L'attaque d'Oswégo, dont la conception était due à M. de Vaudreuil et

l'exécution au général Montcalm, fit le plus grand honneur à ces deux

hommes; mais le succès qui l'avait couronnée ne rétablit point une

amitié franche et cordiale entre eux. Montcalm parut mécontent et

morose; et comme s'il eût regretté une victoire obtenue contre ses

prévisions, il écrivit à Paris: «C'est la première fois qu'avec 3,000

hommes et moins d'artillerie qu'eux, on en a assiégé 1,800, qui

pouvaient promptement être secourus par 2,000, et qui pouvaient

s'opposer à notre débarquement, ayant une supériorité de marine sur le

lac Ontario. Le succès a été au-delà de toute attente. La conduite que

j'ai tenue à cette occasion, et les dispositions que j'avais arrêtées

sont si fort contre les règles ordinaires, que l'audace qui a été mise

dans cette entreprise doit passer pour de la témérité en Europe; aussi

je vous supplie, monseigneur, pour toute grâce d'assurer sa majesté que

si jamais elle veut, comme je l'espère, m'employer dans ses armées, je

me conduirai sur des principes différens.» Il se plaignit encore dans

l'automne de plusieurs petits désagrémens que le gouverneur lui aurait

fait souffrir; que lui et M. de Levis recevaient des lettres et des

ordres écrits avec duplicité, et qui feraient retomber le blâme sur eux

en cas d'échec; que les Canadiens n'avaient ni discipline, ni

subordination, etc. Les louanges que le gouverneur donnait dans ses

dépêches à leur bravoure, avaient excité, à ce qu'il paraît, la jalousie

des troupes régulières et de leurs officiers; et le général Montcalm qui

n'aurait pas dédaigné d'être le chef du parti militaire, et qui portait

peut-être déjà les yeux sur un poste plus élevé que le sien, devint

vis-à-vis de la mère-patrie l'organe d'un système de dénigrement,

symptôme lointain de la désorganisation sourde qui s'introduisait déjà

dans tous les élémens de l'ancienne monarchie.

Comme nous venons de le dire, la perte d'Oswégo fit suspendre aux

Anglais toutes leurs opérations pour le reste de la campagne, tant sur

le lac Ontario que du côté de l'Acadie. Sur le lac St.-Sacrement les

hostilités se bornèrent à quelques escarmouches jusqu'à l'automne, où

les troupes françaises rentrèrent dans l'intérieur pour prendre leurs

quartiers d'hiver, laissant quelques centaines d'hommes en garnison à

Carillon et à St.-Frédéric sous les ordres de MM. de Lusignan et de

Gaspé.

Du côté de l'Ohio, il ne se passa non plus rien de remarquable. Mais les

irruptions dévastatrices avaient continué dans la Pennsylvanie, le

Maryland et la Virginie. Plus de soixante lieues de pays furent encore

abandonnées cette année avec les récoltes et les bestiaux par les

habitons, qui s'enfuirent au-delà des Montagnes-Bleues. Les milices

américaines, habillées et tatouées à la manière des Indiens, n'avaient

pu arrêter qu'un instant ces invasions passagères, mais sanglantes. On

eut même des craintes pour la sûreté de la ville de Winchester. Le

colonel Washington, qui commandait sur cette frontière, écrivit dans les

termes les plus pressans au gouverneur de la Virginie pour lui peindre

l'extrême désolation qui y régnait: «Je déclare solennellement,

ajoutait-il, que je m'offrirais volontiers en sacrifice à nos barbares

ennemis, si cela pouvait contribuer au soulagement du peuple.»

M. Dumas avait fait enlever aussi, dans le mois d'août, le fort

Grenville situé seulement à 20 lieues de Philadelphie. Quelque temps

auparavant, Washington avait voulu surprendre, avec 3 ou 400 hommes,

Astigué, grosse bourgade des Sauvages-Loups; et il avait déjà réussi à

mettre cette tribu en fuite, lorsque, ramenée à la charge par M. de la

Rocquetaillade et quelques Canadiens, elle mit à son tour les Anglais en

déroute, et les dispersa dans les bois.

