«Le mal prenant à Fosseuse au point du jour, étant couchée en la chambre

des filles d'honneur, elle envoya quérir mon médecin et le pria

d'avertir le roi mon mari; ce qu'il fit. Nous étions couchés en une même

chambre, en divers lits, comme nous avions accoutumé. Lorsque le médecin

lui dit cette nouvelle, il se trouva fort en peine, ne sachant que

faire, craignant d'un côté qu'elle fût découverte, et de l'autre qu'elle

fût mal secourue, car il l'aimait fort. Il se résolut enfin de m'avouer

tout et de me prier de l'aller secourir, sachant bien que, malgré tout

ce qui s'était passé, il me trouverait toujours prête de le servir en

ce qu'il lui plairait. Il ouvre mon rideau et me dit:

«--Ma mie, je vous ai célé une chose qu'il faut que je vous avoue; je

vous prie de m'en excuser et de ne point garder souvenir de tout ce que

je vous ai dit pour ce sujet. Mais obligez-moi tant que de vous lever

tout à l'heure, pour aller à l'aide de Fosseuse qui est fort mal. Vous

savez combien je l'aime! je vous en prie, obligez-moi en cela.

«Je lui dis que je l'honorais trop pour m'offenser de chose qui vint de

lui, que je m'y en allais et y ferais comme si c'était ma fille propre;

que cependant il s'en allât à la chasse et emmenât tout le monde, afin

qu'il n'en fût point ouï parler.

«Je fis promptement ôter Fosseuse de la chambre des filles et la mis

dans une chambre écartée avec mon médecin et des femmes pour la servir,

et la fis très-bien secourir. Dieu voulut qu'elle ne fît qu'une fille

qui encore était morte.»

A son retour de la chasse, Henri trouva Fosseuse presque rétablie et

toute souriante; il se confondit en remercîments envers la reine

Marguerite, mais il ne put obtenir d'elle qu'elle gardât Fosseuse et

continuât à lui témoigner la même amitié.

«--Je craignais, dit Marguerite, en lui obéissant, qu'on ne me montrât

du doigt.»

Ce devait être le dernier chapitre des amours de Henri et de la belle

Fosseuse. Une nouvelle passion allait s'emparer du coeur du frivole

monarque, Corisandre d'Andouins.

Ce fut à Bordeaux que, pour la première fois, le roi de Navarre aperçut

Diane de Louvigny, comtesse de Gramont-Guiche. La belle Corisandre, dont

le nom rappelle ceux des héroïnes de d'Urfé, était la fille unique de

Paul, vicomte de Louvigny, seigneur de Lescun; elle avait épousé

très-jeune Philibert de Gramont, gouverneur de Bayonne, sénéchal de

Béarn, qui, ayant eu un bras emporté d'un coup de canon au siége de la

Fère, mourut, quelques jours après, de cette blessure, à l'âge de

vingt-huit ans à peine.

De toutes les maîtresses d'Henri IV, la belle Corisandre est celle dont

l'amour paraît avoir été le plus vrai et le plus désintéressé.

Pendant qu'il tenait campagne dans les provinces du Midi, elle vendait

ses diamants et engageait tous ses biens, faisait la guerre pour lui à

ses dépens et lui envoyait des levées de plusieurs milliers de Gascons.

Le roi, de son côté, après chaque victoire de ses armes, se dérobait à

son armée pour courir dans les bras de sa maîtresse. «L'amour, dit

Sully, le rappelait aux pieds de la comtesse de Guiche, pour y déposer

les drapeaux pris sur l'ennemi, qu'il avait fait mettre à part pour son

usage.»

