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HISTOIRE
DU
CANADA
DEPUIS SA DÉCOUVERTE JUSQU'A NOS JOURS.
PAR
F. X. GARNEAU.
TOME TROISIÈME.
QUÉBEC
IMPRIMERIE DE FRÉCHETTE ET FRÈRE,
RUE LA MONTAGNE, Nº 13.
1848.
HISTOIRE
DU
CANADA.
LIVRE IX.
CHAPITRE I.
GUERRE DE SEPT ANS.
1755-1756.
Situation des esprits en France et en Angleterre à l'époque de la guerre
de Sept ans.--La France change sa politique extérieure en s'alliant à
l'Autriche qui flatte madame de Pompadour, maîtresse de Louis
XV.--Popularité de la guerre dans la Grande-Bretagne et dans ses
colonies; ses immenses armemens.--Extrême faiblesse numérique des forces
du Canada.--Plan d'attaque et de défense de ce pays: zèle des
habitans.--Premières opérations de la campagne.--Un corps de troupes,
parti de Boston, s'empare de Beauséjour et de toute la péninsule
acadienne; exil et dispersion des Acadiens.--Le général Braddock marche
sur le fort Duquesne du côté du lac Erié; M. de Beaujeu va au-devant de
lui; bataille de la Monongahéla; défaite complète des Anglais et mort de
leur général.--L'épouvante se répand dans leurs colonies que les bandes
canadiennes et sauvages attaquent sur divers points en commettant de
grands ravages et faisant beaucoup de prisonniers,--Armées anglaises
destinées à attaquer Niagara au pied du lac Erié et St. Frédéric sur le
lac Champlain.--Le colonel Johnson se retranche à la tête du lac St.
Sacrement (George).--Le général Dieskau attaque les retranchemens du
colonel Johnson; il est repoussé et lui-même tombe blessé entre les
mains de l'ennemi.--Le peuple des colonies anglaises murmure contre
l'inactivité de Johnson après cette bataille; réponse de ce
commandant.--Le général Shirley abandonne le dessein d'assiéger
Niagara.--Résultat de la campagne.--Mauvaises récoltes en Canada;
commencement de la disette.--Préparatifs de l'Angleterre pour la
prochaine campagne.--Exposition de l'état du Canada; demande de secours
à la France.--Le général Montcalm arrive à Québec dans le printemps de
1756 avec des renforts.--Plan d'opérations de la prochaine campagne.
--Disproportion des forces des deux parties belligérantes; projets
d'invasion des Anglais.
Nous avons dit que la France, à la nouvelle de la prise du Lys et de
l'Alcide, avait rappelé son ambassadeur de Londres et déclaré la guerre
à la Grande-Bretagne. Cette démarche, comme on le verra plus tard, ne
fut prise néanmoins qu'après un délai de presqu'une année. L'indolent
Louis XV ne pouvait se décider à prendre sérieusement les armes.
Quelle était la situation de la France à cette époque? Les principaux
ministres étaient le comte d'Argenson pour la guerre, M. Machault pour
la marine et les colonies, M. Bouille pour les affaires étrangères,
lequel fut remplacé en 1757 par le comte de Bernis, abbé et poète; mais
c'était madame de Pompadour qui gouvernait; elle changeait les généraux
et les ministres au gré de ses caprices. Vingt-cinq ministres furent
appelés au conseil d'Etat et renvoyés de 1756 à 1763. Ce corps variait
sans cesse; il n'avait ni unité ni accord, et chaque ministre agissait
indépendamment des autres (Sismondi). La nation, du reste, était plus
occupée de vaines disputes religieuses que des apprêts du combat. Le
parti moliniste, soutenu par les Jésuites, avait recommencé la
persécution contre les Jansénistes; le parlement voulut interposer son
autorité pour la faire cesser, il fut dissous et remplacé par une
chambre royale; mais le roi, fatigué à la fin de ces chicanes oiseuses
qui troublaient et affaiblissaient son royaume, ordonna le silence et
rétablit le parlement.
«Au milieu de cette petite guerre, dit un historien, le philosophisme
gagnait. A la cour même il avait des partisans; le roi, tout ennemi
qu'il était des idées nouvelles, avait sa petite imprimerie, et
imprimait lui-même les théories économiques de son médecin Quesnay, qui
proposait un impôt unique, portant sur la terre; la noblesse et le
clergé, qui étaient les principaux propriétaires du sol, eussent enfin
contribué. Tous ces projets aboutissaient en vaines conversations, les
vieilles corporations résistaient; la royauté, caressée par les
philosophes qui auraient voulu l'armer contre le clergé, éprouvait un
vague effroi à l'aspect de leurs progrès.» Tout, en effet, était en
mouvement dans le monde moral comme dans le monde politique. Les
opinions n'avaient plus d'harmonie, et le gouvernement lui-même, honteux
de suivre d'anciennes traditions, marchait au hasard dans une route
nouvelle.
C'est ainsi que, par le fatal traité de Versailles de 1756, il s'allie
avec l'Autriche qu'il a toujours combattue, et se laisse entraîner dans
une guerre continentale par Marie-Thérèse qui, voulant reprendre la
Silésie au roi de Prusse, flatte adroitement la marquise de Pompadour,
avec qui elle entretient un commerce de lettres, et qu'elle appelle sa
_chère amie_. Au poids d'une lutte maritime vint s'adjoindre celui d'une
lutte sur terre, quoique l'expérience eût enseigné depuis longtemps à la
France qu'elle devait éviter soigneusement cette alternative, et que
Machault s'efforçât de le faire comprendre à Louis XV; mais la favorite
tenait à l'alliance avec l'impératrice-reine, le ministre de la guerre
et les courtisans, étrangers au service de mer, tenaient à la gloire qui
s'offrait à eux dans les armées de terre; on oublia la guerre avec
l'Angleterre, la seule importante, la seule où l'on eût été provoqué, et
l'on dirigea ses principales forces vers le nord de l'Europe,
abandonnant presqu'à elles-mêmes les vastes possessions de l'Amérique
septentrionale.
