sur tous les points à la fois, et les grenadiers et l'élite des soldats,
choisis pour composer la tête des colonnes, eurent ordre de s'élancer
contre les retranchemens la bayonnette au bout du fusil, et de ne tirer
que quand ils auraient sauté dedans. En même temps un certain nombre de
barges devait descendre la rivière à la Chute pour menacer le flanc
gauche des Français. A l'heure les colonnes ennemies se mirent en
mouvement, entremêlées de troupes légères parmi lesquelles il y avait
des Indiens, qui, couverts par les arbres, firent le feu le plus
meurtrier. Les colonnes sortirent du bois, descendirent dans la gorge en
avant des retranchemens, et s'avancèrent avec une assurance et un ordre
admirable, les deux premières contre la gauche des Français, la
troisième contre leur centre et la dernière contre leur droite en
suivant le pied du coteau dans le bas-fond où se trouvaient les
Canadiens. Le feu commença par la colonne de droite des assaillans, et
s'étendit graduellement d'une colonne à l'autre, jusqu'à celle de
gauche, qui chercha à pénétrer dans les retranchemens par le flanc droit
du corps du chevalier de Levis. Cet officier, voyant leur dessein,
ordonna aux Canadiens de faire une sortie, et d'attaquer en flanc cette
colonne composée de grenadiers et de montagnards écossais. Cette attaque
réussit si bien, que le feu des Canadiens, joint à celui des deux
bataillons sur le côteau, obligea la colonne ennemie de se jeter sur
celle qui était à sa droite, afin d'éviter un double feu de flanc. Les
quatre colonnes, obligées de converger un peu en avançant, soit pour
protéger leurs flancs, soit pour atteindre le point d'attaque, se
trouvèrent réunies en débouchant sur les hauteurs. Dans le même moment,
une trentaine de berges se présentaient sur la rivière à la Chute pour
menacer la gauche des Français. Quelques coups de canon tirés du fort,
qui en coulèrent deux bas et quelques hommes envoyés sur le rivage,
suffirent pour les mettre en fuite. Le générai Montcalm avait donné
ordre de laisser avancer les ennemis jusqu'à 20 pas des retranchemens.
Cet ordre fut ponctuellement exécuté, et ce ne fut que lorsqu'elles
arrivèrent à la distance indiquée, que la mousqueterie assaillit ces
masses compactes avec un effet si terrible qu'elles tressaillirent,
chancellèrent et tombèrent en désordre. Elles se remirent aussitôt
néanmoins, et revinrent à la charge; mais, oubliant leur consigne, elles
commencèrent à tirer, et le feu devint d'une vivacité extrême sur toute
la ligne et se prolongea fort long-temps; mais après avoir fait les plus
grands efforts, les assaillans furent obligés de reculer une seconde
fois, laissant le terrain jonché de leurs cadavres. Après avoir, repris
haleine, ils reformèrent leurs colonnes, et se précipitèrent de nouveau
contre les retranchemens avec furie; mais partout ils furent reçus avec
la même fermeté et le feu le plus vif et le plus soutenu qu'on eût
jamais vu. Le général français s'exposait comme le dernier des soldats.
Du centre où il s'était placé, il se portait partout pour donner ses
ordres, ou mener lui-même des secours sur les points qui périclitaient.
Après avoir fait des efforts inouïs, les assaillans furent encore
repoussés.
