ennemis, il remonta par le lac Champlain, et alla débarquer dans la baie
du Grand-Marais (South Bay) à six ou huit lieues du fort Edouard. Le 7
septembre il alla coucher sur les bords de l'Hudson, à une lieue des
Anglais, avec l'intention de les attaquer le lendemain au point du jour.
Mais, à la sollicitation des Iroquois du Sault St-Louis, dit-on, les
Indiens déjà fort mécontens de la division de l'armée, et auxquels le
général français avait été obligé de faire dire que les troupes qui
avaient été laissées en arrière allaient joindre, pour les engager à le
suivre en partant de Carillon, refusèrent alors de marcher, soit parce
qu'ils redoutaient l'artillerie du camp et du fort, soit, ce qui est
aussi probable, parce qu'ils ne voulaient pas attaquer les Anglais sur
leur territoire, le fort Edouard étant en effet bâti sur les terres dont
les eaux se versent dans la mer par l'Hudson. Ils ajoutèrent néanmoins
qu'ils étaient prêts à le suivre à l'attaque du camp du colonel Johnson,
situé sur le territoire français. Cette distinction des Iroquois est, du
reste, conforme à l'esprit de leur ancienne politique de chercher à
tenir la balance entre les deux nations. Les Canadiens, voyant la
résolution des sauvages, appuyèrent leur suggestion. Dès lors le général
Dieskau fut obligé de se conformer à leur désir. L'entreprise contre le
fort Edouard fut abandonnée, et le lendemain matin, 8, le corps français
se remit en marche, sur trois colonnes, les réguliers au centre, pour
passer les montagnes et tomber subitement sur le colonel Johnson dont il
était éloigné de cinq lieues environ.
Celui-ci cependant, qui avait 2,500 hommes avec lui, ayant appris le
projet des Français contre le fort Edouard, avait détaché le matin même,
en vertu d'une résolution d'un conseil de guerre tenu la veille, le
colonel Williams, à la tête de 1,200 hommes dont 200 Indiens, pour
tendre une embuscade aux Français à leur retour du fort Edouard. Dieskau
fut averti, à 4 milles du camp de Johnson, par un prisonnier, de
l'arrivée près de lui de ce détachement qui marchait par le même chemin
que les Français, mais en sens contraire. Ce général fit aussitôt
arrêter la colonne du centre, et il poussa les deux autres, c'est-à-dire
les Canadiens, qui mirent leurs sacs à terre pour être plus légers, à la
droite, et les sauvages à la gauche, 300 pas en avant, avec ordre de se
coucher ventre à terre au milieu du bois, et de n'attaquer l'ennemi en
flanc que quand ils entendraient le feu du centre. Dans cette position,
il attendit les Anglais, qui vinrent ainsi tomber dans le piège qu'ils
s'en allaient tendre eux-mêmes. Heureusement pour eux cependant, que les
Indiens de la gauche des Français se découvrirent trop vite, et
annoncèrent leur présence avant qu'il fût temps, car ils auraient pu
être entièrement détruits. Le général Dieskau voyant l'embuscade
éventée, fit charger les troupes et les Canadiens; les sauvages en
firent autant, et se battirent avec acharnement pour venger la mort de
leur brave commandant, M. de St.-Pierre, tué par un Anglais qu'ils
assommèrent à coups de hache. Les Canadiens montrèrent la même ardeur.
En peu de temps les ennemis, malgré les efforts les plus vigoureux et
qui coûtèrent la vie à leur commandant et au fameux chef indien
Hendrick, furent mis en pleine déroute après avoir fait des pertes
considérables. Le général français les poursuivit vivement, eux et le
second corps envoyé à leur secours, et qui fut aussi culbuté dans un
instant. Il voulait les empêcher de se reconnaître, et profiter du
désordre pour entrer pêle-mêle avec eux dans les retranchemens de
Johnson. Mais il fallait des troupes plus disciplinées que les siennes
pour exécuter une pareille manoeuvre. Les sauvages et une partie des
Canadiens s'arrêtèrent pour recueillir leurs blessés, et se reposer
après ce premier combat; ils étaient d'ailleurs exténués de fatigue,
ayant marché tout le long de la route, depuis le matin, à travers les
bois et les broussailles dans un pays âpre et difficile, pour couvrir la
colonne du centre qui marchait dans le chemin battu. Les chefs indiens,
murmurant tout haut contre l'imprévoyance du général, crièrent à ceux de
leurs guerriers qui le suivaient, de revenir sur leurs pas. La plupart
exécutèrent cet ordre et ne combattirent plus de la journée, de même
qu'une partie des Canadiens.[8] Dieskau, espérant par son exemple de les
engager à le suivre, ne s'arrêta point, et il arriva devant les
retranchemens ennemis à 11 heures du matin avec à peine la moitié de ses
forces.
