escadre de 20 vaisseaux de ligne, 18 frégates et d'un grand nombre de
transports portant une armée de débarquement de 14,000 hommes, comme on
l'a déjà mentionné, sous les ordres du général Amherst, avec un train
considérable d'artillerie, et arriva le 2 juin devant cette forteresse.
Louisbourg, outre 5 vaisseaux de ligne et 5 frégates ancrés dans son
port, avait une garnison de 2,100 hommes de troupes régulières et de 600
miliciens pour résister à des forces de terre et de mer formant réunies
plus de 30,000 hommes. Le gouverneur, M. de Drucourt, qui avait remplacé
le comte de Raymond au commencement des hostilités, résolut de faire la
défense la plus énergique, et s'il n'était pas secouru, la plus longue
que l'on pouvait attendre de l'état de la place et du nombre de ses
défenseurs.
Les fortifications de Louisbourg tombaient en ruine faute d'argent pour
les réparer. Les revêtemens de la plupart des courtines étaient
entièrement écroulés, et il n'y avait qu'une casemate et une poudrière à
l'abri des bombes. La principale force de la place consistait dans les
difficultés du débarquement et dans le barrage du port. D'ailleurs, ce
qui restait debout des murailles était d'une construction défectueuse,
parce que le sable de la mer, dont on avait été obligé de se servir pour
les bâtir, n'est point propre à la maçonnerie, et l'on devait craindre
l'effet du boulet sur des ouvrages d'une liaison si fragile. Le
gouverneur jugea donc à propos de s'opposer au débarquement.
Il fortifia tous les endroits faibles de la côte aux environs de
Louisbourg jusqu'à la baie de Gabarus, qui en est éloignée d'une
demi-lieue, et où la flotte anglaise avait jeté l'ancre. L'anse au
Cormoran était l'endroit le plus faible de cette ligne. Les Français
l'avaient étayée d'un bon parapet fortifié par des canons dont le feu se
soutenait et par des pierriers d'un gros calibre. En avant on avait fait
un abattis d'arbres si serré qu'on aurait eu bien de la peine à y
passer, quand même il n'aurait pas été défendu. Cette espèce de
palissade, qui cachait tous les préparatifs de défense, ne paraissait
dans l'éloignement qu'une plaine ondoyante (Raynal). On avait placé
aussi une chaîne de bateaux le long du rivage depuis le Cap-Noir
jusqu'au Cap-Blanc, des troupes irrégulières dans toute cette étendue et
des batteries dans tous les lieux où la descente était praticable.
En présence de ces obstacles, le débarquement était une opération fort
difficile et remplie de périls. Mais comme l'ennemi ne pouvait avoir que
des soupçons sur ceux de l'anse au Cormoran, ce fut dans cet endroit-là
même qu'il entreprit de mettre pied à terre le 8 juin. Pour tromper la
vigilance des Français, il prolongea la ligne de ses vaisseaux de
manière à envelopper et menacer toute la côte, et feignant de débarquer
à Laurembec et sur plusieurs autres points du littoral, il se jeta
tout-à-coup à terre, en trois divisions, dans l'anse au Cormoran, tandis
que le général Wolfe faisait gravir un peu plus loin un rocher jugé
jusqu'alors inaccessible par une centaine d'hommes, qui s'y maintinrent
malgré le feu de quelques habitans et sauvages qui accoururent pour les
y attaquer.
Le gouverneur, ne laissant que 300 hommes dans la ville, était sorti
avec le reste de la garnison. 2,000 soldats et quelques Indiens
garnissaient les retranchemens de l'anse au Cormoran, sur lesquels les
troupes comptaient beaucoup plus que sur la place. Les assaillans qui ne
voyaient point le piège dans lequel ils allaient tomber, continuaient à
descendre à terre. La colonie aurait été sauvée, si on leur eût laissé
le temps d'achever leur débarquement et de s'avancer avec la confiance
de ne trouver que peu d'obstacles à forcer. Alors, accablés tout-à-coup
par le feu de l'artillerie et de la mousqueterie, ils eussent
infailliblement péri sur le rivage ou dans les flots, dans la
précipitation du rembarquement, car la mer était dans cet instant fort
agitée. Mais l'impétuosité française, dit Raynal, fit échouer toutes les
précautions de la prudence. A peine les Anglais eurent débarqué une
partie de leurs soldats et se préparaient à faire approcher l'autre du
rivage, qu'on se hâta de découvrir le piège où ils allaient se jeter. Au
feu brusque et précipité qu'on fit sur leurs chaloupes, et plus encore à
l'empressement qu'on eût de déranger les branches d'arbres qui
masquaient les forces qu'on avait tant d'intérêt à cacher, ils
devinèrent le péril et l'évitèrent. Revenant sur leurs pas, ils ne
virent plus d'autre endroit pour descendre que le rocher où le général
Wolfe avait envoyé les cent hommes. Ce général occupé du soin de faire
rembarquer les troupes et d'éloigner les bateaux, ordonna à un officier
de s'y rendre.