Il avait promis le mariage à cette belle veuve de vingt-six ans, qui

portait un des plus grands noms des provinces méridionales. On lit même,

dans les _Mémoires de Gramont_, qu'il voulut reconnaître le fils que

Diane avait eu de Philibert. «Il n'a tenu qu'à mon père, dit le

chevalier de Gramont, d'être le fils de Henri IV: le roi voulait à toute

force le reconnaître, et ce diable d'homme ne le voulut pas; vois donc

ce que seraient les Gramont sans ce beau travers, ils auraient le pas

sur les César de Vendôme.»

D'Aubigné détourna le roi de ce projet d'union:--«Il faut, lui dit-il,

que vous soyez _aut Caesar aut nihil_.... Si vous devenez l'époux de

votre maîtresse, le mépris que vous ferez rejaillir sur votre personne

vous fermera sans ressource le chemin du trône.»

La correspondance du roi avec la comtesse de Guiche, dont nous avons

quelques fragments, est toujours d'ailleurs du ton le plus tendre et le

plus respectueux:

«J'arrivai hier au soir de Marans, lui écrivait-il, en 1588. Ah!

que je vous y souhaitais! C'est le lieu le plus selon votre humeur

que j'aie jamais vu.... L'on peut s'y réjouir avec ce que l'on

aime, et plaindre une absence. Je pars jeudi pour aller à Pons, où

je serai plus près de vous; mais je n'y ferai guère de séjour. Je

crois que mes autres laquais sont morts; il n'en est revenu nul.

Mon âme, tenez-moi en votre bonne grâce; croyez ma fidélité être

blanche et hors de tache. Il ne fut jamais sa pareille. Si cela

vous porte contentement, vivez heureuse.

«Henri.»

Oh! la fine fleur de Gascon qui parle de sa fidélité avec cette

assurance! La comtesse savait à quoi s'en tenir sur ce point; moins de

six mois après, le roi lui annonçait en ces termes la mort d'un fils

qu'il avait eu de quelque maîtresse obscure:

«Mon cher coeur, renvoyez-moi Bryquesières, et il s'en retournera

avec tout ce qu'il vous faut, excepté moi. _Je suis fort affligé de

la mort de mon petit, qui mourut hier. Il commençait à parler_.»

La belle Corisandre avait des goûts mondains que lui reprochent les

écrits satiriques du temps. Elle allait à la messe escortée de pages, de

bouffons, de chiens, de singes, d'animaux privés de toute espèce. Son

amant attentif à lui plaire lui écrit encore:

«Je suis sur le point de vous recouvrer un cheval qui a l'entrepas,

le plus beau que vous vîtes et le meilleur, force panache

d'aigrette. Bonnières est allé à Poitiers pour acheter des cordes

de luth pour vous; il sera ce soir de retour.... Mon coeur,

souvenez-vous toujours de _Petiot_.»

Petiot, c'est lui-même.

Plus tard, il lui offre encore un cadeau du même genre.

«J'ai deux petits sangliers privés et deux faons de biche;

mandez-moi si vous les voulez.»

Madame de Gramont resta quelque temps encore la maîtresse en titre du

roi, même après qu'il eut passé la Loire et fait sa jonction avec

l'armée catholique et royale; mais la beauté de Corisandre s'altéra

rapidement et le charme se rompit.

Cette rupture fut peut-être précipitée par une nouvelle passion inspirée

à Henri par la comtesse de Guercheville. Pourtant cette passion ne fut

point heureuse, et madame de Guercheville eut ce rare honneur de

résister à l'amour du roi.

C'est pendant sa campagne de Normandie que Henri s'éprit à première vue

d'Antoinette de Pons, marquise de Guercheville, veuve du comte de la

Roche-Guyon. Tout aussitôt, il lui adressa les billets les plus

passionnés; mais les billets restèrent sans réponse. Pour l'aller voir,

«il faisait, dit Bassompierre, des traites et des équipées incroyables.»

Peines et soins perdus.--«Je suis trop pauvre pour être votre femme,

répondait la marquise, et de trop bonne maison pour être votre

maîtresse.»