Telles furent les opérations militaires de cette année. Tout l'honneur

en appartint aux armes françaises. Avec moins de 6,000 hommes on avait

paralysé les mouvemens de près de 12,000, rassemblés par l'ennemi entre

l'Hudson et le lac Ontario; et l'on s'était emparé de sa plus forte

place de guerre. Pour récompenser le zèle et le courage des troupes,

Louis XV promut à un grade supérieur ou décora de la croix de St.-Louis

plusieurs officiers de l'armée canadienne.

Il faut dire néanmoins que, si l'on avait lieu d'être satisfait des

services de cette armée, la situation intérieure du pays ne permettait

guère de se réjouir de ses succès, qui retenaient, il est vrai, la

guerre au-delà des frontières, mais qui étaient inutiles pour soulager

les maux du peuple. Toute l'attention du gouvernement se portait alors

sur la disette qui régnait, et qui était encore plus redoutable que le

fer de l'ennemi. Le tableau de la misère et des souffrances qui

s'offraient partout dans l'automne, frappait de pressentimens sinistres

les hommes les plus résolus. La petite vérole venait de faire des

ravages terribles, qui s'étaient étendus aux tribus indiennes. Les

Abénaquis, cette nation si brave et si fidèle à la France et au

catholicisme, furent presqu'entièrement détruits par le fléau. Il n'en

resta que quelques débris, qui s'attachèrent à la cause des Anglais,

leurs plus proches voisins. Les récoltes avaient encore manqué, et, sans

les vivres trouvés à Oswégo, on ne sait ce que seraient devenus les

postes de Frontenac, Niagara et de l'Ohio. L'intendant fut obligé de

faire distribuer du pain au peuple des villes chez les boulangers, à qui

l'on fournissait de la farine des magasins du roi. Les habitans affamés

accouraient en foule et se l'arrachaient à la distribution. Dans le même

temps, les bâtimens envoyés à Miramichi pour porter des provisions aux

Acadiens, revenaient chargés de ces malheureux, qui périssaient de

misère et qui ne demandaient que des armes et la nourriture pour prix de

leur dévoûment. Leur arrivée ne fit qu'empirer le mal. On avait plus de

combattans que l'on était capable d'en nourrir, et l'on fut obligé de

donner de la chair de cheval à ces émigrés. Une partie mourut de la

petite vérole, une autre fut acheminée dans quelques seigneuries de

Montréal et des Trois-Rivières, où elles fondèrent les paroisses de

l'Acadie, St.-Jacques, Nicolet et Bécancour; le reste traîna une

existence misérable dans les villes et dans les campagnes, où il finit

par se disperser. Enfin, dans le mois de mai suivant (1757), le mal

augmentant toujours, il fallut réduire les habitans de la capitale,

depuis quelque temps déjà à la ration, à 4 onces de pain par jour. Tel

était déjà à cette époque de la guerre l'état du pays.

On adressa de toutes parts des lettres à la France pour y appeler son

attention la plus sérieuse. Le gouverneur, les officiers généraux,

l'intendant, tous demandaient des secours pour triompher et de la famine

et des ennemis. Le succès de la prochaine campagne dépendra surtout,

disait-on, des subsistances qu'on y enverra, car il serait triste que,

faute de cette prévoyance, le Canada fût en danger; toutes les

opérations y seront subordonnées. Quant aux renforts de soldats, M. de

Vaudreuil demandait 2,000 hommes si l'Angleterre ne faisait pas passer

de nouvelles troupes en Amérique, sinon un nombre proportionné à ce

qu'elle enverrait. Les réguliers qui restaient à la fin de la campagne,

sans compter les troupes de la colonie, ne formaient guère plus de 2,400

bayonnettes.

Ces demandes continuelles effrayaient le gouvernement de la métropole.

Engagé dans une fausse route, il voyait ses finances s'abîmer dans la

guerre d'Allemagne et d'Italie, où il n'avait rien à gagner, et ses

coffres rester vides pour faire face aux dépenses nécessaires à la

conservation du Canada et à l'intégrité de ses possessions américaines.

