

environ 300 hommes de renfort, réguliers et Canadiens, et l'ordre de

réparer les ouvrages de ce fort, de s'y défendre s'il était attaqué, et

s'il ne l'était pas, de soutenir les postes du voisinage de l'Ohio, d'y

prendre l'offensive même s'il se présentait une occasion favorable de le

faire avec succès. Quelques barques avaient été construites dans l'hiver

à la Présentation pour aller relever les ruines du fort Frontenac et

reprendre la supériorité sur le lac Ontario. M. de Corbière fut choisi

pour remplir cette double mission. De petits bâtimens avaient été

construits aussi au pied du lac Champlain, afin de protéger les

communications avec St.-Frédéric et Carillon, et, dans tous les cas,

d'aider à la défense du fort St.-Jean. Environ 2,600 hommes furent

échelonnés dès que la saison le permit sur cette frontière depuis

Chambly jusqu'au pied du lac St.-Sacrement, sous les ordres du brigadier

Bourlamarque. Il devait faire travailler aux retranchement de Carillon

qui n'étaient pas encore finis; mais les nouvelles apportées par le

colonel Bougainville ayant fait supposer que Québec était le point le

plus menacé, l'ordre lui fut transmis, si l'ennemi se présentait en

force, d'abandonner les positions de Carillon et de St.-Frédéric, après

en avoir fait sauter les fortifications, et de se replier sur l'île aux

Noix. Le chevalier de la Corne, chargé de tenir la campagne au pied du

lac Ontario avec 1,200 hommes, devait aussi, lui, s'il était forcé, se

retirer à la tête des rapides du St.-Laurent au-dessous de la

Présentation, et là faire ferme contenance. Ces précautions prises, le

surplus des troupes resta dans ses quartiers, se tenant prêt à marcher

au premier ordre. Le gouverneur et les généraux Montcalm et de Levis,

résolurent ensuite d'attendre à Montréal que l'ennemi se mît en

campagne, pour voir où il faudrait se porter; car sa supériorité forçait

les Français à recevoir la loi de lui pour leurs mouvemens. Le général

Montcalm souffrait de cette inaction, et il trouvait les dispositions

pour la défense de Québec trop tardives; mais M. de Vaudreuil, portant

les yeux sur tous les points menacés, n'osait se décider encore,

d'autant plus que toutes les armées anglaises devaient agir

simultanément; et il attendit qu'elles s'ébranlassent pour marcher à la

première qui paraîtrait.

LIVRE X.

CHAPITRE I.

VICTOIRE DE MONTMORENCY ET PREMIÈRE BATAILLE D'ABRAHAM.

REDDITION DE QUÉBEC.

1759.

Invasion du Canada.--Moyens défensifs qu'on adopte.--L'armée française

se retranche à Beauport, en face de Québec.--Arrivée de la flotte

ennemie.--Les troupes anglaises débarquent à l'île d'Orléans.--Manifeste

du général Wolfe aux Canadiens.--Ce général, jugeant trop hasardeux

d'attaquer le camp français, décide de bombarder la capitale et de

ravager les campagnes.--La ville est incendiée.--Attaque des lignes

françaises à Montmorency.--Wolfe repoussé, rentre accablé dans son camp

et tombe malade.--Il tente vainement de se mettre en communication avec

le général Amherst sur le lac Champlain.--Les autres généraux lui

suggèrent de s'emparer des hauteurs d'Abraham par surprise afin de

forcer les Français à sortir de leur camp.--Le général Montcalm envoie

des troupes pour garder la rive gauche du St.-Laurent depuis Québec

jusqu'à Jacques Cartier.--Grand nombre de Canadiens, croyant le danger

passé, quittent l'armée pour aller vaquer aux travaux des champs.--Du

côté du lac Champlain M. de Bourlamarque fait sauter les forts Carillon

et St.-Frédéric, et se replie à l'île aux Noix devant le général Amherst

qui s'avance avec 12,000 hommes.--Le corps du général anglais Prideaux,

opérant vers le lac Erié, prend le fort Niagara et force les Français à

se retirer à la Présentation au-dessous du lac Ontario.--Les Anglais

surprennent les hauteurs d'Abraham le 13 septembre.--Première bataille

qui s'y livre et défaite des Français.--Mort de Montcalm: capitulation

de Québec.--Le général de Levis prend le commandement de l'armée et veut

livrer une autre bataille; mais en apprenant la reddition de la ville il

se retire à Jacques Cartier et s'y fortifie.--L'armée anglaise,

renfermée dans Québec, fait ses préparatifs pour y passer

l'hiver.--Demande de secours en France pour reprendre cette ville.

