«Les médecins et chirurgiens, dit le journal de Henri IV, n'osèrent pas,

à cause de sa grossesse, lui faire des remèdes violents. Tels avaient

été ses efforts et ses syncopes, que sa bouche fut tournée vers la nuque

de son col. Elle était devenue si hideuse qu'on ne pouvait la regarder

sans effroi. Son corps ayant été ouvert, son enfant fut trouvé mort.»

Henri IV, prévenu trop tard, fit éclater le plus vif désespoir. Il

sanglotait tout haut, refusait toute consolation, se plaignant d'être

désormais «seul sur la terre.»

Il prit le deuil et il voulut que toute la cour suivit son exemple. Des

funérailles presque royales furent faites pour cette belle maîtresse de

Henri IV. Son corps fut conduit en pompe solennelle à l'abbaye de

Maubuisson, dont une de ses soeurs était alors abbesse.

Des bruits sinistres se répandirent autour du cercueil de la duchesse de

Beaufort. Ce mot terrible de poison, si souvent murmuré dans les sombres

appartements du Louvre lorsque régnait une première Médicis, revenait

fatalement avec une autre princesse de ce nom.

Zamet fut accusé, et bien d'autres.

Mais il faut se garder de prêter l'oreille aux vagues murmures du

soupçon.

«Dieu seul, dit Shakespeare, a jamais su ce qu'il y avait au fond de la

coupe.»

Le peuple, qui avait haï Gabrielle, ne s'agenouilla point au passage du

cortège funèbre, et les cendres de la belle favorite n'étaient pas

froides encore, que déjà couraient sur elle les pamphlets les plus

injurieux.

Voici le commencement d'un dialogue de quatre pages, en vers, composé le

lendemain de sa mort. C'est son ombre qui revient tout exprès de l'enfer

pour confesser ses crimes:

De mes parents l'amour voluptueuse

Et de mes soeurs l'ardeur incestueuse

Rendent assez mon lignage connu.

De l'exécrable et malheureux Atrée

Est emprunté notre surnom d'Estrée,

Nom d'adultère et d'inceste venu.

Les haines ardentes contenues pendant sa vie éclataient, et les six

soeurs de la belle Gabrielle ayant assisté à ses obsèques, il se trouva

un poëte pour faire ce sixain.

J'ai vu passer sous ma fenêtre

Les six péchés mortels vivants

Conduits par le bâtard d'un prêtre,

Qui tous les six allaient chantants:

Un requiescat in pace

Pour le septième trépassé.

La Restauration eut l'idée de faire élever une statue à la belle

Gabrielle, en 1820, époque où l'on ne parlait d'Henri IV dans les salons

bien pensants que les larmes aux yeux.

Louis XVIII donna son approbation. Cet homme d'esprit dut bien rire ce

jour-là.

Était-ce sa faute à lui si ceux qui l'entouraient n'avaient lu

l'histoire de France que dans les Père Loriquet de la maison de Bourbon?

XI

CATHERINE-HENRIETTE D'ENTRAGUES.

MARQUISE DE VERNEUIL.

Les cloches qui avaient sonné le glas funèbre de la duchesse de Beaufort

vibraient encore, que déjà Henri IV songeait a pourvoir son coeur d'une

nouvelle maîtresse. Son désespoir fut aussi court qu'il avait été

violent.

Les distractions qu'il trouvait à l'hôtel de Zamet ne suffisaient pas

pour combler le vide creusé par la mort de Gabrielle. Il s'en allait,

comme a dit un écrivain du temps, «escarmouchant du coeur» avec l'une et

avec l'autre, fort indécis de son choix, lorsque le hasard, aidé d'une

mère peu scrupuleuse, jeta sur son passage la belle et fière Henriette

d'Entragues. Cette mère complaisante n'était autre que la charmante

Marie Touchet, qui, en épousant le seigneur de Balzac d'Entragues, ne

songeait probablement pas à faire souche de maîtresses royales. Mais

nous rencontrerons plus d'une fois dans l'histoire de ces familles

prédestinées.

Une partie de chasse, fut le théâtre de la première entrevue. Le roi,

tout aussitôt, mordit à cet appât irrésistible de deux yeux ardents

d'une vivacité plus que provoquante. Les traits d'Henriette, sans avoir

la régularité de ceux de Gabrielle, étaient peut-être encore plus

séduisants. Et puis, n'était-elle pas encore embellie, aux yeux d'Henri

IV, du piquant attrait de la nouveauté?