Le major Scott s'y porte aussitôt avec les soldats qu'il commande. Sa
chaloupe s'étant enfoncée dans le moment qu'il mettait pied à terre, il
grimpe sur les rochers tout seul. Il ne trouve plus que dix hommes des
cent qui y avaient été envoyés. Avec ce petit nombre, il ne laisse pas
de gagner les hauteurs. A la faveur d'un taillis épais il se maintient
avec un courage héroïque dans ce poste important contre un parti de
Français et de sauvages sept fois plus nombreux. Les troupes anglaises
bravant le courroux de la mer et le feu des batteries françaises qui se
dirigent maintenant sur ce rocher, achèvent de le rendre maître du seul
point qui pouvait assurer leur descente. La position des Français sur le
rivage dès lors ne fut plus tenable. Ils furent tournés, débordés par
les ennemis qui les prirent en flanc et enlevèrent une de leurs
batteries. Dans le même instant le bruit courut quelle général Whitmore
était débarqué au Cap-Blanc et qu'il allait couper de la ville les 2,000
soldats de l'anse au Cormoran. L'on trembla pour Louisbourg, où il
n'avait été laissé, comme on l'a dit, que 300 hommes, et l'on s'empressa
d'y rentrer, après avoir perdu deux, cents tués ou prisonniers dans
cette journée funeste, qui décida du sort du Cap-Breton.
Les Français n'eurent plus rien à faire alors qu'à se renfermer dans la
place avec peu d'espérance de pouvoir s'y défendre long-temps; mais, ils
pensaient qu'une longue résistance aurait au moins l'effet de retarder
l'attaque que les ennemis projetaient de faire contre le Canada,[16] et
ils refusèrent en conséquence la permission que demandait le commandant
des cinq vaisseaux qu'il y avait dans le port de se retirer.
[Note 16: Lettre de M. de Drucourt au ministre, du 23 sept. 1758.]
Les assaillans ne perdirent pas un moment de délai. Le 12 juin le
général Wolfe, à la tête de 2,000 hommes, prit possession de la batterie
du Phare, de la batterie royale et des autres postes extérieurs détachés
abandonnés par les assiégés. La batterie du Phare était importante en ce
qu'elle, commandait le port, les fortifications de la ville et la
batterie de l'île située en face. Les travaux du siége contre le corps
même de la place commencèrent alors. L'attaque fut conduite avec autant
de courage que soutenue avec résolution. Sept mille hommes au plus, en y
comptant les matelots des vaisseaux de guerre et le régiment de Cambis
qui, débarqué au port Dauphin, pénétra dans la ville pendant le siége,
luttèrent contre les forcés quadruples de l'ennemi pendant deux mois
avec une opiniâtreté et une patience admirable.