De l'autre côté de la Manche, les choses n'étaient point dans cette
situation qui annonce de loin une révolution sociale. M. Fox, depuis
lord Holland, se trouvait à la tête des affaires de la Grande-Bretagne,
et cette nation était dans l'état le plus prospère de même que ses
colonies du Nouveau-Monde. Le peuple était unanime et satisfait, et le
commerce florissant; le gouvernement, assis sur les larges bases de la
liberté, obéissait à l'opinion publique, et, en suivant les instincts du
pays, assurait pour ainsi dire d'avance le succès de ses entreprises.
Aucune guerre n'avait été plus populaire en Angleterre que celle qui
allait commencer. La chambre des communes accorda un million de louis
pour augmenter les forces de terre et de mer; elle traita avec le roi de
Prusse, vota des subsides au roi de Pologne et à l'électeur de Bavière
pour s'en faire des alliés et contrebalancer la supériorité des Français
sur le continent européen, où elle avait des craintes pour la sûreté du
Hanovre. L'enrôlement des matelots fut poussé avec une vigueur extrême,
et tel était l'enthousiasme du peuple que presque toutes les villes un
peu importantes se cotisèrent pour augmenter la prime que l'on donnait
aux soldats et aux marins qui venaient offrir leurs services
volontairement; et qu'au lieu d'un million que le gouvernement voulait
lever au moyen d'une loterie, trois millions 880 mille louis furent
souscrits sur-le-champ (Smollett).
La même ardeur se faisait remarquer dans les colonies anglaises. La
population de ces belles provinces s'élevait en 1755, suivant les
calculs de Franklin, à un million 200 mille âmes, tandis que le Canada,
le Cap Breton et la Louisiane en comptaient à peine, réunis, 75 à 80
mille. La même disproportion existait dans le mouvement de leurs
affaires mercantiles et par conséquent dans leurs richesses. Les
exportations des colonies anglaises s'élevaient en 1753 à £1,486,000
sterling, et leurs importations à £983,000.[1] Dans la même année les
exportations du Canada étaient de £68,000 seulement ou 1,700,000 francs,
et les importations de £208,000, dont une forte partie étant pour le
compte du gouvernement, ne passait point par les mains des marchands du
pays. Il n'est donc pas étonnant si les colonies anglaises poussaient
leur métropole avec tant d'ardeur à la guerre. Franklin, aussi habile
politique que savant physicien, était le principal organe de leurs
griefs. Celui que Paris, vingt-cinq ans après, vit appliqué à soulever
l'opinion de la France et de toute l'Europe contre l'Angleterre, celui
que le Canada vit venir pour révolutionner ses habitans en 1770, fut, en
1754, le promoteur de l'entreprise contre les possessions françaises
dans le nord du Nouveau-Monde. _Point de repos,_ disait-il, _point de
repos à espérer pour nos treize colonies, tant que les Français seront
maîtres du Canada!_ (Barbé-Marbois).
[Note 1: _Encyclopédie Méthodique._--American Annals.]
Les forces armées des deux nations belligérantes durent présenter en
Amérique, et elles présentèrent en effet sur le champ de bataille une
différence non moins considérable durant tout le cours de la guerre.
Mais, par une sage prévoyance, la France, donnant encore des signes de
son ancienne supériorité dans la conduite des affaires militaires, avait
porté loin du centre du Canada sa ligne défensive, de manière à obliger
l'ennemi à diviser ses forces. L'isthme étroit de l'Acadie, la vallée
lointaine et sauvage de l'Ohio, la gorge montagneuse du lac St.
Sacrement (George), tels furent les champs de bataille qu'elle se
choisit, où l'ennemi fut retenu cinq ans sans qu'il put s'en rendre
maître, et où il essuya les plus sanglantes défaites dont l'Amérique eût
encore été témoin. C'est donc à tort que des historiens ont blâmé le
système défensif adopté pour le Canada dans la guerre de Sept ans.
Les forces régulières du Canada, qui ne s'élevaient pas à 1000 hommes,
furent portées en 1755 à 2,800 soldats environ par l'arrivée de quatre
bataillons d'infanterie sous les ordres du général Dieskau, qui avaient
été demandés dans l'automne. Les milices avaient été armées; le chiffre
de ceux de ces soldats improvisés qui étaient en service actif, fut
augmenté, et l'on continua d'en acheminer de gros détachemens dans les
postes des frontières, de sorte que l'on eût bientôt tant en campagne et
les garnisons intérieures que dans les forts St. Frédéric, Frontenac et
Niagara ainsi que dans ceux de l'Ohio et de l'isthme acadien, une armée
de 7,000 hommes, sans compter plus de 800 employés aux transports. Mais
cette force était encore bien insuffisante pour faire face à celle de
l'ennemi qui avait déjà 15,000 soldats sur pied, dont 3,000 pour
l'expédition de Beauséjour, 2,200 pour celle du fort Duquesne, 1,500
pour l'attaque de Niagara, et 5 à 6,000 pour le siège du fort St.
Frédéric, quatre entreprises qu'il voulait exécuter simultanément.
Si le travail secret qui se faisait dans la société en France paralysait
l'énergie de son gouvernement, en Canada les habitans, livrés à
l'agriculture et à la traite des pelleteries, ne portaient point leur
esprit au-delà de ces sphères humbles mais pleines d'activité. Privés
par la nature de leur gouvernement de prendre part à l'administration
publique, ils ne songeaient qu'à l'exploitation de leurs métairies ou à
la chasse de ces animaux sauvages qui erraient dans leurs forêts, et
dont les riches fourrures formaient la branche la plus considérable de
leur commerce. Peu nombreux, ils ne pouvaient espérer non plus que leurs
conseils et leur influence fussent d'un grand poids sur la conduite du
gouvernement de la métropole envers ses colonies; mais tout en lui
représentant le danger de la lutte qui allait s'engager, ils prirent les
armes sans murmurer, avec la résolution de combattre avec le même zèle
que si la France avait fait les plus grands sacrifices pour les
soustraire aux attaques de ses ennemis; et ils montrèrent jusqu'à la fin
une constance et un dévoûment que les historiens français n'ont pas su
toujours apprécier, mais que la vérité historique, appuyée sur des
pièces officielles tirées des archives de Paris, ne permet plus
aujourd'hui de mettre en doute.