Mais le Vert-Galant dut modérer son impatience. La fille de Marie

Touchet savait trop l'art de se faire désirer pour ne pas reculer à

propos après être allée au-devant de l'amour. Les commencements de cette

liaison ont toute la majesté d'une négociation diplomatique.

Il y eut des pourparlers, des allées, des venues; un ambassadeur, de

Lude, avait été nommé.--Triste ambassade! La pierre d'achoppement,

c'était M. de Balzac d'Entragues. Ce gentilhomme tenait à conserver ce

qui restait d'honneur à sa maison; peut-être parce que la vertu de sa

femme avait fait naufrage, il tenait à garder celle de sa fille. Il mit

de Lude à la porte. Par bonheur, l'ambassadeur d'Henri IV connaissait le

chemin des fenêtres.

Le roi maugréait fort de tous ces contre-temps. Oubliant que déjà sa

barbe grisonnait, le Vert-Galant sur le retour se croyait aimé

d'Henriette et n'accusait que la tyrannie des parents.

Bientôt cependant on entra dans la voie des transactions. Les bases des

premiers protocoles furent posées par la jeune fille, ou plutôt par sa

mère. M. d'Entragues continuait à jouer à l'écart son rôle de père

rigide, sans doute pour se ménager une entrée lorsque le moment lui

paraîtrait convenable. La modeste, séduisante et spirituelle Henriette

d'Entragues mettait sa capitulation au prix de cent mille écus.

Ce chiffre formidable fit pousser les hauts cris à Henri IV. Il

marchanda même, le ladre! oui, il marchanda; mais la place tint bon, et,

un beau matin, Sully reçut l'ordre de compter la somme.

Le ministre, fort embarrassé à ce moment de réunir les quatre millions

nécessaires au renouvellement de l'alliance des Suisses, commença par

refuser net. Il disait que pour une somme si énorme son maître aurait

dix femmes plus belles et plus vertueuses que mademoiselle d'Entragues.

Il avait dix mille fois raison, mais on ne raisonnait pas avec

l'impatience amoureuse du Vert-Galant, et il fallut bien s'exécuter.

C'est alors que Sully s'avisa d'un stratagème qui, mieux que de longues

considérations, nous donne une exacte idée de son caractère et de celui

de son maître.

Il fit porter les cent mille écus dans le cabinet du roi, et en sa

présence les fit compter et recompter avec une grande ostentation par

ses secrétaires. Cet or et cet argent, qui couvraient presqu'entièrement

le plancher du cabinet, éblouirent le Béarnais.

--Nous sommes, dit-il d'un ton joyeux, bien plus riches que je ne

croyais.

--Il est vrai, répondit Sully, mais tout ce que vous voyez là, Sire,

doit être, par vos ordres, porté à mademoiselle d'Entragues.

Henri resta un instant pensif; puis, comme honteux de lui-même, il

sortit en murmurant:

--Ventre-saint-gris, voilà une nuit bien payée.

Cette nuit, tant désirée et si chèrement achetée, il ne la tenait point

encore.

Avec les cent mille écus, de nouveaux scrupules étaient venus à la

famille d'Entragues. Il y eut de nouvelles difficultés, de nouvelles

négociations. Le roi, de jour en jour plus pressant, sommait Henriette

de tenir sa promesse; mais elle, avec un art infini, maudissait comme

son amant la surveillance fâcheuse d'une famille trop attachée à un vain

point d'honneur, lui jurait qu'elle attendait avec impatience une

occasion favorable, et finissait par le remettre au lendemain.

Henri IV, de guerre lasse, allait peut-être abandonner la partie et ses

cent mille écus, qui à cette heure lui tenaient au coeur au moins autant

que son amour, lorsqu'il reçut d'Henriette une lettre où elle lui

expliquait qu'une promesse de mariage en bonne et valable forme,

adressée à M. d'Entragues, mettrait en repos la conscience chatouilleuse

de ce bon père et assurerait enfin leur liberté et leur bonheur.

Les chroniques nous ont conservé la curieuse épître de l'adroite

demoiselle: avec une heureuse habileté d'expressions, elle prouve au roi

qu'elle n'est pour rien dans cette dernière exigence: elle a engagé ses

parents à se contenter d'une promesse verbale, mais ils s'opiniâtrent à

exiger un écrit, «Enfin, Sire, ajoute-t-elle en terminant, puisqu'ils

s'entêtent de cette vaine formalité, quel risque y a-t-il à se prêter à

leur manie? Vous ne ferez point difficulté de les satisfaire, _si vous

m'aimez comme je vous aime_. A mon égard, tout ce qui m'assurera mon

amant me satisfera.»

