le général Dieskau. C'était un vieil officier qui comptait 35 ans de
service, ayant embrassé l'état militaire en 1721 à l'âge de 14 ans. Il
avait servi en Italie et en Allemagne, et assisté à la bataille de
Plaisance et au sanglant combat de l'Assiette, où il était colonel. Il
avait reçu cinq blessures dans ces deux actions. Il s'était aussi
distingué sous le maréchal de Belle-Isle dans la fameuse retraite de
Prague. Mais il avait tous les défauts des généraux de son temps; il
était à la fois rempli de feu et de nonchalance, timide dans ses
mouvemens stratégiques et audacieux au combat jusqu'à négliger les
règles de la plus commune prudence; du reste, il était d'une bravoure
personnelle à toute épreuve. Il s'embarqua pour le Canada avec le
chevalier de Levis, brigadier, officier de distinction, M. de
Bourlamarque, colonel du génie, des officiers d'artillerie, les deux
bataillons qu'on y envoyait, formant 1000 hommes, et 400 recrues. Le
général Montcalm débarqua à Québec vers le milieu de mai (1756); les
renforts y arrivèrent dans le cours de ce mois et de celui de juin, avec
les vivres et les munitions de guerre qu'on attendait avec impatience.
Ces renforts, réunis aux seize cents soldats des quatre bataillons
arrivés l'année précédente et aux troupes de la colonie, portaient toute
l'armée régulière à un peu plus de 4000 hommes.
Le général Montcalm alla rejoindre le gouverneur à Montréal, où il se
tenait pour être plus près du théâtre des hostilités. Après un examen
minutieux de la situation et des circonstances du pays, il fut arrêté
entre ces deux chefs d'établir deux camps principaux, l'un à Carillon et
l'autre à Frontenac, afin d'être à portée d'observer les deux points où
les Anglais commençaient à rassembler leurs forces, à savoir: le fort
Oswégo, pour opérer par le lac Ontario, et le fort Édouard sur l'Hudson,
pour opérer par le lac Champlain. Le bataillon de Béarn reçut ordre en
conséquence de s'avancer jusqu'à Niagara, où l'on avait laissé seulement
quelques hommes l'automne précédent, et que M. Pouchot, officier
d'infanterie, versé dans la science de l'ingénieur, fut chargé de
fortifier. Deux autres bataillons durent s'arrêter à Frontenac, s'y
retrancher et donner la main à 1000 Canadiens et sauvages jetés dans
l'espace qu'il y avait entre eux et Niagara. Le commandement de cette
frontière fut donné à M. de Bourlamarque. Quant à Carillon, 3000 hommes
dont 1500 réguliers, s'y trouvaient réunis à la fin de juillet sous les
ordres du chevalier de Levis.
Il fut envoyé aussi 120 hommes pour la protection des pêcheries de
Gaspé. M. de Boishébert demeura chargé de la défense de la frontière du
côté de l'Acadie avec un corps de Canadiens et de sauvages. Dans
l'ouest, M. Dumas releva M. de Contrecoeur au fort Duquesne, et M. de
Bellestre, M. Demuy au Détroit. Ces commandans avaient pour lieutenans
dans les différens postes, MM. de Repentigny, d'Anglade, Hébert,
Beaubassin, etc. 3,500 Canadiens et sauvages étaient répandus sur cette
frontière depuis le lac Erié jusqu'à la vallée du Mississipi en suivant
la route de l'Ohio et des Illinois. Les forces armées pour la défense du
Canada depuis le Cap-Breton jusqu'aux Illinois ne dépassèrent donc
jamais, dans cette campagne, 12,000 hommes, au chiffre le plus élevé;
elles étaient beaucoup moindres lorsque les milices, après leurs
expéditions guerrières, rentraient dans leurs foyers pour faire les
semailles ou la moisson et vaquer aux autres travaux des champs.
La forteresse de Louisbourg, qui était un point capital, avait à elle
seule une garnison de 1100 hommes; ce qui était encore trop peu
cependant. On le sentit à la cour, et on voulut y envoyer un renfort de
600 hommes sur la frégate l'Arc-en-ciel. Malheureusement ce vaisseau ne
parvint point à sa destination. Il fut pris par la croisière anglaise
établie sur les côtes du Cap-Breton, et que commandait le capitaine
Spry.