La saison des opérations étant enfin arrivée, des deux côtés l'on se mit
en campagne. M. de Vaudreuil, ignorant les projets de l'ennemi,
achemina, suivant les ordres de sa cour, des troupes sur Frontenac afin
d'attaquer Oswégo auquel on attachait toujours, avec raison, une grande
importance. Le général Dieskau, dont le maréchal de Saxe avait la plus
haute opinion, devait conduire cette entreprise avec 4,000 hommes et 12
bouches à feu, et cet officier général se croyait sûr du succès. 2,000
hommes s'étaient déjà embarqués à Montréal, et la tête de la colonne
arrivait à Frontenac, lorsque la nouvelle de l'apparition de l'armée du
colonel Johnson sur le lac St. Sacrement, fit rappeler une partie de ces
troupes. Le corps ennemi qui s'avançait était celui qui devait agir
contre St.-Frédéric. Le 1er septembre, le général Dieskau, que ce
contre-ordre avait singulièrement contrarié, et contre l'opinion duquel
il avait été donné, se trouva à la tête du lac Champlain avec 1,500
Canadiens, 700 soldats et 800 Hurons, Abénaquis et Nipissings, en tout
3,000 hommes. C'était assez pour arrêter Johnson. L'on continua
d'acheminer des forces sur le lac Ontario. Un bataillon monta jusqu'à
Niagara avec ordre de relever les ruines de ce fort, composé d'une
maison palissadée entourée d'un fossé, et de s'y maintenir. Un autre
bataillon se campa au couchant des murs de Frontenac. A la fin de l'été
ces trois positions importantes, St.-Frédéric, Niagara et Frontenac,
paraissaient suffisamment protégées.
Dans la vallée de l'Ohio, le fort Duquesne, ouvrage plein de défauts
dans sa construction, mais commandé par M. de Contrecoeur, officier
expérimenté et fort brave, n'avait qu'une garnison de 200 hommes; il
pouvait cependant attirer à lui un certain nombre de voyageurs canadiens
et de sauvages. Les autres postes répandus dans ces régions lointaines,
n'avaient pas proportionnellement de garnisons plus nombreuses. Les
forêts et la distance formaient leur plus grande protection.
Du côté de l'Acadie, les forts Beauséjour et Gaspareaux avaient pour
commandans, le premier, M. de Vergor, protégé de l'intendant Bigot, et
le second, M. de Villeray. Ces officiers avaient à peine 150 soldats à
leur disposition; mais en cas d'attaque, ils devaient compter sur l'aide
des Acadiens fixés autour d'eux ou errant dans leur voisinage, comme si
ces pauvres gens, que les Anglais regardaient comme leurs sujets,
étaient bien libres d'agir.
Des quatre expéditions projetées par les Anglais contre le Canada, la
première en mouvement fut celle qui était chargée de s'emparer de ces
derniers postes. Les troupes qui la composaient, levées dans le
Massachusetts, pouvaient former 2,000 hommes commandés par le colonel
Winslow, personnage influent du pays. Partie de Boston le 20 mai, elle
arriva dans 41 navires le 1er juin à Chignectou, où elle débarqua et fut
renforcée par 300 réguliers. Elle marcha aussitôt avec un train
d'artillerie sur Beauséjour. Arrêtée un instant sur les bords de la
rivière Messaguash par les Français qui y avaient élevé un blockhaus
garni de canons, et qui, après une heure de combat, y mirent le feu et
se retirèrent, elle parvint jusqu'à Beauséjour, repoussant devant elle
un petit corps d'Acadiens que M. de Vergor avait envoyé défendre une
hauteur à quelque distance.
Le fort de Beauséjour avait alors une garnison de 100 soldats et
d'environ 300 Acadiens. Rien n'y était à l'épreuve de la bombe, ni la
poudrière, ni les casemates. Les assiégeans ayant ouvert la tranchée le
12 juin, le 16 la place se rendit par capitulation, après une assez
molle résistance, la seule il est vrai que l'on put attendre de l'état
de ses fortifications, du chef inexpérimenté et indolent à qui elle
avait été confiée, du nombre des ennemis, et aussi de la crainte des
habitans d'être passés par les armes s'ils étaient pris en combattant
contre l'Angleterre. Les troupes sortirent avec les honneurs de la
guerre pour être transportées à Louisbourg, et il fut stipulé que les
Acadiens qui avaient combattu avec elles, ne seraient point inquiétés.
Le fort Gaspareaux, défendu par une vingtaine de soldats et quelques
habitans, se rendit aux mêmes conditions. Le nom du fort Beauséjour fut
changé pour celui de Cumberland, et le major Scott y fut laissé comme
commandant. Cet officier fit désarmer la population, mais il ne put la
forcer de prêter le serment de fidélité à George II; sur quoi il fit
prisonniers tous les habitans qu'il put attraper, conformément aux
ordres du général Hopson, qui avait remplacé M. Cornwallis en qualité de
gouverneur de l'Acadie.
Après cette conquête, les vainqueurs envoyèrent trois bâtimens de guerre
dans la rivière St. Jean pour attaquer le fort que les Français y
avaient élevé, et qui était commandé par M. de Boishébert. Ce dernier,
n'ayant pas assez de monde pour le défendre, y mit le feu avant
l'arrivée des assaillans et se retira. Mais, ayant été informé de ce qui
se passait à Beauséjour, au lieu de retraiter sur Québec, il s'avança au
secours des Acadiens dans le fond de la baie de Fondy, et leur ayant
donné des armes, il battit avec eux les Anglais dans plusieurs
rencontres. Ces avantages ne purent empêcher cependant qu'à la fin ces
derniers ne brûlassent tous les établissemens, et ne contraignissent les
habitans à se réfugier dans les bois, et ensuite à émigrer au
Cap-Breton, à l'île St. Jean, à Miramichi, à la baie des Chaleurs et à
Québec, où ces malheureux portaient partout le spectacle d'un dévoûment
sans bornes et d'une misère profonde.
