Le roi choisit le marquis de Montcalm, maréchal de camp, pour remplacer

le général Dieskau. C'était un vieil officier qui comptait 35 ans de

service, ayant embrassé l'état militaire en 1721 à l'âge de 14 ans. Il

avait servi en Italie et en Allemagne, et assisté à la bataille de

Plaisance et au sanglant combat de l'Assiette, où il était colonel. Il

avait reçu cinq blessures dans ces deux actions. Il s'était aussi

distingué sous le maréchal de Belle-Isle dans la fameuse retraite de

Prague. Mais il avait tous les défauts des généraux de son temps; il

était à la fois rempli de feu et de nonchalance, timide dans ses

mouvemens stratégiques et audacieux au combat jusqu'à négliger les

règles de la plus commune prudence; du reste, il était d'une bravoure

personnelle à toute épreuve. Il s'embarqua pour le Canada avec le

chevalier de Levis, brigadier, officier de distinction, M. de

Bourlamarque, colonel du génie, des officiers d'artillerie, les deux

bataillons qu'on y envoyait, formant 1000 hommes, et 400 recrues. Le

général Montcalm débarqua à Québec vers le milieu de mai (1756); les

renforts y arrivèrent dans le cours de ce mois et de celui de juin, avec

les vivres et les munitions de guerre qu'on attendait avec impatience.

Ces renforts, réunis aux seize cents soldats des quatre bataillons

arrivés l'année précédente et aux troupes de la colonie, portaient toute

l'armée régulière à un peu plus de 4000 hommes.

Le général Montcalm alla rejoindre le gouverneur à Montréal, où il se

tenait pour être plus près du théâtre des hostilités. Après un examen

minutieux de la situation et des circonstances du pays, il fut arrêté

entre ces deux chefs d'établir deux camps principaux, l'un à Carillon et

l'autre à Frontenac, afin d'être à portée d'observer les deux points où

les Anglais commençaient à rassembler leurs forces, à savoir: le fort

Oswégo, pour opérer par le lac Ontario, et le fort Édouard sur l'Hudson,

pour opérer par le lac Champlain. Le bataillon de Béarn reçut ordre en

conséquence de s'avancer jusqu'à Niagara, où l'on avait laissé seulement

quelques hommes l'automne précédent, et que M. Pouchot, officier

d'infanterie, versé dans la science de l'ingénieur, fut chargé de

fortifier. Deux autres bataillons durent s'arrêter à Frontenac, s'y

retrancher et donner la main à 1000 Canadiens et sauvages jetés dans

l'espace qu'il y avait entre eux et Niagara. Le commandement de cette

frontière fut donné à M. de Bourlamarque. Quant à Carillon, 3000 hommes

dont 1500 réguliers, s'y trouvaient réunis à la fin de juillet sous les

ordres du chevalier de Levis.

Il fut envoyé aussi 120 hommes pour la protection des pêcheries de

Gaspé. M. de Boishébert demeura chargé de la défense de la frontière du

côté de l'Acadie avec un corps de Canadiens et de sauvages. Dans

l'ouest, M. Dumas releva M. de Contrecoeur au fort Duquesne, et M. de

Bellestre, M. Demuy au Détroit. Ces commandans avaient pour lieutenans

dans les différens postes, MM. de Repentigny, d'Anglade, Hébert,

Beaubassin, etc. 3,500 Canadiens et sauvages étaient répandus sur cette

frontière depuis le lac Erié jusqu'à la vallée du Mississipi en suivant

la route de l'Ohio et des Illinois. Les forces armées pour la défense du

Canada depuis le Cap-Breton jusqu'aux Illinois ne dépassèrent donc

jamais, dans cette campagne, 12,000 hommes, au chiffre le plus élevé;

elles étaient beaucoup moindres lorsque les milices, après leurs

expéditions guerrières, rentraient dans leurs foyers pour faire les

semailles ou la moisson et vaquer aux autres travaux des champs.

La forteresse de Louisbourg, qui était un point capital, avait à elle

seule une garnison de 1100 hommes; ce qui était encore trop peu

cependant. On le sentit à la cour, et on voulut y envoyer un renfort de

600 hommes sur la frégate l'Arc-en-ciel. Malheureusement ce vaisseau ne

parvint point à sa destination. Il fut pris par la croisière anglaise

établie sur les côtes du Cap-Breton, et que commandait le capitaine

Spry.

