s'était piqué au jeu, et bientôt Gabrielle cessa de l'accabler de ses
rigueurs. Il appela alors près de lui, à Mantes, le marquis d'Estrées
sous prétexte de le faire entrer dans son conseil. Naturellement le
marquis avait été invité à amener sa fille. Comme chaperon, le roi avait
donné à Gabrielle une de ses tantes, madame de Sourdis, «ce qui, dit
gravement Dreux du Radier, _sauvait_ toutes les apparences.»
Cependant la présence d'un «bonhomme» de père ne laissait pas que d'être
fort gênante pour des relations si publiques; il y avait aussi un frère,
le marquis de Coeuvres, esprit fin et délié, un des plus habiles
intrigants de la cour, qui semblait vouloir surveiller la conduite de
sa soeur. Le roi ne trouva d'autre expédient que de marier sa maîtresse.
On trouva tout exprès pour l'émanciper un bon gentilhomme de Picardie,
Nicolas d'Armeval, seigneur de Liancourt. Ce gentilhomme tergiversa bien
tout d'abord, «le mariage lui semblait dur à avaler;» mais on le
convainquit à force d'arguments, des arguments de poids, dirait Basile.
Il avait été convenu que le jour de la noce, à l'heure où les époux ont
l'habitude de réclamer leurs droits, le roi paraîtrait, «_adsum qui
feci_,» et arracherait Gabrielle à M. de Liancourt.
Le roi manqua de parole; «il était si Gascon qu'il ne pouvait même se la
tenir à lui-même.» Mais, en époux bien appris, M. de Liancourt ne
demanda rien, et, dès le lendemain, accompagné de sa femme, il rejoignit
le roi. Disons, pour en finir avec ce comparse, que quelques mois plus
tard il mit non moins de bonne volonté à rompre le mariage, en se
laissant déclarer dans le seul cas qui pût alors faire prononcer un
divorce.
En 1593, Gabrielle devint enceinte. La joie du roi eût été immense sans
quelques doutes qu'il avait au sujet de l'authenticité de sa paternité.
En effet, lorsque Alibour, son médecin, lui avait appris cette heureuse
nouvelle, Henri n'en avait rien voulu croire, ayant de bonnes raisons
pour cela, dit une chronique ridiculement mensongère.
--Vous rêvez, bonhomme, aurait dit le roi.
Cette jolie petite calomnie semble avoir été arrangée tout exprès pour
accuser Gabrielle de la mort d'Alibour, arrivée à quelque temps de là.
Elle n'avait point cependant renoncé entièrement à Bellegarde, et peu
s'en fallut qu'un beau jour, ou plutôt une belle nuit, le roi ne les
surprît. Une entreprise qu'il avait formée l'ayant obligé de s'éloigner
de trois ou quatre lieues de Gabrielle, il partit; mais, n'ayant pas
trouvé ce qu'il cherchait, il revint aussitôt et pensa trouver ce qu'il
ne cherchait point. Bellegarde, qui avait feint de partir de son côté,
était resté auprès de madame Gabrielle.
«Au retour imprévu du roi, ils étaient ensemble. Tout ce que put faire
une confidente, ce fut de faire passer Bellegarde dans un cabinet où
elle couchait près du lit de sa maîtresse. Cela s'était fait sans que le
roi s'en aperçût, et tout était tranquille lorsqu'il s'avisa de demander
des confitures qu'on mettait dans ce cabinet. Madame Gabrielle appela
_la Rousse_ (c'était le nom de cette confidente); on avait pris des
mesures pour qu'elle ne s'y trouvât point. Soit que cette absence donnât
du soupçon au roi, ou qu'il ne pensât qu'à se satisfaire sur les
confitures, il dit qu'il n'y avait qu'à forcer la serrure. Sa maîtresse
s'y opposa et prétexta un grand mal de tête. Le roi, auquel cette
résistance ne parut pas naturelle, n'en devint que plus obstiné à faire
ouvrir le cabinet, et donna même quelques coups de pied dans la porte
pour l'enfoncer.
«Bellegarde était perdu s'il n'eût pris le parti de sauter par une
fenêtre qui s'ouvrait sur le jardin: heureusement il ne se blessa point,
quoiqu'elle fût assez haute. _La Rousse_, qui était aux aguets, parut
aussitôt, s'excusa sur son absence, ouvrit la porte, et donna au roi les
confitures qu'il demandait.»