Les assiégeans avaient porté leurs lignes à 300 toises des murailles,
favorisés par le terrain qui offrait des protections naturelles à leurs
batteries. Ils poussèrent leurs travaux avec la plus grande activité, et
firent échouer toutes les sorties que tentèrent les Français non moins
alertes qu'eux. Le 19 la batterie du Phare, placée sur une hauteur que
les assiégés pouvaient à peine atteindre, commença à tirer. Des deux
côtés le feu fut extrêmement vif, mais les Français furent obligés de
rapprocher leurs vaisseaux de 600 verges de la ville pour les soustraire
aux projectiles de l'ennemi, qui commença aussi alors à bombarder la
muraille du côté opposé à la batterie du Phare. Il établit encore
successivement trois nouvelles batteries, et fit un épaulement d'un
quart de mille de longueur pour faciliter les approches de la ville par
une colline qui la commandait. Le 29 juin, les assiégés craignant que la
flotte anglaise ne s'emparât du port, coulèrent 2 de leurs vaisseaux et
2 frégates dans la partie la plus étroite de l'entrée du havre. Deux
jours après ils coulèrent encore deux autres frégates dont les mâts
restèrent hors de l'eau. Ils continuaient en même temps à faire des
sorties et un feu très vif de tous les remparts. La femme du gouverneur,
madame de Drucourt, s'est acquise pendant ce siège un nom immortel par
son héroïsme. Pour encourager les soldats, elle parcourait les remparts
au milieu du feu, tirait elle-même plusieurs coups de canon tous les
jours, donnait des récompenses aux artilleurs les plus adroits. Elle
pansait les blessés, relevait leur courage par des paroles
bienveillantes, et se rendait aussi chère au soldat qui l'admirait par
son courage que par les vertus plus douces qui appartiennent à son sexe.
Cependant les murailles s'écroulaient de toutes parts sous le feu des
batteries anglaises, qui faisaient d'autant plus d'efforts que les
assiégés mettaient de vigueur à se défendre. Ceux-ci pouvaient à peine
suffire à boucher les plus grandes brèches, lorsque le 21 juillet un
boulet mit le feu à l'un des cinq vaisseaux de guerres qui restaient à
flot dans le port. C'était un 74; il sauta et en incendia deux autres
qui étaient près de lui et qui furent consumés. Les deux derniers
échappèrent ce jour-là aux plus grands périls, étant obligés de passer
entre les batteries ennemies et le canon des vaisseaux embrasés que le
feu faisait partir, mais ce fut pour tomber quelque temps après entre
les mains des assiégeans, qui entrèrent dans le port pendant une nuit
fort obscure, les surprirent, en brûlèrent un et emmenèrent l'autre.
Après ce dernier coup, les Français durent songer à abandonner la lutte.
Le port était ouvert et sans défense. On n'y voyait plus que des débris
de vaisseaux; les fortifications n'étaient plus tenables; toutes les
batteries des remparts étaient rasées; il restait à peine une douzaine
de pièces de canon sur leurs affûts, et la brèche était praticable en
beaucoup d'endroits, tellement que les femmes, après le siège, entraient
par ces brèches dans la ville. 1,500 hommes ou le tiers de la garnison
avaient été tués ou blessés. L'on s'attendait d'une heure à l'autre à
voir les ennemis monter à l'assaut. Les habitans, qui en redoutaient les
suites, pressèrent le gouverneur à capituler. Celui-ci n'attendant plus
de secours dut, le 26 Juillet, accepter les conditions du vainqueur.
Louisbourg qui n'était plus qu'un monceau de ruines, retomba avec les
îles du Cap-Breton et St.-Jean pour la seconde fois au pouvoir de
l'Angleterre. La garnison, formant avec les matelots 5,600 hommes, resta
prisonnière de guerre, et les habitans furent transportés en France.
Cette conquête qui coûta aux Anglais 400 hommes mis hors de combat,
excita des réjouissances extraordinaires dans, la Grande-Bretagne et
dans ses colonies. L'on porta à Londres les trophées de la victoire, en
procession du palais de Kensington à l'église St.-Paul, et des actions
solennelles de grâces furent rendues dans toutes les églises; moins
peut-être pour célébrer ce triomphe que pour faire oublier la perte de
la bataille de Carillon, dont l'on venait de recevoir la nouvelle, mais
qui ne fut rendue publique qu'après celle de la prise de Louisbourg, car
cette ville n'était, après tout qu'une place de guerre, fort
secondaire.[17]
[Note 17: «Louisbourg is a little place and has but one casement in it,
hardly big enough to hold the women. Our artillery made havock among
them (the garrison) and soon opened the rempart: in two days more we
should certainly have, carried it. If this force had been properly
managed, there was an end of the french colony in North America, in one
campaign, for we have exclusive of seamen and mariners, near to forty
thousand men in arms.»--_Lettre du général Wolfe à son oncle le major
Wolfe_, 27 juillet 1758.]