Etonné de plus en plus d'une résistance si vigoureuse, le général
Abercromby, qui avait cru que rien n'oserait tenir devant lui avec les
forces accablantes qu'il avait à sa disposition, ne pouvait se persuader
qu'il échouerait devant un ennemi qui lui était si inférieur en nombre,
et pensa que quelque fût leur courage, les Français finiraient par se
lasser d'une résistance qui ne ferait qu'empirer leur perte. Il résolut
donc de continuer ses attaques avec la plus grande vigueur jusqu'à ce
qu'il eût triomphé; et depuis une heure jusqu'à cinq ses troupes
revinrent six fois à la charge, et chaque fois elles furent repoussées
avec de grandes pertes. Les fragiles remparts qui protégeaient les
Français prirent plusieurs fois en feu dans le cours de l'action. Les
colonnes des ennemis n'ayant pu réussir dans les premières attaques
faites simultanément sur le centre et les deux ailes de leurs
adversaires, se joignirent pour faire des efforts communs; elles
assaillirent ainsi réunies tantôt la droite, tantôt le centre, tantôt la
gauche des retranchemens sans plus de succès. C'est contre la droite
qu'elles s'acharnèrent le plus longtemps, et où le combat fut le plus
meurtrier. Les grenadiers et les montagnards écossais continuèrent; à
charger pendant trois heures sans se rebuter ni se rompre. Le régiment
de montagnards surtout, commandé par lord John Murray, se couvrit de
gloire. Il formait la tête d'une colonne presqu'en face des Canadiens.
Son costume léger et pittoresque se distinguait entre tous les autres au
milieu de la flamme et de la fumée. Ce corps perdit la moitié de ses
soldats et 25 officiers tués ou grièvement blessés. Mais enfin cette
attaque fut repoussée comme les autres, et les efforts des assaillans
échouèrent encore une fois devant l'intrépidité calme mais opiniâtre des
troupes françaises. Pendant ces différentes charges les Canadiens firent
plusieurs sorties pour prendre l'ennemi en flanc, dans lesquelles ils
montrèrent beaucoup de zèle et de courage, et firent des prisonniers.
A cinq heures et demie le général Abercromby, n'osant plus conserver
d'espérance, fit retirer toutes ses colonnes dans le bois qu'il y avait
derrière lui, et qu'il fit border de tirailleurs, afin de leur laisser
prendre haleine, voulant faire une dernière tentative avant de se
retirer tout-à-fait. Une heure après elles en sortirent de nouveau et
commencèrent une attaque générale sur tous les points à la fois de la
ligne française. Toutes les troupes y prirent part, mais elles furent
reçues avec la même fermeté qu'auparavant; et après des efforts
inutiles, elles durent abandonner définitivement la victoire à leurs
adversaires. Le général Abercromby donna l'ordre alors de la retraite,
se couvrant d'une nuée de tirailleurs dont le feu avec celui des
Canadiens qui sortirent à sa poursuite, se prolongea jusqu'à la'nuit.
Les troupes françaises étaient épuisées de fatigues, mais pleines de
joie, parce qu'elles sentaient qu'elles avaient fait leur devoir. Le
général Montcalm, accompagné du chevalier de Levis et de son état-major,
en parcourut les rangs, et les remercia au nom du roi de la conduite
qu'elles avaient tenue dans cette importante journée, l'une des plus
mémorables dans les fastes de la valeur française. Ne pouvant croire
cependant à la retraite définitive des Anglais, et s'attendant à un
nouveau combat pour le lendemain, il donna ses ordres et fit ses
préparatifs en conséquence. Les troupes passèrent la nuit dans leurs
positions; elles nettoyèrent leurs armes, et dès que le jour parut se
mirent à perfectionner les retranchemens qu'elles renforcèrent de deux
batteries, l'une à droite de 4 pièces de canon et l'autre à gauche de 6.
Ne voyant point paraître d'ennemis, le général Montcalm envoya à la
découverte des détachemens, qui s'avancèrent jusqu'à quelque distance de
la Chute, et brûlèrent un retranchement que les Anglais avaient commencé
à y élever et qu'ils avaient abandonné. Le lendemain, 10, le chevalier
de Levis poussa jusqu'au pied du lac St.-Sacrement avec les grenadiers,
des volontaires et des Canadiens; il ne trouva que des marques de la
fuite précipitée d'Abercromby. Dans la nuit même qui suivit la bataille,
l'armée anglaise continuant son mouvement rétrograde, s'était mise en
marche pour regagner le lac, et ce mouvement était devenu une véritable
fuite. Elle avait abandonné sur les chemins ses outils, une partie de
ses bagages et un grand nombre de blessés, qui furent ramassés par le
chevalier de Levis, et elle s'était rembarquée à la hâte le lendemain au
point du jour, après avoir jeté ses vivres à l'eau.