Il sentait le vice de sa position, et il n'en pouvait sortir, car le

Canada était sacrifié à la politique de la Pompadour. Il chicanait sur

chaque article de la dépense coloniale, dont la liquidation était un

embarras qui, chaque jour, se dressait devant lui plus menaçant et plus

redoutable. C'était un cauchemar qui l'oppressait sans cesse, et qui

finit en 59 par épuiser le reste de ses forces. On observait que dans

les temps ordinaires le Canada ne coûtait à la France que 10 à 12 cent

mille livres par année, et que depuis le commencement des hostilités,

cette dépense avait monté graduellement à 6, puis à 7, puis à 8

millions; que dès 1756 la caisse des colonies se trouvait débitrice, par

suite de ces exercices extraordinaires, de 14 millions, dont près de 7

millions en lettres de change payables l'année suivante. L'intendant

Bigot mandait que l'armée avait épuisé les magasins de tout à la fin de

56, que les dépenses des postes de l'Ohio iraient jusqu'à 2 ou 3

millions, et que celles de 57 monteraient, pour tout le Canada, à 7

millions au moins. Ces demandes faisaient redouter au ministère un

surcroît encore bien plus énorme. Les politiques à vues courtes, les

favoris du prince, qui participaient à ses débauches et profitaient de

ses prodigalités, s'écriaient que le Canada, ce pays de forêts et de

déserts glacés, coûtait infiniment plus qu'il ne valait. On ne voyait

qu'une question d'argent, là où se trouvait une question de puissance

maritime et de grandeur nationale. La France ou plutôt ses ministres

oubliaient jusqu'à l'héroïsme de ses soldats sur cette terre lointaine,

pour ne se rappeler que les excès scandaleux des maîtresses royales.

Tout en enjoignant l'économie la plus sévère, la cour ordonna d'envoyer

à Québec les renforts et les secours en vivres et en munitions qui

avaient été demandés. C'est après cet envoi que l'approvisionnement des

armées qui, jusque-là, s'était fait par régie, c'est-à-dire par des

employés qui faisaient les achats, fut mis en entreprise (1757), sur les

suggestions présentées par Bigot pendant qu'il était en France en 55.

Cadet, riche boucher de Québec, devint l'adjudicataire des fournitures

de l'armée et de tous les postes pour 9 ans. Ce système qui prévalait en

France, et qui était adopté pour prévenir les abus, aurait contribué au

contraire à les multiplier de ce côté-ci de l'océan, comme on le verra

plus tard.

Cependant le général Montcalm avait suggéré aux ministres, au lieu

d'attaquer les forts William-Henry et Édouard dans la prochaine campagne

comme l'avait proposé M. de Vaudreuil, deux entreprises qu'il

considérait, l'une comme difficile et l'autre comme impossible, de faire

plutôt une diversion sur l'Acadie avec une escadre et des troupes de

France, auxquelles on joindrait 2,500 Canadiens. Ce projet, qui avait

sans doute de l'audace, ne fut point goûté, soit parce que l'on crut le

succès inutile ou trop douteux, soit parce qu'il était dangereux, ainsi

que le fit observer M. de Lotbinière, de diviser les forces du Canada,

déjà si faibles, pour en porter une partie au loin dans un temps où ce

pays était toujours sérieusement menacé.

Dans la réponse que reçut le général Montcalm, on lui recommandait

particulièrement de faire tout ce qui dépendrait de lui pour ramener la

bonne intelligence entre les troupes et les habitans; et on lui

rappelait qu'il était également essentiel de bien traiter les alliés

indiens, et de rendre à leur bravoure les témoignages dont ils étaient

si jaloux. Les rapports parvenus à Paris sur la conduite des militaires,

dont la tendance et les prétentions se manifestaient assez, du reste,

dans leurs propres lettres à la cour, firent sans doute motiver ces

sages instructions. Quant au projet de M. de Vaudreuil sur les forts

William-Henry et Édouard, on n'adopta aucune décision définitive pour le

moment.

Pendant que la France ne songeait ainsi qu'à prendre des mesures

défensives pour l'Amérique du nord, l'Angleterre, honteuse de ses

défaites de la dernière campagne dans les deux mondes, prenait la

résolution de les venger dans celle qui allait s'ouvrir. Pour se

réhabiliter dans l'opinion publique, le ministère admit dans son sein M.

Pitt, devenu fameux sous le nom de lord Chatham, et M. Legge, deux

hommes regardés comme les plus illustres citoyens du royaume, et dont

l'énergie n'était égalée que par leur intégrité. Il fut décidé aussitôt

de pousser la guerre avec la plus grande vigueur. Des escadres et des

troupes de renfort considérables furent envoyées en Amérique; et afin

d'empêcher les colonies françaises de recevoir les provisions dont on

savait qu'elles avaient un besoin pressant, le parlement anglais passa

une loi pour défendre l'exportation des vivres hors des plantations

britanniques.