Après cet exploit, la flotte anglaise alla se mettre en possession de
l'île St.-Jean, et détruire les établissemens de Gaspé et de Mont-Louis,
formés dans le golfe St.-Laurent par des Acadiens rt de pauvres pêcheurs
qu'elle emmena. Elle fit aussi une tentative contre Miramichi; puis se
retira vers la mi-octobre. Dans le même temps d'autres Anglais
construisaient de petits forts, comme pour s'y établir à demeure, dans
la partie septentrionale de la baie de Fondy. La destruction de
Louisbourg et la perte du Cap-Breton laissèrent le Canada sans défense
du côté de la mer, et ouvrirent le chemin de Québec aux ennemis pour
l'année suivante.
Mais tandis que le général Amherst et l'amiral Boscawen cueillaient des
lauriers dans l'île du Cap-Breton sur le bord de la mer, le général
Abercromby, tapi au fond du lac St.-Sacrement, sur la frontière centrale
du Canada, dévorait dans l'immobilité et le silence les cuisans chagrins
de la cruelle défaite qu'il venait d'essuyer.
Ce général qui s'était réservé pour lui-même le commandement de l'armée
qui devait agir sur le lac Champlain, parce que c'était, dans le plan de
campagne, la principale opération, avait réuni ses forces, composées de
7,000 hommes de troupes réglées et de 9,000 hommes de troupes
provinciales, dans les environs du lac St.-Sacrement, où le colonel
Johnson vint le rejoindre avec 4 ou 5 cents sauvages. Cette armée qui
avait, comme on l'a déjà fait observer, pour mission de franchir tous
les obstacles qui pouvaient se trouver sur la route de Montréal, faisait
ses préparatifs pour attaquer les lignes des Français. M. de Vaudreuil
ne doutait point qu'avec les forces considérables que l'ennemi avait à
sa disposition, il ne pût attaquer Carillon, même après le départ du
général Amherst pour Louisbourg; mais n'ayant pas encore reçu de vivres
de France, il pensa que le meilleur moyen de défendre cette frontière,
serait de faire une diversion. C'est pourquoi il persistait dans le plan
qu'il avait formé de jeter un gros corps sur la rive méridionale du lac
Ontario, 1° pour faire prononcer définitivement les Iroquois contre
l'Angleterre, 2° pour empêcher le rétablissement d'Oswégo, et 3° pour
faire une irruption vers Schenectady et obliger l'ennemi à se retirer du
lac Champlain. Cette démonstration, à la fois politique et militaire,
était une opération fort délicate. 800 soldats et 2,200 Canadiens et
sauvages des tribus de l'Ouest furent donnés au chevalier de Levis pour
l'accomplir; mais au moment où il allait se mettre en marche; des
nouvelles de M. de Bourlamarque, qui commandait sur la frontière du lac
St.-Sacrement, informèrent, le gouverneur que le général Abercromby,
avec une armée nombreuse et déjà rendue au fort Édouard, était sur le
point d'envahir le Canada. Le départ du chevalier de Levis fut aussitôt
contremandé, et le général Montcalm, après quelques démêlés avec le
gouverneur au sujet de ses instructions, partit de Montréal le 24 juin
avec M. de Pont-Leroy, ingénieur en chef, pour aller se mettre à la tête
des troupes à Carillon, où il arriva le 30. Trois mille soldats s'y
trouvaient rassemblés. Ce fut avec quelque surprise qu'il y apprit que
les Anglais étaient prêts à descendre le lac St.-Sacrement, quoique
depuis le printemps: il appelât lui-même constamment l'attention de M.
de Vaudreuil sur le fort Édouard, et le pressât d'envoyer des renforts à
M. de Bourlamarque afin d'être préparé à tous les événemens. Il manda
sans délai ce qui se passait au gouverneur, qui fit hâter la marche des
secours qu'il lui envoyait et qui étaient déjà en chemin, à savoir:
1,600 Canadiens et des sauvages, et 400 réguliers sous les ordres du
chevalier de Levis. Il expédia en même temps l'ordre aux milices du pays
de se rendre sur le lac Champlain en toute hâte; mais il était
impossible que ces secours pussent arriver avant quelques semaines, une
petite partie seulement put atteindre Carillon à marches forcées avant
la bataille.