Aux billets cependant succédaient les présents. La marquise ne recevait

pas plus les uns que les autres, et l'amour du roi croissait avec les

difficultés. Il prit alors une résolution désespérée.

Un jour, à la chasse, il perdit ses compagnons et courut à toute bride

demander l'hospitalité à la belle veuve. Il fut reçu comme un roi devait

l'être; le cor sonna à son arrivée, le château s'illumina du haut en

bas; un souper magnifique fut préparé; la marquise, en grands habits de

cérémonie, en fit les honneurs. Henri, tout heureux de cette belle

réception, croyait toucher au triomphe; il accablait madame de

Guercheville de ses empressements et de ses flatteries, jurant que

volontiers il échangerait sa couronne contre un tel trésor de beauté.

L'heure du coucher venue, le roi fut conduit en grande pompe à son

appartement par tous les gens de Guercheville. Cet apparat commençait à

l'inquiéter, lorsque tout à coup il entendit, dans la cour, un grand

bruit de chevaux et d'équipages. La marquise donnait des ordres pour son

départ.

Henri descendit tout éperdu, et courant à elle:

«--Quoi! madame, dit-il, je vous chasserais de votre maison!»

«--Sire, répondit madame de Guercheville, un roi est le maître partout

où il se trouve; et pour ne vous désobéir en rien, vous trouverez bon

que je me retire.»

Et, sans écouter davantage les supplications du prince, elle monta dans

son carrosse et alla passer la nuit à deux lieues de là.

Le Gascon, maudissant les vertus provinciales, s'en fut rêver batailles

et grands coups d'épée.

Ce mécompte pourtant ne le découragea pas; mais, après deux ou trois

autres tentatives aussi infructueuses, il en dut prendre définitivement

son parti, et trouva plus tard l'occasion de rendre un public hommage à

l'héroïque résistance de la marquise de Guercheville, devenue madame de

Liancourt. Il la nomma dame d'honneur de sa nouvelle épouse, Marie de

Médicis.

--«Celle-là, dit-il, réhabilitera l'emploi; je connais son honneur, m'y

étant frotté.»

Une jeune religieuse, Marie de Beauvilliers, se chargea de panser la

blessure de son amour-propre.

Le roi assiégeait alors Paris. Aux heures d'ennui, il allait chercher

quelques distractions au couvent de Montmartre, qui était devenu le lieu

de rendez-vous de tous les galants de l'armée.

Le joli couvent que c'était là!

Les ribauds de l'armée royale avaient rimé des chansons sur madame

l'abbesse et ses nonains. A Paris, les ligueurs hurlaient au scandale et

se donnaient de la satire à coeur joie. Cajétan, le légat du pape, ce

fougueux prélat qui organisait des processions armées et courait les

carrefours en criant _Guerra! Guerra_! disait à M. de Mayenne, en

faisant allusion aux passe-temps de Henri IV:

Con sempre estar en bordello

Ercole non se fato immortello!

S'adressant à une communauté religieuse et venant d'un prince de

l'Eglise, le mot était piquant!

Marie de Beauvilliers, que la pauvreté, plutôt que la vocation, avait

décidée à faire profession, saisit avec empressement l'occasion qui se

présenta de jeter son béguin par-dessus les moulins de Montmartre. Henri

IV, une belle nuit, la prit en croupe et la conduisit à Senlis; il lui

avait juré amour éternel et lui promettait de la faire relever de ses

voeux par le pape.

Ces huguenots ne doutaient de rien!

Mais cette passion ne dura qu'une campagne; ce fut un intermède entre

deux batailles. Marie était encore dans la première ivresse de sa

fortune que déjà le Vert-Galant songeait à bien autre chose. Décidément,

il la trouvait plus jolie sous le béguin.