Cette même _Rousse_ fut plus tard embastillée avec son mari. Chassée par
Gabrielle, elle était devenue une de ses plus cruelles ennemies; elle se
répandit en diatribes et en calomnies, si bien que cette histoire de
Bellegarde pourrait fort bien avoir été mise en circulation par elle.
Si toutefois cette aventure est véritable, elle ne fit aucun tort à
Gabrielle dans l'esprit du roi, et bientôt son influence fut immense.
Il ne faut point s'étonner de la toute-puissance de la belle Gabrielle:
dans les diverses phases de ses amours avec Henri IV, elle avait pu se
faire apprécier par ce prince, «qui avant tout, dans ses maîtresses,
nous dit Sully, cherchait une amie dévouée et une confidente sûre.»
L'esprit de Gabrielle acheva ce qu'avait commencé sa beauté.
Cette beauté était si remarquable que ce nom de belle lui avait été
donné comme un titre naturel, et ses plus grands ennemis la constatent
avec une amertume qui certes n'est pas suspecte.
C'était une blonde aux yeux bleus et limpides; ses cheveux légèrement
ondés semblaient d'or fin; son nez était droit et délicat; sa bouche,
petite, pourprine et souriante, faisait songer à une grenade pleine de
perles; son teint était d'une blancheur et d'une transparence
admirables, une carnation anglaise avec plus d'accent et de chaleur.
Quant à son esprit, il était des plus fins et des plus déliés. Souvent
Henri IV eut recours à elle, lorsqu'elle jouait à la cour le rôle de
souveraine. «Il en tirait service, dit l'historien Mathieu, aux
démêlements de plusieurs brouilleries; il lui fiait les avis et rapports
qu'on lui faisait de ses serviteurs, et _lui découvrait les blessures de
son coeur, dont elle apaisait incontinent la douleur_, en sorte que
cette grande faveur, dangereuse d'ordinaire à un sexe impérieux,
soutenait chacun et n'opprimait personne.»
Voilà le grand et véritable titre de Gabrielle à notre intérêt, j'allais
presque dire à notre estime. L'ambition qu'on lui a reprochée plus tard
fut presque une nécessité politique. Lorsqu'il fut question de la
placer sur le trône, c'est qu'elle était l'âme d'un parti, du parti
huguenot, qui voyait en ses enfants des protecteurs naturels, et se
trouvait débarrassé de la crainte de quelque alliance qui lui eût été
opposée.
L'entrée de Henri IV à Paris est le commencement des triomphes de la
belle Gabrielle. Aux côtés du roi, elle tenait la tête du cortége, à
demi-couchée dans une litière «où l'or superbement se relevait en
bosse.» C'est sur elle que, brillant d'ivresse et d'orgueil,
s'arrêtaient les yeux de Henri IV.
Les rues de l'ancien Paris étaient trop étroites pour la foule qui se
pressait bruyante et joyeuse autour du roi. Le tableau de Gérard donne
une idée assez juste de cette grande scène historique.
Toute cette population parisienne, amoureuse de bruit et d'émeutes, mal
remise des souffrances et des perplexités d'un siége désastreux,
acclamait dans Henri IV l'homme qui allait lui rendre la paix et lui
donner du pain. Aussi jamais souverain ne fit plus triomphale entrée
dans une capitale reconquise. Gabrielle était femme, ce jour-là elle dut
aimer Henri IV.
Mais n'était-ce pas pour elle que triomphait son amant? A chaque instant
arrêtant son cheval, il venait caracoler près de la riche litière
découverte où elle trônait en souveraine.
«Le roi, dit l'Estoile, avait un visage fort riant et content de voir
tout ce monde crier si allégrement _Vive le roi_! Il avait presque
toujours son chapeau au poing, surtout pour saluer les dames et
damoiselles qui étaient aux fenêtres.»
Nous avons les plus grands détails sur cette triomphale entrée; c'est
toujours l'Estoile qui nous les donne; le brave bourgeois de Paris avait
dû jouer des coudes pour fendre la foule, pour tout voir, pour tout
entendre. Il a compté les clous de la selle royale et mesuré la longueur
des housses de drap d'or; il n'oublie point la toilette de Gabrielle,
il nous la décrit avec complaisance.
«Elle avait une robe de satin noir, toute houppée de blanc,» plus
constellée de pierreries et de perles «que d'étoiles le manteau de la
nuit.» Les chroniques reviennent souvent sur les toilettes de la belle
favorite. Ses diamants, ses dentelles, ses robes, ses fourrures,
inquiètent singulièrement les gens du tiers. Ils mettent en contraste
les misères présentes et le luxe de la cour où Gabrielle donne le ton.