Le 1 juillet le général Montcalm se porta en avant, échelonnant ses
troupes depuis le fort Carillon jusqu'au pied du lac St.-Sacrement, afin
d'en imposer à l'ennemi, et de s'opposer à son débarquement s'il se
présentait une occasion favorable de le faire avec quelque chance de
succès.
Dans le même temps (5 juillet) celui-ci s'embarquait à la tête du lac
St.-Sacrement sur 900 berges et 135 bateaux; et, précédé par de nombreux
radeaux garnis de canons, nouvelle espèce de batteries flottantes, il
commença à le descendre. «Le ciel était extrêmement pur, dit le Dr
Dwight, et le temps superbe; la flotte avançait avec une exacte
régularité au son d'une belle musique guerrière. Les drapeaux flottaient
étincelans aux rayons du soleil, et l'anticipation d'un triomphe futur
brillait dans tous les yeux. Le Ciel, la terre, et tout ce qui nous
environnait présentaient un spectacle enchanteur. Le soleil, depuis
qu'il brillait dans les cieux, avait rarement éclairé autant de beauté
et de magnificence.» Ces fiers ennemis ne songeaient guère alors dans
leur admiration qu'avant quatre jours ils remonteraient le même lac
remplis d'épouvante, et comme une troupe fugitive.
L'avant-garde, forte de 6,000 hommes, commandée par lord Howe, atteignit
le pied du lac le 6 au matin, et débarqua au Camp-Brûlé. M. de
Bourlamarque se replia à son approche à la Chute, où était le général
Montcalm, après avoir attendu vainement M. de Trépézée qu'il avait
détaché en avant en observation sur la Mqntagne-Pelée avec 300 hommes.
Cet officier, voyant paraître les ennemis, voulut rejoindre M. de
Bourlamarque, mais s'étant égaré, dans les bois, il perdit du temps, et
au lieu de trouver les Français là où il les avait laissés, il se vit
tout-à-coup cerné par l'avant-garde ennemie, qui l'attaqua sans lui
donner le temps de se reconnaître, et tua, prit ou noya les deux tiers
de son détachement. L'autre tiers qui, formait son arrière-garde et qui
avait pris une autre route parvint, le 7, sans mésaventure à la Chute,
où M. de Trépézée fut apporté blessé mortellement avec un autre
officier. C'est dans cette escarmouche que fut tué lord Howe, jeune
officier anglais plein d'espérance, et dont ses compatriotes
regrettèrent vivement la perte.
Les desseins et la force de l'ennemi étant maintenant pleinement connus,
le général Montcalm fit lever le camp de la Chute, et sous la protection
des troupes de la colonie et de 4 à 5 cents Canadiens qui venaient
d'arriver, il défila, vers les hauteurs de Carillon qu'il avait choisies
pour livrer bataille, étant décidé quelle que fût la disproportion des
deux armées, de ne point abandonner l'entrée du Canada sans combattre.
Il avait d'abord paru incliner pour St.-Frédéric; mais M. de Lotbinière,
qu'il consulta, et qui connaissait très bien le pays, avait recommandé
les hauteurs de Carillon que les ennemis, suivant lui, ne pourraient
passer tant qu'elles, seraient occupées, et qu'il était facile de
fortifier par des retranchemens sous le canon du fort; tandis que les
travaux qu'il faudrait faire pour se couvrir à St.-Frédéric, prendraient
deux mois, et que d'ailleurs Carillon passé, l'ennemî pourrait descendre
le lac Champlain et laisser cette place derrière lui. Le général,
sentant la force de ces raisons, arrivé sur ces hauteurs devenues si
célèbres, fit cesser le mouvement rétrograde des troupes, et leur donna
ordre de prendre position en avant du fort, et de s'y retrancher.