Triste et repentante, faute de mieux, la pauvre religieuse regagna le

couvent de Montmartre; elle en devint abbesse avec la protection du roi;

elle entreprit même de réformer les moeurs de ses nonnes; elles en

avaient besoin. «Le couvent de Montmartre était alors dans un piteux

état, dit Sauval;» les revenus étaient nuls; les plus jeunes religieuses

gagnaient leur pain à la pointe de leurs oeillades, et les vieilles

étaient réduites à garder les vaches. Marie de Beauvilliers perdit ses

soins et ses peines; ses religieuses révoltées faillirent même

l'assassiner.

Ici se placent les règnes successifs des deux femmes les plus aimées

d'Henri IV, Gabrielle d'Estrées et la marquise de Verneuil; mais leur

influence sur les affaires et la politique du temps fut trop grande pour

que nous ne leur consacrions pas un chapitre à part. Nous passerons donc

tout de suite à la comtesse de Moret.

Jacqueline de Bueil, se fiant à sa figure et à ses charmes, essaya de

renverser la marquise de Verneuil, dont l'ambition et les tracasseries

fatiguaient Henri IV; mais l'esprit lui manquait; toutes ses petites

intrigues ne réussirent même point à lui donner une grande position à

la cour. «Un fils qu'elle avait eu du roi, dit Bassompierre, aurait dû

cependant lui donner un grand ascendant; elle était malhabile.»

Ce fils, qui fut légitimé sous le nom d'Antoine de Bourbon, et qui, plus

tard, joua un rôle à la cour de Louis XIII, sous le nom de comte de

Moret, était-il bien de Henri IV? C'est ce dont il est permis de douter.

La comtesse sa mère, en effet, était d'humeur plus que facile, et le roi

avait beau monter la garde autour de sa vertu, l'ennemi emportait la

place d'assaut; et quel ennemi! le Guise, cet éternel ennemi de Henri de

Bourbon, qui, n'ayant pu lui ravir son royaume, s'en vengeait en lui

soufflant ses maîtresses.

Nous voici arrivés à la dernière passion de Henri IV, la plus violente

et la plus fatale. Vieillard à barbe grise, le Vert-Galant se prit d'un

amour impétueux, irrésistible, extravagant pour une enfant de seize ans,

Charlotte-Marguerite de Montmorency. Bassompierre, qu'elle aimait, avait

dû l'épouser; mais le roi avait prévenu son favori.

--«Je suis, lui avait-il dit, non-seulement amoureux, mais furieux et

outré de mademoiselle de Montmorency. Si tu l'épouses, et qu'elle

t'aime, je te haïrais; si elle m'aime, tu me haïrais. Je suis résolu de

la marier à mon neveu le prince de Condé, et de la tenir près de ma

famille.»

Un bon averti en vaut deux; Bassompierre, en courtisan bien appris, se

retira; mais le prince de Condé eut le courage de tenter l'aventure.

Chose rare à cette époque, le prince de Condé prétendit garder sa femme

pour lui seul. Henri fut outré de ce manque de respect; il ne songea

plus qu'à lutter de ruses avec son neveu. La belle Charlotte, il faut le

dire, n'accueillait point mal le roi; elle semblait même assez disposée

à se rendre, mais elle était gardée à vue.

Alors commence une série d'aventures qui, pardonnables chez un jeune

homme, devenaient ridicules chez un barbon. Déguisé en garde chasse ou

en reître, le roi de France allait rôder sous les fenêtres de sa belle;

il avait perdu la faculté de penser à toute autre chose, et, pour

attirer les regards de celle qu'il aimait, il n'est pas de folle

entreprise dans laquelle il ne s'embarquât.

A Saint-Leu, le roi, accompagné de M. de Vendôme et des frères d'Elben,

déguisés comme lui et porteurs de fausses barbes, fut poursuivi et

arrêté: le prévôt les avait pris pour des voleurs.

Malherbe avait été nommé d'office pour chanter les amours de Henri IV;

il avait alors à peindre son désespoir et ses angoisses:

O beauté, reine des beautés,

Seule de qui les volontés

Président à ma destinée,

Pourquoi n'est, comme la toison,

Votre conquête abandonnée

A l'essor d'un autre Jason?