Il ne fallait pas tant d'éloquence pour convaincre le roi; une promesse,

de mariage surtout, ne lui avait jamais semblé un obstacle sérieux.

Après un don de cent mille écus, cette _vaine formalité_, comme disait

mademoiselle d'Entragues, lui paraissait une plaisanterie. Il eût

défendu son coffre-fort, il signa sans hésiter et de la meilleure grâce

du monde la promesse de mariage qui devait lui ouvrir l'alcôve de la

belle Henriette.

Nous avons ce document, écrit en entier de la main de Henri IV, et

scellé du sceau royal; il était de nature à satisfaire le père le plus

exigeant:

«Nous, Henri, roi de France et de Navarre, en foi et parole de roi,

promettons et jurons à M. de Balzac d'Entragues, que nous donnant

pour compagne demoiselle Catherine-Henriette d'Entragues, sa fille,

au cas que dans six mois elle devienne grosse, et qu'elle accouche

d'un fils, alors et à l'instant, nous la prendrons pour femme et

légitime épouse, dont nous solenniserons le mariage publiquement et

en face de notre mère sainte Eglise, selon les solennités requises

et accoutumées.

Henri.»

L'histoire de cette promesse de mariage, que Sully appelle «un honteux

papier,» n'est pas la page la moins curieuse des _OEconomies_.

Henri IV, au moment de partir pour le château de M. d'Entragues, s'avise

de montrer le fameux acte à son ministre. Sully le prend, le lit avec

une attention triste qui fait monter le rouge au front du Vert-Galant,

et enfin le lui rend froidement et sans prononcer une parole.

--«Là! là! dit le roi, parlez librement et ne faites pas tant le

discret; n'ayez crainte que je me fâche.»

Sully alors reprend la promesse et la met en pièces.

--«Comment, morbleu! s'écrie Henri, que prétendez-vous faire? Je crois

que vous êtes fou!»

--«Il est vrai, Sire, que je suis fou, répond le hardi confident; plût à

Dieu que je le fusse tout seul en France!»

Le roi s'éloigna en maugréant, comme c'était son habitude lorsqu'il ne

voulait pas avouer que Sully avait raison; mais avant de partir pour

Malesherbes, résidence de la famille d'Entragues, il eut soin de

préparer une nouvelle cédule.

De ce jour, Henriette fut toute à lui, et un mois ne s'était pas écoulé

qu'elle jouissait de toutes les prérogatives et de toute l'influence que

dix ans de dévouement et d'affection avaient méritées à la belle

Gabrielle. Mais quelle différence! L'humeur égale et douce de la

duchesse de Beaufort la faisait aimer de tous ceux qui approchaient le

roi, son esprit conciliant suffisait à apaiser les mille querelles que

des intérêts divers font naître entre les courtisans; avec l'altière

Henriette, au contraire, la discorde entra à la cour, et Henri IV ne

tarda pas à s'apercevoir qu'il avait choisi la tempête pour compagne.

Les graves embarras que, dès le premier jour, suscita la nouvelle

favorite ne diminuèrent en rien la passion du Béarnais: le pouvoir des

femmes sur son esprit grandissait avec les années.

Gabrielle avait été duchesse de Beaufort, Henriette fut marquise de

Verneuil; et telle était après peu de semaines son influence, que le duc

de Savoie se crut obligé d'acheter par des présents d'une énorme valeur

sa toute-puissante protection.

Souveraine maîtresse au palais de Fontainebleau, ces «déserts» chers à

Henri IV, la marquise ordonnait à son gré les fêtes et les chasses, ce

qui ne l'empêchait pas d'assister aux conseils du roi, d'avoir sa

politique et d'émettre son avis, au grand déplaisir de Sully, des

généraux et des ministres.

Pour mademoiselle d'Entragues, le Béarnais était devenu prodigue, et

chaque jour quelque don nouveau venait témoigner de la vivacité de sa

passion. S'éloignait-il, était-il forcé de quitter les genoux

d'Henriette, même pour une seule journée, il retrouvait pour lui écrire

de ces expressions si tendres, si naïvement amoureuses, qui jadis

mouillaient de douces larmes les yeux de la Belle Gabrielle:

«Mon cher coeur, un lièvre m'a mené jusque devant Malesherbes, j'y

ai éprouvé la douce souvenance des plaisirs passés; je vous ai

souhaitée entre mes bras comme autrefois je vous y ai vue....