«Aujourd'hui quinze février, le roi est venu à Paris avec sa Gabrielle;
elle avait un capot et une devantière pour porter à cheval, de satin
couleur de zizolin, en broderies d'argent avec du passement d'argent mis
en bâtons rompus; dessus des passepoils de satin vert. Le capot-doublé
de satin vert gaufré, et ladite devantière doublée de taffetas couleur
de zizolin avec le chapeau de taffetas aussi couleur de zizolin garni
d'argent. Le tout valant au moins deux cents écus.»
Gabrielle affectionnait cette couleur verte qui seyait admirablement à
sa beauté; on la voit toujours ainsi vêtue aux côtés de Henri IV,
habillé toujours, lui, tout en gris. Nous ne ferons pas avec l'Estoile
l'inventaire des coffres de Gabrielle. «Le cinq mars elle assistait au
bal magnifiquement parée; elle avait douze brillants dans les cheveux.
Le huit octobre, elle avait un manteau doublé de satin d'une richesse
incroyable. Enfin le samedi douze novembre un brodeur de Paris acheva
pour elle un mouchoir du prix de dix-neuf cents écus.»
Dix-neuf cents écus! Payés comptant! Voilà l'impopularité.
Moins de trois mois après son entrée à Paris, Gabrielle mit au monde un
fils qu'elle appela César, comme pour exalter cet amour de la gloire
qui, par bouffées, montait au cerveau du roi.
L'arrivée du _poupon_ combla de joie le Béarnais; la naissance de cet
enfant lui semblait un événement aussi heureux que la prise de
possession de sa capitale; et comme il fallait un titre à la mère de
Monsieur, duc de Vendôme, il la nomma marquise de Monceaux. La fortune
de mademoiselle d'Estrées grandissait; «le roi commanda qu'on lui rendît
désormais plus de respects.» Ici commence le rôle politique de
Gabrielle, beaucoup plus grand qu'on ne pense. C'est un sujet que nous
ne ferons qu'effleurer.
Tout d'abord elle protége Sully et le fait entrer aux finances. C'est
donc à Gabrielle que cet homme d'Etat, dont la réputation eut des
fortunes si diverses, et qui est une des _créations_ de Mézeray, dut de
pouvoir servir si utilement son maître.
Sully, dans ses _OEconomies_, s'occupe beaucoup de la maîtresse du roi;
il ne la traite pas toujours avec le respect d'un homme qui lui doit
tout. De là le reproche qu'on lui a fait d'ingratitude, reproche
injuste. Sully pouvait-il changer de politique, parce que madame de
Monceaux lui avait rendu quelques services? Elle lui causa souvent de
terribles embarras dont il ne savait comment sortir. Une petite aventure
de voyage, que l'on trouve dans les _OEconomies_, nous en donne la
preuve. Sully accompagnait alors madame Gabrielle, qui allait rejoindre
le roi. Sully était à cheval près de la litière. Celle-ci vint à verser
tout à coup. On entendit un grand cri, auquel succéda le plus profond
silence. Sully croit à un malheur, et tout aussitôt il pense à la
douleur du roi.
--Cette mort serait, cependant, un grand embarras de moins, ne peut-il
s'empêcher de se dire.
Il était alors plus que jamais question du mariage du roi et de sa
maîtresse.
La belle Gabrielle fut un des auteurs de l'abjuration du roi, et elle
contribua puissamment à vaincre des scrupules qu'il n'avait point, mais
qu'il joua toute sa vie.
Car il y avait en lui bien plus d'Auguste que de César.--«Mes amis,
ai-je bien joué cette comédie?»
A tort on a accusé Henri IV de tenir si prodigieusement à la religion
réformée. Si quelquefois il en fredonnait les psaumes, c'est qu'il les
avait appris dans son enfance, et que ces pieux airs chantaient dans son
coeur comme un écho affaibli de ses jeunes années. La belle Gabrielle
alors lui mettait la main sur la bouche et, malgré ses
_Ventre-saint-gris_, le faisait taire.
--Souvenez-vous, Sire, que vous êtes le fils aîné de l'Église.
Plus tard nous voyons Gabrielle pousser à la conquête de la
Franche-Comté, prendre les intérêts de Balaguy-Montluc, s'entremettre
entre Henri IV et le duc de Mercoeur, enfin, à l'apogée de sa puissance,
faire négocier à Rome la rupture du mariage du roi et de Marguerite de
Navarre.