Tels étaient les préparatifs des Français pour la campagne de 56. Ceux
de la Grande-Bretagne furent beaucoup plus formidables.
Elle ne changea rien à son plan d'invasion du Canada de l'année
précédente; elle vota avec joie finances et soldats pour laver la honte
de la défaite du général Braddock et de la perte de l'île de Minorque
dans la Méditerranée, événemens qui avaient fait une sensation profonde
en Angleterre. L'Amérique, principal théâtre des opérations militaires,
fixa surtout l'attention des peuples britanniques, qui y voyaient, là,
leurs futures conquêtes et leur domination permanente. Le comte de
Loudoun, vieil officier d'expérience, fut nommé gouverneur de la
Virginie, et général en chef des armées dans l'Amérique du nord. Le
général Abercromby y passa aussi avec deux régimens. 115,000 louis
sterling furent votés par la chambre des communes pour aider les
colonies à armer leurs milices. Les gouverneurs des diverses provinces
s'assemblèrent à New-York, et résolurent de lever 10,000 hommes pour
prendre le fort St.-Frédéric et s'assurer du commandement du lac
Champlain; 6,000 hommes pour faire le siège de Niagara et couper la
communication de la vallée de l'Ohio; 3,000 hommes pour marcher sur le
fort Duquesne, et enfin 2,000 pour faire une diversion du côté de
Québec, en remontant la rivière Kénébec, traversant les Alléghanys et
descendant la rivière Chaudière qui tombe dans le St.-Laurent à quelques
milles de cette ville, et tenir ainsi tout le centre du Canada en
alarmes. Ces milices devaient former, avec d'autres petits corps volans
placés sur les frontières, une armée d'environ 25,000 hommes ou le
double de celle des Français, outre les troupes régulières. Mais malgré
cette grande augmentation de forces, et les flottes nombreuses qui
couvraient les mers de ce continent, nous allons voir que la campagne de
1756 fut encore plus malheureuse pour l'Angleterre que les deux
campagnes précédentes.
CHAPITRE II.
PRISE D'OSWÉGO ET DE WILLIAM-HENRY.
1756-1757.
Alliances indiennes; les cantons iroquois protestent de leur
neutralité.--Préparatifs militaires.--Bandes canadiennes en campagne
tout l'hiver (1755-56); destruction du fort Bull et dispersion d'un
convoi de 400 bateaux ennemis.--Commencement de désunion entre le
gouverneur et le général Montcalm au sujet de l'entreprise sur
Oswégo.--Siège de cette place.--La garnison abandonnée du général Webb
capitule.--Butin que l'on fait.--Les sauvages tuent un grand nombre de
prisonniers; on ne parvient à les arrêter qu'avec beaucoup de
peine.--Les fortifications d'Oswégo sont rasées.--Joie que cette
victoire répand en Canada,--Les Anglais suspendent toutes leurs
opérations pour le reste de la campagne.--Les Indiens ravagent leurs
provinces.--Les Canadiens enlèvent Grenville à 20 lieues de
Philadelphie.--Disette en Canada.--Arrivée des Acadiens qui mouraient de
faim.--Ils se dispersent dans le pays.--Demande de secours en
France.--Augmentation rapide des dépenses.--Montcalm suggère d'attaquer
l'Acadie au lieu des forts Edouard et William-Henry.--Pitt monte au
timon des affaires en Angleterre; nouveaux efforts de cette puissance en
1757.--Elle forme et on abandonne en Chemin le dessein de prendre
Louisbourg, protégé par la flotte de l'amiral Dubois de la Mothe.--Des
bandes canadiennes tiennent la campagne pendant l'hiver; M. de Rigaud, à
la tête de 1,500 hommes, détruit les environs du fort
William-Henry.--Les tribus indiennes restent fidèles à la France, qui
envoie des secours.--Prise de William-Henry après un siège de 6
jours.--La garnison, forte de 2,400 bommes, met bas les armes.--Les
prisonniers sont encore attaqués à l'improviste par les sauvages, qui en
massacrent plusieurs, les pillent et les dispersent.--Le fort
William-Henry est aussi rasé.--La disette va en augmentant en
Canada.--Murmure des troupes.--Les dissentions deviennent plus visibles
entre les chefs de la colonie.--Succès variés de la France dans les
autres parties du monde.--Elle ne peut envoyer que quelques recrues en
Amérique.--L'Angleterre y porte son armée à 50,000 hommes dont 22,000
réguliers, pour la campagne de 1758.
