l'exécution au général Montcalm, fit le plus grand honneur à ces deux
hommes; mais le succès qui l'avait couronnée ne rétablit point une
amitié franche et cordiale entre eux. Montcalm parut mécontent et
morose; et comme s'il eût regretté une victoire obtenue contre ses
prévisions, il écrivit à Paris: «C'est la première fois qu'avec 3,000
hommes et moins d'artillerie qu'eux, on en a assiégé 1,800, qui
pouvaient promptement être secourus par 2,000, et qui pouvaient
s'opposer à notre débarquement, ayant une supériorité de marine sur le
lac Ontario. Le succès a été au-delà de toute attente. La conduite que
j'ai tenue à cette occasion, et les dispositions que j'avais arrêtées
sont si fort contre les règles ordinaires, que l'audace qui a été mise
dans cette entreprise doit passer pour de la témérité en Europe; aussi
je vous supplie, monseigneur, pour toute grâce d'assurer sa majesté que
si jamais elle veut, comme je l'espère, m'employer dans ses armées, je
me conduirai sur des principes différens.» Il se plaignit encore dans
l'automne de plusieurs petits désagrémens que le gouverneur lui aurait
fait souffrir; que lui et M. de Levis recevaient des lettres et des
ordres écrits avec duplicité, et qui feraient retomber le blâme sur eux
en cas d'échec; que les Canadiens n'avaient ni discipline, ni
subordination, etc. Les louanges que le gouverneur donnait dans ses
dépêches à leur bravoure, avaient excité, à ce qu'il paraît, la jalousie
des troupes régulières et de leurs officiers; et le général Montcalm qui
n'aurait pas dédaigné d'être le chef du parti militaire, et qui portait
peut-être déjà les yeux sur un poste plus élevé que le sien, devint
vis-à-vis de la mère-patrie l'organe d'un système de dénigrement,
symptôme lointain de la désorganisation sourde qui s'introduisait déjà
dans tous les élémens de l'ancienne monarchie.
Comme nous venons de le dire, la perte d'Oswégo fit suspendre aux
Anglais toutes leurs opérations pour le reste de la campagne, tant sur
le lac Ontario que du côté de l'Acadie. Sur le lac St.-Sacrement les
hostilités se bornèrent à quelques escarmouches jusqu'à l'automne, où
les troupes françaises rentrèrent dans l'intérieur pour prendre leurs
quartiers d'hiver, laissant quelques centaines d'hommes en garnison à
Carillon et à St.-Frédéric sous les ordres de MM. de Lusignan et de
Gaspé.
Du côté de l'Ohio, il ne se passa non plus rien de remarquable. Mais les
irruptions dévastatrices avaient continué dans la Pennsylvanie, le
Maryland et la Virginie. Plus de soixante lieues de pays furent encore
abandonnées cette année avec les récoltes et les bestiaux par les
habitons, qui s'enfuirent au-delà des Montagnes-Bleues. Les milices
américaines, habillées et tatouées à la manière des Indiens, n'avaient
pu arrêter qu'un instant ces invasions passagères, mais sanglantes. On
eut même des craintes pour la sûreté de la ville de Winchester. Le
colonel Washington, qui commandait sur cette frontière, écrivit dans les
termes les plus pressans au gouverneur de la Virginie pour lui peindre
l'extrême désolation qui y régnait: «Je déclare solennellement,
ajoutait-il, que je m'offrirais volontiers en sacrifice à nos barbares
ennemis, si cela pouvait contribuer au soulagement du peuple.»
M. Dumas avait fait enlever aussi, dans le mois d'août, le fort
Grenville situé seulement à 20 lieues de Philadelphie. Quelque temps
auparavant, Washington avait voulu surprendre, avec 3 ou 400 hommes,
Astigué, grosse bourgade des Sauvages-Loups; et il avait déjà réussi à
mettre cette tribu en fuite, lorsque, ramenée à la charge par M. de la
Rocquetaillade et quelques Canadiens, elle mit à son tour les Anglais en
déroute, et les dispersa dans les bois.
Telles furent les opérations militaires de cette année. Tout l'honneur
en appartint aux armes françaises. Avec moins de 6,000 hommes on avait
paralysé les mouvemens de près de 12,000, rassemblés par l'ennemi entre
l'Hudson et le lac Ontario; et l'on s'était emparé de sa plus forte
place de guerre. Pour récompenser le zèle et le courage des troupes,
Louis XV promut à un grade supérieur ou décora de la croix de St.-Louis
plusieurs officiers de l'armée canadienne.