[Note 8: Lettre du chevalier Montreuil au ministre, 10 octobre 1755: «La
moitié des sauvages et des Canadiens s'en tinrent à leur première
victoire.»]
Ces retranchemens, adossés au lac et érigea sur la petite éminence sur
laquelle fut ensuite bâti le fort George, dont on voit encore les ruines
aujourd'hui, à la droite de Caldwell, étaient formés de bateaux, de
chariots, d'arbres renversés et flanqués de deux ruisseaux coulant sur
un fond marécageux. Ils étaient hérissés de canons. Les Français en
arrivant à la vue du lac si pittoresque de St.-Sacrement, qui se
prolonge entre des montagnes dont quelques unes ont près de 2000 pieds
de hauteur, purent les apercevoir, et se dirigèrent vers leur centre,
les réguliers à droite et les Canadiens à gauche. Une halte de quelques
instans qu'ils firent pour se former à 150 verges des ennemis, donna à
ceux-ci le temps de se reconnaître et de garnir leurs ouvrages.
L'attaque commença; elle se fit avec une grande vivacité. Les réguliers,
après avoir fait un feu de pelotons très nourri, s'élancèrent à la
bayonnette pour pénétrer dans les abattis; mais malgré l'intrépidité
qu'ils montrèrent dans cet assaut, ils furent ramenés par un feu de
mousqueterie et de mitraille à bout portant. Ils se reformèrent, et
marchèrent de nouveau en avant sans plus de succès. Ils s'épuisèrent
ainsi en efforts infructueux depuis midi jusqu'à deux heures. Les
Canadiens et les sauvages qui avaient suivi le général Dieskau, ou qui
vinrent ensuite le rejoindre, voyant l'inutilité de ces tentatives, se
répandirent à droite dans le bois et à gauche sur une petite hauteur qui
dominait la position des ennemis, d'où ils ouvrirent un feu plongeant
dans leurs barricades à 12 ou 15 pas seulement de distance,[9] et qu'ils
continuèrent avec intrépidité jusqu'à la fin de la journée. Le général
français, qui se tenait entre les réguliers et les Canadiens, résolut de
tenter un nouvel assaut. Il se mit à la tête des premiers, et tirant son
épée il les conduisit lui-même à la charge; mais ils vinrent encore
échouer au pied des retranchemens, du sommet desquels les Anglais
choisissaient leurs victimes et tiraient à couvert et à loisir. C'est
pendant cette attaque, que le général Dieskau, retournant vers la gauche
pour ordonner aux Canadiens de charger, se trouva, sans s'en apercevoir,
si près des ennemis qu'il reçut trois coups de feu presqu'en même temps
qui le firent tomber. Le chevalier de Montreuil qui se trouvait alors
près de sa personne, et qui fut aussi atteint d'une balle au bras,
l'aida à se traîner au pied d'un arbre, et appela deux Canadiens pour le
porter hors du danger. L'un d'eux fut tué en arrivant et tomba sur les
jambes du général; le second fut en même temps blessé. Sans se troubler
Dieskau ordonna au chevalier d'aller à la droite pour ranimer l'attaque
qui se ralentissait, et refusa de se laisser emporter, disant: «que le
lit où il se trouvait était aussi bon pour mourir que celui que l'on
voulait lui donner.» Il fit apporter sa redingote et sa longue-vue près
de lui, et enjoignit aux Canadiens qui s'étaient rassemblés autour de sa
personne et à ses domestiques de s'éloigner.[10] Dans le même moment une
partie des Canadiens et des sauvages se repliait, et le chevalier de
Montreuil cherchait en vain à rallier les troupes, réduites à une
centaine d'hommes, et qui en faisaient autant; elles n'avaient presque
plus d'officiers, et la plupart de ceux de la colonie avaient été tués
ou blessés.