Tel fut le succès des ennemis dans la première partie de leur plan de
campagne. Quoiqu'il fut, sous le rapport militaire, plus nominal que
réel, puisqu'ils ne purent pas avancer plus loin de ce côté, où des
bandes armées les continrent, la nouvelle cependant en causa un grand
mécontentement à la cour de France, surtout lorsqu'on y apprit les
terribles conséquences que les pertes que l'on venait de faire avaient
eues pour les infortunés Acadiens. Le roi écrivit lui-même à M. de
Vaudreuil de faire juger rigoureusement, par un conseil de guerre qu'il
présiderait en personne, Vergor et de Villeray, ainsi que les garnisons
qui servaient sous leurs ordres. Le procès eut lieu l'année suivante au
château St.-Louis, et tous les accusés furent acquittés à
l'unanimité.[2] L'évacuation de l'Acadie laissa à la merci des Anglais
les habitans de cette province, qui portaient le nom de Neutres, et qui
n'avaient pu se résoudre à abandonner leur terre natale.
[Note 2: La lettre du roi est du 20 février 1756. Les pièces du procès
sont déposées à la bibliothèque de la Société littéraire et historique
de Québec. «On eut, dit Montcalm, principalement égard pour le fort de
Beauséjour à ce que les Acadiens avaient forcé le commandant à capituler
pour sauver leur vie; ils avaient prêté autrefois serment de fidélité
aux Anglais qui les menaçaient de les faire pendre. Quant au fort de
Gaspareaux, une grande enceinte avec des pieux debout où il n'y avait
qu'un officier et 19 soldats, ne pouvait être considérée comme un fort
propre à soutenir un siège.»--_Lettre au ministre_, 1757.]
Ce qui nous reste à raconter de ce peuple intéressant, rappelle un de
ces drames douloureux dont les exemples sont rares même aux époques
barbares de l'histoire, alors que les lois de la justice et de
l'humanité sont encore à naître avec les lumières de la civilisation.
Sur 15 à 16 mille Acadiens qu'il y avait dans la péninsule au
commencement de leur émigration, il n'en restait qu'environ 7,000 des
plus riches, dont les moeurs douces ont fourni à Raynal un tableau si
touchant et si vrai.
«Peuple simple et bon, dit-il, qui n'aimait pas le sang, l'agriculture
était son occupation. On l'avait établi dans des terres basses, en
repoussant à force, de digues la mer et les rivières dont ces plaines
étaient couvertes. Ces marais desséchés donnaient du froment, du seigle,
de l'orge, de l'avoine et du maïs. On y voyait encore une grande
abondance de pommes de terre dont l'usage était devenu commun.
«D'immenses prairies étaient couvertes de troupeaux nombreux; on y
compta jusqu'à soixante mille bêtes à cornes. La plupart des familles
avaient plusieurs chevaux, quoique le labourage se fît avec des boeufs.
Les habitations, presque toutes construites de bois, étaient fort
commodes et meublées avec la propreté qu'on trouve quelquefois chez nos
laboureurs d'Europe les plus aisés. On y élevait une grande quantité de
volailles de toutes les espèces. Elles servaient à varier la nourriture
des colons, qui était généralement saine et abondante. Le cidre et la
bière formaient leur boisson. Ils y ajoutaient quelquefois de
l'eau-de-vie de sucre.
«C'était leur lin, leur chanvre, la toison de leurs brebis, qui
servaient à leur habillement ordinaire. Ils en fabriquaient des toiles
communes, des draps grossiers. Si quelqu'un d'entre eux avait un peu de
penchant pour le luxe, il le tirait d'Annapolis ou de Louisbourg. Ces
deux villes recevaient en retour du blé, des bestiaux, des pelleteries.
«Les Français neutres n'avaient pas autre chose à donner à leurs
voisins. Les échanges qu'ils faisaient entre eux étaient encore moins
considérables, parce que chaque famille avait l'habitude et la facilité
de pourvoir seule à tous ses besoins. Aussi ne connaissaient-ils pas
l'usage du papier-monnaie, si répandu dans l'Amérique, septentrionale.
Le peu d'argent qui s'était comme glissé dans cette colonie n'y donnait
point l'activité qui en fait le véritable prix.
«Leurs coeurs étaient extrêmement simples. Il n'y eut jamais de cause
civile ou criminelle assez importante pour être portée à la cour de
justice établie à Annapolis. Les petits différends qui pouvaient
s'élever de loin en loin entre les colons étaient toujours terminés à
l'amiable par les anciens. C'étaient les pasteurs religieux qui
dressaient tous les actes, qui recevaient tous les testamens. Pour ces
fonctions profanes, pour celles de l'Eglise, on leur donnait
volontairement la vingt-septième partie des récoltes. Elles étaient
assez abondantes pour laisser plus de faculté que d'exercice à la
générosité. On ne connaissait pas la misère, et la bienfaisance
prévenait la mendicité. Les malheurs étaient pour ainsi dire réparés
avant d'être sentis. Les secours étaient offerts sans ostentation d'une
part; ils étaient acceptés sans humiliation de l'autre. C'était une
société de frères, également prêts à donner ou à recevoir ce qu'ils
croyaient commun à tous les hommes.
«Cette précieuse harmonie écartait jusqu'à ces liaisons de galanterie
qui troublent si souvent la paix des familles. On ne vit jamais dans
cette société de commerce illicite entre les deux sexes. C'est que
personne n'y languissait dans le célibat. Dès qu'un jeune homme avait
atteint l'âge convenable au mariage, on lui bâtissait une maison, on
défrichait, on ensemençait des terres autour de sa demeure; on y mettait
les vivres dont il avait besoin pour une année. Il y recevait la
compagne qu'il avait choisie, et qui lui apportait en dot des troupeaux.
Cette nouvelle famille croissait et prospérait à l'exemple des
autres.... Qui est-ce qui ne sera pas touché de l'innocence des moeurs
et de la tranquillité de cette heureuse peuplade? continue l'éloquent
écrivain. Qui est-ce qui ne fera pas des voeux pour la durée de son
bonheur?»