Le bruit se répandit aussi en France qu'il était question à Londres

d'attaquer Louisbourg ou le Canada du côté de la mer, et que Pitt

voulait obtenir à quelque prix que ce fût, la supériorité dans le

Nouveau-Monde; on ajoutait qu'il devait y envoyer 10 mille hommes, et

qu'il triplerait ces forces, s'il le fallait, pour accomplir son

dessein. Cela ne fit point changer les résolutions du ministère français

au sujet du chiffre de l'envoi de troupes; et c'est en vain que le

maréchal de Belle-Isle voulut en représenter le danger dans un mémoire

qu'il soumit au conseil d'état: «Il y a plusieurs mois que j'insiste,

disait-il, pour que nous fassions passer en Amérique, indépendamment des

recrues nécessaires pour compléter les troupes de nos colonies et de nos

régimens français, les 4,000 hommes du sieur Fischer!... Il a un corps

distingué d'officiers, presque tous gentilshommes, dont la plus grande

partie se propose de ne jamais revenir en Europe, non plus que les

soldats, ce qui fortifierait beaucoup, pour le présent et l'avenir, les

parties de ces colonies où ces troupes seraient destinées.... Je crois

ne pouvoir trop insister. L'on se repentira peut-être trop tard,

ajoutait-il, de ne l'avoir pas fait, lorsqu'il n'y aura plus de remède.

Je conviens que la dépense de transport est excessivement chère; mais je

pense qu'il vaudrait encore mieux avoir quelques vaisseaux de ligne de

moins et se mettre en toute sûreté pour la conservation des colonies.»

On ne sait quelle influence ce renfort eût exercé sur le résultat des

opérations militaires en 59; mais il est déplorable de penser que le

sort du Canada ait tenu peut-être à la chétive somme que le transport de

ces troupes en Amérique aurait coûté! Le conseil se contenta d'envoyer,

pour protéger Louisbourg, une escadre dans les parages du Cap-Breton

sous les ordres de M. d'Aubigny, et d'en détacher quelques vaisseaux

sous le commandement de M. de Montalais, pour croiser dans le bas du

St.-Laurent. L'événement prouva, du moins pour cette année, que cette

escadre qui couvrait à la fois Louisbourg et le Canada, était le

meilleur secours que l'on pût nous envoyer, si l'on ne pouvait en effet,

comme on le disait, en envoyer que d'une sorte.

Dans cette situation, le Canada dut rester sur la défensive pour

attendre les événemens, se tenant prêt toutefois à profiter des moindres

circonstances favorables qui pourraient se présenter, et ne détachant

point ses regards de tous les mouvemens que faisaient ses ennemis.

Par suite du nouveau système adopté par la Grande-Bretagne pour pousser

la guerre avec énergie, lord Loudoun assembla à Boston, en janvier 57,

les gouverneurs des provinces du Nord, y comprise la Nouvelle-Ecosse,

afin de s'entendre sur le plan des opérations de la prochaine campagne.

Le plan d'attaque suivi en 55 et 56 fut abandonné, et il fut résolu, au

lieu de diviser ses forces, de les réunir pour les porter sur un seul

point à la fois. Louisbourg qui était le point le plus saillant des

possessions françaises sur la mer, dut attirer le premier l'attention

des Anglais, qui l'avaient vu élever, comme on l'a rapporté ailleurs,

avec une extrême jalousie. Des levées de troupes furent ordonnées dans

les différentes provinces, qui s'empressèrent de faire tous les autres

préparatifs nécessaires; et afin que rien du projet ne transpirât au

dehors, un embargo fut mis sur les navires qui se trouvaient dans les

ports; et même des parlementaires de Louisbourg qui se trouvaient à

Boston y furent retenus. La garde des frontières fut confiée aux

milices. Washington commandait toujours celle des Apalaches. Deux ou

trois mille réguliers seulement furent laissés en garnison dans le fort

William-Henry à la tête du lac St.-Sacrement. Au mois de juillet l'armée

anglaise se montait, tel qu'il avait été projeté, à plus de 25,000

hommes, dont près de 15,000 réguliers, sans compter de nombreuses

milices armées, qui pouvaient marcher au premier ordre.