Il faut dire néanmoins que, si l'on avait lieu d'être satisfait des
services de cette armée, la situation intérieure du pays ne permettait
guère de se réjouir de ses succès, qui retenaient, il est vrai, la
guerre au-delà des frontières, mais qui étaient inutiles pour soulager
les maux du peuple. Toute l'attention du gouvernement se portait alors
sur la disette qui régnait, et qui était encore plus redoutable que le
fer de l'ennemi. Le tableau de la misère et des souffrances qui
s'offraient partout dans l'automne, frappait de pressentimens sinistres
les hommes les plus résolus. La petite vérole venait de faire des
ravages terribles, qui s'étaient étendus aux tribus indiennes. Les
Abénaquis, cette nation si brave et si fidèle à la France et au
catholicisme, furent presqu'entièrement détruits par le fléau. Il n'en
resta que quelques débris, qui s'attachèrent à la cause des Anglais,
leurs plus proches voisins. Les récoltes avaient encore manqué, et, sans
les vivres trouvés à Oswégo, on ne sait ce que seraient devenus les
postes de Frontenac, Niagara et de l'Ohio. L'intendant fut obligé de
faire distribuer du pain au peuple des villes chez les boulangers, à qui
l'on fournissait de la farine des magasins du roi. Les habitans affamés
accouraient en foule et se l'arrachaient à la distribution. Dans le même
temps, les bâtimens envoyés à Miramichi pour porter des provisions aux
Acadiens, revenaient chargés de ces malheureux, qui périssaient de
misère et qui ne demandaient que des armes et la nourriture pour prix de
leur dévoûment. Leur arrivée ne fit qu'empirer le mal. On avait plus de
combattans que l'on était capable d'en nourrir, et l'on fut obligé de
donner de la chair de cheval à ces émigrés. Une partie mourut de la
petite vérole, une autre fut acheminée dans quelques seigneuries de
Montréal et des Trois-Rivières, où elles fondèrent les paroisses de
l'Acadie, St.-Jacques, Nicolet et Bécancour; le reste traîna une
existence misérable dans les villes et dans les campagnes, où il finit
par se disperser. Enfin, dans le mois de mai suivant (1757), le mal
augmentant toujours, il fallut réduire les habitans de la capitale,
depuis quelque temps déjà à la ration, à 4 onces de pain par jour. Tel
était déjà à cette époque de la guerre l'état du pays.
On adressa de toutes parts des lettres à la France pour y appeler son
attention la plus sérieuse. Le gouverneur, les officiers généraux,
l'intendant, tous demandaient des secours pour triompher et de la famine
et des ennemis. Le succès de la prochaine campagne dépendra surtout,
disait-on, des subsistances qu'on y enverra, car il serait triste que,
faute de cette prévoyance, le Canada fût en danger; toutes les
opérations y seront subordonnées. Quant aux renforts de soldats, M. de
Vaudreuil demandait 2,000 hommes si l'Angleterre ne faisait pas passer
de nouvelles troupes en Amérique, sinon un nombre proportionné à ce
qu'elle enverrait. Les réguliers qui restaient à la fin de la campagne,
sans compter les troupes de la colonie, ne formaient guère plus de 2,400
bayonnettes.
Ces demandes continuelles effrayaient le gouvernement de la métropole.
Engagé dans une fausse route, il voyait ses finances s'abîmer dans la
guerre d'Allemagne et d'Italie, où il n'avait rien à gagner, et ses
coffres rester vides pour faire face aux dépenses nécessaires à la
conservation du Canada et à l'intégrité de ses possessions américaines.