Vains souhaits! La guerre de 1744 commença les infortunes de ce peuple;
celle de Sept ans consomma sa ruine totale. Depuis quelque temps les
agens de l'Angleterre agissaient avec la plus grande rigueur; les
tribunaux, par des violations flagrantes de la loi, par des dénis
systématiques de justice, étaient devenus pour les pauvres habitans un
objet à la fois de terreur et de haine. Le moindre employé voulait que
sa volonté fût la loi. «Si vous ne fournissez pas de bois à mes troupes,
disait un capitaine Murray, je démolirai vos maisons pour en faire du
feu. Si vous ne voulez pas prêter le serment de fidélité, ajoutait le
gouverneur Hopson, je vais faire pointer mes canons sur vos villages»
Rien ne pouvait engager ces hommes honorables à faire un acte qui
répugnait à leur conscience, et que, dans l'opinion de bien des gens,
l'Angleterre n'avait pas même le droit d'exiger. «Les Acadiens, observe
M. Haliburton, n'étaient pas des sujets britanniques, puisqu'ils
n'avaient point prêté le serment de fidélité, et ils ne pouvaient être
conséquemment regardés comme des rebelles; ils ne devaient pas être non
plus considérés comme prisonniers de guerre, ni envoyés en France,
puisque depuis près d'un demi siècle on leur laissait leurs possessions
à à la simple condition de demeurer neutres.» Mais beaucoup d'intrigans
et d'aventuriers voyaient ces belles fermes acadiennes avec un oeil de
convoitise; quels beaux héritages! et par conséquent quel appât! Il ne
fut pas difficile de trouver des raisons politiques pour justifier
l'expulsion des Acadiens. La très grande majorité n'avait fait aucun
acte pour porter atteinte à la neutralité; mais dans la grande
catastrophe qui se préparait l'innocent devait être enveloppé avec le
coupable. Pas un habitant n'avait mérité grâce. Leur sort fut décidé
dans le conseil du gouverneur Lawrence, auquel assistèrent les amiraux
Boscawen et Mostyn, dont les flottes croisaient sur les côtes. Il fut
résolu de disperser dans les colonies anglaises ce qui restait de ce
peuple infortuné; et afin que personne ne put échapper, le secret le
plus profond fut ordonné jusqu'au moment fixé pour l'exécution de la
sentence, laquelle aurait lieu le même jour et à la même heure sur tous
les points de l'Acadie à la fois. On décida aussi, pour rendre
l'exécution plus complète, de réunir les habitans dans les principales
localités. Des proclamations, dressées avec une habileté perfide, les
invitèrent à s'assembler dans certains endroits qui leur étaient
désignés, sous les peines les plus rigoureuses. 418 chefs de famille, se
fiant sur la foi britannique, se réunirent le 5 septembre dans l'église
du Grand-Pré. Le colonel Winslow s'y rendit avec un grand appareil.
Après leur avoir montré la commission qu'il tenait du gouverneur, il
leur dit qu'ils avaient été assemblés pour entendre la décision finale
du roi à leur égard; et que, quoique ce fût pour lui un devoir pénible à
remplir, il devait, en obéissance à ses ordres, leur déclarer «que leurs
terres et leurs bestiaux de toutes sortes étaient confisqués au profit
de la couronne avec tous leurs autres effets, excepté leur argent et
leur linge, et qu'ils allaient être eux-mêmes déportés hors de la
province.» Aucun motif ne leur fut donné de cette décision. Un corps de
troupes, qui s'était tenu caché jusque-là, sortit de sa retraite et
cerna l'église: les habitans surpris et sans armes ne firent aucune
résistance. Les soldats rassemblèrent les femmes et les enfans; 1023
hommes, femmes et enfans se trouvèrent réunis au Grand-Pré seulement.
Leurs bestiaux consistaient en 1269 boeufs, 1557 vaches, 5007 veaux, 493
chevaux, 8690 moutons, 4197 cochons. Quelques Acadiens s'étant échappés
dans les bois, on dévasta le pays pour les empêcher d'y trouver des
subsistances. Dans les Mines l'on brûla 276 granges, 155 autres petits
bâtimens, onze moulins et une église. Ceux qui avaient rendu les plus
grands services au gouvernement, comme le vieux notaire Le Blanc, qui
mourut à Philadelphie de chagrin et de misère en cherchant ses fils
dispersés dans les différentes colonies, ne furent pas mieux traités que
ceux qui avaient favorisé les Français. A leurs instantes prières, il
fut permis aux hommes, avant de s'embarquer, de visiter, dix par dix,
leurs familles, et de contempler pour la dernière fois ces champs
fertiles où ils avaient joui de tant de paix et de bonheur, et qu'ils ne
devaient plus revoir. Le 10 fut fixé pour l'embarquement. Une
résignation calme avait succédé à leur premier désespoir. Mais lorsqu'il
fallut s'embarquer, quitter pour jamais le sol natal, s'éloigner de ses
parens et de ses amis sans espérance de jamais se revoir, pour aller
vivre dispersés au milieu d'une population étrangère de langue, de
coutumes, de moeurs et de religion, le courage abandonna ces malheureux,
qui se livrèrent à la plus profonde douleur. En violation de la promesse
qui leur avait été faite, et, par un raffinement de barbarie sans
exemple, les mêmes familles furent séparées et dispersées sur différens
vaisseaux. Pour les embarquer, on rangea les prisonniers sur six de
front, les jeunes gens en tête. Ceux-ci ayant refusé de marcher,
réclamant l'exécution de la promesse d'être embarqués avec leurs parens,
on leur répondit en faisant avancer contre eux les soldats la bayonnette
croisée. Le chemin de la chapelle du Grand-Pré à la rivière Gaspareaux
avait un mille de longueur; il était bordé des deux côtés de femmes et
d'enfans qui, à genoux et fondant en larmes, les encourageaient en leur
adressant leurs bénédictions. Cette lugubre procession défilait
lentement en priant et en chantant des hymnes. Les chefs de famille
marchaient après les jeunes gens. Enfin la procession atteignit le
rivage. Les hommes furent mis sur des vaisseaux, les femmes et les
enfans sur d'autres, pêle-mêle, sans qu'on prît le moindre soin pour
leur commodité. Des gouvernemens ont ordonné des actes de cruauté dans
un mouvement spontané de colère; mais il n'y a pas d'exemple dans les
temps modernes de châtiment infligé sur tout un peuple avec autant de
calcul, de barbarie et de froideur, que celui dont il est question en ce
moment.
Tous les autres établissemens des Acadiens présentèrent le même jour et
à la même heure le même spectacle de désolation.