Dans l'hiver M. de Vaudreuil porta son attention sur l'importante
affaire des alliances indiennes, surtout celle avec les cinq nations,
qui cherchaient à conserver la neutralité et à faire respecter
l'intégrité de leur territoire. Il reçut avec une grande distinction la
députation nombreuse qu'elles lui envoyèrent, et les assura que son plus
grand désir était de rester en bonne intelligence avec elles. Ces
délégués satisfaits se retirèrent en renouvelant leurs protestations
pacifiques. C'est en partie pour ne pas indisposer ces peuples que le
gouverneur fit raser les fortifications d'Oswégo, après que l'on se fût
emparé de cette place.
La saison des opérations arrivait, mais l'ennemi qui avait appris à être
plus circonspect, ne montrait pas le même empressement pour se mettre en
campagne, que l'année précédente. La levée de ses troupes avait éprouvé
aussi beaucoup de délais inévitables. Une difficulté d'étiquette vint
les accroître. D'après des règles de guerre faites à Londres, les
officiers de l'armée régulière devaient avoir la préséance sur ceux de
la milice coloniale. Cette distinction causa un mécontentement universel
parmi la libre et fière population américaine. Elle repoussa avec dédain
l'infériorité que l'on voulait lui imposer, et lord Loudoun fut obligé
de donner satisfaction à une exigence qui n'était que légitime. Il
laissa subsister l'organisation militaire qu'elle s'était attribuée au
commencement de la guerre. En Canada les mêmes difficultés se
présentèrent; mais la sagesse du gouvernement les fit cesser aussitôt.
M. de Vaudreuil, qui était l'ami et le protecteur des Canadiens, ne
voulut pas que l'on portât la moindre atteinte à leurs droits et à
l'usage établi.
Cependant l'inactivité des Anglais, qui étonnait, permit de mettre à
exécution un projet né dans l'esprit du gouvernement français dans le
temps de la construction d'Oswégo, qu'il avait toujours regardée depuis
comme un acte hostile, comme une menace; Le gouverneur ayant cette
entreprise à coeur, n'avait fait que l'ajourner l'année précédente; et
dans la prévision de sa réalisation prochaine, les préparatifs étaient
faits pour l'exécuter. Des partis avaient été tout l'hiver en campagne,
entre Albany et ce fort, afin de détruire les petits postes qu'on y
aurait élevés et de harceler sans cesse les communications. Dans le mois
de mars M. de Léry, à la tête de 324 hommes, prit un magasin
considérable, connu sous le nom de «fort de Bull,» situé entre
Schenectady et Oswégo, et défendu par 80 hommes. On y détruisit une
immense quantité de poudre, de projectiles et autres munitions de guerre
dont la perte retarda beaucoup les mouvemens de l'ennemi. Le fort Bull
était palissadé et garni de meurtrières. Sa prise offrit ceci de
remarquable, que les meurtrières au lieu d'être une protection pour la
garnison, servirent au contraire aux assaillans qui s'en emparèrent
avant que les premiers pussent s'y placer, et tirèrent par ces
ouvertures du dehors en dedans de l'enceinte. Les palissades ayant été
coupées à coups de hache, la maison fut prise d'assaut, et tous ceux qui
la défendaient furent passés au fil de l'épée.
Dès le petit printemps, M. de Vaudreuil envoya M. de Villiers avec 900
hommes pour observer les environs d'Oswégo et y inquiéter les Anglais.
Ce détachement eut plusieurs escarmouches. Le 3 juillet, il attaqua un
convoi de 3 à 400 bateaux qui revenait de porter des armes et des vivres
dans cette place; il le dispersa, tua beaucoup de monde, leva des
chevelures et fit quantité de prisonniers.[14]
[Note 14: Lettre de M. de Montcalm au ministre, du 20 juillet 1756. Il
dit que l'avantage aurait été plus considérable si les sauvages
n'avaient pas attaqué trop tôt. Lettre de M. de Vaudreuil, du 30 août.
La plupart des historiens américains ne parlent point de cette surprise.
