protection de l'avant-garde dans une petite baie, à une lieue de
William-Henry. L'artillerie n'arriva que le lendemain matin. Le
chevalier de Levis s'avança sur le chemin du fort Édouard suivi par le
reste de l'armée marchant sur trois colonnes par les montagnes, afin de
reconnaître la position des ennemis et empêcher leurs secours d'arriver;
mais la garnison, qui n'était que de 15 cents hommes, avait reçu la
veille un renfort de 1,200 soldats, en sorte qu'elle se trouvait
composée maintenant de 2,500 hommes environ. L'armée française défila
par-derrière la place, et, en l'investissant ainsi que le camp retranché
placé sous ses murs et trop fort pour être abordé l'épée à la main, elle
appuya sa gauche au lac, à l'endroit où est aujourd'hui Caldwell et où
devait débarquer l'artillerie, et sa droite sur les hauteurs du côté du
chemin du fort Édouard, sur lequel elle jeta des découvreurs pour être
instruite à temps des mouvemens du général Webb, qui était à 5 ou 6
lieues seulement avec 4,000 hommes.
Le colonel de Bourlamarque fut chargé de la direction du siège. Le
colonel Monroe commandait le fort.
La tranchée fut ouverte le 4 août à 8 heures du soir à 350 toises, sous
un feu de bombes et de boulets qui ne discontinua plus jusqu'au moment
de la reddition, sauf quelques courts intervalles. Le lendemain, sur un
rapport que le général Webb s'avançait avec 2,000 hommes, le chevalier
de Levis eut ordre de marcher à sa rencontre, et Montcalm se préparait à
le suivre pour le soutenir, lorsqu'il lui fut remis une lettre trouvée
sur un courrier qui venait d'être tué, par laquelle le général Webb
mandait au colonel Monroe que, vu la situation du fort Édouard, il ne
lui paraissait pas prudent de marcher à son retours, ni de lui envoyer
de renfort; que les Français étaient au nombre de 13,000; qu'ils avaient
une artillerie considérable, et qu'il lui envoyait ces renseignemens
afin qu'il en pût profiter pour obtenir la meilleure capitulation
possible, s'il n'était pas capable de tenir jusqu'à l'arrivée des
secours demandés d'Albany. L'erreur du général Webb sur le nombre des
assiégeans fit précipiter la reddition. Le 6, au point du jour, la
batterie de gauche de 8 pièces de canon et un mortier fut démasquée et
ouvrit son feu. Celui des assiégés était toujours très vif. Le lendemain
une nouvelle batterie commença à tirer. Le général français ayant alors
fait suspendre la canonnade, chargea un de ses aides-de-camp, le jeune
Bougainville, devenu si célèbre depuis par son voyage autour du monde,
d'aller porter au colonel Monroe la lettre du général Webb. Le
commandant anglais répondit qu'il était résolu de se défendre jusqu'à la
dernière extrémité. A neuf heures le feu recommença aux acclamations des
Indiens, qui poussaient de grands cris lorsque les projectiles
frappaient les murailles des assiégés. Vers le soir ceux-ci firent une
sortie avec 500 hommes pour s'ouvrir une communication avec le fort
Édouard; mais M. de Villiers avec la compagnie franche et les sauvages
les repoussa, après leur avoir tué une cinquantaine d'hommes et fait
quelques prisonniers. Une troisième batterie fut commencée le 8. Dans
l'après-midi l'on vit briller des armes sur le haut d'une montagne
voisine et paraître des soldats; en même temps des troupes en bataille
et beaucoup de mouvement furent observés dans le camp retranché du fort.
Le rappel fut aussitôt battu; mais, après quelques coups de fusils, les
soldats de la montagne rentrèrent dans le bois et disparurent, et le 9
au matin la place arbora le drapeau blanc et demanda à capituler. Les
conférences ne furent pas longues. Il fut convenu que la garnison du
fort et du camp au nombre de 2,372 hommes, sortirait avec les honneurs
de la guerre, et se retirerait dans son pays avec armes et bagages et
une pièce de canon; qu'elle ne servirait point de 18 mois contre les
Français et leurs alliés, et que les Français et les sauvages retenus
prisonniers dans les colonies anglaises, seraient renvoyés à Carillon
dans les 4 mois. Le défaut de vivres fut la raison qui empêcha
d'insister pour que la garnison restât prisonnière de guerre.