Les vaisseaux firent voile pour les différentes provinces où devaient
être jetés ces proscrits. On les dispersa sur le rivage depuis Boston
jusqu'à la Caroline. Pendant plusieurs jours après leur départ, l'on vit
les bestiaux s'assembler à l'entour des ruines fumantes des habitations
de leurs maîtres, et le chien fidèle passer les nuits à pleurer, par ses
longs hurlemens, la main qui lui donnait sa subsistance et le toit qui
lui prêtait son abri. Heureux encore dans leur douleur, ils ignoraient
jusqu'à quel excès l'avarice et l'ambition peuvent porter les hommes, et
quels crimes elles peuvent leur faire commettre.
La plupart des colonies anglaises reçurent les Acadiens avec humanité,
comme pour protester contre la rigueur inexorable de leur gouvernement.
Benezet, issu d'une famille française bannie à la révocation de l'édit
de Nantes, les accueillit comme des frères à Philadelphie.
Quelques-uns de ces exilés se réfugièrent ensuite à la Louisiane;
d'autres à la Guyane française, et des Français, bannis eux-mêmes à
Sinnamari, y trouvèrent en 1798, une famille acadienne qui les
accueillit par ces paroles hospitalières: «Venez, dit madame Trion à
l'un d'eux, nos parens furent bannis comme vous, ils nous ont appris à
soulager le malheur: venez, nous éprouvons du plaisir à vous offrir dans
nos cabanes un asile et des consolations.» (Barbé-Marbois).
Dans la suite les Acadiens ont fondé un canton dans la Louisiane, auquel
ils ont donné le nom toujours cher de leur ancienne patrie. Louis XV
lui-même, touché de leur fidélité, fit proposer en vain par ses
ministres à ceux de l'Angleterre d'envoyer des vaisseaux dans les
provinces anglaises pour les ramener en France. M. Grenville s'empressa
de répondre: «Notre acte de navigation s'y oppose, la France ne peut
envoyer de vaisseaux dans nos colonies,» comme si cette loi avait été
passée pour étouffer tout sentiment d'humanité. Néanmoins quelques-uns
purent parvenir en France, et y forment aujourd'hui deux communes
florissantes, où ils ont conservé leurs moeurs paisibles et agrestes
dans les beaux oasis verts où ils se sont établis, et qui parsèment les
landes de Bordeaux. Telle fut l'expatriation des Acadiens.
L'Angleterre ne retira aucun avantage de cet acte de politique jalouse
et ombrageuse, acte qui fit connaître aussi à tous les colons ce
qu'était la pitié métropolitaine, et qui fournit un nouveau motif aux
Canadiens, s'ils en avaient besoin, de défendre leur pays avec toute
l'énergie dont ils étaient capables.
Tandis que le fer et la flamme changeaient en déserts les champs les
plus fertiles de l'Acadie, le général Braddock faisait ses préparatifs
pour rejeter les Français au-delà de la vallée de l'Ohio. Wills' Creek
était le lieu qu'il avait donné pour rendez-vous à ses troupes, dans le
voisinage des Apalaches. Il se mit en marche aux acclamations de la
population. Sa petite armée formait, avec les bagages, une colonne de
quatre milles de longueur; elle ne put avancer que fort lentement au
milieu des rivières, des montagnes et des forêts. Le temps s'écoulait;
il commença à craindre de ne pouvoir surprendre le fort Duquesne, où il
savait qu'il y avait peu de monde. Inquiet de plus en plus il prit le
parti, pour accélérer sa marche, de diviser ses forces en deux corps. Il
laissa 1000 hommes sous les ordres du colonel Dunbar avec les gros
bagages pour le suivre avec toute la célérité possible, et il se mit
lui-même à la tête du second corps, composé de 1,200 hommes d'élite
équippés à la légère, et prit les devans afin d'atteindre le point
désiré avant que l'alarme y fut répandue. Le 9 juillet il traversait la
rivière Monongahéla à environ trois lieues du fort Duquesne, et longeait
avec rapidité sa rive méridionale se comptant déjà maître du poste
français. Washington, qui servait alors avec le grade de colonel dans
son état-major, aimait à raconter qu'il n'avait jamais vu de plus beau
spectacle que la marche des troupes anglaises dans cette mémorable
journée. Tous les soldats, d'une belle tenue, marchaient en colonnes;
leurs armes d'acier poli étincelaient aux rayons du soleil. La rivière
coulait paisiblement à leur droite, et à leur gauche d'immenses forêts
les ombrageaient de leur solennelle grandeur. Officiers et soldats,
personne ne doutait du succès[3]; on marchait comme à un triomphe.
[Note 3: Vie, correspondance et écrits de Washington, etc.]
A midi cette troupe si fière repassait par un second gué, à dix milles
du fort Duquesne, sur la rive septentrionale de la Monongahéla, dans une
plaine unie, élevée de quelques pieds seulement au-dessus de l'eau et
d'un demi mille de largeur. A l'extrémité de cette plaine le terrain
montait légèrement quelque temps, puis se terminait tout-à-coup par des
montagnes très hautes. La route du gué au fort français traversait la
plaine et cette hauteur, et se prolongeait ensuite au milieu d'un pays
inégal et couvert de bois. Le colonel Gage formait l'avant-garde avec
300 hommes de troupes de ligne; un autre détachement de 200 hommes
suivait, et le général venait ensuite avec le corps principal et
l'artillerie.