Les essors du vieux Jason n'aboutissaient à rien, tant était vigilant M.

de Condé; il avait emmené sa femme loin de la cour et refusait

obstinément de revenir; cadeaux, pensions, promesses le trouvaient

inflexible. «--Le roi veut m'abaisser le coeur, disait-il, et me hausser

la tête; nenni.»

Malherbe cependant chantait toujours:

Donc cette merveille des cieux,

Parce qu'elle est chère à mes yeux,

En sera toujours éloignée;

Et mon impatiente amour,

Par tant de larmes témoignée,

N'obtiendra jamais son retour.

Sully cherchait à consoler le roi, qui était inconsolable.

«--Ah! Sire, disait le vieux ministre, que n'avez-vous fait mettre M. de

Condé à la Bastille! Vous lui eussiez pris sa femme bien plus

facilement.»

C'était aussi l'avis de Bassompierre, dont la fertile cervelle ne

trouvait cependant aucun expédient.

Les couches de Marie de Médicis, la seconde épouse de Henri IV,

fournirent, pour attirer le prince de Condé à la cour, un prétexte

auquel il ne put résister. Le roi était au comble de la joie de revoir

sa bien-aimée, et Malherbe chantait:

Revenez mes plaisirs; ma dame est revenue,

Et les voeux que j'ai faits pour revoir ses beaux yeux,

Rendant par mes soupirs ma douleur reconnue,

Ont eu grâce des cieux.

Le roi était alors complètement métamorphosé. Jaloux du bien paraître

aux yeux de sa dame, il s'habillait avec recherche, soignait sa barbe et

s'inondait d'essence. Il avait à la cour tout le monde pour lui; on

trouvait impardonnable M. de Condé, et, tandis que chacun conspirait

contre lui, les bons amis de cour lui insinuaient qu'il jouait gros jeu

à lutter contre le maître.

Se voyant hors d'état de résister à l'orage qui menaçait son front, le

prince prit le parti de fuir, et bravement il enleva sa femme, presque

malgré elle.

«Le roi était au jeu, dit Bassompierre, quand le chevalier du guet lui

porta la nouvelle de cette fuite. J'étais le plus proche de lui. Il me

dit tout bas à l'oreille:--«Bassompierre, mon ami, je suis perdu. Cet

homme mène sa femme dans un bois, je ne sais si c'est pour la tuer ou

pour la conduire hors de France.»

Il se retira aussitôt dans sa chambre, confiant le jeu et son argent à

Bassompierre. Il n'avait plus la tête à lui. Chez sa femme, il se livra

à tous les transports d'une colère furieuse et d'un désespoir insensé.

Il fit mander ses ministres et leur déclara qu'à tout prix il voulait

faire revenir en France le prince de Condé et sa femme.

Malherbe, lui, chantait encore cette grande désolation:

Quelles pointes de rage

Ne sent point mon courage

De voir que le danger,

En vos ans les plus tendres,

Vient menacer vos cendres

D'un cercueil étranger.

Il paraît que la douleur fit maigrir Henri IV, que l'embonpoint n'avait

cependant jamais gêné, car le poëte ajoute:

Aussi suis-je un squelette;

Ainsi la violette

Qu'un froid hors de saison

Ou le soc a touchée,

De ma peau desséchée

Est la comparaison.

La douceur d'être comparé à une violette ne suffit pas à consoler le

roi, ni même à le faire renoncer à l'espérance de revoir madame de

Condé.

Le prince s'était réfugié dans les Pays-Bas; des émissaires de Henri IV

tentèrent un enlèvement: ils échouèrent. La diplomatie ne réussit pas

mieux que le coup de main, et le roi allait sans doute déclarer la

guerre à l'Autriche, quand le couteau de Ravaillac, le mystérieux

régicide, vint détourner le cours des événements.

