C'était au lendemain de la Saint-Barthelémy; des bandes d'assassins

couraient encore les rues, et, pour franchir la courte distance qui

séparait le Louvre de la rue de l'Autruche, Charles IX avait trébuché

sur vingt cadavres.

A dater de cette nuit terrible, où l'on avait violenté sa volonté

royale, l'infortuné prince n'eut plus un instant de repos.

En vain, pour chasser le fantôme sanglant, se jeta-t-il dans tous les

excès d'une débauche furieuse et se livra-t-il avec emportement aux

exercices les plus violents.

Il ne fit plus, jusqu'au jour de sa mort, que de rares apparitions chez

Marie Touchet, et chaque fois il lui disait d'un air sombre:

--Ma mie, je suis condamné. Je périrai bientôt!

Et il serrait le petit Charles de Valois contre son coeur et s'écriait,

en versant des torrents de larmes:

--Enfant, que tu es heureux! Tu ne seras jamais roi.

Après la mort de Charles IX, Marie Touchet, qui ne s'était en rien mêlée

des affaires et n'avait pris aucune part aux intrigues, recueillit le

fruit de sa sagesse.

La reine-mère laissa par testament au petit Charles de Valois ses

propres, les comtés d'Auvergne et de Lauraguais.

Plus tard, la reine Marguerite, la première femme d'Henri IV, contesta

la donation et la fit casser par le Parlement. Mais le roi Louis XIII

indemnisa par la suite le comte d'Auvergne en lui donnant le duché

d'Angoulême.

Marie Touchet épousa Charles de Balzac, marquis d'Entragues, gouverneur

d'Orléans, qui l'avait connue et aimée toute jeune, avant sa liaison

avec le roi.

Elle lui donna deux filles: l'aînée fut la célèbre marquise de Verneuil,

maîtresse de Henri IV, qui voulut détrôner ce prince, lors de la

conspiration du maréchal de Biron, pour donner la couronne à son frère

utérin, le comte d'Auvergne.

Gravement compromis dans cette conspiration et même jeté en prison,

celui-ci ne fut rendu à la liberté que par respect pour le sang des

Valois, assure l'auteur de la _Confession de Sancy_.

C'est sans doute le même sentiment qui fit fermer les yeux à Louis XIV

quand le comte d'Auvergne, devenu duc d'Angoulême avec droit de battre

monnaie sur ses terres, s'amusa à altérer les titres et à se faire faux

monnayeur.

Marie Touchet mourut presque nonagénaire et fut inhumée dans l'église

des Minimes de la place Royale. Sur une lame de cuivre enfermée dans

son tombeau, on avait gravé cette épitaphe:

CY GIST

le corps de haute et puissante dame

madame MARIE TOUCHET,

de belleville, au jour de son décès,

veuve de feu haut et puissant seigneur

messire françois de balzac,

seigneur d'entragues,

chevalier des ordres du roi

et gouverneur d'orléans,

laquelle décéda le 28 mars 1638,

agée de 89 ans.

La seconde fille de Marie Touchet, Marie de Balzac, eut le malheur

d'aimer un fat, Bassompierre, qui la paya de ses bontés en outrageant et

en calomniant sa mère.

Voici en quels termes le galant maréchal raconte dans ses _Mémoires_ le

touchant épisode des amours de Charles IX et de Marie Touchet:

