Afin d'éviter le corps du colonel Johnson et de dérober sa marche aux

ennemis, il remonta par le lac Champlain, et alla débarquer dans la baie

du Grand-Marais (South Bay) à six ou huit lieues du fort Edouard. Le 7

septembre il alla coucher sur les bords de l'Hudson, à une lieue des

Anglais, avec l'intention de les attaquer le lendemain au point du jour.

Mais, à la sollicitation des Iroquois du Sault St-Louis, dit-on, les

Indiens déjà fort mécontens de la division de l'armée, et auxquels le

général français avait été obligé de faire dire que les troupes qui

avaient été laissées en arrière allaient joindre, pour les engager à le

suivre en partant de Carillon, refusèrent alors de marcher, soit parce

qu'ils redoutaient l'artillerie du camp et du fort, soit, ce qui est

aussi probable, parce qu'ils ne voulaient pas attaquer les Anglais sur

leur territoire, le fort Edouard étant en effet bâti sur les terres dont

les eaux se versent dans la mer par l'Hudson. Ils ajoutèrent néanmoins

qu'ils étaient prêts à le suivre à l'attaque du camp du colonel Johnson,

situé sur le territoire français. Cette distinction des Iroquois est, du

reste, conforme à l'esprit de leur ancienne politique de chercher à

tenir la balance entre les deux nations. Les Canadiens, voyant la

résolution des sauvages, appuyèrent leur suggestion. Dès lors le général

Dieskau fut obligé de se conformer à leur désir. L'entreprise contre le

fort Edouard fut abandonnée, et le lendemain matin, 8, le corps français

se remit en marche, sur trois colonnes, les réguliers au centre, pour

passer les montagnes et tomber subitement sur le colonel Johnson dont il

était éloigné de cinq lieues environ.

Celui-ci cependant, qui avait 2,500 hommes avec lui, ayant appris le

projet des Français contre le fort Edouard, avait détaché le matin même,

en vertu d'une résolution d'un conseil de guerre tenu la veille, le

colonel Williams, à la tête de 1,200 hommes dont 200 Indiens, pour

tendre une embuscade aux Français à leur retour du fort Edouard. Dieskau

fut averti, à 4 milles du camp de Johnson, par un prisonnier, de

l'arrivée près de lui de ce détachement qui marchait par le même chemin

que les Français, mais en sens contraire. Ce général fit aussitôt

arrêter la colonne du centre, et il poussa les deux autres, c'est-à-dire

les Canadiens, qui mirent leurs sacs à terre pour être plus légers, à la

droite, et les sauvages à la gauche, 300 pas en avant, avec ordre de se

coucher ventre à terre au milieu du bois, et de n'attaquer l'ennemi en

flanc que quand ils entendraient le feu du centre. Dans cette position,

il attendit les Anglais, qui vinrent ainsi tomber dans le piège qu'ils

s'en allaient tendre eux-mêmes. Heureusement pour eux cependant, que les

Indiens de la gauche des Français se découvrirent trop vite, et

annoncèrent leur présence avant qu'il fût temps, car ils auraient pu

être entièrement détruits. Le général Dieskau voyant l'embuscade

éventée, fit charger les troupes et les Canadiens; les sauvages en

firent autant, et se battirent avec acharnement pour venger la mort de

leur brave commandant, M. de St.-Pierre, tué par un Anglais qu'ils

assommèrent à coups de hache. Les Canadiens montrèrent la même ardeur.

En peu de temps les ennemis, malgré les efforts les plus vigoureux et

qui coûtèrent la vie à leur commandant et au fameux chef indien

Hendrick, furent mis en pleine déroute après avoir fait des pertes

considérables. Le général français les poursuivit vivement, eux et le

second corps envoyé à leur secours, et qui fut aussi culbuté dans un

instant. Il voulait les empêcher de se reconnaître, et profiter du

désordre pour entrer pêle-mêle avec eux dans les retranchemens de

Johnson. Mais il fallait des troupes plus disciplinées que les siennes

pour exécuter une pareille manoeuvre. Les sauvages et une partie des

Canadiens s'arrêtèrent pour recueillir leurs blessés, et se reposer

après ce premier combat; ils étaient d'ailleurs exténués de fatigue,

ayant marché tout le long de la route, depuis le matin, à travers les

bois et les broussailles dans un pays âpre et difficile, pour couvrir la

colonne du centre qui marchait dans le chemin battu. Les chefs indiens,

murmurant tout haut contre l'imprévoyance du général, crièrent à ceux de

leurs guerriers qui le suivaient, de revenir sur leurs pas. La plupart

exécutèrent cet ordre et ne combattirent plus de la journée, de même

qu'une partie des Canadiens.[8] Dieskau, espérant par son exemple de les

engager à le suivre, ne s'arrêta point, et il arriva devant les

retranchemens ennemis à 11 heures du matin avec à peine la moitié de ses

forces.