Sully prête à son maître les plus vastes projets; cette lutte, qu'il

allait engager avec la maison d'Autriche, devait avoir pour résultat le

remaniement de la carte de l'Europe, à la tête de laquelle la France se

fût définitivement placée.

Il ne nous appartient pas de discuter ici la valeur de ces assertions,

et nous laissons à la sévère histoire le soin de résoudre ce grand

problème politique.

Du reste, Henri IV était bien de taille à le poser. L'homme avait ses

faiblesses, mais le monarque était bien capable de les faire servir à

ses desseins.

X

LA BELLE GABRIELLE.

Entre tous les noms amoureux et chéris que la tradition s'est plu à

entourer d'une poétique auréole, celui de Gabrielle d'Estrées est

assurément un des plus populaires.

Cette belle maîtresse du roi de France, cependant, était loin en son

temps d'être l'idole de la foule: ses titres, son luxe, son ambition

offusquaient les bourgeois. Elle fut marquise d'abord, puis duchesse;

ils craignaient de la voir un jour assise sur le trône. Ils lui

faisaient un crime de son esprit, de sa beauté même, beauté damnable!

Un Genevois, à Paris depuis la veille, est arrêté un matin aux portes du

Louvre par la litière de la belle favorite.

--Quelle est, demande-t-il, cette grande dame si richement parée

qu'entoure une si magnifique escorte de seigneurs et de damoiselles?

--Ne faites nulle attention à _cela_, répond le bourgeois de Paris, et

remettez votre chapeau; ce n'est rien qui vaille, c'est la maîtresse du

roi.

Il faut dire que les parures de Gabrielle, ses belles robes, ses

diamants tiraient les yeux aux femmes des échevins: à chaque cérémonie

elles trouvaient amplement matière à la critique.--«Encore un ajustement

nouveau!» et aussitôt d'en évaluer le prix.

Le peuple s'obstinait à voir en elle la cause de tous ses maux;

«volontiers il l'eût accusée de la dureté des temps ou du manque de

récoltes.» On disait qu'elle ruinait son amant et l'empêchait de remplir

ses bonnes intentions.--«Sans elle, depuis longtemps, nous tiendrions la

poule au pot!»

Le temps a plus fait pour la duchesse de Beaufort que les panégyriques

de ses historiens et de ses poëtes, admirateurs de commande. Chaque

année a ajouté quelques traits charmants à la légende de ses amours,

légende romanesque qui a fini par se substituer à l'histoire, et qui

n'est cependant véridique ou menteuse qu'à demi. La popularité de cette

femme séduisante a grandi à l'ombre de la popularité du Béarnais, et

désormais le nom de la Belle Gabrielle est inséparable de celui de Henri

IV.

On doit glisser légèrement sur les premières années de mademoiselle

d'Estrées et se défier de toutes les exagérations en bien ou en mal des

chroniques et des mémoires du temps. Sa position fut telle à la cour de

France, qu'elle avait des amitiés dévouées et des haines ardentes, et

nul de tous ceux qui ont parlé d'elle n'était complétement

désintéressé, c'est-à-dire impartial.

Issue d'une famille qui avait déjà plusieurs quartiers de noblesse dans

les fastes de la galanterie, Gabrielle suivit forcément les traditions

de sa maison, et c'est sous les auspices d'une mère plus que

complaisante qu'elle fit ses débuts à la cour de Henri III.

Dans le fond d'un château, tranquille et solitaire,

Loin du bruit des combats elle attendait son père.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Son coeur, né pour aimer, mais fier et généreux,

_D'aucun amant encor n'avait reçu les voeux_.

Ainsi parle Voltaire, lorsque, pour la première fois, il met en scène la

belle amie de Henri IV. Ici nous prenons la _Henriade_ en flagrant délit

d'adulation, mais l'épopée a ses exigences.