On trouva dans le fort William-Henry 42 bouches à feu, une immense
quantité de munitions de guerre, des vivres pour nourrir l'armée six
semaines, et dans la rade plusieurs petits bâtimens. La perte des
Français fut de cinquante et quelques hommes, celle des assiégés
d'environ 200.
La capitulation fut accompagnée, comme celle d'Oswégo, d'un événement
toujours très regrettable, mais qu'il était presqu'impossible de
prévenir entièrement, du moins aux yeux de ceux qui connaissent quelles
étaient les moeurs indépendantes des sauvages. Les Anglais, du reste,
furent en partie eux-mêmes la cause de ce qui leur arriva, ayant
négligé, comme M. de Bougainville, d'après les ordres de son général,
les en avait priés, de jeter leurs boissons afin d'empêcher les Indiens
de s'enivrer lorsqu'ils entreraient dans la place.
La garnison devait se retirer au fort Édouard. Le chevalier de Levis la
fit partir le lendemain matin escortée par un détachement de troupes
réglées, et tous les interprètes des guerriers indiens. Elle n'eut pas
fait une demi-lieue que ceux-ci, mécontens de la capitulation qui les
avait privés du pillage comme l'année précédente, et excités par les
Abénaquis qui en voulaient aux Anglais, prirent par les bois et
tombèrent sur les prisonniers à l'improviste, en tuèrent quelques-uns,
en dépouillèrent un grand nombre et emmenèrent le reste avec eux.
L'escorte fit tout ce qu'elle put pour arrêter ces barbares, et eut même
des soldats tués et blessés. Aussitôt qu'il fut informé de ce qui se
passait, le général Montcalm accourut avec presque tous les officiers.
Il arracha aux sauvages tous les Anglais qu'il trouva entre leurs mains,
fit rentrer une partie de ceux qui s'en étaient échappés, dans le fort,
et en fit revenir d'autres qui ne pouvaient gagner leur destination sans
danger. Environ 600 de ces soldats qui s'étaient dispersés dans les
bois, continuèrent d'arriver pendant plusieurs jours au fort Édouard,
nus, sans armes et épuisés de faim et de fatigues. Les sauvages en
emmenèrent 200 à Montréal, que le gouverneur retira de leurs mains en
payant pour eux de fortes rançons. 500 étaient rentrés dans le fort
William-Henry; le général Montcalm leur ayant fait donner des habits,
les renvoya dans leur pays sous la protection d'une puissante escorte,
après avoir témoigné tout son regret de ce qui était arrivé. Tel est le
tableau exact de ce qui s'est passé dans cette malheureuse circonstance,
qui laissa un vif ressentiment dans le coeur des Anglais. Néanmoins les
prisonniers eux-mêmes ont rendu cette justice aux vainqueurs, qu'ils
avaient fait tout ce que l'on pouvait attendre d'eux pour arrêter le
mal.
Le fort William-Henry fut rasé ainsi que le camp retranché, et le 16
août l'armée se rembarqua sur 250 barges pour Carillon. Sans la
nécessité de renvoyer les sauvages dans leurs tribus et les Canadiens
chez eux pour faire la moisson, on eut pu inquiéter le fort Édouard. Les
Américains étaient si persuadés en effet que c'était le dessein des
Français, que toutes les milices, infanterie, cavalerie et artillerie,
furent mises en réquisition jusqu'au fond du Massachusetts, et que les
habitans, à l'ouest de la rivière Connecticut, eurent ordre de briser
leurs voitures à roues et de faire rentrer leurs bestiaux. Il est
inconcevable, remarque Hutchinson, que 4 ou 5 mille hommes aient pu
causer tant d'alarmes. Cette crainte n'était pas sans fondement, car les
instructions du gouverneur à Montcalm portaient qu'après la prise de
William-Henry il irait attaquer le fort Edouard; mais la crainte de
manquer de vivres, la nécessité de renvoyer les Canadiens, pour faire
les récoltes et les difficultés de réduire cette place, défendue par une
garnison nombreuse et à portée de recevoir de prompts secours, avaient
empêché ce général de s'engager dans cette entreprise, résolution qui
fut ensuite la cause de difficultés fort graves entre lui et M. de
Vaudreuil. Au reste, la question des subsistances étant la plus
importante pour le Canada, où la disette allait en augmentant, le
trophée le plus agréable que l'on trouva dans la nouvelle conquête, fut
3,000 quarts de farine et de lard qu'on apporta en triomphe à Carillon.