[Note 8: Lettre du chevalier Montreuil au ministre, 10 octobre 1755: «La

moitié des sauvages et des Canadiens s'en tinrent à leur première

victoire.»]

Ces retranchemens, adossés au lac et érigea sur la petite éminence sur

laquelle fut ensuite bâti le fort George, dont on voit encore les ruines

aujourd'hui, à la droite de Caldwell, étaient formés de bateaux, de

chariots, d'arbres renversés et flanqués de deux ruisseaux coulant sur

un fond marécageux. Ils étaient hérissés de canons. Les Français en

arrivant à la vue du lac si pittoresque de St.-Sacrement, qui se

prolonge entre des montagnes dont quelques unes ont près de 2000 pieds

de hauteur, purent les apercevoir, et se dirigèrent vers leur centre,

les réguliers à droite et les Canadiens à gauche. Une halte de quelques

instans qu'ils firent pour se former à 150 verges des ennemis, donna à

ceux-ci le temps de se reconnaître et de garnir leurs ouvrages.

L'attaque commença; elle se fit avec une grande vivacité. Les réguliers,

après avoir fait un feu de pelotons très nourri, s'élancèrent à la

bayonnette pour pénétrer dans les abattis; mais malgré l'intrépidité

qu'ils montrèrent dans cet assaut, ils furent ramenés par un feu de

mousqueterie et de mitraille à bout portant. Ils se reformèrent, et

marchèrent de nouveau en avant sans plus de succès. Ils s'épuisèrent

ainsi en efforts infructueux depuis midi jusqu'à deux heures. Les

Canadiens et les sauvages qui avaient suivi le général Dieskau, ou qui

vinrent ensuite le rejoindre, voyant l'inutilité de ces tentatives, se

répandirent à droite dans le bois et à gauche sur une petite hauteur qui

dominait la position des ennemis, d'où ils ouvrirent un feu plongeant

dans leurs barricades à 12 ou 15 pas seulement de distance,[9] et qu'ils

continuèrent avec intrépidité jusqu'à la fin de la journée. Le général

français, qui se tenait entre les réguliers et les Canadiens, résolut de

tenter un nouvel assaut. Il se mit à la tête des premiers, et tirant son

épée il les conduisit lui-même à la charge; mais ils vinrent encore

échouer au pied des retranchemens, du sommet desquels les Anglais

choisissaient leurs victimes et tiraient à couvert et à loisir. C'est

pendant cette attaque, que le général Dieskau, retournant vers la gauche

pour ordonner aux Canadiens de charger, se trouva, sans s'en apercevoir,

si près des ennemis qu'il reçut trois coups de feu presqu'en même temps

qui le firent tomber. Le chevalier de Montreuil qui se trouvait alors

près de sa personne, et qui fut aussi atteint d'une balle au bras,

l'aida à se traîner au pied d'un arbre, et appela deux Canadiens pour le

porter hors du danger. L'un d'eux fut tué en arrivant et tomba sur les

jambes du général; le second fut en même temps blessé. Sans se troubler

Dieskau ordonna au chevalier d'aller à la droite pour ranimer l'attaque

qui se ralentissait, et refusa de se laisser emporter, disant: «que le

lit où il se trouvait était aussi bon pour mourir que celui que l'on

voulait lui donner.» Il fit apporter sa redingote et sa longue-vue près

de lui, et enjoignit aux Canadiens qui s'étaient rassemblés autour de sa

personne et à ses domestiques de s'éloigner.[10] Dans le même moment une

partie des Canadiens et des sauvages se repliait, et le chevalier de

Montreuil cherchait en vain à rallier les troupes, réduites à une

centaine d'hommes, et qui en faisaient autant; elles n'avaient presque

plus d'officiers, et la plupart de ceux de la colonie avaient été tués

ou blessés.