Telle fut la bataille de Carillon, où 3,600 hommes avaient lutté
victorieusement pendant plus de six heures contre 15,000, et dont le
gain accrut singulièrement la réputation du général Montcalm, que la
victoire s'était plu à couronner depuis qu'il était en Amérique, et
augmenta encore sa popularité parmi les soldats. L'on n'avait perdu que
337 hommes dont 37 officiers, au nombre desquels se trouvaient M. de
Bourlamarque dangereusement blessé à l'épaule, et M. de Bougainville,
promu récemment au grade d'aide-maréchal des logis. Le chevalier de
Levis reçut plusieurs balles dans ses habits et son chapeau. Les pertes
des Anglais furent considérables. Ils avouèrent eux-mêmes 2,000 hommes
tués et blessés dont 126 officiers; toutes les correspondances
françaises les portent de 4 à 5 mille.
Le général Abercromby remonta le lac St.-Sacrement avec autant de
précipitation qu'il en avait mis pour l'atteindre de Carillon, et en
arrivant à la tête de ce lac, il se retrancha fortement dans le camp
qu'il avait occupé avant cette courte campagne, écrivant en même temps
au général Amherst à Louisbourg pour lut ordonner de venir le rejoindre
sans délai. Celui-ci, qui ne fut de retour à Boston que le 13 septembre,
se mit en marche pour Albany avec 4,500 hommes. Mais la saison était
déjà trop avancée pour faire une nouvelle tentative cette année, si
toutefois on en avait le projet, et l'invasion du Canada fut ajournée à
une autre campagne. Au reste le passage de Carillon aurait été encore
plus difficile à forcer que la première fois, parce que les
retranchemens qui ne consistaient qu'en arbres renversés le 8 juillet,
avaient été refaits depuis en terre et flanqués de redoutes couvertes de
canons. Des bandes canadiennes et sauvages battaient la campagne, et
tenaient le général Montcalm au courant de tout ce qui se passait dans
l'armée anglaise, dont elles allaient attaquer les détachemens et les
convois jusque sous les murs du fort Édouard, dans le voisinage duquel
M. de St.-Luc en prit un de 150 voitures.
Cependant la grande supériorité numérique des ennemis faisait que leurs
pertes étaient à peine sensibles et qu'ils se relevaient plus forts et
plus redoutables après chaque défaite, tandis que celles des Français
les affaiblissaient réellement, et que chaque victoire diminuait leurs
moyens de résistance et les chances d'un succès définitif.
Aussi le général Abercromby apprenant que son mouvement sur Carillon
avait fait contremander l'ordre donné au chevalier de Levis de se porter
à Oswégo, et que le fort Frontenac, entrepôt de la marine française sur
le lac Ontario, se trouvait presqu'abandonné, ce général ordonna au
colonel Bradstreet de prendre 3,000 hommes et 11 bouches à feu, et de
tâcher de surprendre ce poste important, qui ne s'attendait point dans
le moment à une pareille attaque. Cet officier partit sans bruit du camp
anglais, descendit la rivière Oswégo, traversa le lac Ontario, au pied,
et parut soudainement devant la place le 25 août. Elle n'était gardée
que par 70 hommes sous les ordres de M. de Noyan, qui osa se défendre
dans ce mauvais poste, et attendre que les bombes fissent voler le fort
en éclats pour se rendre. Outre beaucoup de canons, de petites armes et
une grande quantité de vivres et de marchandises, les vainqueurs
trouvèrent à l'ancre dans le port neuf barques armées, reste des
trophées de la conquête d'Oswégo. Après avoir chargé tout ce qu'ils
purent emporter sur leurs vaisseaux, ils renvoyèrent la garnison sur
parole, brûlèrent les ouvrages et les barques, à l'exception de deux et
reprirent le chemin de leur pays où ils rétablirent l'ancien fort de
Bull.