Épouse délaissée. Marguerite expiait alors les folies de sa jeunesse.
Reléguée en Auvergne dans sa résidence d'Usson, elle se plaignait en
beaux vers d'être une épouse sans mari, et elle écrivait ses _Mémoires_
qui ne réussissent point à donner à nos yeux tort à Henri IV. Déjà elle
pouvait prévoir qu'elle allait avoir à lutter contre l'influence de la
favorite.
Aucun nuage n'obscurcissait alors le radieux avenir de la marquise de
Monceaux. Sa position à la cour était devenue officielle, et chacun lui
rendait les hommages dus à une souveraine.
Partout nous la retrouvons aux côtés de Henri IV, aux bals, aux fêtes,
et jusque dans les conseils. Le roi reçoit-il des ambassadeurs, il la
fait cacher derrière une tapisserie, afin qu'elle puisse ouïr tout ce
qu'on dira et lui donner son avis.
Le premier président du parlement de Normandie, Groulard, nous donne
dans ses curieux _Mémoires_ la mesure de la toute-puissance de
Gabrielle.
Le roi était venu à Rouen pour tenir l'assemblée des notables; c'est
même à cette occasion qu'il fit cette mémorable harangue, dans laquelle
il disait aux notables que, bien que ce ne fût l'usage des rois, des
barbes grises et des victorieux, «il venait se mettre en tutelle entre
leurs mains.»
Comme, à l'issue du conseil, le roi demandait l'avis de Gabrielle sur le
discours qu'il avait prononcé devant ces bourgeois:
--Je suis fort étonnée, Sire, répondit la marquise de Monceaux, que
Votre Majesté ait parlé de se mettre en tutelle.
--Ventre-saint-gris! répondit le roi, il est vrai; mais je l'entends
avec mon épée au côté.
Gabrielle en cette circonstance fut officiellement présentée au
parlement. Le bonhomme Groulard ne laisse pas que d'en être surpris;
mais il en prend son parti et nous raconte que dès le lendemain matin il
se transporta en l'hôtel de madame Gabrielle pour lui faire sa visite.
Lorsqu'elle suivait le roi à la chasse, Gabrielle avait adopté un galant
costume d'homme, sous lequel sa beauté semblait plus piquante. Ils s'en
allaient tous les deux le long des chemins de la forêt, faisant la cour
buissonnière, leurs chevaux tellement rapprochés qu'ils pouvaient se
donner la main.
Mais cette douce et charmante existence ne pouvait durer toujours. Le
royaume n'était point si pacifié encore que Henri pût se permettre les
tranquilles amours des rois fainéants. La nécessité, bottée et
éperonnée, vint plus d'une fois soulever les rideaux de son alcôve au
milieu de la nuit. Alors il fallait partir. Toute frissonnante et
demi-nue, Gabrielle accompagnait son amant jusqu'à la cour d'honneur.
--Dieu vous garde, Sire, et au revoir!
Et le roi s'élançait à cheval, non sans avoir pris auparavant le baiser
de l'étrier.
C'est en telles circonstances qu'il envoyait à Gabrielle cette charmante
romance, digne d'un ménestrel du gai sçavoir, et qui est la gloire et le
renom même de Gabrielle:
Charmante Gabrielle,
Percé de mille dards
Quand la gloire m'appelle
A la suite de Mars,
Cruelle départie!
Malheureux jour!
Que ne suis-je sans vie
Ou sans amour!
L'amour sans nulle peine
M'a, par vos doux regards,
Comme un grand capitaine,
Mis sous ses étendards.
Cruelle départie!
Malheureux jour!
Que ne suis-je sans vie
Ou sans amour!
La réponse de Gabrielle, bien que moins populaire, mérite d'être
rappelée, car c'est à tort qu'on en a contesté l'authenticité.
Héros dont la présence
Fait mes plus doux plaisirs,
Que ta cruelle absence
Me coûte de soupirs!
Que ne puis-je te suivre;
Dans les hasards
Ou bien cesser de vivre,
Lorsque tu pars.
Quoi! toujours aux alarmes
Tu veux livrer mon coeur,
Le moindre bruit des armes
Le glace de frayeur.
Il n'est point de remède
A mon tourment;
Si le guerrier ne cède
Au tendre amant.
On a attribué bien d'autres vers à Henri IV, comme on lui a attribué
bien des mots qu'il n'a jamais dits. Quel que soit le poëte qui ait
adressé à Gabrielle les vers charmants que nous allons citer, le
Béarnais n'a pas à se plaindre d'en avoir vu grossir son bagage
d'écrivain.