[Note 9: «The Regulars marched as near as I could tell, six deep in

close order, and reached about 20 rods in length. The Canadians and

Indians at the left having come helter-skelter, the woods being full of

them, running with undaunted courage right down hill upon us, expecting

to make us flee as they had before done at the---------, and just now

did to our men.»

Extrait d'une lettre du général américain Pomeroy, alors colonel dans

les milices de New-York, à son épouse, en date du 10 septembre 1755.]

[Note 10: _Relation de la campagne de_ 1755.--Lettre du baron Dieskau au

chevalier de Montreuil, en date de Bath, 26 janvier 1758.]

L'action avait duré 5 heures. Les Français ne furent pas inquiétés dans

leur retraite. Les ennemis intimidés par la furie avec laquelle ils

avaient été attaqués, restèrent dans leurs retranchemens, à l'exception

de quelques hommes qui sautèrent en dehors pour se mettre à leur

poursuite. L'un d'eux, en voyant le général au pied d'un arbre, lui tira

à douze pas une balle qui lui traversa les deux cuisses et la vessie; il

le fit ensuite prisonnier. Ce soldat se trouva être un déserteur

canadien établi depuis une dizaine d'années dans la Nouvelle-York.

Cependant le chevalier de Montreuil avait réussi à rallier une partie

des troupes à 500 pas du camp ennemi et à les mettre dans quelque espèce

d'ordre.

A ce moment de la journée tout le corps français de 1,500 hommes était

divisé par bandes et dispersé. Une partie se trouvait encore sur le

champ de bataille du matin, une autre était en pleine retraite; le

chevalier de Montreuil, avec un troisième débris, reprenait le chemin du

Grand-Marais emmenant avec lui 103 blessés qu'il avait recueillis, et

enfin le reste, composé de Canadiens et de sauvages toujours en

possession de la hauteur sur la droite des Anglais, et ignorant ce qui

se passait ailleurs, continuait à faire un feu très vif dans les

retranchemens. Si les ennemis s'étaient jetés alors tête baissée sur les

Français, ils auraient pu les détruire en détail. Quelques petites

bandes seulement tombèrent dans les détachemens sortis du fort Édouard

et furent dispersés. Le chevalier de Montreuil arriva au bout de deux

jours au Grand-Marais avec sa colonne exténuée de faim et de fatigue,

n'ayant pu prendre, de peur d'être mis entre deux feux, les sacs posés à

terre dans le premier combat. Il y trouva une autre colonne qui y était

arrivée du matin aussi sans vivres. Enfin, les restes de l'expédition

s'étant graduellement réunis, on se rembarqua pour retourner à Carillon.

Les pertes furent moins considérables qu'on avait lieu de le croire,

quoique plus de 310 hommes, ou la moitié environ des réguliers et le

quart des Canadiens et des sauvages qui attaquèrent les retranchemens,

furent tués, blessés ou faits prisonniers, dont 13 officiers y compris

le général Dieskau, sur lesquels il y avait 9 Canadiens.[11] Celles des

Anglais, essuyées principalement dans la déroute des troupes du corps du

colonel Williams qui y fut tué avec 7 autres officiers, atteignirent un

chiffre plus élevé (Documens de Londres). Le colonel Titcombe fut tué,

le colonel Johnson ainsi que le major Nichols furent blessés dans les

retranchemens. De l'aveu même des vainqueurs, qui étaient au nombre de

2,200 hommes, ce furent les ouvrages qui les protégeaient et leur

artillerie qui leur assurèrent la victoire, les assaillans n'ayant point

de canon.[12]

[Note 11: Lettre de M. Doreil au ministre, 20 octobre 1755. Lettre du

général Dieskau.]

[Note 12: «Our artillery played briskly on our front the whole time, and

the breast work secured our men.»--«They (French) made a bold attack and

maintained it bravely; our cannon and breast work saved us.»--«We were

effective about 2,200 at the time of the engagement.»--_Documens de

Londres._]

Lorsque le baron Dieskau fut amené dans le camp du commandant anglais»

celui-ci, avec une humanité qui l'honore, le fit transporter dans sa

tente et voulut qu'il fût pansé avant lui. Il montra à l'infortuné

général tous les soins et toutes les attentions qu'il aurait eus pour un

ami, et que Dieskau n'oublia jamais. Ce général resta prisonnier jusqu'à

la fin de la guerre, tantôt à New-York jusqu'en 1757 et tantôt en

Angleterre. Il languit jusqu'en 1767 qu'il mourut des suites de ses

blessures, à Surène, près de Paris.