Cette expédition, exécutée avec autant de bonheur que d'habileté, fit le
plus grand honneur au colonel Bradstreet, et jeta un moment le Canada
dans une grande inquiétude pour la sûreté de la partie supérieure du
pays; et le commandement du lac Ontario, que les Français croyaient
avoir perdu avec l'escadrille de Frontenac. La possession de ce point
paraissait si importante, que M. de Vaudreuil, à la première nouvelle de
l'apparition du colonel Bradstreet, fit battre la générale et chargea le
major de Montréal, M. Duplessis, de prendre 1,500 Canadiens, qui
laissèrent là leurs récoltes, et tous les sauvages qu'il pourrait
rassembler, et d'aller à marches forcées à son secours; mais cet
officier apprit en chemin, à la Présentation, que le poste dont l'on
redoutait tant la perte, venait de capituler. Il crut devoir attendre
alors de nouveaux ordres du gouverneur, qui lui fit détacher 600 hommes
pour renforcer la garnison de Niagara, et manda le général Montcalm à
Montréal, afin de délibérer sur ce qu'il y avait à faire dans les
circonstances pénibles dans lesquelles la chute de Louisbourg que l'on
venait d'apprendre, et la destruction de Frontenac, mettaient le pays.
Il fut résolu par ces deux chefs de rétablir ce dernier fort, de
reprendre Niagara s'il était tombé au pouvoir de l'ennemi, comme on le
craignait, n'étant gardé que par quelques hommes, et d'attaquer Oswégo
si les Anglais cherchaient à en relever les fortifications. Le chevalier
de Levis fut désigné pour commander cette partie des frontières et M. de
Pont-Leroy, ingénieur, pour relever les murs de Frontenac, dont la
saison força d'ajourner les travaux à l'année suivante.
Si la force du nombre assurait ainsi aux ennemis les avantages de la
campagne dans la partie de la Nouvelle-France qui était la plus voisine
de la mer, il en était de même dans la vallée de l'Ohio, où les succès
des Français furent insuffisans pour suppléer à leur faiblesse. Comme on
l'a déjà dit, c'est le général Forbes qui devait diriger les opérations
des Anglais sur cette frontière. Son armée composée de réguliers sous le
colonel Bouquet et de milices virginiennes sous le colonel Washington se
réunit au nombre de 6,000 hommes, après bien des délais, à Raystown à 30
lieues du fort Duquesne, qu'elle devait attaquer. Mais le triste
souvenir de la défaite du général Braddock, tout, frais, encore dans la
mémoire, fit choisir une route nouvelle, pour traverser les montagnes. A
la, mi-septembre cette armée n'était encore qu'à Loyal-Hanna, où elle
éleva un fort, à 45 milles du poste français. Avant de se remettre en
chemin, le général Forbes jugea à propos de détacher de son armée 800
soldats sous les ordres du major Grant, pour aller reconnaître, ce
poste. Cet officier parvint, par une marche fort secrète, à un quart de
lieue du fort Duquesne sans être découvert. Son intention était
d'attaquer dans la nuit les Indiens qui se tenaient ordinairement campés
autour de la place; mais les feux allumés devant leurs cabanes, qui,
devaient lui indiquer leur véritable position étaient éteints lorsqu'il
arriva, et il dut se retirer au point du jour sur la crête d'une
montagne voisine où il fut aperçu par les Français avec surprise. M. de
Ligneris, successeur de M. Dumas, assembla aussitôt les Canadiens et les
troupes de la colonie au nombre de 7 à 800, et les mit sous les ordres
de M. Aubry, qui marcha droit aux ennemis dans la montagne, les attaqua
brusquement et les rejeta en bas dans la plaine fort en désordre. Les
sauvages qui s'étaient retirés d'abord, au-delà de la rivière pour ne
pas être surpris, en voyant les Anglais repoussés, revinrent sur leurs
pas et se réunirent aux Canadiens. La déroute des ennemis devint alors
complète; ils furent dispersés et perdirent 300 hommes tués ou blessés,
et cent et quelques prisonniers, au nombre desquels se trouvèrent vingt
officiers y compris le major Grant lui-même.