Bassompierre, sur le même sujet, s'explique tout autrement;

malheureusement, ce brillant séducteur est légèrement suspect de

calomnie. Trop bien traité par les femmes, il paya leurs faveurs au

moins en médisances.

Le premier amant de Gabrielle paraît avoir été Henri III, auquel sa mère

la livra moyennant une somme de six mille écus; mais l'ami de Quélus, de

Schomberg et de Maugiron, qui avait en amour sa manière de voir, se

dégoûta bien vite de sa jeune maîtresse; il la trouvait trop blanche et

trop délicate.--«Pour du blanc et du maigre, disait-il, j'en ai tant que

j'en veux chez la reine ma femme.»

Cet échec découragea fort madame d'Estrées, que les beaux écus d'or

avaient mise en appétit; et sans doute pour remplacer la qualité des

galants par la quantité, elle continua à _produire_ sa fille dans le

monde.

Le riche Zamet et d'autres partisans avaient succédé à Henri III,

lorsque le cardinal de Guise vint à s'éprendre de Gabrielle. Cette

passion durait depuis un an, quand le cardinal, étant devenu jaloux de

M. de Longueville, rompit brusquement. M. de Longueville et Stanay, qui

recueillirent sa succession, firent bientôt place au duc de Bellegarde,

qui lui-même, à son grand regret, dut se retirer devant Henri IV.

Amant heureux de Gabrielle, enivré de cette rare fortune d'être aimé

d'une femme si charmante, le duc de Bellegarde ne savait à qui conter

son bonheur et vanter les charmes infinis d'une maîtresse adorée,

lorsqu'il eut la malheureuse idée de choisir Henri pour confident. Il

devait cependant savoir à quoi s'en tenir sur le coeur inflammable de

son maître.

Du matin au soir, il ne cessait de lui décrire les infinies perfections

de Gabrielle; il ne tarissait pas en éloges; il dépeignait avec passion

ses grâces, sa beauté, son esprit, tant et tant qu'à sans cesse entendre

exalter les charmes d'une femme qu'il ne connaissait pas, Henri IV en

devint amoureux et pria Bellegarde de le mettre à même de l'admirer. Le

duc y consentit, d'autant plus volontiers que son amour-propre y

trouvait son compte et qu'il ne pensait pas avoir rien à redouter du

roi, fort occupé alors de Marie de Beauvilliers.

La première entrevue du roi et de Gabrielle eut lieu au château de

Coeuvres en Picardie. Bellegarde ne tarda pas à s'apercevoir qu'il avait

fait une école, car il reçut l'ordre de ne plus penser à sa maîtresse.

Il promit tout ce que voulut le roi; mais en secret, il prévint

Gabrielle des exigences de Henri. Soit qu'elle aimât réellement le duc,

qui était, du reste, un des plus beaux cavaliers de la cour, soit

qu'elle cherchât par une résistance calculée à irriter la passion du

roi, elle le reçut fort mal au début et lui déclara net qu'elle lui

préférait Bellegarde qui devait l'épouser.

Le héros de son temps éprouva un vif chagrin de ce refus, et quoique

Mantes, dont il s'était fait comme une petite capitale pendant qu'il

tenait la campagne aux alentours de Paris, fût distant de sept lieues du

château de Coeuvres, et que la forêt à travers laquelle il fallait

passer fût entourée de partis ennemis, il résolut d'aller en personne

apaiser la belle courroucée. Il partit accompagné de cinq gentilshommes

de sa suite seulement. A trois lieues de Coeuvres, il descendit de

cheval, endossa des habits de paysan, mit un sac plein de paille sur sa

tête, et se rendit à pied au château où, la veille, il avait fait

annoncer son arrivée. Gabrielle lui fit le plus froid accueil, lui

disant qu'il était si laid sous cet accoutrement qu'elle ne pouvait se

résoudre à le regarder.

Les cotillons célèbres · 第 14 / 17 段