Bonjour, chères amours. Si je dors, mes songes seront de vous, si

je veille, mes pensées seront de même. Recevez un million de

baisers de moi.

Henri»

O roi prometteur et oublieux! ô marchand de belles paroles! Tandis qu'il

signait ainsi une promesse de mariage, qu'il écrivait à sa maîtresse des

billets passionnés, ses ambassadeurs négociaient à Rome la rupture de

son mariage avec Marguerite de Valois et une nouvelle alliance avec

Marie de Médicis.

Les négociations étaient sur le point de réussir: la reine de Navarre

avait accordé son consentement au divorce, et le pape devait saisir avec

empressement cette occasion de donner en France une nouvelle force au

parti catholique, cet ancien parti de la Ligue qui n'avait cessé de

lutter de tout son pouvoir contre l'influence de la Belle Gabrielle.

Le moment approchait cependant où Henri IV allait être sommé de tenir

sa parole royale fort aventurée. La marquise de Verneuil était enceinte

et comptait avec une fébrile impatience les jours qui la séparaient du

moment où la naissance d'un fils,--elle était sûre, disait-elle, que ce

serait un fils,--lui assurerait la couronne.

Le roi était fort inquiet; il sentait que si la marquise mettait au

monde un garçon les fauteurs de rébellions auraient en main une arme

terrible. Le hasard, ce complice de toute sa vie, vint à son aide.

La favorite, en l'absence de son amant, alors dans les environs de

Moulins, attendait au château de Monceaux le moment de ses couches,

auxquelles Henri avait promis d'assister. Une nuit, le tonnerre tomba

dans sa chambre et lui causa une telle frayeur, que quelques heures plus

tard elle mit au monde, avant terme, un enfant mort.

Ainsi Henri IV fut délié de son engagement imprudent, mais non d'un

amour disproportionné dont les conséquences devaient être si fâcheuses.

Cependant, à la première nouvelle du terrible accident survenu à sa

maîtresse, le roi était accouru. Tant que la vie de la malade fut en

danger, il veilla fidèlement à son chevet, et sa présence, plus que

l'habileté des médecins, contribua au salut de la marquise.

Une triste nouvelle attendait Henriette à sa convalescence; elle ne

recouvra la santé que pour apprendre le mariage de Henri IV avec Marie

de Médicis.

La colère et le désespoir de mademoiselle d'Entragues sont faciles à

comprendre, pour qui connaît le caractère fougueux de cette jeune

ambitieuse; elle voulait aller trouver son amant, lui reprocher sa

félonie et son manque de parole, l'accabler des plus cruelles injures.

Mais déjà le Béarnais, redoutant une orageuse explication, avait quitté

Monceaux et galopait vers la Savoie.

Quelques jours suffirent pour changer les dispositions d'Henriette. Ne

pouvant être reine, elle pensa qu'elle devait au moins conserver comme

maîtresse la toute-puissance, et nous la voyons accabler le roi de

lettres tendrement plaintives:

«Souvenez-vous, Sire, écrit-elle, d'une demoiselle que vous avez

possédée et qui s'est livrée à vous sur votre foi et parole

royale.»

Ailleurs nous trouvons ce curieux passage:

«Je ne vous parle que par soupirs, car pour mes autres plaintes

secrètes, Votre Majesté les peut sourdement entendre de ma pensée,

puisque vous connaissez aussi bien mon âme que mon corps. En mon

âme misérable, Sire, il ne me reste que cette seule gloire d'avoir

été aimée du plus grand monarque de la terre.»

Ces larmes et ces tristesses troublaient comme un remords l'âme de Henri

IV; et il n'y put rester insensible; plus d'une fois il quitta l'armée

pour aller implorer son pardon, et c'est à Henriette qu'il fit porter

les drapeaux pris sur l'ennemi, galanterie déplacée qui fit hautement

murmurer les vieux compagnons d'armes du roi de Navarre.

Il est à croire que toutes «ces belles prévenances» du roi avaient leur

but: Il désirait vraiment se faire rendre sa promesse de mariage, qui ne

laissait pas que de l'inquiéter. Mais cet engagement était en bonnes

mains; et tandis que la marquise trompait Henri par une feinte

résignation, ses parents envoyaient à Rome la fameuse promesse. Elle

arriva trop tard, lorsque déjà Marie de Médicis, mariée par

procuration, mettait le pied sur la terre de France.