Comme Braddock, le général Dieskau dut tous ses malheurs au ridicule

attachement pour la discipline européenne, et au mépris qu'il fit des

avis du gouverneur et des officiers canadiens sur la manière de conduire

la guerre en Amérique. Une opiniâtreté déplacée, fondée sur des

informations inexactes, et le peu de cas qu'il faisait des troupes

provinciales, le firent persister à attaquer avec des soldats fatigués

des troupes retranchées et deux fois plus nombreuses que les siennes. Il

y sacrifia l'élite de ses soldats inutilement, et fit perdre aux

Canadiens la confiance qu'ils pouvaient avoir dans la capacité des

officiers européens. On écrivit même au ministre «qu'ils ne marcheraient

plus avec la même confiance sous les ordres d'un commandant des troupes

de France que sous ceux des officiers de la colonie.»

L'échec des Français releva le courage des provinces anglaises abattu

par la sanglante défaite du général Braddock; mais il n'eut point les

conséquences qu'elles en attendaient. Dans le premier moment

d'exaltation, l'avantage qui avait été remporté fut singulièrement

exagéré. On en fit une victoire éclatante, tandis qu'on n'avait

repoussé, dans la réalité, qu'un coup de main suggéré par l'espoir de

surprendre des magasins d'approvisionnement déposés au fort Édouard. La

chambre des communes vota au colonel Johnson un don de £5000 sterling,

et le roi lui conféra le titre de baronnet. Les journaux célébrèrent à

l'envi ses talens et son courage; mais leurs louanges n'ont pas été

confirmées par la postérité.

Le public, toujours si exigeant, croyant désormais la route de Montréal

ouverte, commença, après quelque temps d'attente, à s'étonner de

l'inactivité de cet officier. Chacun pensait qu'il aurait dû au moins

s'avancer jusqu'à St.-Frédéric. L'ordre même lui fut transmis de marcher

en avant pour complaire à l'opinion publique. Il répondit en continuant

de fortifier son camp. On l'accusa alors de plusieurs fautes, et surtout

de n'avoir pas su profiter de la victoire dans la crainte peut-être,

ajoutaient quelques-uns, d'exposer les lauriers qu'il venait de

cueillir. Johnson, piqué de ces déclamations populaires, écrivit que ses

troupes manquaient des choses les plus nécessaires pour une campagne, et

que d'ailleurs la manière avec laquelle les Français les avaient

attaquées, leur avait imprimé une telle terreur,[13] qu'elles se

sentaient fort peu d'envie d'aller les inquiéter sur leur propre

territoire. Après ces explications, l'armée fut licenciée, à l'exception

de 600 hommes qui furent réservés pour la garde du fort Édouard et du

camp du lac St.-Sacrement, auquel on donna le nom de fort William Henry,

après y avoir fait achever des travaux qui le convertirent en véritable

forteresse.

[Note 13: Minot: _Continuation of the History of Massachusetts Bay._]

La nouvelle de la défaite de Dieskau, qui avait rempli les provinces

anglaises de joie, jeta le Canada pendant quelque temps dans une grande

inquiétude. Le gouverneur, sentant l'importance de se maintenir à la

tête du lac Champlain, envoya sur-le-champ, faute d'ingénieurs

réguliers, ceux qui devaient venir de France ayant été pris sur le Lys

et l'Alcide, M. de Lotbinière pour élever un fort à Carillon, et l'ordre

aux troupes de camper dans cette position importante, afin d'être à

portée de s'opposer à l'ennemi s'il venait à déboucher soit par la route

actuelle de Whitehall, soit par le lac St.-Sacrement, et de couvrir le

poste de St.-Frédéric, qui était la clé du lac Champlain. Au bout de

quelque temps néanmoins l'on eut des renseignemens sur les mouvemens des

Anglais qui tranquillisèrent les esprits. L'on apprit d'abord le

licenciement de l'armée du colonel Johnson, et ensuite la retraite du

corps de 1,500 hommes du général Shirley, destiné à faire le siège de

Niagara. Cet officier général, n'ayant pu faire tous ses préparatifs

dans la saison convenable, avait abandonné cette entreprise, et s'était

retiré dans l'intérieur après avoir laissé 700 hommes au colonel Mercer

pour garder Oswégo et bâtir deux nouveaux forts autour de cette place.