Tels étaient les préparatifs des Français pour la campagne de 56. Ceux

de la Grande-Bretagne furent beaucoup plus formidables.

Elle ne changea rien à son plan d'invasion du Canada de l'année

précédente; elle vota avec joie finances et soldats pour laver la honte

de la défaite du général Braddock et de la perte de l'île de Minorque

dans la Méditerranée, événemens qui avaient fait une sensation profonde

en Angleterre. L'Amérique, principal théâtre des opérations militaires,

fixa surtout l'attention des peuples britanniques, qui y voyaient, là,

leurs futures conquêtes et leur domination permanente. Le comte de

Loudoun, vieil officier d'expérience, fut nommé gouverneur de la

Virginie, et général en chef des armées dans l'Amérique du nord. Le

général Abercromby y passa aussi avec deux régimens. 115,000 louis

sterling furent votés par la chambre des communes pour aider les

colonies à armer leurs milices. Les gouverneurs des diverses provinces

s'assemblèrent à New-York, et résolurent de lever 10,000 hommes pour

prendre le fort St.-Frédéric et s'assurer du commandement du lac

Champlain; 6,000 hommes pour faire le siège de Niagara et couper la

communication de la vallée de l'Ohio; 3,000 hommes pour marcher sur le

fort Duquesne, et enfin 2,000 pour faire une diversion du côté de

Québec, en remontant la rivière Kénébec, traversant les Alléghanys et

descendant la rivière Chaudière qui tombe dans le St.-Laurent à quelques

milles de cette ville, et tenir ainsi tout le centre du Canada en

alarmes. Ces milices devaient former, avec d'autres petits corps volans

placés sur les frontières, une armée d'environ 25,000 hommes ou le

double de celle des Français, outre les troupes régulières. Mais malgré

cette grande augmentation de forces, et les flottes nombreuses qui

couvraient les mers de ce continent, nous allons voir que la campagne de

1756 fut encore plus malheureuse pour l'Angleterre que les deux

campagnes précédentes.

CHAPITRE II.

PRISE D'OSWÉGO ET DE WILLIAM-HENRY.

1756-1757.

Alliances indiennes; les cantons iroquois protestent de leur

neutralité.--Préparatifs militaires.--Bandes canadiennes en campagne

tout l'hiver (1755-56); destruction du fort Bull et dispersion d'un

convoi de 400 bateaux ennemis.--Commencement de désunion entre le

gouverneur et le général Montcalm au sujet de l'entreprise sur

Oswégo.--Siège de cette place.--La garnison abandonnée du général Webb

capitule.--Butin que l'on fait.--Les sauvages tuent un grand nombre de

prisonniers; on ne parvient à les arrêter qu'avec beaucoup de

peine.--Les fortifications d'Oswégo sont rasées.--Joie que cette

victoire répand en Canada,--Les Anglais suspendent toutes leurs

opérations pour le reste de la campagne.--Les Indiens ravagent leurs

provinces.--Les Canadiens enlèvent Grenville à 20 lieues de

Philadelphie.--Disette en Canada.--Arrivée des Acadiens qui mouraient de

faim.--Ils se dispersent dans le pays.--Demande de secours en

France.--Augmentation rapide des dépenses.--Montcalm suggère d'attaquer

l'Acadie au lieu des forts Edouard et William-Henry.--Pitt monte au

timon des affaires en Angleterre; nouveaux efforts de cette puissance en

1757.--Elle forme et on abandonne en Chemin le dessein de prendre

Louisbourg, protégé par la flotte de l'amiral Dubois de la Mothe.--Des

bandes canadiennes tiennent la campagne pendant l'hiver; M. de Rigaud, à

la tête de 1,500 hommes, détruit les environs du fort

William-Henry.--Les tribus indiennes restent fidèles à la France, qui

envoie des secours.--Prise de William-Henry après un siège de 6

jours.--La garnison, forte de 2,400 bommes, met bas les armes.--Les

prisonniers sont encore attaqués à l'improviste par les sauvages, qui en

massacrent plusieurs, les pillent et les dispersent.--Le fort

William-Henry est aussi rasé.--La disette va en augmentant en

Canada.--Murmure des troupes.--Les dissentions deviennent plus visibles

entre les chefs de la colonie.--Succès variés de la France dans les

autres parties du monde.--Elle ne peut envoyer que quelques recrues en

Amérique.--L'Angleterre y porte son armée à 50,000 hommes dont 22,000

réguliers, pour la campagne de 1758.