Les hauteurs de Carillon se trouvent dans l'angle formé par la déchargé
du lac St.-Sacrement nommée rivière à la Chute, et le lac Champlain dans
lequel elle va se jeter. Ces buttes du reste, peu élevées, et qui ont
leur point culminant au sommet de l'angle même, s'abaissent en en
gagnant la base, se terminant en pente douce avant d'arriver au lac
Champlain, et en pente plus abrupte du côté de la rivière à la Chute,
sur le bord de laquelle règne un petit fond d'environ 25 toises de
largeur. Dans le fond de l'angle, sur le bord de l'escarpement, il y
avait une petite redoute dont le feu rayonnait sur le lac et la rivière,
et enfilait la pente du terrain le long de ce cours d'eau. Cette redoute
se reliait, par un parapet, au fort Carillon dont on voit encore des
ruines, et qui, pouvant contenir 3 ou 4 cents hommes, se trouvait placé
dans le milieu de l'angle et dominait le centre et la droite du plateau,
ainsi que la plaine au pied du côté du lac Champlain et de la rivière
St.-Frédéric. L'armée passa la nuit du 6 au 7 au bivouac. Les feux de
l'ennemi indiquaient qu'il était en force au portage. Les retranchemens
formés par angles entrans et sortans, commencés le 6 au soir et
continués le 7 avec la plus grande activité, prenaient au fort,
suivaient quelque temps la crête des hauteurs du côté de la rivière à la
Chute, puis tournaient à droite pour traverser l'angle à sa base, en
suivant les sinuosités d'une gorge à double rampe peu profonde qui
traverse le plateau, et enfin descendaient dans le bas fond qui s'étend
jusqu'au lac. Ces retranchemens pouvaient avoir 600 verges de
développement, et 5 pieds de hauteur; ils étaient formés d'arbres ronds
posés les uns contre les autres, avec les grosses branches coupées en
pointes placées en avant en manière de chevaux de frise. Chaque
bataillon, ayant en arrivant pris la place qu'il devait occuper dans
l'action, faisait la partie du retranchement destinée à le protéger.
Tout le monde travaillait avec une ardeur incroyable. Les Canadiens
n'ayant pu recevoir de haches plus tôt, ne commencèrent leur abattis,
dans le bas fond du côté du lac Champlain où leur position fut marquée,
que dans l'après-midi; ils l'achevèrent le lendemain au milieu du jour
au moment où les Anglais paraissaient. Le pays en avant étant couvert de
bois, le général Montcalm fit abattre les arbres jusqu'à une certaine
distance, afin de voir déboucher les assaillans à découvert et de plus
loin.
Dans le même temps le général Abercromby avait débarqué avec toute son
armée. Ayant appris par des prisonniers que les Français se
retranchaient pour attendre un renfort de 3,000 hommes que devait leur
amener le chevalier de Levis, il décida de les attaquer avant la
jonction de ce corps; et sur le rapport d'un ingénieur envoyé en
reconnaissance, que leurs retranchemens n'étaient pas achevés, il se mit
aussitôt en mouvement poussant son avant-garde, sous les ordres du
colonel Bradstreet, le? au soir, jusqu'à 700 toises des Français; et des
deux côtés l'on se prépara pour l'affaire du lendemain.
L'armée anglaise, défalcation faite de quelques centaines d'hommes
laissés à la Chute et à la garde des bateaux au pied du lac, était
encore composée de plus de 15,000 hommes d'élite commandés par des
officiers expérimentés, et marchant au combat avec toute la confiance
que donne une grande supériorité numérique. L'armée française ne
comptait que 3,600 hommes dont 150 Canadiens ou soldats de la marine: il
n'y avait pas de sauvages. Trois cents hommes furent chargés de la garde
du fort, et 3,300 de la défense des retranchemens, que leur peu
d'étendue permit de garnir de troupes sur trois hommes de hauteur.
L'ordre fut donné que chaque bataillon aurait en réserve sa compagnie de
grenadiers et un piquet de soldats: rangés en arrière et prêts à se
porter où le besoin le demanderait. Le chevalier de Levis arrivé du
matin même de sa personne, fut chargé du commandement de l'aile droite,
ayant sous lui les Canadiens formant l'extrême droite sous les ordres de
M. de Raymond; M. de Bourlamarque eut le commandement de l'aile gauche.
Le général Montcalm se réserva celui du centre. Tel fut l'ordre de
bataille des Français.
A midi et demi, les gardes avancées rentrèrent dans les lignes en
fusillant avec les troupes légères anglaises. Un coup de canon tiré du
fort, donna le signal aux troupes de border les ouvrages. L'ennemi
s'ébranlait.