[Note 9: «The Regulars marched as near as I could tell, six deep in
close order, and reached about 20 rods in length. The Canadians and
Indians at the left having come helter-skelter, the woods being full of
them, running with undaunted courage right down hill upon us, expecting
to make us flee as they had before done at the---------, and just now
did to our men.»
Extrait d'une lettre du général américain Pomeroy, alors colonel dans
les milices de New-York, à son épouse, en date du 10 septembre 1755.]
[Note 10: _Relation de la campagne de_ 1755.--Lettre du baron Dieskau au
chevalier de Montreuil, en date de Bath, 26 janvier 1758.]
L'action avait duré 5 heures. Les Français ne furent pas inquiétés dans
leur retraite. Les ennemis intimidés par la furie avec laquelle ils
avaient été attaqués, restèrent dans leurs retranchemens, à l'exception
de quelques hommes qui sautèrent en dehors pour se mettre à leur
poursuite. L'un d'eux, en voyant le général au pied d'un arbre, lui tira
à douze pas une balle qui lui traversa les deux cuisses et la vessie; il
le fit ensuite prisonnier. Ce soldat se trouva être un déserteur
canadien établi depuis une dizaine d'années dans la Nouvelle-York.
Cependant le chevalier de Montreuil avait réussi à rallier une partie
des troupes à 500 pas du camp ennemi et à les mettre dans quelque espèce
d'ordre.
A ce moment de la journée tout le corps français de 1,500 hommes était
divisé par bandes et dispersé. Une partie se trouvait encore sur le
champ de bataille du matin, une autre était en pleine retraite; le
chevalier de Montreuil, avec un troisième débris, reprenait le chemin du
Grand-Marais emmenant avec lui 103 blessés qu'il avait recueillis, et
enfin le reste, composé de Canadiens et de sauvages toujours en
possession de la hauteur sur la droite des Anglais, et ignorant ce qui
se passait ailleurs, continuait à faire un feu très vif dans les
retranchemens. Si les ennemis s'étaient jetés alors tête baissée sur les
Français, ils auraient pu les détruire en détail. Quelques petites
bandes seulement tombèrent dans les détachemens sortis du fort Édouard
et furent dispersés. Le chevalier de Montreuil arriva au bout de deux
jours au Grand-Marais avec sa colonne exténuée de faim et de fatigue,
n'ayant pu prendre, de peur d'être mis entre deux feux, les sacs posés à
terre dans le premier combat. Il y trouva une autre colonne qui y était
arrivée du matin aussi sans vivres. Enfin, les restes de l'expédition
s'étant graduellement réunis, on se rembarqua pour retourner à Carillon.
Les pertes furent moins considérables qu'on avait lieu de le croire,
quoique plus de 310 hommes, ou la moitié environ des réguliers et le
quart des Canadiens et des sauvages qui attaquèrent les retranchemens,
furent tués, blessés ou faits prisonniers, dont 13 officiers y compris
le général Dieskau, sur lesquels il y avait 9 Canadiens.[11] Celles des
Anglais, essuyées principalement dans la déroute des troupes du corps du
colonel Williams qui y fut tué avec 7 autres officiers, atteignirent un
chiffre plus élevé (Documens de Londres). Le colonel Titcombe fut tué,
le colonel Johnson ainsi que le major Nichols furent blessés dans les
retranchemens. De l'aveu même des vainqueurs, qui étaient au nombre de
2,200 hommes, ce furent les ouvrages qui les protégeaient et leur
artillerie qui leur assurèrent la victoire, les assaillans n'ayant point
de canon.[12]
[Note 11: Lettre de M. Doreil au ministre, 20 octobre 1755. Lettre du
général Dieskau.]
[Note 12: «Our artillery played briskly on our front the whole time, and
the breast work secured our men.»--«They (French) made a bold attack and
maintained it bravely; our cannon and breast work saved us.»--«We were
effective about 2,200 at the time of the engagement.»--_Documens de
Londres._]
Lorsque le baron Dieskau fut amené dans le camp du commandant anglais»
celui-ci, avec une humanité qui l'honore, le fit transporter dans sa
tente et voulut qu'il fût pansé avant lui. Il montra à l'infortuné
général tous les soins et toutes les attentions qu'il aurait eus pour un
ami, et que Dieskau n'oublia jamais. Ce général resta prisonnier jusqu'à
la fin de la guerre, tantôt à New-York jusqu'en 1757 et tantôt en
Angleterre. Il languit jusqu'en 1767 qu'il mourut des suites de ses
blessures, à Surène, près de Paris.