Viens, Aurore,
Je t'implore,
Je suis gai quand je te voi.
La bergère
Qui m'est chère
Est vermeille comme toi.
Pour entendre
Sa voix tendre
On déserte le hameau,
Et Tityre
Qui soupire
Faire taire son chalumeau.
Elle est blonde,
Sans seconde;
Elle a la taille à la main;
Sa prunelle
Etincelle
Comme l'astre du matin.
De rosée
Arrosée
La rose a moins de fraîcheur,
Une hermine
Est moins fine;
Le lys a moins de blancheur.
D'ambroisie
Bien choisie
Hébé la nourrit à part;
Et sa bouche,
Quand j'y touche,
Me parfume de nectar.
Les séparations momentanées des deux amants nous ont valu une série de
lettres charmantes qui forment, avec les billets froissés soigneusement
recueillis par la belle Corisandre, un galant recueil que Saint-Preux de
sa plume ampoulée n'eût certes point écrit.
Les expressions les plus heureuses y peignent la passion la plus
ardente, et rien n'égale la grâce des laconiques billets que chaque
soir, avant de s'endormir sous la tente, Henri IV envoyait à sa
maîtresse.
«Mes belles amours, deux heures après l'arrivée de ce porteur, vous
verrez un cavalier qui vous aime fort, qu'on appelle roi de France et de
Navarre, titre bien-honneureux, mais bien pénible; celui de votre sujet
est bien plus délicieux.»
Voici quelques traits pris au hasard dans cette correspondance; plus
nombreux et recueillis avec soin, ils ajouteraient un chapitre à
l'histoire du Béarnais, chapitre que l'on pourrait intituler _Esprit de
Henri IV_:
* * * * *
«Cette lettre est courte, afin que vous vous endormiez après l'avoir
lue.»
* * * * *
«Passer le mois d'avril absent de sa maîtresse, c'est ne vivre pas.»
* * * * *
«Pour femme, il n'en est pas de pareille à vous; pour homme nul ne
m'égale à savoir bien aimer.»
* * * * *
«Que ne puis-je partir en croupe derrière le messager que je vous
envoie! je pourrais au moins baiser un million de fois vos belles
mains.»
* * * * *
Il faut citer encore cette lettre si célèbre qui dit en quatre lignes
toute l'histoire des amours de Henri IV et de Gabrielle.
«Je vous écris, mes chères amours, des pieds de votre peinture que
j'adore seulement pour ce qu'elle est faite pour vous, non qu'elle
vous ressemble. J'en puis être juge compétent, vous ayant peinte en
toute perfection dans mon âme,--dans mon âme, dans mon coeur, dans
mes yeux.
«Henri»
Pourquoi faut-il, hélas! que ces tendres expressions se retrouvent dans
toutes les lettres de Henri IV! le roi galant ne change que les noms:
c'est cette pauvre Fosseuse ou Corisandre, Gabrielle ou la fière
Henriette d'Entragues, ritournelle d'amour qui sert d'ouverture à toutes
les mélodies de la passion.
Au moment où nous sommes arrivés, l'étoile de la belle Gabrielle est au
zénith. La séduisante maîtresse de Henri IV a déjà le pied sur la
première marche du trône; quelques jours encore,
Et le roi va poser la couronne à son front.
Après quatre ans d'une union qui avait surmonté toutes les traverses,
Gabrielle avait reçu du roi le titre de duchesse de Beaufort. Elle lui
avait donné deux nouveaux enfants, Catherine-Henriette, et Alexandre de
Vendôme, dont on célébra le baptême avec autant de pompe et d'éclat que
s'il eût été fils de France.
Ce baptême fut la première cause des discordes de Sully et de la belle
Gabrielle, qui bientôt devaient s'envenimer de tous les rapports des
courtisans.
Un instant, pressée par ses amis, Gabrielle eut l'idée de renverser le
ministre qu'elle avait protégé; elle y eût perdu son temps et ses
peines.
Les historiens de Henri IV lui prêtent un mot superbe.
--Je ne sais comment, Sire, vous préférez un valet à une amie, avait dit
Gabrielle.
--Je retrouverais plus facilement vingt maîtresses comme vous qu'un
ministre comme lui, aurait répondu le roi.
Ajoutons cette anecdote à vingt autres tout aussi vraisemblables, et
qu'elles aillent rejoindre la poule au pot dans les nuageux lointains de
la fantaisie historique.