Dans l'hiver M. de Vaudreuil porta son attention sur l'importante

affaire des alliances indiennes, surtout celle avec les cinq nations,

qui cherchaient à conserver la neutralité et à faire respecter

l'intégrité de leur territoire. Il reçut avec une grande distinction la

députation nombreuse qu'elles lui envoyèrent, et les assura que son plus

grand désir était de rester en bonne intelligence avec elles. Ces

délégués satisfaits se retirèrent en renouvelant leurs protestations

pacifiques. C'est en partie pour ne pas indisposer ces peuples que le

gouverneur fit raser les fortifications d'Oswégo, après que l'on se fût

emparé de cette place.

La saison des opérations arrivait, mais l'ennemi qui avait appris à être

plus circonspect, ne montrait pas le même empressement pour se mettre en

campagne, que l'année précédente. La levée de ses troupes avait éprouvé

aussi beaucoup de délais inévitables. Une difficulté d'étiquette vint

les accroître. D'après des règles de guerre faites à Londres, les

officiers de l'armée régulière devaient avoir la préséance sur ceux de

la milice coloniale. Cette distinction causa un mécontentement universel

parmi la libre et fière population américaine. Elle repoussa avec dédain

l'infériorité que l'on voulait lui imposer, et lord Loudoun fut obligé

de donner satisfaction à une exigence qui n'était que légitime. Il

laissa subsister l'organisation militaire qu'elle s'était attribuée au

commencement de la guerre. En Canada les mêmes difficultés se

présentèrent; mais la sagesse du gouvernement les fit cesser aussitôt.

M. de Vaudreuil, qui était l'ami et le protecteur des Canadiens, ne

voulut pas que l'on portât la moindre atteinte à leurs droits et à

l'usage établi.

Cependant l'inactivité des Anglais, qui étonnait, permit de mettre à

exécution un projet né dans l'esprit du gouvernement français dans le

temps de la construction d'Oswégo, qu'il avait toujours regardée depuis

comme un acte hostile, comme une menace; Le gouverneur ayant cette

entreprise à coeur, n'avait fait que l'ajourner l'année précédente; et

dans la prévision de sa réalisation prochaine, les préparatifs étaient

faits pour l'exécuter. Des partis avaient été tout l'hiver en campagne,

entre Albany et ce fort, afin de détruire les petits postes qu'on y

aurait élevés et de harceler sans cesse les communications. Dans le mois

de mars M. de Léry, à la tête de 324 hommes, prit un magasin

considérable, connu sous le nom de «fort de Bull,» situé entre

Schenectady et Oswégo, et défendu par 80 hommes. On y détruisit une

immense quantité de poudre, de projectiles et autres munitions de guerre

dont la perte retarda beaucoup les mouvemens de l'ennemi. Le fort Bull

était palissadé et garni de meurtrières. Sa prise offrit ceci de

remarquable, que les meurtrières au lieu d'être une protection pour la

garnison, servirent au contraire aux assaillans qui s'en emparèrent

avant que les premiers pussent s'y placer, et tirèrent par ces

ouvertures du dehors en dedans de l'enceinte. Les palissades ayant été

coupées à coups de hache, la maison fut prise d'assaut, et tous ceux qui

la défendaient furent passés au fil de l'épée.

Dès le petit printemps, M. de Vaudreuil envoya M. de Villiers avec 900

hommes pour observer les environs d'Oswégo et y inquiéter les Anglais.

Ce détachement eut plusieurs escarmouches. Le 3 juillet, il attaqua un

convoi de 3 à 400 bateaux qui revenait de porter des armes et des vivres

dans cette place; il le dispersa, tua beaucoup de monde, leva des

chevelures et fit quantité de prisonniers.[14]

[Note 14: Lettre de M. de Montcalm au ministre, du 20 juillet 1756. Il

dit que l'avantage aurait été plus considérable si les sauvages

n'avaient pas attaqué trop tôt. Lettre de M. de Vaudreuil, du 30 août.

La plupart des historiens américains ne parlent point de cette surprise.