Il sentait le vice de sa position, et il n'en pouvait sortir, car le
Canada était sacrifié à la politique de la Pompadour. Il chicanait sur
chaque article de la dépense coloniale, dont la liquidation était un
embarras qui, chaque jour, se dressait devant lui plus menaçant et plus
redoutable. C'était un cauchemar qui l'oppressait sans cesse, et qui
finit en 59 par épuiser le reste de ses forces. On observait que dans
les temps ordinaires le Canada ne coûtait à la France que 10 à 12 cent
mille livres par année, et que depuis le commencement des hostilités,
cette dépense avait monté graduellement à 6, puis à 7, puis à 8
millions; que dès 1756 la caisse des colonies se trouvait débitrice, par
suite de ces exercices extraordinaires, de 14 millions, dont près de 7
millions en lettres de change payables l'année suivante. L'intendant
Bigot mandait que l'armée avait épuisé les magasins de tout à la fin de
56, que les dépenses des postes de l'Ohio iraient jusqu'à 2 ou 3
millions, et que celles de 57 monteraient, pour tout le Canada, à 7
millions au moins. Ces demandes faisaient redouter au ministère un
surcroît encore bien plus énorme. Les politiques à vues courtes, les
favoris du prince, qui participaient à ses débauches et profitaient de
ses prodigalités, s'écriaient que le Canada, ce pays de forêts et de
déserts glacés, coûtait infiniment plus qu'il ne valait. On ne voyait
qu'une question d'argent, là où se trouvait une question de puissance
maritime et de grandeur nationale. La France ou plutôt ses ministres
oubliaient jusqu'à l'héroïsme de ses soldats sur cette terre lointaine,
pour ne se rappeler que les excès scandaleux des maîtresses royales.
Tout en enjoignant l'économie la plus sévère, la cour ordonna d'envoyer
à Québec les renforts et les secours en vivres et en munitions qui
avaient été demandés. C'est après cet envoi que l'approvisionnement des
armées qui, jusque-là, s'était fait par régie, c'est-à-dire par des
employés qui faisaient les achats, fut mis en entreprise (1757), sur les
suggestions présentées par Bigot pendant qu'il était en France en 55.
Cadet, riche boucher de Québec, devint l'adjudicataire des fournitures
de l'armée et de tous les postes pour 9 ans. Ce système qui prévalait en
France, et qui était adopté pour prévenir les abus, aurait contribué au
contraire à les multiplier de ce côté-ci de l'océan, comme on le verra
plus tard.
Cependant le général Montcalm avait suggéré aux ministres, au lieu
d'attaquer les forts William-Henry et Édouard dans la prochaine campagne
comme l'avait proposé M. de Vaudreuil, deux entreprises qu'il
considérait, l'une comme difficile et l'autre comme impossible, de faire
plutôt une diversion sur l'Acadie avec une escadre et des troupes de
France, auxquelles on joindrait 2,500 Canadiens. Ce projet, qui avait
sans doute de l'audace, ne fut point goûté, soit parce que l'on crut le
succès inutile ou trop douteux, soit parce qu'il était dangereux, ainsi
que le fit observer M. de Lotbinière, de diviser les forces du Canada,
déjà si faibles, pour en porter une partie au loin dans un temps où ce
pays était toujours sérieusement menacé.
Dans la réponse que reçut le général Montcalm, on lui recommandait
particulièrement de faire tout ce qui dépendrait de lui pour ramener la
bonne intelligence entre les troupes et les habitans; et on lui
rappelait qu'il était également essentiel de bien traiter les alliés
indiens, et de rendre à leur bravoure les témoignages dont ils étaient
si jaloux. Les rapports parvenus à Paris sur la conduite des militaires,
dont la tendance et les prétentions se manifestaient assez, du reste,
dans leurs propres lettres à la cour, firent sans doute motiver ces
sages instructions. Quant au projet de M. de Vaudreuil sur les forts
William-Henry et Édouard, on n'adopta aucune décision définitive pour le
moment.
Pendant que la France ne songeait ainsi qu'à prendre des mesures
défensives pour l'Amérique du nord, l'Angleterre, honteuse de ses
défaites de la dernière campagne dans les deux mondes, prenait la
résolution de les venger dans celle qui allait s'ouvrir. Pour se
réhabiliter dans l'opinion publique, le ministère admit dans son sein M.
Pitt, devenu fameux sous le nom de lord Chatham, et M. Legge, deux
hommes regardés comme les plus illustres citoyens du royaume, et dont
l'énergie n'était égalée que par leur intégrité. Il fut décidé aussitôt
de pousser la guerre avec la plus grande vigueur. Des escadres et des
troupes de renfort considérables furent envoyées en Amérique; et afin
d'empêcher les colonies françaises de recevoir les provisions dont on
savait qu'elles avaient un besoin pressant, le parlement anglais passa
une loi pour défendre l'exportation des vivres hors des plantations
britanniques.