Comme Braddock, le général Dieskau dut tous ses malheurs au ridicule
attachement pour la discipline européenne, et au mépris qu'il fit des
avis du gouverneur et des officiers canadiens sur la manière de conduire
la guerre en Amérique. Une opiniâtreté déplacée, fondée sur des
informations inexactes, et le peu de cas qu'il faisait des troupes
provinciales, le firent persister à attaquer avec des soldats fatigués
des troupes retranchées et deux fois plus nombreuses que les siennes. Il
y sacrifia l'élite de ses soldats inutilement, et fit perdre aux
Canadiens la confiance qu'ils pouvaient avoir dans la capacité des
officiers européens. On écrivit même au ministre «qu'ils ne marcheraient
plus avec la même confiance sous les ordres d'un commandant des troupes
de France que sous ceux des officiers de la colonie.»
L'échec des Français releva le courage des provinces anglaises abattu
par la sanglante défaite du général Braddock; mais il n'eut point les
conséquences qu'elles en attendaient. Dans le premier moment
d'exaltation, l'avantage qui avait été remporté fut singulièrement
exagéré. On en fit une victoire éclatante, tandis qu'on n'avait
repoussé, dans la réalité, qu'un coup de main suggéré par l'espoir de
surprendre des magasins d'approvisionnement déposés au fort Édouard. La
chambre des communes vota au colonel Johnson un don de £5000 sterling,
et le roi lui conféra le titre de baronnet. Les journaux célébrèrent à
l'envi ses talens et son courage; mais leurs louanges n'ont pas été
confirmées par la postérité.
Le public, toujours si exigeant, croyant désormais la route de Montréal
ouverte, commença, après quelque temps d'attente, à s'étonner de
l'inactivité de cet officier. Chacun pensait qu'il aurait dû au moins
s'avancer jusqu'à St.-Frédéric. L'ordre même lui fut transmis de marcher
en avant pour complaire à l'opinion publique. Il répondit en continuant
de fortifier son camp. On l'accusa alors de plusieurs fautes, et surtout
de n'avoir pas su profiter de la victoire dans la crainte peut-être,
ajoutaient quelques-uns, d'exposer les lauriers qu'il venait de
cueillir. Johnson, piqué de ces déclamations populaires, écrivit que ses
troupes manquaient des choses les plus nécessaires pour une campagne, et
que d'ailleurs la manière avec laquelle les Français les avaient
attaquées, leur avait imprimé une telle terreur,[13] qu'elles se
sentaient fort peu d'envie d'aller les inquiéter sur leur propre
territoire. Après ces explications, l'armée fut licenciée, à l'exception
de 600 hommes qui furent réservés pour la garde du fort Édouard et du
camp du lac St.-Sacrement, auquel on donna le nom de fort William Henry,
après y avoir fait achever des travaux qui le convertirent en véritable
forteresse.
[Note 13: Minot: _Continuation of the History of Massachusetts Bay._]
La nouvelle de la défaite de Dieskau, qui avait rempli les provinces
anglaises de joie, jeta le Canada pendant quelque temps dans une grande
inquiétude. Le gouverneur, sentant l'importance de se maintenir à la
tête du lac Champlain, envoya sur-le-champ, faute d'ingénieurs
réguliers, ceux qui devaient venir de France ayant été pris sur le Lys
et l'Alcide, M. de Lotbinière pour élever un fort à Carillon, et l'ordre
aux troupes de camper dans cette position importante, afin d'être à
portée de s'opposer à l'ennemi s'il venait à déboucher soit par la route
actuelle de Whitehall, soit par le lac St.-Sacrement, et de couvrir le
poste de St.-Frédéric, qui était la clé du lac Champlain. Au bout de
quelque temps néanmoins l'on eut des renseignemens sur les mouvemens des
Anglais qui tranquillisèrent les esprits. L'on apprit d'abord le
licenciement de l'armée du colonel Johnson, et ensuite la retraite du
corps de 1,500 hommes du général Shirley, destiné à faire le siège de
Niagara. Cet officier général, n'ayant pu faire tous ses préparatifs
dans la saison convenable, avait abandonné cette entreprise, et s'était
retiré dans l'intérieur après avoir laissé 700 hommes au colonel Mercer
pour garder Oswégo et bâtir deux nouveaux forts autour de cette place.