La nouvelle de ce désastre trouva le général Forbes à Loyal-Hanna, d'où
il n'avait pas bougé. On était en novembre; la saison des gelées était
venue, et la neige commençait à blanchir la cime des collines. Il fut
décidé dans un conseil de guerre de remettre l'attaque du fort Duquesne
à l'année suivante. Malheureusement des prisonniers révélèrent sur ces
entrefaites la situation des Français. Les sauvages alliés avaient
repris le chemin de leurs bourgades, et les secours venus des postes du
Détroit et des Illinois, comptant les ennemis en pleine retraite,
s'étaient retirés, de sorte qu'il restait à peine 500 hommes dans ce
poste important. A cette nouvelle on changea d'avis dans l'armée
anglaise; le général Forbes, laissant derrière lui ses tentes et ses
gros bagages, s'avança à marches forcées vers la place avec toutes ses
troupes. M. de Ligneris, hors d'état de se défendre contre des forces
aussi supérieures, et n'attendant plus aucun secours, embarqua son
artillerie sur l'Ohio pour les Illinois, brûla le for et se retira avec
sa garnison dans celui de Machault du côté dû lac Erié. Le général
Forbes ne trouva plus en arrivant que l'emplacement sur lequel avait
existé ce fort si fameux et qui avait tant offusqué l'Angleterre. Il
voulut néanmoins en changer le nom, et en l'honneur du ministre, M.
Pitt, il donna à cet amas de cendre celui de Pittsburgh, qu'il a
conservé, mais qui est devenu aujourd'hui celui d'une ville belle, riche
et florissante.
Partout, maintenant la saison du repos était arrivée, et les troupes des
deux côtés des frontières avaient pris ou s'en allaient prendre leurs
quartiers d'hiver. Les deux armées opposantes sur le lac St.-Sacrement,
après avoir reçu l'une et l'autre des renforts que leur inactivité
rendit inutiles, s'étaient aussi mises en chemin pour leurs
cantonnemens, celle du général Abercromby, après avoir incendié les
barraques et les retranchemens qu'elle avait élevés à la tête du lac
St.-Sacrement.
L'avantage des opérations de cette campagne, la cinquième depuis le
commencement des hostilités, resta aux Anglais, en Amérique; ils se
trouvèrent maîtres dans l'automne de Louisbourg et de l'île St.-Jean;
ils avaient brûlé les côtes de Gaspé et pris pied sur la rive
septentrionale de la baie de Fondy; ils avaient détruit le fort
Frontenac et forcé enfin les Français d'abandonner avec le fort Duquesne
cette verdoyante et délicieuse vallée de l'Ohio, aux eaux de laquelle
ils s'étaient plu à donner le nom de Belle-Rivière. Mais on peut dire
que la gloire des armes appartenait à la France. «Partout ses soldats
avaient eu à lutter contre des forces très supérieures; supérieures de
plus de trois contre un à Louisbourg, de près de cinq contre un à
Carillon! Jamais ils ne s'étaient battus avec plus de dévoûment et plus
d'intrépidité. Si les chefs commirent quelquefois des fautes, on doit
dire qu'elles ne changèrent rien à un dénouement devenu inévitable, et
dont l'histoire doit laisser peser la responsabilité sur la caducité du
gouvernement de la métropole. Le Canada, abandonné à la double attaque
de la famine et de l'épée, ne pouvait résister toujours si celle-ci ne
faisait face elle-même à l'Angleterre sur les mers, qui apportaient
chaque année des armées entières à nos adversaires déjà beaucoup trop
puissans.
Dans les autres parties du monde, la France avait été plus heureuse.