Le bruit se répandit aussi en France qu'il était question à Londres
d'attaquer Louisbourg ou le Canada du côté de la mer, et que Pitt
voulait obtenir à quelque prix que ce fût, la supériorité dans le
Nouveau-Monde; on ajoutait qu'il devait y envoyer 10 mille hommes, et
qu'il triplerait ces forces, s'il le fallait, pour accomplir son
dessein. Cela ne fit point changer les résolutions du ministère français
au sujet du chiffre de l'envoi de troupes; et c'est en vain que le
maréchal de Belle-Isle voulut en représenter le danger dans un mémoire
qu'il soumit au conseil d'état: «Il y a plusieurs mois que j'insiste,
disait-il, pour que nous fassions passer en Amérique, indépendamment des
recrues nécessaires pour compléter les troupes de nos colonies et de nos
régimens français, les 4,000 hommes du sieur Fischer!... Il a un corps
distingué d'officiers, presque tous gentilshommes, dont la plus grande
partie se propose de ne jamais revenir en Europe, non plus que les
soldats, ce qui fortifierait beaucoup, pour le présent et l'avenir, les
parties de ces colonies où ces troupes seraient destinées.... Je crois
ne pouvoir trop insister. L'on se repentira peut-être trop tard,
ajoutait-il, de ne l'avoir pas fait, lorsqu'il n'y aura plus de remède.
Je conviens que la dépense de transport est excessivement chère; mais je
pense qu'il vaudrait encore mieux avoir quelques vaisseaux de ligne de
moins et se mettre en toute sûreté pour la conservation des colonies.»
On ne sait quelle influence ce renfort eût exercé sur le résultat des
opérations militaires en 59; mais il est déplorable de penser que le
sort du Canada ait tenu peut-être à la chétive somme que le transport de
ces troupes en Amérique aurait coûté! Le conseil se contenta d'envoyer,
pour protéger Louisbourg, une escadre dans les parages du Cap-Breton
sous les ordres de M. d'Aubigny, et d'en détacher quelques vaisseaux
sous le commandement de M. de Montalais, pour croiser dans le bas du
St.-Laurent. L'événement prouva, du moins pour cette année, que cette
escadre qui couvrait à la fois Louisbourg et le Canada, était le
meilleur secours que l'on pût nous envoyer, si l'on ne pouvait en effet,
comme on le disait, en envoyer que d'une sorte.
Dans cette situation, le Canada dut rester sur la défensive pour
attendre les événemens, se tenant prêt toutefois à profiter des moindres
circonstances favorables qui pourraient se présenter, et ne détachant
point ses regards de tous les mouvemens que faisaient ses ennemis.
Par suite du nouveau système adopté par la Grande-Bretagne pour pousser
la guerre avec énergie, lord Loudoun assembla à Boston, en janvier 57,
les gouverneurs des provinces du Nord, y comprise la Nouvelle-Ecosse,
afin de s'entendre sur le plan des opérations de la prochaine campagne.
Le plan d'attaque suivi en 55 et 56 fut abandonné, et il fut résolu, au
lieu de diviser ses forces, de les réunir pour les porter sur un seul
point à la fois. Louisbourg qui était le point le plus saillant des
possessions françaises sur la mer, dut attirer le premier l'attention
des Anglais, qui l'avaient vu élever, comme on l'a rapporté ailleurs,
avec une extrême jalousie. Des levées de troupes furent ordonnées dans
les différentes provinces, qui s'empressèrent de faire tous les autres
préparatifs nécessaires; et afin que rien du projet ne transpirât au
dehors, un embargo fut mis sur les navires qui se trouvaient dans les
ports; et même des parlementaires de Louisbourg qui se trouvaient à
Boston y furent retenus. La garde des frontières fut confiée aux
milices. Washington commandait toujours celle des Apalaches. Deux ou
trois mille réguliers seulement furent laissés en garnison dans le fort
William-Henry à la tête du lac St.-Sacrement. Au mois de juillet l'armée
anglaise se montait, tel qu'il avait été projeté, à plus de 25,000
hommes, dont près de 15,000 réguliers, sans compter de nombreuses
milices armées, qui pouvaient marcher au premier ordre.