Après cette campagne l'armée se retira dans ses lignes jusque dans
l'automne, qu'elle alla prendre ses quartiers d'hiver dans l'intérieur
du pays.
La récolte y avait entièrement manqué. Il y avait des paroisses qui
avaient à peine recueilli de quoi faire les semailles. Les blés qui
avaient la plus belle apparence sur pied, ne rendirent aucun aliment à
cause de la grande quantité de pluie qui était tombée dans le milieu de
l'été. Le peuple des villes était déjà, comme on l'a dit, réduit à 4
onces de pain par jour depuis le mois de mai. L'on craignit dans
l'automne qu'il n'en manquât totalement dès le mois de janvier (1758).
200 quarts de farine furent mis en réserve pour la nourriture des
malades dans les hôpitaux jusqu'au mois de mai. Les maisons religieuses,
furent réduites à une demi-livre de pain par tête par jour; et il fut
proposé de fournir aux habitans des villes une livre de boeuf, cheval ou
morue en outre du quarteron de pain jugé insuffisant. 12 à 1,500 chevaux
furent achetés par l'intendant pour la nourriture. N'ayant rien à donner
aux troupes on les répandit dans les campagnes pour être nourries par
les habitans, que l'on supposait encore les mieux pourvus dans la
disette générale. A la fin de septembre le chevalier de Levis ayant reçu
ordre de réduire la ration des garnisons, fut informé que les soldats
murmuraient; il fit rassembler les grenadiers et les réprimanda sur
l'insubordination qui se manifestait parmi les troupes, insubordination
qui était, du reste, excitée, à ce qu'il paraît, par les habitans et les
soldats de la colonie. Il leur dit que le roi les avait envoyés pour
défendre cette contrée non seulement par les armes, mais encore en
support tant toutes les privations que les circonstances demanderaient;
qu'il fallait se regarder comme dans une ville assiégée privée de tout
secours, que c'étaient aux grenadiers à donner l'exemple, et qu'il
ferait punir toute marque de désobéissance avec la plus grande sévérité.
Les murmures cessèrent pendant quelque temps. Mais dans le mois de
décembre la ration ayant été de nouveau réduite, et les soldats obligés
manger du cheval, la garnison de Montréal refusa d'en recevoir. M. de
Levis les harangua de nouveau. Il leur ordonna de se conformer aux
ordres, et leur dit que si après la distribution ils avaient quelque
représentation à faire, il les écouterait volontiers; ils obéirent.
Après avoir reçu leurs rations, les soldats motivèrent leurs plaintes
avec leur franchise habituelle, disant pour conclusion que la chair de
cheval formait une mauvaise nourriture, que toutes les privations
retombaient sur eux, que les habitans ne se privaient de rien, et qu'ils
ne pensaient pas que la disette fût aussi grande qu'on le disait.
M. de Levis répondit à tous leurs griefs. Il observa, entre autres
choses, qu'ils avaient été mal informés de l'état de la colonie; qu'il y
avait long-temps que le peuple à Québec ne mangeait pas de pain; que
tous les officiers de Québec et de Montréal n'en avaient qu'un quarteron
par jour; qu'il y avait 2,000 Acadiens qui n'avaient pour toute
nourriture que de la morue et du cheval; et qu'ils n'ignoraient pas que
les troupes avaient mangé de ce dernier aliment au siège de Prague;
enfin, que les généraux étaient toujours occupés du soin de leur
procurer le plus de bien-être possible, etc. Ce discours parut
satisfaire les mutins, qui se retirèrent dans leurs casernes et ne
firent plus de représentation.