Smollett rapporte que les Anglais étaient commandés par le colonel
Bradstreet, qu'ils défirent complètement leurs assaillans après un
combat de trois heures, et firent 70 prisonniers. Mais le grave et
savant Sismondi, parlant de Smollett, observe qu'il n'a écrit en général
que sur des rapports de gazette et qu'il mérite peu de croyance.]
Cependant l'expédition d'Oswégo fut définitivement résolue, et l'armée
reçut ordre de faire ses préparatifs pour se mettre en mouvement. C'est
alors que le public crut s'apercevoir d'un refroidissement entre le
gouverneur et le commandant des troupes. Ces deux chefs s'étaient plus
d'abord; mais la différence de caractère, et des personnes intéressées
peut-être à les diviser, les éloignèrent l'un de l'autre. Il n'y eut
dans les commencemens que leurs amis intimes qui s'aperçurent de ce
changement, qui devait être si funeste dans la suite. Plus tard cette
désunion devint apparente pour tout le monde.
Le général Montcalm, par un fatal pressentiment, ne crut jamais au
succès de la guerre, comme ses lettres ne le laissent que trop
entrevoir; de là une apathie qui lui aurait fait négliger tout mouvement
agresseur, sans M. de Vaudreuil, qui, soit par conviction, soit par
politique, ne parut au contraire jamais désespérer, et conçut et fit
exécuter les entreprises les plus glorieuses qui aient signalé cette
guerre pour les Français. Tel était cependant le progrès des idées de
Montcalm dans l'armée, que le gouverneur disait (lettre aux ministres)
après la prise d'Oswégo, que s'il se fût arrêté à tous les propos
inconsidérés qu'on tenait à ce sujet, il aurait été obligé de renoncer à
une entreprise qui devait déranger si profondément tous les plans des
généraux anglais. En effet le général Montcalm ne l'approuvait qu'à
demi; il avait des doutés sur le succès, et s'en exprima ainsi dans une
dépêche: «L'objet qui me fait passer à Frontenac, disait-il, est un
projet qui m'a paru assez militaire, si toutes les parties de détail
sont assez bien combinées, et je pars sans en être ni assuré ni
convaincu.»
Le fort Oswégo, bâti par les Anglais sur la rive droite du lac Ontario
pour protéger leur commerce et les établissemens qu'ils voulaient former
entre l'Hudson et ce lac, acquérait en temps de guerre une double
importance par sa position. Il servait d'un côté à contenir les tribus
iroquoises, et il menaçait de l'autre les communications entre
l'extrémité inférieure et l'extrémité supérieure du Canada. De plus les
Anglais pouvaient, de ce point, attaquer le fort Frontenac et s'emparer
du commandement du lac Ontario. Il était donc important de se rendre
maître de cette position, et de les rejeter dans la vallée de l'Hudson.
C'est ce que le gouvernement français avait senti, et ce que M. de
Vaudreuil voulut exécuter.
Ce gouverneur, qui avait dirigé une partie des préparatifs, avait si
bien pris ses mesures que l'armée surprit pour ainsi dire les ennemis,
que les détachemens, tenus aux environs de ce lieu, avaient empêchés de
pousser des reconnaissances au loin. Il avait réuni 3000 hommes à
Carillon, et Montcalm s'y était rendu avec ostentation pour attirer
leurs regards de ce côté. Tandis qu'ils croyaient encore ce général,
qu'ils redoutaient, sur le lac Champlain, celui-ci était revenu
soudainement à Montréal; et 3 jours après, le 21 juillet, il partait
pour aller se mettre à la tête des troupes expéditionnaires réunies à
Frontenac, sous les soins immédiats, de M. de Bourlamarque. M. de Rigaud
fut chargé du commandement du camp d'observation formé par M. de
Villiers à Niaouré, à 15 lieues d'Oswégo, et qui devait protéger d'abord
le débarquement de l'armée sur la rive méridionale du lac, et ensuite
former l'avant-garde. Pour ne pas éprouver d'obstacles de la part des
Iroquois, une partie de leurs principaux guerriers avait été attirée à
Montréal, et une autre à Niagara, où ils servirent d'otages pour la
conduite de la confédération. Deux barques de 12 à 16 canons furent
mises en croisière devant Oswégo, et une chaîne de découvreurs fut
établie entre ce fort et Albany pour intercepter les courriers.