M. de Contrecoeur commandait, comme on l'a dit déjà, au fort Duquesne.
Un des partis qu'il tenait en campagne pour épier les mouvemens de
l'ennemi, l'informa le 8 que les Anglais n'en étaient plus qu'à 6
lieues. Il se décida sur-le-champ à les attaquer en chemin, et il alla
lui-même marquer la place où les troupes devaient s'embusquer (Documens
de Paris). Le lendemain 253 Canadiens, dont 13 officiers, et 600
sauvages sortirent du fort Duquesne, à 8 heures du matin, sous les
ordres de M. de Beaujeu, pour aller attendre au lieu indiqué le général
Braddock et tomber sur lui à l'improviste. Cette troupe descendait le
terrain légèrement incliné qui bordait la plaine dont l'on a parlé
tout-à-l'heure lorsque le colonel Gage commençait à le monter. La tête
des deux colonnes vint subitement en contact avant que les Français
pussent arriver au lieu marqué pour l'embuscade. Ceux-ci cependant,
moins troublés par cette rencontre imprévue que les Anglais, ouvrirent
incontinent un feu très vif qui fit replier l'avant-garde ennemie. Ce
mouvement rétrograde donna le temps à M. de Beaujeu de ranger son
détachement en bataille. Profitant des hautes herbes dont la terre était
couverte, il plaça les Canadiens à cheval sur le chemin en front de la
colonne anglaise, et poussa les sauvages en avant de chaque côté de
manière à former un demi-cercle. Les Anglais, revenus de leur première
surprise, se remirent en marche en se dirigeant vers le centre de cette
ligne concentrique. Lorsqu'ils arrivèrent près des Canadiens ils furent
assaillis par une décharge de mousqueterie très meurtrière qui les
arrêta encore tout court, et qui fut suivie d'une autre sur leur flanc
droit qui augmenta leur consternation. Après quelques instans cependant,
l'ordre se rétablit dans leurs rangs, et ils se mirent à tirer; leur
artillerie, poussée rapidement en avant, ouvrit son feu; ce fut dans une
des premières décharges de cette arme que M. de Beaujeu fut tué. M.
Dumas prit aussitôt le commandement, et aidé de M. de Ligneris et des
autres officiers, il tomba avec une extrême vigueur sur les ennemis,
dont le feu de mousqueterie et surtout d'artillerie avait d'abord
ébranlé les sauvages peu accoutumés à entendre des détonations si
considérables. Mais, voyant les Canadiens tenir fermes en front, ils
avaient aussitôt repris avec de grands cris leur place au pied des
arbres qu'ils venaient d'abandonner. Les Français sans se découvrir,
profitant habilement des accidens du terrain, resserraient de plus en
plus leur cercle autour des ennemis qui, pendant longtemps, firent bonne
contenance et même un mouvement en avant, animés par leurs officiers qui
les dirigeaient l'épée à la main. Mais, écrasés sous le feu le plus vif,
auquel ils ne pouvaient répondre que faiblement à cause du désordre déjà
grand qui régnait parmi eux, ils finirent par tomber dans une confusion
complète. Tous les corps se trouvèrent serrés les uns contre les autres
et confondus. Les soldats, tirant au hasard sans se reconnaître, tuaient
leurs propres officiers et leurs camarades. Les milices furent les
seules troupes qui montrèrent du calme et qui firent preuve d'autant de
fermeté que de bravoure. Les Français choisissaient leurs victimes et
visaient de sang-froid sur ces masses confuses qui semblaient
tourbillonner sous la grêle de balles qui les accablait, et que le
général Braddock s'efforçait vainement de former en pelotons et en
colonnes, comme s'il eût été dans les plaines de la Flandre. Après trois
heures de combat la tête de la colonne anglaise abandonna ses canons et
se replia en désordre. Prenant ce mouvement pour une fuite, les
Canadiens et les sauvages abordèrent l'ennemi la hache à la main, et
l'enfoncèrent de toutes parts. Alors les Anglais lâchèrent partout le
pied; on les poursuivit à travers la plaine en en faisant un grand
carnage; un nombre considérable n'échappa au fer des vainqueurs que pour
aller se noyer dans la Monongahéla en voulant traverser cette rivière à
la nage.[4]
[Note 4: Mémoires sur la dernière guerre de l'Amérique septentrionale,
par M. Pouchot.]
Dumas sachant que le colonel Dunbar n'était pas loin, et ne pouvant
arracher du champ de bataille les Indiens qui s'y livraient au pillage,
fit enfin suspendre la poursuite.
Le carnage avait été presque sans exemple dans les annales de la guerre
moderne (Sparks). Près de 800 hommes avaient été tués ou blessés sur les
1200 qui marchaient à la suite du général Braddock, dont 63 officiers
sur 86. Ceux-ci avaient montré le plus grand courage pendant le combat,
et fait des efforts incroyables pour rallier les troupes; plusieurs se
firent tuer de désespoir. A l'exception du colonel Washington, tous les
officiers qui combattaient à cheval furent tués ou blessés. Le général
Braddock lui-même, après avoir eu trois chevaux tués sous lui, reçut un
coup mortel. Le malheureux général, qui était mourant, fut mis d'abord
dans un tombereau, puis à cheval et enfin porté par les soldats. Il
expira quatre jours après la bataille, et fut enterré sur le bord du
chemin auprès du fort de la Nécessité, à l'entrée du désert. C'était un
officier expérimenté et plein de bravoure; mais arrogant, méprisant son
ennemi, les milices américaines et les Indiens. Il eut la mortification
de voir, avant de mourir, ses réguliers prendre la fuite pendant que les
Virginiens combattaient comme de vieux soldats avec la plus grande
intrépidité.
Les troupes en déroute rencontrèrent le colonel Dunbar à 40 milles de la
Monongahéla; elles communiquèrent leur terreur aux soldats que cet
officier avait sous ses ordres. Dans un instant ce corps de réserve se
débanda. L'artillerie fut détruite; les munitions et les gros bagages
furent brûlés sans que personne sut d'après quels ordres, et tout le
monde se mit à fuir, ceux qui avaient combattu comme ceux qui n'avaient
pas combattu. La discipline et le calme ne se rétablirent un peu que
lorsque les fuyards, harassés et éperdus, arrivèrent au fort Cumberland
dans les Apalaches. Le colonel Washington écrivit: «Nous avons été
battus, honteusement battus par une poignée de Français qui ne
songeaient qu'à inquiéter notre marche. Quelques instans avant l'action,
nous croyions nos forces presqu'égales à toutes celles du Canada; et
cependant, contre toute probabilité, nous avons été complètement
défaits, et nous avons tout perdu.»
Les Français firent un riche butin. Tous les bagages des vaincus, qui
étaient considérables, leurs vivres, 15 bouches à feu, une grande
quantité d'armes et de munitions de guerre, la caisse militaire et tous
les papiers du général Braddock qui dévoilèrent les projets de
l'Angleterre, et que le duc de Choiseul adressa ensuite dans un mémoire
aux diverses cours de l'Europe, tombèrent entre leurs mains. Ils
trouvèrent aussi sur le champ de bataille, parmi une grande quantité de
chariots brisés, 4 à 500 chevaux dont une partie avait été tuée et
nageait dans le sang au milieu des morts et des blessés.