Lord Loudoun partit de New-York le 20 juin avec 6,000 hommes de troupes
régulières et 90 voiles pour Louisbourg. Il fut rejoint, le 9 juillet, à
Halifax par la flotte de l'amiral Holburne et cinq autres mille hommes
de vieilles troupes; ce qui portait l'armée de débarquement à 11,000.
Pendant que l'on était encore dans ce port, l'on apprit de différentes
sources à la fois que l'amiral Dubois de la Motthe, venant de Brest,
était entré dans la rade de Louisbourg, c'était la flotte promise dans
l'hiver; qu'il s'y trouvait alors réunis 17 vaisseaux et 3 frégates, et
que la ville était détendue par 6,000 soldats, 3,000 miliciens et 1,300
sauvages, A cette nouvelle, lord Loudoun assembla un conseil de guerre,
et il fut convenu d'un commun accord d'abandonner une entreprise qui ne
promettait plus aucune chance de succès. En conséquence les troupes de
débarquement retournèrent à New-York, et l'amiral Colborne cingla vers
Louisbourg avec 15 vaisseaux, 4 frégates et un brûlot. Mais en
approchant de cette forteresse, ayant vu l'amiral français donner à sa
flotte le signal de lever l'ancre, il se hâta de rentrer à Halifax. Il
revint encore en septembre, après avoir reçu un renfort de quatre
vaisseaux; mais à son tour M. de la Motthe plus faible maintenant que
son adversaire, ne bougea pas, en obéissance aux ordres positifs de la
cour de ne pas risquer la plus belle flotte que la France eût mise sur
pied depuis 1703. Peu de temps après une horrible tempête éclata sur la
flotte anglaise et la mit dans le danger le plus imminent. Un des
vaisseaux fut jeté à la côte et la moitié de l'équipage périt dans les
flots, onze autres furent démâtés, d'autres furent obligés de jeter
leurs canons à la mer, et tous rentrèrent dans les ports de la
Grande-Bretagne dans l'état le plus pitoyable.
Malgré la disette qui régnait en Canada, les hostilités n'avaient pas
cessé durant tout l'hiver, dont le froid fut aussi extrêmement
rigoureux. Dans le mois de janvier un détachement, sorti du fort
William-Henry, fut atteint vers Carillon, et détruit. Dans le mois
suivant le général Montcalm forma le projet de détacher 850 hommes pour
surprendre ce fort et l'emporter par escalade. Le gouverneur crut devoir
porter ce détachement a 1,500 hommes, dont 800 Canadiens, 450 réguliers
et 300 Indiens, et en donna le commandement à M. de. Rigaud, au grand
mécontentement des officiers des troupes et de Montcalm lui-même, qui
aurait désiré le voir conférer à M. de Bourlamarque. Ce corps se mit eu
marche le 23 février, traversa les lacs Champlain et St.-Sacrement, fit
60 lieues la raquette aux pieds, portant ses vivres sur des traîneaux,
couchant au milieu des neiges sur des peaux d'ours, à l'abri d'une
simple toile. Le 18 mars l'on se trouva près de William-Henry, qu'après
avoir reconnu, M. de Rigaud jugea impossible d'enlever d'un coup de
main. On résolut cependant de détruire tout ce qu'il y avait à
l'extérieur des ouvrages. Ce qui fut exécuté bous le feu de la place,
mais avec peu de perte, dans les nuits du 18 au 22. 350 bateaux, 4
brigantins de 10 à 14 canons, et tous les moulin, magasins et maisons
qui étaient palissadées, devinrent la proie des flammes. La garnison
environnée pour ainsi dire par une mer de feu pendant 4 jours, ne
chercha à faire aucune sortie, ni à s'opposer aux dévastations des
Français, qui ne laissèrent debout que le corps nu de la place. La
retraite de ceux-ci fut marquée par un événement qui s'est renouvelé à
l'armée de Bonaparte en Egypte, par une cause peu différente. La
blancheur éblouissante de la neige frappa d'une espèce d'ophtalmie le
tiers du détachement, que l'on fut obligé de guider par la main le reste
de la route. Mais deux jours après leur arrivée, tous les malades
avaient recouvré la vue à l'aide de remèdes faciles.