Lord Loudoun partit de New-York le 20 juin avec 6,000 hommes de troupes

régulières et 90 voiles pour Louisbourg. Il fut rejoint, le 9 juillet, à

Halifax par la flotte de l'amiral Holburne et cinq autres mille hommes

de vieilles troupes; ce qui portait l'armée de débarquement à 11,000.

Pendant que l'on était encore dans ce port, l'on apprit de différentes

sources à la fois que l'amiral Dubois de la Motthe, venant de Brest,

était entré dans la rade de Louisbourg, c'était la flotte promise dans

l'hiver; qu'il s'y trouvait alors réunis 17 vaisseaux et 3 frégates, et

que la ville était détendue par 6,000 soldats, 3,000 miliciens et 1,300

sauvages, A cette nouvelle, lord Loudoun assembla un conseil de guerre,

et il fut convenu d'un commun accord d'abandonner une entreprise qui ne

promettait plus aucune chance de succès. En conséquence les troupes de

débarquement retournèrent à New-York, et l'amiral Colborne cingla vers

Louisbourg avec 15 vaisseaux, 4 frégates et un brûlot. Mais en

approchant de cette forteresse, ayant vu l'amiral français donner à sa

flotte le signal de lever l'ancre, il se hâta de rentrer à Halifax. Il

revint encore en septembre, après avoir reçu un renfort de quatre

vaisseaux; mais à son tour M. de la Motthe plus faible maintenant que

son adversaire, ne bougea pas, en obéissance aux ordres positifs de la

cour de ne pas risquer la plus belle flotte que la France eût mise sur

pied depuis 1703. Peu de temps après une horrible tempête éclata sur la

flotte anglaise et la mit dans le danger le plus imminent. Un des

vaisseaux fut jeté à la côte et la moitié de l'équipage périt dans les

flots, onze autres furent démâtés, d'autres furent obligés de jeter

leurs canons à la mer, et tous rentrèrent dans les ports de la

Grande-Bretagne dans l'état le plus pitoyable.

Malgré la disette qui régnait en Canada, les hostilités n'avaient pas

cessé durant tout l'hiver, dont le froid fut aussi extrêmement

rigoureux. Dans le mois de janvier un détachement, sorti du fort

William-Henry, fut atteint vers Carillon, et détruit. Dans le mois

suivant le général Montcalm forma le projet de détacher 850 hommes pour

surprendre ce fort et l'emporter par escalade. Le gouverneur crut devoir

porter ce détachement a 1,500 hommes, dont 800 Canadiens, 450 réguliers

et 300 Indiens, et en donna le commandement à M. de. Rigaud, au grand

mécontentement des officiers des troupes et de Montcalm lui-même, qui

aurait désiré le voir conférer à M. de Bourlamarque. Ce corps se mit eu

marche le 23 février, traversa les lacs Champlain et St.-Sacrement, fit

60 lieues la raquette aux pieds, portant ses vivres sur des traîneaux,

couchant au milieu des neiges sur des peaux d'ours, à l'abri d'une

simple toile. Le 18 mars l'on se trouva près de William-Henry, qu'après

avoir reconnu, M. de Rigaud jugea impossible d'enlever d'un coup de

main. On résolut cependant de détruire tout ce qu'il y avait à

l'extérieur des ouvrages. Ce qui fut exécuté bous le feu de la place,

mais avec peu de perte, dans les nuits du 18 au 22. 350 bateaux, 4

brigantins de 10 à 14 canons, et tous les moulin, magasins et maisons

qui étaient palissadées, devinrent la proie des flammes. La garnison

environnée pour ainsi dire par une mer de feu pendant 4 jours, ne

chercha à faire aucune sortie, ni à s'opposer aux dévastations des

Français, qui ne laissèrent debout que le corps nu de la place. La

retraite de ceux-ci fut marquée par un événement qui s'est renouvelé à

l'armée de Bonaparte en Egypte, par une cause peu différente. La

blancheur éblouissante de la neige frappa d'une espèce d'ophtalmie le

tiers du détachement, que l'on fut obligé de guider par la main le reste

de la route. Mais deux jours après leur arrivée, tous les malades

avaient recouvré la vue à l'aide de remèdes faciles.