Il paraît que la nouvelle du désastre de Braddock avait aussi fort
découragé ses soldats, qui s'étaient mis à déserter en grand nombre; que
les cinq nations étaient opposées à la guerre qui ruinait leur commerce,
et enfin que l'arrivée de renforts à Frontenac et à Niagara avait
dissipé le peu d'espoir qui restait à ces troupes de s'emparer de ces
postes importuns.
Ainsi les trois principales attaques des Anglais, à savoir, celles
contre les forts Duquesne, St.-Frédéric et Niagara, avaient échoué à la
fin de la campagne; et le Canada put s'estimer heureux d'un résultat qui
devait dépasser ses plus hautes espérances, vu la supériorité numérique
de ses ennemis. Les troupes françaises occupaient toutes les positions
qu'elles avaient au commencement de la saison des opérations, excepté
celle de Beauséjour, dont la perte n'eut, comme on l'a déjà dit, aucune
influence sur le sort des événemens militaires, M. de Boishébert, qui
commandait dans cette partie, s'y maintenant toujours.
Les suites de ces échecs furent désastreuses pour les frontières
américaines. Les armées anglaises ayant été défaites ou obligées de
retraiter, la bride fut lâchée aux bandes canadiennes et sauvages, qui
dévastèrent les établissemens ennemis depuis la Nouvelle-Ecosse jusqu'à
la Virginie avec toute la vengeance que leur inspirait la guerre injuste
que l'on faisait au Canada. Plus de mille habitans furent massacrés ou
traînés en captivité par ces guerriers redoutables, qui, comme un
torrent dévastateur, ne laissaient que des ruines sur leur passage. Les
populations épouvantées abandonnèrent leurs foyers, et allèrent chercher
un asile dans les provinces méridionales et sur les bords de la mer.
Toutes les colonies anglaises étaient dans l'étonnement en voyant le
résultat de la compagne. «Quatre armées étaient sur pied, dit un de
leurs historiens (Minot), pour repousser les empiétemens des Français;
nos côtes étaient gardées par la flotte du brave et vigilant Boscawen;
nous n'attendions qu'un signal pour nous emparer de la Nouvelle-France.
Mais quel n'a pas été notre désappointement? On a réussi en Acadie, il
est vrai, mais Braddock a été défait; mais Niagara et St.-Frédéric sont
encore entre les mains des Français; mais les barbares ravagent nos
campagnes, égorgent nos habitans; nos provinces sont déchirées par les
factions et nos finances sont dans le délabrement.» Les préparatifs pour
l'expédition contre le fort St.-Frédéric avaient coûté, suivant le même
historien, à la Nouvelle-Angleterre seule £80,000, outre un grand nombre
de réclamations qui restaient encore à régler. Ces provinces se voyaient
donc, contre leur attente, exposées à tous les malheurs de la guerre
qu'elles avaient tant désirée, pour satisfaire une ambition que pouvait
seule justifier à leurs yeux la supériorité de leurs forces. La saison
des opérations tirant à sa fin, les troupes françaises vinrent prendre
leurs cantonnemens d'hiver dans les environs de Montréal. La sécurité
n'avait pas été un instant troublée dans l'intérieur du pays. Le
contraste avec les colonies voisines nous était favorable pour le
moment. Mais l'avenir paraissait toujours menaçant et sombre. Déjà l'on
souffrait depuis quelque temps de la rareté des vivres. Le manque des
récoltes dans le gouvernement de Québec, les levées considérables de
provisions faites par l'intendant tant pour la subsistance des troupes
et des sauvages que pour celle des Acadiens répandus sur les rives du
golfe St.-Laurent et de la baie de Fondy, amenèrent bientôt une disette
assez sérieuse, surtout parmi les habitans pauvres des villes. Ce
n'était là pourtant que le prélude des maux et des privations que devait
entraîner pour les Canadiens cette longue et cruelle guerre.
Les nouvelles annonçaient déjà que l'Angleterre devait opérer dans la
prochaine campagne avec un grand surcroît de forces. L'on ne perdit
point de temps en Canada pour se mettre en état de bien recevoir les
ennemis, et même d'aller porter la guerre chez eux si une occasion
favorable se présentait. Le gouverneur et l'intendant demandèrent, dans
leurs dépêches à la France, des secours en hommes, en matériel de guerre
et en vivres. Ils lui faisaient en même temps un tableau exact de l'état
du Canada et des forces des Anglais en Amérique. Les principaux
officiers de l'armée qui correspondaient avec les ministres, écrivirent
dans le même sens. Plusieurs d'entre eux avaient des craintes qu'ils ne
cherchaient pas à dissimuler: «La situation de la colonie disait M.