Il paraît que la nouvelle du désastre de Braddock avait aussi fort

découragé ses soldats, qui s'étaient mis à déserter en grand nombre; que

les cinq nations étaient opposées à la guerre qui ruinait leur commerce,

et enfin que l'arrivée de renforts à Frontenac et à Niagara avait

dissipé le peu d'espoir qui restait à ces troupes de s'emparer de ces

postes importuns.

Ainsi les trois principales attaques des Anglais, à savoir, celles

contre les forts Duquesne, St.-Frédéric et Niagara, avaient échoué à la

fin de la campagne; et le Canada put s'estimer heureux d'un résultat qui

devait dépasser ses plus hautes espérances, vu la supériorité numérique

de ses ennemis. Les troupes françaises occupaient toutes les positions

qu'elles avaient au commencement de la saison des opérations, excepté

celle de Beauséjour, dont la perte n'eut, comme on l'a déjà dit, aucune

influence sur le sort des événemens militaires, M. de Boishébert, qui

commandait dans cette partie, s'y maintenant toujours.

Les suites de ces échecs furent désastreuses pour les frontières

américaines. Les armées anglaises ayant été défaites ou obligées de

retraiter, la bride fut lâchée aux bandes canadiennes et sauvages, qui

dévastèrent les établissemens ennemis depuis la Nouvelle-Ecosse jusqu'à

la Virginie avec toute la vengeance que leur inspirait la guerre injuste

que l'on faisait au Canada. Plus de mille habitans furent massacrés ou

traînés en captivité par ces guerriers redoutables, qui, comme un

torrent dévastateur, ne laissaient que des ruines sur leur passage. Les

populations épouvantées abandonnèrent leurs foyers, et allèrent chercher

un asile dans les provinces méridionales et sur les bords de la mer.

Toutes les colonies anglaises étaient dans l'étonnement en voyant le

résultat de la compagne. «Quatre armées étaient sur pied, dit un de

leurs historiens (Minot), pour repousser les empiétemens des Français;

nos côtes étaient gardées par la flotte du brave et vigilant Boscawen;

nous n'attendions qu'un signal pour nous emparer de la Nouvelle-France.

Mais quel n'a pas été notre désappointement? On a réussi en Acadie, il

est vrai, mais Braddock a été défait; mais Niagara et St.-Frédéric sont

encore entre les mains des Français; mais les barbares ravagent nos

campagnes, égorgent nos habitans; nos provinces sont déchirées par les

factions et nos finances sont dans le délabrement.» Les préparatifs pour

l'expédition contre le fort St.-Frédéric avaient coûté, suivant le même

historien, à la Nouvelle-Angleterre seule £80,000, outre un grand nombre

de réclamations qui restaient encore à régler. Ces provinces se voyaient

donc, contre leur attente, exposées à tous les malheurs de la guerre

qu'elles avaient tant désirée, pour satisfaire une ambition que pouvait

seule justifier à leurs yeux la supériorité de leurs forces. La saison

des opérations tirant à sa fin, les troupes françaises vinrent prendre

leurs cantonnemens d'hiver dans les environs de Montréal. La sécurité

n'avait pas été un instant troublée dans l'intérieur du pays. Le

contraste avec les colonies voisines nous était favorable pour le

moment. Mais l'avenir paraissait toujours menaçant et sombre. Déjà l'on

souffrait depuis quelque temps de la rareté des vivres. Le manque des

récoltes dans le gouvernement de Québec, les levées considérables de

provisions faites par l'intendant tant pour la subsistance des troupes

et des sauvages que pour celle des Acadiens répandus sur les rives du

golfe St.-Laurent et de la baie de Fondy, amenèrent bientôt une disette

assez sérieuse, surtout parmi les habitans pauvres des villes. Ce

n'était là pourtant que le prélude des maux et des privations que devait

entraîner pour les Canadiens cette longue et cruelle guerre.

Les nouvelles annonçaient déjà que l'Angleterre devait opérer dans la

prochaine campagne avec un grand surcroît de forces. L'on ne perdit

point de temps en Canada pour se mettre en état de bien recevoir les

ennemis, et même d'aller porter la guerre chez eux si une occasion

favorable se présentait. Le gouverneur et l'intendant demandèrent, dans

leurs dépêches à la France, des secours en hommes, en matériel de guerre

et en vivres. Ils lui faisaient en même temps un tableau exact de l'état

du Canada et des forces des Anglais en Amérique. Les principaux

officiers de l'armée qui correspondaient avec les ministres, écrivirent

dans le même sens. Plusieurs d'entre eux avaient des craintes qu'ils ne

cherchaient pas à dissimuler: «La situation de la colonie disait M.