Au commencement d'avril suivant, l'on fut obligé de réduire encore la
ration des habitans de Québec, et de la fixer à 2 onces de pain et à 8
onces de lard et de morue par jour. On voyait des hommes tomber de
défaillance dans les rues faute de nourriture.
Tandis que le pays était ainsi en proie à une détresse que semblait
aggraver encore l'incertitude de l'avenir, les chefs étaient divisés par
des dissensions et des jalousies malheureuses. Un antagonisme sourd
existait toujours entre les Canadiens et les Français, provenant en
partie de la supériorité que l'homme de la métropole s'arroge sur
l'homme de la colonie. Ce mal n'était pas propre seulement au Canada.
Les annales des provinces anglaises de cette époque sont pleines des
mêmes querelles occasionnées par la même cause. Le général Montcalm se
plaignait avec amertume que l'on cherchait à le déprécier et à lui faire
perdre de sa considération; que le gouverneur n'était occupé que du soin
de diminuer la part que les troupes de terre et lui avaient au succès,
etc. Chaque année, chaque victoire semblait accroître son
mécontentement. Une inquiétude jalouse, une ambition non satisfaite
tenaient son âme sans cesse ouverte à toutes les interprétations de la
malveillance. Les efforts qu'il faisait pour flatter le soldat et
captiver la popularité des Canadiens, au milieu desquels il prenait
l'air «d'un tribun du peuple,» comme il le disait lui-même, tandis qu'il
les dépréciait dans ses dépêches, porteraient cependant à croire qu'il
nourrissait d'autres vues que celles de faire reconnaître ce que le pays
devait à ses talens et au courage de ses troupes, car les dépêches du
gouverneur rendaient à cet égard pleine justice et au général et aux
soldats. Mais Montcalm et ses partisans cachaient soigneusement ces
vues, s'ils en avaient de telles, se bornant, en attendant, à faire
perdre à M. de Vaudreuil, par leurs propos et leurs allusions, la
confiance du soldat, des habitans et des Indiens eux-mêmes, à qui il eut
certainement été cher, s'ils avaient pu pénétrer les sentimens qui
l'animaient pour eux, et que l'on trouve consignés partout dans sa
correspondance officielle.
Ces dissensions occupaient moins cependant les ministres à Paris, que
les moyens de soulager les maux que l'on souffrait en Canada, et d'y
avoir des forces capables de résister à toutes celles des Anglais, qui
avaient ordonné dans l'hiver un accroissement de préparatifs beaucoup
plus formidables encore que ceux des années précédentes. Les dépenses de
la colonie pour 57 avaient de beaucoup dépassé les exercices; les
lettres de change tirées sur le trésor en France, avaient monté à 12
millions 340 mille francs. La rumeur publique signalait des abus, des
dilapidations considérables; mais le silence des chefs et des autres
Officiers civils et militaires, les préoccupations du ministère, la
vivacité de la guerre ne permettaient point de faire faire une
investigation pour le présent. L'on se borna à des recommandations
d'économie et de retranchement auxquelles les besoins croissans de la
guerre ne permettaient pas de se conformer. On avait prié avec instance
d'envoyer des vivres. Le nouveau ministre, M. de Moras, se hâta
d'expédier 16,000 quintaux de farine et 12 tonneaux de blé,
indépendamment des approvisionnemens que le munitionnaire Cadet avait
demandés, savoir: 66,000 quintaux de farine. L'ordre fut transmis en
même temps de tirer des vivres de l'Ohio, des Illinois et de la
Louisiane. Les secours de France n'arrivèrent que fort tard malgré leur
départ hâtif, et en petite quantité, la plupart des navires qui les
portaient ayant été enlevés en mer par les ennemis et les corsaires. Ils
ne commencèrent à paraître que vers la fin de mai. Ce retard avait très
inquiété le gouverneur, qui, appréhendant quelque malheur, avait
successivement expédié trois bâtimens en France depuis l'ouverture de la
navigation pour presser l'envoi. Le 16 juin il n'y avait encore
d'arrivés qu'une frégate et une vingtaine de navires avec 12,000 quarts
de farine.