Cette question du mariage de Gabrielle avec le roi apparaissait déjà à
l'horizon, grosse d'orages.
On en parlait tout bas à la cour; les créatures de la favorite avaient
de grandes espérances, mais le roi ne s'était point encore prononcé.
C'est à Sully qu'il s'en ouvrit tout d'abord. Il faut lire dans les
_OEconomies_ la curieuse conversation du roi et de son ministre.
--Je voudrais bien, disait Henri IV, trouver femme à mon gré, non point
épouser par politique quelque princesse qui ferait lit à part; je la
veux jolie, bonne et indulgente, je veux surtout qu'elle me fasse de
gros enfants, un tous les ans. Ne connaîtrais tu point, Rosny, celle
qu'il me faut?
Et Sully de faire semblant de chercher.
--Voyons, cependant, continue Henri IV, les princesses qui sont à marier
en Europe.
Sully savait bien où le roi voulait en venir;
--Cherchons, Sire.
Et il égrena la liste des filles nubiles de souches royales, sans en
omettre une seule, avec une sûreté de mémoire et de renseignements qu'on
trouverait à peine aujourd'hui chez le rédacteur aux gages de Justus
Perthes, l'heureux éditeur de l'Almanach de Gotha.
A chaque nom nouveau, Henri IV secouait la tête.
--Ce n'est point encore mon affaire.
--Cherchons, Sire. Mais je ne vois plus qu'un moyen. Donnez rendez-vous
dans la cour de votre Louvre à toutes les jolies filles de France de
dix-sept à vingt-cinq ans, vous choisirez.
--Eh bien! non, dit le roi impatienté de la mauvaise volonté de son
ministre, nous n'avons que faire de chercher. N'ai-je pas la duchesse de
Beaufort?
Le grand mot était lâché. Sully poussa les hauts cris. Mais le roi
tenait ferme à son idée. Il y eut des démarches faites à Rome d'abord,
puis près de madame Marguerite, afin d'obtenir la liberté du roi.
Le Vatican la marchanda longtemps. Marguerite de Valois déclara qu'elle
ne s'y prêterait jamais et que ce n'était pas pour «l'ancienne maîtresse
du duc de Bellegarde, l'épouse déshonorée de Liancourt, qu'elle
consentirait à briser son union avec Henri IV.»
Les négociations se poursuivirent néanmoins, et une nouvelle
complication, le projet de mariage du roi et de Marie de Médicis, vint
ajouter aux embarras déjà très-grands et très-réels de la cour de
France.
Les choses en étaient à ce point, lorsque, comme un coup de foudre,
parvint au roi la nouvelle de la mort de Gabrielle.
Quelques détails sur cette fin si prématurée.
On était alors dans la semaine sainte. Madame de Beaufort, enceinte de
quatre mois, se rendit à Paris pour faire ses pâques dans cette ville,
«afin de se faire voir bonne catholique au peuple qui ne la croyait pas
telle.» Gabrielle descendit chez Zamet, ce fameux seigneur de dix-sept
cent mille écus qui prêtait à Henri IV pour ses petites parties le
magnifique hôtel qu'il avait fait construire.
Le jeudi de la semaine sainte, après un dîner où Zamet avait dépassé le
_nec plus ultrà_ de la somptuosité, madame de Beaufort eut envie
d'entendre les Ténèbres en musique au petit Saint-Antoine. Elle s'y
rendit accompagnée de mademoiselle de Guise et de la duchesse de Retz.
Elle était fort joyeuse ce jour-là; les négociations pour son mariage
allaient à son gré, et elle avait reçu du roi une lettre très-passionnée
dans laquelle il lui annonçait que, pour en finir, il venait de dépêcher
à Rome le sieur du Fresne.
Pendant l'office, elle fut prise de douleurs d'entrailles et
d'éblouissements. On la reconduisit chez Zamet. A son arrivée à l'hôtel,
elle se trouvait un peu mieux. Elle fit un tour de jardin et goûta d'un
fruit.
C'est alors que Zamet lui annonça que le mariage de Henri IV et de Marie
de Médicis était décidé.
Ses convulsions la reprirent presque aussitôt, accompagnées des
symptômes les plus alarmants. «Fortement frappée de l'idée qu'elle était
empoisonnée, dit Sully, elle commanda qu'on la tirât de chez Zamet et
qu'on la transportât chez sa tante madame de Sourdis.»
Le trajet ne fit qu'augmenter ses douleurs, et, après un jour et demi
d'atroces souffrances, elle expira le samedi 10 avril à sept heures du
matin.