Smollett rapporte que les Anglais étaient commandés par le colonel

Bradstreet, qu'ils défirent complètement leurs assaillans après un

combat de trois heures, et firent 70 prisonniers. Mais le grave et

savant Sismondi, parlant de Smollett, observe qu'il n'a écrit en général

que sur des rapports de gazette et qu'il mérite peu de croyance.]

Cependant l'expédition d'Oswégo fut définitivement résolue, et l'armée

reçut ordre de faire ses préparatifs pour se mettre en mouvement. C'est

alors que le public crut s'apercevoir d'un refroidissement entre le

gouverneur et le commandant des troupes. Ces deux chefs s'étaient plus

d'abord; mais la différence de caractère, et des personnes intéressées

peut-être à les diviser, les éloignèrent l'un de l'autre. Il n'y eut

dans les commencemens que leurs amis intimes qui s'aperçurent de ce

changement, qui devait être si funeste dans la suite. Plus tard cette

désunion devint apparente pour tout le monde.

Le général Montcalm, par un fatal pressentiment, ne crut jamais au

succès de la guerre, comme ses lettres ne le laissent que trop

entrevoir; de là une apathie qui lui aurait fait négliger tout mouvement

agresseur, sans M. de Vaudreuil, qui, soit par conviction, soit par

politique, ne parut au contraire jamais désespérer, et conçut et fit

exécuter les entreprises les plus glorieuses qui aient signalé cette

guerre pour les Français. Tel était cependant le progrès des idées de

Montcalm dans l'armée, que le gouverneur disait (lettre aux ministres)

après la prise d'Oswégo, que s'il se fût arrêté à tous les propos

inconsidérés qu'on tenait à ce sujet, il aurait été obligé de renoncer à

une entreprise qui devait déranger si profondément tous les plans des

généraux anglais. En effet le général Montcalm ne l'approuvait qu'à

demi; il avait des doutés sur le succès, et s'en exprima ainsi dans une

dépêche: «L'objet qui me fait passer à Frontenac, disait-il, est un

projet qui m'a paru assez militaire, si toutes les parties de détail

sont assez bien combinées, et je pars sans en être ni assuré ni

convaincu.»

Le fort Oswégo, bâti par les Anglais sur la rive droite du lac Ontario

pour protéger leur commerce et les établissemens qu'ils voulaient former

entre l'Hudson et ce lac, acquérait en temps de guerre une double

importance par sa position. Il servait d'un côté à contenir les tribus

iroquoises, et il menaçait de l'autre les communications entre

l'extrémité inférieure et l'extrémité supérieure du Canada. De plus les

Anglais pouvaient, de ce point, attaquer le fort Frontenac et s'emparer

du commandement du lac Ontario. Il était donc important de se rendre

maître de cette position, et de les rejeter dans la vallée de l'Hudson.

C'est ce que le gouvernement français avait senti, et ce que M. de

Vaudreuil voulut exécuter.

Ce gouverneur, qui avait dirigé une partie des préparatifs, avait si

bien pris ses mesures que l'armée surprit pour ainsi dire les ennemis,

que les détachemens, tenus aux environs de ce lieu, avaient empêchés de

pousser des reconnaissances au loin. Il avait réuni 3000 hommes à

Carillon, et Montcalm s'y était rendu avec ostentation pour attirer

leurs regards de ce côté. Tandis qu'ils croyaient encore ce général,

qu'ils redoutaient, sur le lac Champlain, celui-ci était revenu

soudainement à Montréal; et 3 jours après, le 21 juillet, il partait

pour aller se mettre à la tête des troupes expéditionnaires réunies à

Frontenac, sous les soins immédiats, de M. de Bourlamarque. M. de Rigaud

fut chargé du commandement du camp d'observation formé par M. de

Villiers à Niaouré, à 15 lieues d'Oswégo, et qui devait protéger d'abord

le débarquement de l'armée sur la rive méridionale du lac, et ensuite

former l'avant-garde. Pour ne pas éprouver d'obstacles de la part des

Iroquois, une partie de leurs principaux guerriers avait été attirée à

Montréal, et une autre à Niagara, où ils servirent d'otages pour la

conduite de la confédération. Deux barques de 12 à 16 canons furent

mises en croisière devant Oswégo, et une chaîne de découvreurs fut

établie entre ce fort et Albany pour intercepter les courriers.