Doreil, commissaire général des guerres, est critique à tous égards;
elle exige de prompts et de puissans secours. J'ose même assurer que si
l'on n'en envoie pas, elle courra les plus grands risques dès l'année
prochaine.»
Toutes les correspondances faisaient ressortir, chacune à sa manière, la
disproportion des forces des deux nations dans ce continent. On
demandait surtout un général expérimenté pour remplacer le baron
Dieskau, ainsi que des ingénieurs qui manquaient totalement et des
officiers d'artillerie. «Il faudrait, observait l'intendant, plusieurs
corps en campagne le printemps prochain, et 16 ou 1700 hommes de troupes
de terre et 1000 ou 1200 hommes de celles de la colonie ne suffiront
pas; il faut toujours garder une certaine quantité des dernières pour le
service des trois villes; il en faut pour les différens postes. Ainsi ce
sont les Canadiens qui font la plus grande partie de ces armées, sans
compter 1000 à 1200 qui sont continuellement occupés aux transports. Les
Canadiens étant ainsi employés à l'armée ne labourent point leurs terres
anciennement défrichées, bien loin d'en défricher de nouvelles. Les
levées qu'on va en faire dépeupleront encore les campagnes. Que
deviendra la colonie? Tout y manquera, principalement le blé. On avait
eu jusqu'à présent l'attention de ne faire les levées qu'après le labour
du printemps. Ce ménagement ne peut plus avoir lieu, puisqu'on fera la
guerre pendant l'hiver, et que les armées doivent être rassemblées dès
le mois d'avril. De plus, les Canadiens diminuent beaucoup; il en est
mort un grand nombre de fatigues et de maladies. Il ne faut, ajoutait
l'intendant, compter sur les sauvages qu'autant que nous serons
supérieurs, et qu'on fournira à tous leurs besoins.» Telle était la
situation des choses à la fin de 1755.
Cependant la deuxième année depuis le commencement des hostilités en
Amérique allait finir, et les deux peuples ne s'étaient pas encore
adressés des déclarations de guerre formelles. La diplomatie restait
toujours saisie des questions en litige. Le 21 décembre, M. Rouillé,
ministre des affaires étrangères, adressa à M. Fox une lettre dans
laquelle il demandait une réparation éclatante des insultes faites au
pavillon français par les attaques dont il avait été l'objet, et
déclarait qu'il regarderait un refus comme un dessein de troubler le
repos de l'Europe. Le ministre anglais fit une réponse motivée,
déclarant en termes modérés mais positifs, qu'il ne pourrait y
satisfaire tant que la chaîne des forts élevés au nord-ouest des
Apalaches subsisterait.
Louis XV dut vaincre enfin ses dangereuses répugnances et se résoudre à
la guerre. Dunkerque fut fortifié, les sujets anglais eurent ordre de
sortir de France, leurs vaisseaux furent saisis dans les ports; on arma
des escadres considérables, on menaça la Grande-Bretagne d'une descente.
Celle-ci demanda des secours à la Hollande et au Hanovre. Mais ces
menaces cachaient un autre projet, que le peuple anglais n'apprit que
par la défaite de l'amiral Byng et la prise de l'île de Minorque.
L'Europe, comme l'Amérique, ne retentissait plus maintenant que du bruit
des armes. Le 17 mai l'Angleterre publia une déclaration de guerre
contre la France, qui en publia une à son tour contre l'Angleterre dans
le mois suivant. Ces actes n'étaient plus qu'une formalité puérile,
qu'une ironie jetée au milieu d'un drame de sang.
Les ministres français résolurent d'envoyer au Canada deux nouveaux
bataillons comme le demandait M. de Vaudreuil, et des recrues pour
compléter ceux qu'il y avait déjà, ainsi que des vivres et 1,300,000
livres en numéraire. L'envoi d'argent porta, contre toute attente, un
préjudice grave à la colonie, comme nous l'avons observé en parlant de
son commerce, en ce que sa circulation fit baisser le papier-monnaie et
les lettres de change d'un quart.