Le général Montcalm arriva à Frontenac le 29 juillet. Le 4 août la
première division de l'armée, forte de 2 bataillons et de 4 bouches à
feu, s'embarqua et atteignit Niaouré le 6. La seconde ou dernière
division y arriva le 8; elle était formée d'un bataillon de réguliers et
d'un corps de Canadiens, avec plus de 80 bateaux chargés d'artillerie,
de bagages et de vivres. Ces troupes réunies formaient environ 3,100
hommes, dont 1,350 réguliers, 1,500 Canadiens et soldats de la colonie,
et 250 sauvages.[15] De la baie de Niaouré l'armée, pour dérober sa
marche, cheminant de nuit seulement et se retirant le jour dans les bois
sur le rivage, après avoir couvert ses bateaux de feuillages épais, alla
débarquer, le 10, dans une anse à une demi-lieue de la place qu'on
allait attaquer, sous la protection de l'avant-garde, qui avait continué
son chemin par terre, et qui investit le lendemain le fort Ontario.
[Note 15: Les auteurs américains disent 5000. Nous donnons les chiffres
officiels.]
Les ouvrages défensifs d'Oswégo consistaient en trois forts; le fort
Oswégo proprement dit, dont les remparts étaient garnis de 18 pièces de
canon et 15 mortiers ou obusiers; le fort Ontario élevé tout récemment
au milieu d'un plateau dans l'angle formé par la rive droite de la
rivière qui avait donné son nom au principal fort, et le bord du lac, et
le fort George situé sur une hauteur à 300 toises de celui d'Oswégo
qu'il dominait; ce dernier n'était qu'un mauvais retranchement en terre
garni de pieux, et défendu par quelques pièces de canon. Ces diverses
fortifications avaient une garnison d'environ 16 à 17 cents hommes des
régimens de Shirley, Pepperrell et Schuyler, noms populaires depuis
l'expédition de Louisbourg, et elles étaient commandées par le colonel
Mercer.
Les Français ayant établi leur camp dans l'anse où ils étaient
débarqués, employèrent les journées des 11 et 12 à percer un chemin dans
un bois marécageux jusqu'au fort Ontario, pour le passage des troupes et
de l'artillerie. Le colonel de Bourlamarque fut chargé de la direction
du siège. La tranchée, ouverte à 90 toises de ce dernier fort, malgré un
feu d'artillerie et de mousqueterie très vif des assiégés, reçut six
pièces de canon. Le colonel Mercer, qui s'était transporté dans ce fort,
ne voulant pas attendre l'assaut, et ayant épuisé ses munitions, fit
enclouer les canons et l'évacua. Les Français y entrèrent aussitôt.
Mercer envoya alors 370 hommes pour tenir la communication ouverte entre
le fort George, où commandait le colonel Schuyler, et le fort Oswégo où
il se retira lui-même. Mais M. de Rigaud ayant passé la rivière à la
nage avec un corps de Canadiens et de sauvages, le 14 au point du jour,
chassa ces troupes et s'établit entre les deux forts, jetant, par ce
mouvement hardi, l'intimidation parmi les assièges; et les séparant en
deux. Cette manoeuvre fut suivie de l'établissement d'une batterie de 9
canons sur le bord de l'escarpement de la rivière, du côté opposé au
fort Oswégo, laquelle ouvrant un feu plongeant dans les retranchemens
qu'il y avait autour de cette place, frappait les soldats découverts
jusqu'aux genoux et leur ota toute espérance de s'y maintenir. A sept
heures du matin le colonel Mercer avant été tué, quelques heures après
les assiégés demandèrent à capituler. La rapidité des travaux du siège,
le passage audacieux de la rivière qui leur ôtait toute retraite, la
mort de leur commandant, tout contribua à les décider à prendre une
résolution que les assiégeant n'osaient pas espérer sitôt, car les
Anglais avaient, à peu de distance, un corps de 2,000 hommes sous les
ordres du général Webb, que Montcalm s'attendait d'un moment à l'autre à
voir paraître, et qu'il s'était préparé, du reste, à bien recevoir. Le
colonel Mercer avait écrit à Webb, le 12 à 1 heures du matin, pour
l'informer de sa situation et l'appeler à son secours; mais 2 heures
après, la lettre interceptée était remise au général français, qui
pressa davantage les travaux du siège. Le général Webb apprit en route,
à Wood's Creek, la capitulation d'Oswégo. Il s'empressa aussitôt
d'embarrasser la rivière, et de rebrousser chemin avec une précipitation
qui tenait presque de l'épouvante.