Le général Montcalm arriva à Frontenac le 29 juillet. Le 4 août la

première division de l'armée, forte de 2 bataillons et de 4 bouches à

feu, s'embarqua et atteignit Niaouré le 6. La seconde ou dernière

division y arriva le 8; elle était formée d'un bataillon de réguliers et

d'un corps de Canadiens, avec plus de 80 bateaux chargés d'artillerie,

de bagages et de vivres. Ces troupes réunies formaient environ 3,100

hommes, dont 1,350 réguliers, 1,500 Canadiens et soldats de la colonie,

et 250 sauvages.[15] De la baie de Niaouré l'armée, pour dérober sa

marche, cheminant de nuit seulement et se retirant le jour dans les bois

sur le rivage, après avoir couvert ses bateaux de feuillages épais, alla

débarquer, le 10, dans une anse à une demi-lieue de la place qu'on

allait attaquer, sous la protection de l'avant-garde, qui avait continué

son chemin par terre, et qui investit le lendemain le fort Ontario.

[Note 15: Les auteurs américains disent 5000. Nous donnons les chiffres

officiels.]

Les ouvrages défensifs d'Oswégo consistaient en trois forts; le fort

Oswégo proprement dit, dont les remparts étaient garnis de 18 pièces de

canon et 15 mortiers ou obusiers; le fort Ontario élevé tout récemment

au milieu d'un plateau dans l'angle formé par la rive droite de la

rivière qui avait donné son nom au principal fort, et le bord du lac, et

le fort George situé sur une hauteur à 300 toises de celui d'Oswégo

qu'il dominait; ce dernier n'était qu'un mauvais retranchement en terre

garni de pieux, et défendu par quelques pièces de canon. Ces diverses

fortifications avaient une garnison d'environ 16 à 17 cents hommes des

régimens de Shirley, Pepperrell et Schuyler, noms populaires depuis

l'expédition de Louisbourg, et elles étaient commandées par le colonel

Mercer.

Les Français ayant établi leur camp dans l'anse où ils étaient

débarqués, employèrent les journées des 11 et 12 à percer un chemin dans

un bois marécageux jusqu'au fort Ontario, pour le passage des troupes et

de l'artillerie. Le colonel de Bourlamarque fut chargé de la direction

du siège. La tranchée, ouverte à 90 toises de ce dernier fort, malgré un

feu d'artillerie et de mousqueterie très vif des assiégés, reçut six

pièces de canon. Le colonel Mercer, qui s'était transporté dans ce fort,

ne voulant pas attendre l'assaut, et ayant épuisé ses munitions, fit

enclouer les canons et l'évacua. Les Français y entrèrent aussitôt.

Mercer envoya alors 370 hommes pour tenir la communication ouverte entre

le fort George, où commandait le colonel Schuyler, et le fort Oswégo où

il se retira lui-même. Mais M. de Rigaud ayant passé la rivière à la

nage avec un corps de Canadiens et de sauvages, le 14 au point du jour,

chassa ces troupes et s'établit entre les deux forts, jetant, par ce

mouvement hardi, l'intimidation parmi les assièges; et les séparant en

deux. Cette manoeuvre fut suivie de l'établissement d'une batterie de 9

canons sur le bord de l'escarpement de la rivière, du côté opposé au

fort Oswégo, laquelle ouvrant un feu plongeant dans les retranchemens

qu'il y avait autour de cette place, frappait les soldats découverts

jusqu'aux genoux et leur ota toute espérance de s'y maintenir. A sept

heures du matin le colonel Mercer avant été tué, quelques heures après

les assiégés demandèrent à capituler. La rapidité des travaux du siège,

le passage audacieux de la rivière qui leur ôtait toute retraite, la

mort de leur commandant, tout contribua à les décider à prendre une

résolution que les assiégeant n'osaient pas espérer sitôt, car les

Anglais avaient, à peu de distance, un corps de 2,000 hommes sous les

ordres du général Webb, que Montcalm s'attendait d'un moment à l'autre à

voir paraître, et qu'il s'était préparé, du reste, à bien recevoir. Le

colonel Mercer avait écrit à Webb, le 12 à 1 heures du matin, pour

l'informer de sa situation et l'appeler à son secours; mais 2 heures

après, la lettre interceptée était remise au général français, qui

pressa davantage les travaux du siège. Le général Webb apprit en route,

à Wood's Creek, la capitulation d'Oswégo. Il s'empressa aussitôt

d'embarrasser la rivière, et de rebrousser chemin avec une précipitation

qui tenait presque de l'épouvante.