Quant aux secours en troupes, il ne fut pas possible à la métropole d'en
faire passer en Canada. Malgré sa bonne volonté, le maréchal de
Belle-Isle, qui prit à cette époque le portefeuille de la guerre, ne put
y envoyer que quelques mauvaises recrues pour compléter les bataillons à
40 hommes par compagnie, et encore n'en arriva-t-il que trois ou quatre
cents dans le cours de l'été. La France avait éprouvé des vicissitudes
dans la campagne de 57. Alternativement victorieuse et vaincue en
Europe, elle avait été heureuse en Amérique et malheureuse dans les
Indes orientales. Les efforts qu'elle avait faits pour obtenir la
supériorité sur terre et sur mer, dirigés par l'esprit capricieux de
madame Pompadour, qui, à tout moment, changeait les généraux et les
ministres sans égard à leurs talens ni à leurs succès, avaient épuisé
ses forces en détruisant leur harmonie et leur unité. Il fallut se
résigner, pour la campagne suivante, à laisser prendre aux Anglais dans
le Nouveau-Monde une supériorité numérique double de celle qu'elle avait
déjà depuis le commencement de la guerre. Le 1 mai 1758, il n'y avait en
Canada que 8 bataillons de troupes de ligne formant seulement 3,781
hommes, qui s'étaient recrutés dans le pays afin de remplir leurs vides.
Les troupes de la marine et des colonies, maintenues de la même manière
à leur chiffre de l'année précédente, comptaient 2,000 hommes, en tout
moins de 6,000 réguliers pour défendre 500 lieues de frontière. Il était
évident que les Canadiens devaient former la majorité d'une armée
capable de s'opposer avec quelque chance de succès aux forces
accablantes des ennemis.
D'un autre côté, les échecs des Anglais en Amérique, compensés par leurs
victoires dans les Indes, ne firent que les exciter à faire de plus
grands efforts pour écraser par la force seule du nombre les héroïques
défenseurs du Canada. Cela paraissait d'autant plus facile que leurs
finances étaient dans l'état le plus florissant, et que leur supériorité
sur l'océan n'était plus contestée. La prise d'Oswégo et de
William-Henry en assurant la suprématie des lacs Ontario et
St.-Sacrement aux Français, avait rendu la situation de leurs
adversaires dans ce continent moins bonne après quatre années de lutte
qu'elle était en 53. Le génie de lord Chatham, devenu enfin maître des
conseils de la Grande-Bretagne, jugea que le moment était arrivé de
trancher la question de rivalité entre les deux peuples dans le
Nouveau-Monde, et d'y dominer seul, ne prévoyant point sans doute les
grands événemens de 1775. Il proposa des mesures qui devaient finir par
la destruction de la puisssance française sur cette portion du globe. Il
augmenta rapidement les armées de terre et de mer de sa nation, et
remplaça lord Loudoun par le général Abercromby à la tête de l'armée
américaine. Il envoya un nouveau renfort de 12,000 hommes de troupes
réglées sous les ordres du général Amherst; et invita toutes les
colonies à armer des corps aussi nombreux que la population pourrait le
permettre. En peu de temps le nouveau général en chef se trouva à la
tête de 60,000 hommes dont 22,000 réguliers, outre des milices
nombreuses non comprises dans ce chiffre, et qui portèrent, dit-on, les
combattans armés dans les provinces anglaises à plus de 80,000 hommes.
C'était, certes, rendre un hommage éclatant à la bravoure française, et
reconnaître la détermination invincible des défenseurs du Canada, dont
ces forces immenses dépassaient de beaucoup le chiffre de la population
entière.
C'est avec cette disproportion de soldats que les deux parties
belligérantes allaient commencer la campagne de 1758.
CHAPITRE III.
BATAILLE DE CARILLON.
1758.