La capitulation fut signée à 11 heures du matin. Le colonel Littlehales,
qui avait remplacé le colonel Mercer, resta prisonnier avec la garnison
des deux forts et les équipages des navires formant 1,100 soldats, 300
marins et ouvriers, 80 officiers et une centaine de femmes et enfans.
Les troupes posèrent les armes. On prit 7 bâtimens de 8 à 18 canons, 200
bateaux, 107 pièces de canon, 14 mortiers, 730 fusils, une immense
quantité de munitions de guerre et de bouche, la caisse militaire
renfermant 18,000 francs, et 5 drapeaux. Cette belle conquête, ne coûta
que quelques hommes aux vainqueurs. Les vaincus y perdirent, environ 150
tués on blessés, y compris plusieurs soldats qui voulurent se sauver
dans les bois pendant la capitulation, et qui tombèrent sous la hache
des Indiens.
Ces barbares, se voyant frustrés du pillage de la place conquise, qu'un
assaut leur aurait livrée, voulaient à toute force faire un butin. Ils
se jetèrent sur les prisonniers isolés, les pillèrent ou les
massacrèrent. Ils envahirent ensuite les hôpitaux et levèrent la
chevelure à une partie des malades qu'ils y trouvèrent. Une centaine
d'hommes devinrent ainsi leurs victimes. Le général Montcalm, à la
première alarme, s'était empressé de prendre des mesures pour faire
cesser ces sanglans désordres; mais il ne put réussir qu'avec beaucoup
de difficulté, et encore, pour satisfaire ces sauvages excités par la
soif du sang qu'ils venaient de verser, il avait été obligé de leur
promettre de riches présens. «Il en coûtera au roi 8 à 10 mille livres,
écrivit-il au ministre, qui nous conserveront plus que jamais
l'affection de ces nations; et il n'y a rien que je n'eusse accordé
plutôt que de faire une démarche contraire à la lionne loi française.»
Toutes les fortifications d'Oswégo furent rasées, suivant les ordres du
gouverneur, en présence des chefs iroquois, qui virent tomber avec la
satisfaction la plus vive ces forts élevés au milieu de leurs cantons,
et qui offusquaient à la fois leur amour-propre national et excitaient
leur jalousie. Cette détermination était d'une politique prévoyante et
sage, attendu surtout que l'on manquait de forces pour y laisser une
garnison suffisante.
L'époque de la moisson appelait déjà depuis quelque temps le retour des
Canadiens dans leurs foyers. Le gros de l'armée se rembarqua avec les
prisonniers pour retourner en Canada, où la victoire de Montcalm causa
une joie universelle, et fut l'occasion de réjouissances publiques. Un
_Te Deum_ fut chanté dans les principales églises des villes, où l'on
suspendit les drapeaux pris sur l'ennemi comme des trophées propres à
entretenir le zèle des habitans. Mais si l'on ajoutait en Canada un
grand prix à la conquête que l'on venait de faire, les regrets des
Anglais, qui la regardaient comme l'événement le plus désastreux qui put
leur arriver, comme un malheur national, montraient qu'on ne l'avait pas
exagéré. En effet ils suspendirent aussitôt toutes leurs opérations
offensives. Le général Abercromby accusa le général Schuyler de ne pas
l'avoir mis au fait de l'état de cette place. Le général Winslow reçut
ordre de ne point marcher sur Carillon, et de se retrancher de manière à
Surveiller la route du lac Champlain et celle d'Oswégo. Le général Webb
fut placé au portage de la tête du lac St.-Sacrement avec 1,400 hommes,
et sir William Johnson, avec 1000 miliciens, à German Flatts sur la
rivière Hudson. L'expédition par la rivière Chaudière fut abandonnée ou
changée en course de maraudeurs; et celle qu'on avait projetée contre le
fort Duquesne, fut ajournée à un temps plus heureux. Ces mesures de
précautions occupèrent l'ennemi le reste de la campagne.