La première entrevue des nouveaux époux eut lieu à Lyon, le 9 décembre

de l'an 1600. Le genre de beauté de Marie de Médicis ne plut point au

Vert-Galant; pour une fois en sa vie, il se trouva une femme qui n'était

pas à son gré, c'était la sienne. La nouvelle reine avait alors

vingt-sept ans; «elle était grosse, commune, n'avait rien de l'élégance

ni de l'esprit des Médicis, ses ancêtres paternels, et ne tenait que du

sang autrichien de sa mère.»

Elle justifiait assez bien, on le voit, cette épithète de _grosse

banquière_ qu'en un jour de querelle devait lui donner la marquise de

Verneuil.

Le caractère de Marie ne rachetait pas tous ces défauts, «elle était

jalouse, emportée et bigote.»

Malgré tout, Henri IV, le soir même de la première entrevue, passa

par-dessus toutes les lenteurs de l'étiquette et pénétra dans

l'appartement de la nouvelle reine; il avait hâte de rendre indissoluble

un mariage que trop de prétextes pouvaient faire annuler.

Le voyage de Marie de Médicis continua à petites journées, le roi parti

en avant faisait l'office de fourrier. Ce voyage fut un long triomphe.

Le parti catholique devait bien cette ovation à la nièce du Saint-Père,

et c'est au milieu des acclamations les plus enthousiastes qu'elle fit

son entrée à Paris, où l'attendaient de cruelles déceptions.

Il était dans la destinée de Marie de Médicis de voir sa vie troublée

par des favorites royales. Jeune fille, elle avait dû fuir le palais

paternel où régnait despotiquement Bianca Capello, la belle courtisane

vénitienne; épouse et reine, elle dut subir une humiliante rivalité avec

la marquise de Verneuil; mère enfin, elle eut la douleur de voir des

bâtards partager avec son fils les caresses paternelles.

Il ne faudrait pas cependant se trop apitoyer sur les malheurs de Marie;

sa vertu est restée trop équivoque pour qu'on lui accorde tout l'intérêt

que mérite une épouse trahie. Son cousin Virginio Orsini, dont

l'affection n'était rien moins que fraternelle, le duc de Bellegarde, et

enfin le trop fameux Concini, l'aidèrent, dit-on, à se venger des

infidélités trop nombreuses de son époux. Pour les deux premiers, la

chronique s'aventure peut-être, mais le doute n'est pas possible à

l'égard de celui qui devint plus tard le maréchal d'Ancre.

Tranquille du côté de ses ennemis, Henri IV, après son mariage, avait

espéré vivre enfin en repos. Il se trompait: il retrouva dans sa maison

la guerre qui avait cessé au dehors.

Un mois ne s'était pas écoulé depuis l'arrivée de Marie de Médicis, que

déjà le Louvre était devenu un enfer. La faute en était au Vert-Galant,

qui avait caressé cet espoir insensé «d'accorder deux femmes

terriblement jalouses, une femme légitime et une maîtresse,» et qui

«avait la prétention de les faire vivre en bonne intelligence sous le

même toit.»

Henri n'accorda même pas à sa femme les trois mois du poëte, mois bénis

du premier amour; il avait été repris d'une belle passion pour

Henriette, «dont le bon bec» l'amusait infiniment, et il ne se passait

pas de semaine «qu'il ne fit quelque nouvelle entreprise» pour aller

coucher au château de Verneuil.

Aussi chaque jour de terribles querelles éclataient dans le ménage

royal; «cette illustre paire d'amants, dit une chronique, vivait dans

une brouillerie perpétuelle.» Sully avait assez à faire à mettre le

holà, et deux ou trois fois il n'eut que le temps d'arrêter le bras de

la reine qui se levait menaçant sur son époux. Le ministre n'était pas

là sans doute le jour où elle égratigna si fort la figure de Henri qu'il

en porta les marques plus d'une semaine.

Comme de juste, la marquise de Verneuil avait été présentée à la reine.

Marie de Médicis l'avait reçue plus que froidement, et tout l'esprit de

la favorite n'avait pu arracher une parole à l'épouse outragée.