Ces différens succès, et surtout la prise d'Oswégo dans la dernière

campagne, maintenaient les tribus indiennes dans l'alliance de la

France. La confédération iroquoise, malgré les efforts des Anglais,

envoya pour la seconde fois une grande ambassade auprès du gouverneur à

Montréal, afin de renouveler ses protestations d'amitié; et qui fut

reçue en présence des députés des Nipissings, des Algonquins, des

Poutouatamis et des Outaouais. Ces démonstrations étaient importantes en

ce qu'elles tranquillisaient les esprits sur les frontières qui

n'avaient pas encore été sensiblement troublées depuis le commencement

de la guerre.

Les secours en hommes que le gouverneur avait demandés en France, et

que, par de nouvelles dépêches voyant les préparatifs des Anglais, il

avait prié de porter à 5,000 bayonnettes, n'arrivèrent en Canada que

partiellement et fort tard. Le 11 juillet on n'avait encore reçu que 600

soldats et très peu de vivres. Il ne débarqua à Québec dans le cours de

l'été qu'environ 1,500 hommes. Ces délais jetèrent des entraves dans les

opérations. Après avoir envoyé 400 hommes de secours au fort Duquesne,

pour la sûreté duquel il avait quelque crainte, M. de Vaudreuil fit

acheminer, dès que la saison le permit, des troupes pour garnir la

frontière du lac Champlain. M. de Bourlamarque y réunit 2,000 hommes à

Carillon. Un bataillon fut stationné à St.-Jean, un second à Chambly;

deux autres gardaient Québec et Montréal. Les Canadiens étaient occupés

aux travaux des champs. Sur ces entrefaites la nouvelle du départ de

lord Loudoun de New-York pour Louisbourg, détermina les chefs à profiter

de l'absence d'une partie des forces de l'ennemi pour réaliser un projet

que M. de Vaudreuil méditait depuis quelque temps, à savoir: la conquête

du fort William-Henry, dont la situation mettait les Anglais à une

petite journée de Carillon, et leur donnait le commandement du lac

St.-Sacrement et les moyens de tomber sur nous à l'improviste. Pour se

débarrasser d'un voisinage aussi dangereux, il fallait les rejeter sur

l'Hudson; ce que l'on décida d'exécuter sans délai, et sans attendre

plus longtemps les renforts et les vivres demandés en Europe.

A l'appel du gouverneur les Canadiens fournirent des soldats et des

provisions; ils sentaient toute l'utilité de cette entreprise. Ils se

dénantirent des petites réserves qu'ils avaient faites pour leurs

familles, et se réduisirent à vivre de maïs et de légumes. «On ne

trouverait chez eux, écrivit le gouverneur à la cour, ni farine, ni

lard; ils se sont exécutés avec autant de générosité que de zèle pour le

service du roi.» L'on travailla sans bruit aux préparatifs, et toute

l'artillerie était rendue à Carillon à la fin de juillet En très peu de

temps l'armée destinée à l'expédition fut réunie. Elle consistait en

3,000 réguliers, un peu plus de 3,000 Canadiens, et en 16 à 18 cents

sauvages de 32 tribus différentes, en tout 7,626 hommes (Bougainville:

Documens de Paris). Les succès des bandes qui tenaient la campagne,

étaient d'un bon augure. Le lieutenant Marin avait fait des prisonniers

et levé des chevelures jusque sous le fort Édouard, dont il provoqua une

sortie de 2,000 hommes. M. de Rigaud, avec un détachement de 400 hommes,

avait rencontré sur le lac St.-Sacrement le colonel Parker qui le

descendait à la tête de 22 berges et de 350 à 400 Américains pour faire

une reconnaissance; il l'attaqua, prit ou coula à fond 20 berges, lui

tua ou noya 160 hommes et lui enleva un pareil nombre de prisonniers,

dont 5 officiers. Après ces préludes, le général Montcalm donna le

signal du départ.

L'avant-garde, composée de grenadiers, de trois brigades canadiennes et

de 600 sauvages, formant 2,800 hommes, aux ordres du brigadier de Levis,

prit la route de terre et remonta par le rive droite du lac

St.-Sacrement, afin de protéger la marche et le débarquement du reste du

corps expéditionnaire, qui suivait par eau en bateau avec le matériel du

siège. Elle s'ébranla le 30 juillet et le reste de l'armée le 1 août.

Histoire du Canada depuis sa découverte jusqu'à nos jours. Tome III · 第 4 / 31 段