La capitulation fut signée à 11 heures du matin. Le colonel Littlehales,

qui avait remplacé le colonel Mercer, resta prisonnier avec la garnison

des deux forts et les équipages des navires formant 1,100 soldats, 300

marins et ouvriers, 80 officiers et une centaine de femmes et enfans.

Les troupes posèrent les armes. On prit 7 bâtimens de 8 à 18 canons, 200

bateaux, 107 pièces de canon, 14 mortiers, 730 fusils, une immense

quantité de munitions de guerre et de bouche, la caisse militaire

renfermant 18,000 francs, et 5 drapeaux. Cette belle conquête, ne coûta

que quelques hommes aux vainqueurs. Les vaincus y perdirent, environ 150

tués on blessés, y compris plusieurs soldats qui voulurent se sauver

dans les bois pendant la capitulation, et qui tombèrent sous la hache

des Indiens.

Ces barbares, se voyant frustrés du pillage de la place conquise, qu'un

assaut leur aurait livrée, voulaient à toute force faire un butin. Ils

se jetèrent sur les prisonniers isolés, les pillèrent ou les

massacrèrent. Ils envahirent ensuite les hôpitaux et levèrent la

chevelure à une partie des malades qu'ils y trouvèrent. Une centaine

d'hommes devinrent ainsi leurs victimes. Le général Montcalm, à la

première alarme, s'était empressé de prendre des mesures pour faire

cesser ces sanglans désordres; mais il ne put réussir qu'avec beaucoup

de difficulté, et encore, pour satisfaire ces sauvages excités par la

soif du sang qu'ils venaient de verser, il avait été obligé de leur

promettre de riches présens. «Il en coûtera au roi 8 à 10 mille livres,

écrivit-il au ministre, qui nous conserveront plus que jamais

l'affection de ces nations; et il n'y a rien que je n'eusse accordé

plutôt que de faire une démarche contraire à la lionne loi française.»

Toutes les fortifications d'Oswégo furent rasées, suivant les ordres du

gouverneur, en présence des chefs iroquois, qui virent tomber avec la

satisfaction la plus vive ces forts élevés au milieu de leurs cantons,

et qui offusquaient à la fois leur amour-propre national et excitaient

leur jalousie. Cette détermination était d'une politique prévoyante et

sage, attendu surtout que l'on manquait de forces pour y laisser une

garnison suffisante.

L'époque de la moisson appelait déjà depuis quelque temps le retour des

Canadiens dans leurs foyers. Le gros de l'armée se rembarqua avec les

prisonniers pour retourner en Canada, où la victoire de Montcalm causa

une joie universelle, et fut l'occasion de réjouissances publiques. Un

_Te Deum_ fut chanté dans les principales églises des villes, où l'on

suspendit les drapeaux pris sur l'ennemi comme des trophées propres à

entretenir le zèle des habitans. Mais si l'on ajoutait en Canada un

grand prix à la conquête que l'on venait de faire, les regrets des

Anglais, qui la regardaient comme l'événement le plus désastreux qui put

leur arriver, comme un malheur national, montraient qu'on ne l'avait pas

exagéré. En effet ils suspendirent aussitôt toutes leurs opérations

offensives. Le général Abercromby accusa le général Schuyler de ne pas

l'avoir mis au fait de l'état de cette place. Le général Winslow reçut

ordre de ne point marcher sur Carillon, et de se retrancher de manière à

Surveiller la route du lac Champlain et celle d'Oswégo. Le général Webb

fut placé au portage de la tête du lac St.-Sacrement avec 1,400 hommes,

et sir William Johnson, avec 1000 miliciens, à German Flatts sur la

rivière Hudson. L'expédition par la rivière Chaudière fut abandonnée ou

changée en course de maraudeurs; et celle qu'on avait projetée contre le

fort Duquesne, fut ajournée à un temps plus heureux. Ces mesures de

précautions occupèrent l'ennemi le reste de la campagne.

Histoire du Canada depuis sa découverte jusqu'à nos jours. Tome III · 第 3 / 31 段