Dans les Indes, ses flottes s'étaient emparé de Gondeloue, où dix
frégates anglaises avaient été brûlées; elles avaient pris le fort David
sur la côte de Pondichéri et Divicoté. Après avoir échoué devant Raga,
elles avaient enlevé Arcate, capitale de la Nababie. Mais des combats
navals livrés à l'amiral Pocock, étaient restés indécis. En Europe,
quoique ses succès eussent été mêlés de revers, sa position n'était pas
pire. Ses victoires balançaient ses défaites en Allemagne, et le duc
d'Aiguillon, ayant rejoint les Anglais qui tentaient depuis quelque
temps des débarquemens en France, avait anéanti leur arrière-garde à
St.-Cast. Tant d'efforts cependant pour soutenir, la guerre sur terre et
sur mer dans toutes les parties du globe, avaient achevé d'épuiser le
trésor. Pitt le savait, et il redoublait d'énergie pour détruire ou
paralyser complètement les forces des Français dans le Nouveau-Monde.
Les embarras des finances et l'aspect de l'avenir amenèrent un nouveau
changement de ministère à Paris. M. Berryer remplaça M. de Moras au
bureau de la marine et des colonies; le maréchal de Belle-Isle, le
marquis de Paulmy au bureau de la guerre; et le duc de Choiseul, le
cardinal de Bernis, à celui des affaires étrangères. Ce changement
annonça le triomphe du parti de la guerre à la cour. Mais les affaires
militaires n'en réussirent pas mieux; au contraire, l'on va voir les
désastres s'accroître de jour en jour. Quant au Canada le nouveau
ministère parut lui être moins favorable que l'ancien, et si le général
Montcalm eût un ami dans le maréchal de Belle-Isle, M. Bigot eut un
censeur sévère dans M. Berryer, qui parut s'occuper davantage du soin
d'apurer les comptes de l'intendant, que d'envoyer les secours de tous
genres dont ce pays avait besoin.
En effet, les soldats et les vivres manquaient toujours. Une partie de
la population ayant été arrachée à l'agriculture pour les besoins de la
guerre, la terre était restée sans laboureurs; ce qui nécessitait des
importations de céréales encore plus considérables que dans les années
précédentes. D'un autre côté les hostilités sur mer rendaient les
importations plus difficiles, et il fallait ménager le temps des
cultivateurs et régler les opérations militaires de manière à pouvoir en
laisser libre le plus grand nombre possible pour le temps des semailles
et de la moisson: ainsi la guerre et la culture s'entrenuisaient, et
toutes deux marchaient ensemble vers une ruine commune.
Dès le mois d'octobre le gouverneur et l'intendant avaient écrit au
ministre pour l'avertir que le projet des ennemis était d'assiéger
Québec l'année suivante avec une armée formidable; et que d'après les
progrès qu'ils avaient faits dans la campagne actuelle, si le Canada ne
recevait point de secours, attaqué de toutes parts, il ne pourrait
manquer de succomber; que l'on n'avait que 10,000 hommes à opposer aux
forces nombreuses des Anglais, parce qu'il fallait en réserver 4,000
pour les transports et laisser des soldats et des Canadiens dans les
garnisons des forts du lac Erié ainsi que dans ceux de Niagara,
Frontenac et de la Présentation. «Il ne faut pas compter sur les
habitans, disaient-ils, ils sont exténués par les marches continuelles.
Ce sont eux qui font toutes les découvertes de l'armée. Leurs terres ne
sont point cultivées à moitié. Leurs maisons tombent en ruine. Ils sont
toujours en campagne, abandonnant et femmes et enfans, qui pour
l'ordinaire sont sans pain.... Il n'y aura point de culture cette année
faute de cultivateurs.» Ils ajoutaient que l'on serait forcé de
distribuer aux pauvres à bas prix du boeuf ou du cheval. Les demandes du
munitionnaire en France en comestibles seuls devaient occuper 35 navires
de 3 à 400 tonneaux.
Toutes les correspondances confirmaient ce triste et trop fidèle tableau
de la colonie tracé par le gouverneur et l'intendant. M. de Bougainville
s'embarqua à Québec pour la France, afin d'engager la cour à faire un
grand effort pour épargner au pays le sort qui le menaçait; et le
commissaire des guerres, M. Doreil, qui repassait aussi en Europe, fut
chargé d'appuyer les représentations de Bougainville.