Tandis que le gouverneur et les généraux attendaient à Montréal des

nouvelles de l'ennemi, l'on reçut des dépêches de France qui

déterminèrent le départ de Montcalm pour Québec, où il arriva le 22 mai,

et fut suivi bientôt après par M. de Vaudreuil et le chevalier de Levis.

Les navires d'Europe confirmaient le rapport des dépêches qu'une flotte

anglaise était en route pour attaquer la capitale, laquelle devint dès

lors le principal point à défendre. Le 23 un courrier annonça

l'apparition de cette flotte au Bic. Les événemens se précipitaient. On

redoubla d'activité pour la défense; et afin de retarder l'approche des

envahisseurs, les bouées et autres indications nécessaires à la

navigation du St.-Laurent furent enlevées, et des brûlots furent

préparés pour lancer contre eux lorsqu'il paraîtrait en vue du port.

L'on fit acheminer aussi les approvisionnemens sur les Trois-Rivières

avec les archives publiques: on ne réserva dans Québec que ce qu'il

fallait pour nourrir l'armée et le peuple pendant un mois. On leva le

peu de céréales qui restait encore dans les campagnes de la partie

supérieure du pays, et pour le paiement desquelles les officiers de

l'armée avancèrent leur argent. Les magasins pour l'équipement des

troupes furent placés à Montréal. Enfin il fut acheté des marchandises

pour donner en présent aux tribus indiennes de Niagara et du Détroit qui

étaient restées attachées à la France ou qui dissimulaient leur traité

avec les Anglais, afin de les induire aussi à garder au moins la

neutralité.

Ces premiers points réglés, l'on s'occupa de l'organisation de l'armée

et de la défense de la capitale, dont la perte devait entraîner celle du

Canada. D'abord, quant à cette ville elle-même, elle ne fut point jugée

tenable ni même à l'abri d'un coup de main du côté de la campagne, où le

rempart commencé, dépourvu de parapet, d'embrasures et de canons,

n'avait que six à sept pieds de hauteur, et n'était protégé

extérieurement par aucun fossé ni glacis; et d'un commun accord, il fut

décidé de la couvrir par un camp retranché où l'armée prendrait

position.

Québec est bâti, comme on l'a dit ailleurs, sur un promontoire formant

l'extrémité est d'un îlot qui se termine du côté opposé, au bout

d'environ 12 milles, par un escarpement dont la rivière du Cap-Roupe

baigne le pied. A l'est et au sud de cet îlot le St.-Laurent, large d'un

mille ou moins, roule des flots profonds; au nord règne la belle vallée

St.-Charles, qui forme un bassin de 3 à 4 milles de large en arrivant au

fleuve et que chaque marée recouvre d'eau l'espace d'un petit mille du

côté de Québec et de plus de 4 milles le long de Beauport et de la

Canardière. A marée basse le cours d'eau qui descend dans cette vallée

est guéable. Cet îlot très escarpé du côté du fleuve, et haut de 100 à

300 pieds, était regardé comme inaccessible surtout dans l'endroit

qu'occupait la ville,[22] dont les points les plus faibles en face du

port furent garnis de muraille et de palissades et les communications

entre les parties hautes et basses coupées et défendues par de

l'artillerie. On pensait que des batteries placées sur les quais de la

basse-ville et sur l'escarpement de la haute, dont le feu se croiserait

sur le port et le bassin, outre qu'elles serviraient à protéger l'accès

de la plage, seraient suffisantes pour empêcher aucun vaisseau de

remonter le fleuve au-dessus. Il ne restait donc plus dans cette

hypothèse, qu'à défendre l'entrée de la rivière St.-Charles et à

fortifier le rivage de la Canardière et de Beauport jusqu'au sault de la

rivière Montmorency, et ensuite le côté droit de ce cours d'eau, qui

descend des montagnes et qui coupe la communication de la rive gauche du

St.-Laurent par une suite de cascades jusqu'à la grande cataracte qu'il

forme en se jetant dans le fleuve d'une hauteur de 260 pieds.

[Note 22: «Il n'y a pas lieu de croire, dit l'ordre de bataille du 10

juin, que les ennemis pensent à tenter à passer devant la ville et à

faire le débarquement à l'anse des Mères; et tant que les frégates

subsisteront, nous n'avons du moins rien à craindre pour cette partie.»]

Histoire du Canada depuis sa découverte jusqu'à nos jours. Tome III · 第 8 / 31 段