Le rêve de Henri était de donner à sa maîtresse un logement au Louvre;

mais toute son habileté diplomatique avait échoué contre la juste

jalousie de la reine. Les courtisans qui s'étaient entremis ne

réussirent pas mieux que leur maître, et deux ou trois d'entre eux

payèrent d'une disgrâce un échec auquel ils eussent dû s'attendre. Rosny

lui-même n'eut pas une chance meilleure. Le roi désespérait presque,

lorsqu'une des femmes de la reine offrit de le servir. Cette femme était

Léonora Galigaï.

Cette intrigante, toute-puissante sur l'esprit de sa maîtresse, la

décida à subir la marquise de Verneuil, et bientôt les deux ennemies,

l'épouse et la maîtresse, semblèrent vivre dans la meilleure

intelligence.

Ce fut un scandaleux et triste spectacle: la reine et la favorite eurent

chacune leur appartement au Louvre, appartements si voisins qu'une

simple porte de communication dont le roi avait la clef les

séparait.--«Je suis enfin heureux,» disait le Vert-Galant. Il y avait de

quoi!

A quelque temps de là Marie de Médicis et la marquise eurent chacune un

fils à peu de semaines de distance. Le roi fit aussi bon accueil à l'un

qu'à l'autre. Les enfants avaient toujours eu le don de le réjouir, «de

quelque part qu'ils vinssent.» Ils étaient pour lui comme un signe de

prospérité, et à ce compte Henri put s'estimer un monarque prospère. Il

n'était alors question que de la bonne intelligence des deux mères. Aux

fêtes qui célébrèrent la naissance d'un dauphin, Marie de Médicis

inscrivit le nom d'Henriette sur la liste des dames qui devaient danser

un ballet qu'elle avait composé. Chaque dame représentait une vertu.

Ce fut le dernier triomphe d'Henriette. Nous allons voir pâlir son

étoile jusqu'à ce qu'elle s'éteigne dans les brumes épaisses de l'oubli.

Le premier coup qui devait ébranler sa fortune, lui fut porté par la

reine; cette Italienne qui pouvait se composer un visage souriant, mais

non étancher le fiel de son coeur. Marie de Médicis, par l'entremise

d'une des soeurs de Gabrielle, fit tenir au roi des lettres de la

marquise adressées au duc de Joinville, pour lequel elle avait eu une

vive passion. Dans ces lettres, que Joinville avait sacrifiées à une

nouvelle maîtresse, le roi et la reine étaient indignement outragés.

L'amour d'Henri surtout y était tourné en ridicule au bénéfice d'un

préféré.

Le Vert-Galant, si naïf au fond avec les femmes, fut altéré par la

lecture de cette correspondance. Il se croyait aimé! Joinville dut

quitter la cour, et on conseilla à la marquise d'aller prendre l'air

dans une de ses terres. Elle obéit furieuse et jurant de se venger.

Nous n'entrerons point ici dans les détails des intrigues sourdes et des

conspirations qui troublèrent le règne de Henri IV. A presque toutes

nous trouvons mêlées mademoiselle d'Entragues et sa famille.

Déjà, lors de la conspiration de Biron, le père et le frère de la

favorite n'avaient dû la vie qu'à ses prières. Une nouvelle entreprise

ne fut pas plus heureuse; mais Henriette elle-même se trouva compromise,

et le roi ordonna sa mise en jugement.

Rendue à la liberté, dévorée de rage et d'ambition déçue, elle passa sa

vie à susciter des ennemis à ce roi qui l'avait tant aimée. Telles

avaient été ses menaces, elle avait parlé si haut de ses projets de

vengeance, qu'on l'accusa d'avoir, de concert avec d'Épernon, mis le

couteau aux mains de l'infâme Ravaillac.

De ce moment elle cessa de paraître à la cour, et nul ne se souvenait

plus de cette belle et fière Henriette d'Entragues, lorsqu'elle mourut à

son château de Verneuil le 9 février 1633. Elle avait cinquante-quatre

ans.

XII

MADEMOISELLE DE HAUTEFORT

ET

MADEMOISELLE DE LA FAYETTE.

Seule, la loi des contrastes donne ici une place aux chastes amours de

Louis XIII; le noble caractère des belles et vertueuses amies de ce

prince mélancolique reçoit un éclat nouveau du voisinage de tant de

favorites royales, qui n'ont même pas pour excuse la violence de la

passion, et dont l'ambition semble avoir été le seul mobile.

Les cotillons célèbres · 第 16 / 17 段