Cette victoire ne coûta aux Français qu'une quarantaine d'hommes, outre
la perte de M. de Beaujeu qui fut vivement regretté et par les
Canadiens, ses compatriotes, et par les tribus indiennes.
Ainsi se termina la bataille de la Monongahéla, l'une des plus
mémorables de l'histoire américaine. Les troupes battues ne se
rassurèrent complètement que lorsqu'elles furent parvenues à
Philadelphie, où elles prirent leurs quartiers d'hiver. La nouvelle de
ce désastre jeta les colonies anglaises, exposées aux courses des bandes
canadiennes, dans l'effroi et la consternation. Les provinces de la
Pennsylvanie, du Maryland et de la Virginie se trouvèrent ouvertes aux
incursions des Indiens. Les frontières furent abandonnées et l'alarme se
répandit au-delà des montagnes et jusque dans les établissement des
bords de la mer, qui craignirent un instant d'être attaqués, et où les
prédicateurs montèrent dans tes chaires pour rassurer les populations
effrayées et ranimer leur courage (Vie de Washington).
Le gain de cette bataille assura la possession de l'Ohio aux Français,
du moins pour cette campagne, comme la défaite du colonel Washington, au
fort de la Nécessité, la leur avait assurée l'année précédente.
Tandis que ces événemens se passaient A l'extrémité méridionale du
Canada, les troupes anglaises destinées pour en attaquer les parties
centrales, c'est-à-dire Niagara et St-Fréderic, se réunissaient à
Albany. Elles partirent de cette ville au nombre de 5 à 6 mille hommes
sous les ordres du général Lyman, pour le portage entre la rivière
Hudson et le lac St.-Sacrement, suivies du colonel Johnson qui venait
avec l'artillerie, les bateaux, les vivres et tout le matériel
nécessaire pour le siège du fort St.-Frédéric. Arrivé au portage, le
général Lyman fit commencer le fort Edouard, sur la rive gauche de
l'Hudson, pour lui servir de base d'opération, en même temps que le
colonel Johnson, marchant toujours, poussait jusqu'à la tête du lac
St.-Sacrement où il établit son camp. Il pressait le transport des
bateaux au lac, impatient d'aller s'assurer de l'important passage de
Carillon avant que les Français s'y fussent fortifiés, lorsqu'il apprit
qu'ils venaient eux-mêmes pour l'attaquer dans ses retranchemens.
Nous avons parlé ailleurs de l'inquiétude que l'apparition de Johnson
sur le lac St-Sacrement avait causée à M. de Vaudreuil, et nous avons
mentionné que ce gouverneur avait aussitôt fait abandonner l'attaque
d'Oswégo pour s'opposer à ses progrès. C'est en conséquence de cet ordre
que Dieskau se trouvait le 1er septembre à St.-Frédéric avec un corps de
3000 hommes. Ce général attendait une occasion favorable pour agir,
lorsqu'il apprit que les ennemis ne seraient pas encore prêts de sitôt à
marcher en avant, que le fort Edouard était peu avancé, et qu'il serait
assez facile de s'emparer, par un coup de main, de ce poste qui était
très important, vu qu'il renfermait les magasins des troupes de Johnson.
Il résolut sur-le-champ de le surprendre.
Il partit donc de St.-Frédéric avec ses 3000 hommes. Rendu à Carillon,
il y en laissa 1,500 pour assurer sa retraite en cas d'échec, et avec le
reste, composé d'environ 220 réguliers, 680 Canadiens commandés par M.
de Repentigny, 600 sauvages sous les ordres de M. de St.-Pierre, et des
vivres pour huit jours. Il continua sa route quoiqu'il eût été informé à
Carillon que 900 Américains étaient retranchés sous les murs de la place
qu'il allait attaquer. Mais Dieskau, comme le général Braddock, n'avait
que du mépris pour la milice; il négligea les précautions que cet avis
aurait dû lui faire prendre, et les instructions de M. de Vaudreuil, qui
lui recommandaient expressément dans tous les cas d'attaquer avec toutes
ses forces sans jamais les diviser.[5] Les Canadiens et tes sauvages le
blâmèrent de laisser la moitié de ses soldats à Carillon.[6] Mais il
brûlait du désir d'éclipser, par quelque action d'éclat, la victoire de
l'Ohio, car déjà l'on voyait naître, entre les troupes du pays et celles
de France, une jalousie trop encouragée par les officiers généraux pour
ne pas aller toujours en augmentant jusqu'à la fin de la guerre.[7]
Craignant qu'un plus grand nombre d'hommes ne retardât sa marche, il ne
voulut pas écouter ces sages conseils, dont l'oubli fut la première
cause de sa ruine.
[Note 5: _Instructions de M. de Vaudreuil ou général Dieskau:_ Documens
de Paris.--Les mémoires sur les affaires du Canada depuis 1749 jusqu'à
1760, publiés par la Société littéraire et historique de Québec, disent
le contraire; mais c'est une erreur. A propos de ces mémoires imprimés,
dit-on, sur une mauvaise copie du manuscrit original qui est perdu, il
est bon d'observer qu'ils renferment de nombreuses inexactitudes. Par
exemple, l'auteur fait partir du Canada le gouverneur Duquesne après la
bataille du lac St.-Sacrement, et commander à la même époque les Anglais
par le général Abercromby. Il dit que les officiers canadiens
insistèrent pour marcher sur le fort Edouard, et non sur le camp de
Johnson, parce qu'il était garni de canons; l'opposé de tout cela est la
vérité. Il en est de même de l'accusation de lâcheté qu'il porta contre
le chevalier Montreuil, qui fit preuve, au contraire, de beaucoup de
bravoure. Toutes ces erreurs se trouvent réunies dans deux ou trois
pages.]
[Note 6: _Lettre M. de Vaudreuil au ministre:_ Documens de Paris.]
[Note 7: Lettre de M. de Lotbinière au ministre, du 28 octobre 1755.]