Ces différens succès, et surtout la prise d'Oswégo dans la dernière
campagne, maintenaient les tribus indiennes dans l'alliance de la
France. La confédération iroquoise, malgré les efforts des Anglais,
envoya pour la seconde fois une grande ambassade auprès du gouverneur à
Montréal, afin de renouveler ses protestations d'amitié; et qui fut
reçue en présence des députés des Nipissings, des Algonquins, des
Poutouatamis et des Outaouais. Ces démonstrations étaient importantes en
ce qu'elles tranquillisaient les esprits sur les frontières qui
n'avaient pas encore été sensiblement troublées depuis le commencement
de la guerre.
Les secours en hommes que le gouverneur avait demandés en France, et
que, par de nouvelles dépêches voyant les préparatifs des Anglais, il
avait prié de porter à 5,000 bayonnettes, n'arrivèrent en Canada que
partiellement et fort tard. Le 11 juillet on n'avait encore reçu que 600
soldats et très peu de vivres. Il ne débarqua à Québec dans le cours de
l'été qu'environ 1,500 hommes. Ces délais jetèrent des entraves dans les
opérations. Après avoir envoyé 400 hommes de secours au fort Duquesne,
pour la sûreté duquel il avait quelque crainte, M. de Vaudreuil fit
acheminer, dès que la saison le permit, des troupes pour garnir la
frontière du lac Champlain. M. de Bourlamarque y réunit 2,000 hommes à
Carillon. Un bataillon fut stationné à St.-Jean, un second à Chambly;
deux autres gardaient Québec et Montréal. Les Canadiens étaient occupés
aux travaux des champs. Sur ces entrefaites la nouvelle du départ de
lord Loudoun de New-York pour Louisbourg, détermina les chefs à profiter
de l'absence d'une partie des forces de l'ennemi pour réaliser un projet
que M. de Vaudreuil méditait depuis quelque temps, à savoir: la conquête
du fort William-Henry, dont la situation mettait les Anglais à une
petite journée de Carillon, et leur donnait le commandement du lac
St.-Sacrement et les moyens de tomber sur nous à l'improviste. Pour se
débarrasser d'un voisinage aussi dangereux, il fallait les rejeter sur
l'Hudson; ce que l'on décida d'exécuter sans délai, et sans attendre
plus longtemps les renforts et les vivres demandés en Europe.
A l'appel du gouverneur les Canadiens fournirent des soldats et des
provisions; ils sentaient toute l'utilité de cette entreprise. Ils se
dénantirent des petites réserves qu'ils avaient faites pour leurs
familles, et se réduisirent à vivre de maïs et de légumes. «On ne
trouverait chez eux, écrivit le gouverneur à la cour, ni farine, ni
lard; ils se sont exécutés avec autant de générosité que de zèle pour le
service du roi.» L'on travailla sans bruit aux préparatifs, et toute
l'artillerie était rendue à Carillon à la fin de juillet En très peu de
temps l'armée destinée à l'expédition fut réunie. Elle consistait en
3,000 réguliers, un peu plus de 3,000 Canadiens, et en 16 à 18 cents
sauvages de 32 tribus différentes, en tout 7,626 hommes (Bougainville:
Documens de Paris). Les succès des bandes qui tenaient la campagne,
étaient d'un bon augure. Le lieutenant Marin avait fait des prisonniers
et levé des chevelures jusque sous le fort Édouard, dont il provoqua une
sortie de 2,000 hommes. M. de Rigaud, avec un détachement de 400 hommes,
avait rencontré sur le lac St.-Sacrement le colonel Parker qui le
descendait à la tête de 22 berges et de 350 à 400 Américains pour faire
une reconnaissance; il l'attaqua, prit ou coula à fond 20 berges, lui
tua ou noya 160 hommes et lui enleva un pareil nombre de prisonniers,
dont 5 officiers. Après ces préludes, le général Montcalm donna le
signal du départ.
L'avant-garde, composée de grenadiers, de trois brigades canadiennes et
de 600 sauvages, formant 2,800 hommes, aux ordres du brigadier de Levis,
prit la route de terre et remonta par le rive droite du lac
St.-Sacrement, afin de protéger la marche et le débarquement du reste du
corps expéditionnaire, qui suivait par eau en bateau avec le matériel du
siège. Elle s'ébranla le 30 juillet et le reste de l'armée le 1 août.