Doreil, commissaire général des guerres, est critique à tous égards;

elle exige de prompts et de puissans secours. J'ose même assurer que si

l'on n'en envoie pas, elle courra les plus grands risques dès l'année

prochaine.»

Toutes les correspondances faisaient ressortir, chacune à sa manière, la

disproportion des forces des deux nations dans ce continent. On

demandait surtout un général expérimenté pour remplacer le baron

Dieskau, ainsi que des ingénieurs qui manquaient totalement et des

officiers d'artillerie. «Il faudrait, observait l'intendant, plusieurs

corps en campagne le printemps prochain, et 16 ou 1700 hommes de troupes

de terre et 1000 ou 1200 hommes de celles de la colonie ne suffiront

pas; il faut toujours garder une certaine quantité des dernières pour le

service des trois villes; il en faut pour les différens postes. Ainsi ce

sont les Canadiens qui font la plus grande partie de ces armées, sans

compter 1000 à 1200 qui sont continuellement occupés aux transports. Les

Canadiens étant ainsi employés à l'armée ne labourent point leurs terres

anciennement défrichées, bien loin d'en défricher de nouvelles. Les

levées qu'on va en faire dépeupleront encore les campagnes. Que

deviendra la colonie? Tout y manquera, principalement le blé. On avait

eu jusqu'à présent l'attention de ne faire les levées qu'après le labour

du printemps. Ce ménagement ne peut plus avoir lieu, puisqu'on fera la

guerre pendant l'hiver, et que les armées doivent être rassemblées dès

le mois d'avril. De plus, les Canadiens diminuent beaucoup; il en est

mort un grand nombre de fatigues et de maladies. Il ne faut, ajoutait

l'intendant, compter sur les sauvages qu'autant que nous serons

supérieurs, et qu'on fournira à tous leurs besoins.» Telle était la

situation des choses à la fin de 1755.

Cependant la deuxième année depuis le commencement des hostilités en

Amérique allait finir, et les deux peuples ne s'étaient pas encore

adressés des déclarations de guerre formelles. La diplomatie restait

toujours saisie des questions en litige. Le 21 décembre, M. Rouillé,

ministre des affaires étrangères, adressa à M. Fox une lettre dans

laquelle il demandait une réparation éclatante des insultes faites au

pavillon français par les attaques dont il avait été l'objet, et

déclarait qu'il regarderait un refus comme un dessein de troubler le

repos de l'Europe. Le ministre anglais fit une réponse motivée,

déclarant en termes modérés mais positifs, qu'il ne pourrait y

satisfaire tant que la chaîne des forts élevés au nord-ouest des

Apalaches subsisterait.

Louis XV dut vaincre enfin ses dangereuses répugnances et se résoudre à

la guerre. Dunkerque fut fortifié, les sujets anglais eurent ordre de

sortir de France, leurs vaisseaux furent saisis dans les ports; on arma

des escadres considérables, on menaça la Grande-Bretagne d'une descente.

Celle-ci demanda des secours à la Hollande et au Hanovre. Mais ces

menaces cachaient un autre projet, que le peuple anglais n'apprit que

par la défaite de l'amiral Byng et la prise de l'île de Minorque.

L'Europe, comme l'Amérique, ne retentissait plus maintenant que du bruit

des armes. Le 17 mai l'Angleterre publia une déclaration de guerre

contre la France, qui en publia une à son tour contre l'Angleterre dans

le mois suivant. Ces actes n'étaient plus qu'une formalité puérile,

qu'une ironie jetée au milieu d'un drame de sang.

Les ministres français résolurent d'envoyer au Canada deux nouveaux

bataillons comme le demandait M. de Vaudreuil, et des recrues pour

compléter ceux qu'il y avait déjà, ainsi que des vivres et 1,300,000

livres en numéraire. L'envoi d'argent porta, contre toute attente, un

préjudice grave à la colonie, comme nous l'avons observé en parlant de

son commerce, en ce que sa circulation fit baisser le papier-monnaie et

les lettres de change d'un quart.

Histoire du Canada depuis sa découverte jusqu'à nos jours. Tome III · 第 2 / 31 段