Le Canada, abandonné de la France, résout de combattre jusqu'à la
dernière extrémité.--Plan de campagne de l'Angleterre: elle se propose
d'attaquer simultanément Louisbourg, Carillon et le fort
Duquesne.--Prise de Louisbourg après un siège mémorable, et invasion de
l'île St.-Jean; les vainqueurs ravagent les établissemens de Gaspé et de
Mont-Louis.--Mesures défensives du Canada.--Marche du général Abercromby
avec une armée de 16,000 hommes sur Carillon défendu par moins de 3,500
Français.--Bataille de Carillon livrée le 8 juillet.--Défaite
d'Abercromby et sa fuite précipitée.--Le colonel Bradstreet surprend et
brûle le fort Frontenac.--Le général Forbes s'avance contre le fort
Duquesne.--Défaite du major Grant.--Les Français brûlent le fort
Duquesne et se retirent.--Vicissitudes de la guerre dans toutes les
parties du monde.--Changement de ministres en France.--Brouille entre le
général Montcalm et le gouverneur.--Observations des ministres sur les
dilapidations du Canada et reproches sévères à l'intendant
Bigot.--Intrigues pour faire rappeler M. de Vaudreuil et nommer Montcalm
gouverneur.--Les ministres décident de faire rentrer ce dernier en
France; le roi s'y oppose.--Dépêches conciliatrices envoyées avec des
récompenses et des avancemens.--On n'expédie point de
renforts.--Défection des nations indiennes, qui embrassent la cause de
l'Angleterre par le traité de Easton.--Cette dernière puissance décide
d'attaquer Québec avec trois armées qui se réuniront sous les murs de
cette capitale.--Forces du Canada et moyens défensifs adoptés pour
résister à cette triple invasion.
Les efforts gigantesques et la persévérance de la Grande-Bretagne pour
s'emparer du Canada, durent faire croire qu'elle allait envahir ce pays
par tous les côtés à la fois, et tâcher enfin de terminer la guerre d'un
seul coup par une attaque générale et irrésistible, et laver, par cette
conquête, la honte de toutes ses défaites passées. Aussi la France
perdait-elle tous les jours l'espoir de conserver cette belle contrée,
et c'est ce qui l'empêcha sans doute de lui envoyer les secours dont
elle avait un si pressant besoin. Mais ses défenseurs, laissés à
eux-mêmes, ne fléchirent pas encore devant l'orage qui augmentait chaque
année de fureur. «Nous combattrons, écrivait Montcalm au ministre, nous
nous ensevelirons, s'il le faut, sous les ruines de la colonie.» Il faut
ajoutait-on encore, que tous les hommes agiles marchent au combat; que
les officiers civils, les prêtres, les moines, les femmes, les enfans,
les vieillards, fassent les travaux des champs, et que les femmes des
chefs et des officiers donnent l'exemple. Tels étaient l'enthousiasme et
la détermination des habitans et des soldats pour la défense commune.
Cependant l'Angleterre avait décidé d'attaquer simultanément Louisbourg,
Carillon sur le lac Champlain et la route de Montréal qu'elle aurait
ensuite assiégé, et le fort Duquesne. 14,000 hommes et une escadre
considérable furent destinés pour la première entreprise; 16 à 18 mille
hommes reçurent l'ordre d'envahir le Canada par le lac St.-Sacrement, et
environ 9,000 hommes par l'Ohio. On était loin de croire à Québec à des
armemens aussi formidables, et le pays ne fut sauvé que par la victoire
de Carillon, où, comme à Créci, les vainqueurs durent repousser une
armée cinq fois plus nombreuse que la leur.
Dans le printemps les troupes françaises, après quelque délai causé par
le défaut de vivres, allèrent reprendre leurs positions sur les
frontières avec l'ordre de tenir constamment des partis en campagne,
afin d'inquiéter l'ennemi, l'obliger à diviser ses forces et découvrir
autant que possible quels étaient ses desseins. 3,000 hommes se
rassemblèrent ainsi dans le voisinage de Carillon, et à peu près un
pareil nombre sur le lac Ontario et au fort Niagara. Ces mesures prises,
l'on attendit les événemens, tandis que les Canadiens jetaient sur leurs
guérets le peu de semence qu'ils avaient pu dérober à la faim.
De leur côté les Anglais s'étaient aussi mis partout en mouvement. C'est
contre Louisbourg qu'ils portèrent leur premier coup.