«Le lieutenant-général d'Orléans, nommé Touchet, fut accusé d'avoir aidé

au prince de Condé de surprendre Orléans aux premiers troubles; car il

était soupçonné d'être de la religion. Ce fut pourquoi on lui suscita

une accusation pour le perdre. Mais Antragues, gouverneur d'Orléans, qui

l'aimait, offrit une jeune fille qu'il avait, nommée Marie, d'excellente

beauté, au roi Charles, moyennant quoi il eut la vie sauve. Et la fille

fut produite au roi qui la dévirgina, et elle fut à lui. Puis ensuite,

étant devenue grosse, l'extrême respect que ce roi portait à sa mère fit

qu'il l'envoya sur la frontière de Savoye, hors de France, où elle

accoucha d'un fils qui mourut. Cependant, le roi devint amoureux de

madame de Clermont d'Antragues et de madame de Narmoustier, et ne se

soucia plus de Marie Touchet, jusqu'à ce qu'au bout de trois ans,

l'ayant vue en une fenêtre, comme il allait au palais, il lui prit envie

de la revoir, et l'engrossa de nouveau d'un fils, dont elle accoucha

encore en Savoye. Et le roi Charles étant à la mort, le recommanda à la

reine sa mère, qui en eut soin et le fit étudier; puis le roi Henri III

le prit en amitié, et l'eût fait grand s'il eût vécu, le recommandant

fort au roi Henri IV, son successeur: c'est le duc d'Angoulême. Marie

Touchet depuis se maria avec le même Antragues qui l'avait produite au

roi Charles.»

M. le maréchal de Bassompierre, en écrivant ces lignes, ne songeait sans

doute pas à la postérité qui flétrit les lâchetés, de quelque part

qu'elles viennent.

IX

LE VERT GALANT

Vive Henri-Quatre!

Vive ce roi vaillant!

Ce diable à quatre

A le triple talent

De boire et de battre

Et d'être un vert-galant.

Ce refrain d'une chanson dont la Restauration fit en quelque sorte une

marseillaise royaliste ou tout au moins une antienne politique, nous

représente admirablement le caractère de Henri IV.

Il y avait du soudard dans ce roi qui passa une partie de sa vie dans

les camps, et qui après la bataille fêtait joyeusement avec ses

compagnons le vin du crû, ou allait demander l'hospitalité à quelqu'une

des maîtresses qu'il avait toujours dans les environs.

On attribue même à Henri IV le second couplet de la chanson:

J'aimons les filles,

Et j'aimons le bon vin.

De nos vieux drilles

Répétons le refrain:

J'aimons les filles,

Et j'aimons le bon vin.

Certes ce couplet ne dut pas coûter de grands efforts d'imagination au

roi, mais il fit plus pour sa popularité que ses victoires et sa

proverbiale bonté.

Nous sommes toujours les vieux Gaulois; gaîté et gaillardise sont des

fleurs naturelles du terroir. Lorsque notre maître sent, pense, agit

comme nous, ce n'est plus un maître, c'est un des nôtres. Il est à nous,

nous sommes à lui.

Et ceci n'est point un paradoxe. D'ailleurs la thèse n'est pas nouvelle:

le marquis de Belloy l'a soutenue dans un livre brillant[5] dont je vais

sans façon détacher une page ou deux:

[Note 5: _Les Toqués_, Paris, 1860.]

«Oui, la gaillardise est un instrument d'autorité, un moyen d'ascendant,

et c'est là ce qu'ont méconnu les meilleurs de nos souverains, nobles

coeurs, mais petits esprits, faibles tempéraments à qui le

_Diable-à-quatre_ a vainement enseigné l'art, le seul art d'être

populaire en ce pays; car pour en revenir à Henri IV, à quoi doit-il

d'être encore aujourd'hui

Le seul roi dont le peuple ait gardé la mémoire?

«A la _poule-au-pot_? mais il ne l'a jamais donnée cette fameuse

poule-au-pot, que personne plus que lui ne donnera jamais au peuple:

voyez le prix dont elle est maintenant.--A ses victoires, à sa bonté, à

son génie? Pas davantage: saint Louis aussi, et combien d'autres ont été

des victorieux! Louis XII fut le père du peuple, et qui le connaît ce

père du peuple? Ah! s'il l'eût été comme ce bon roi d'Yvetot, passe

encore.

«Non, le secret de la popularité d'Henri IV, demandez-le à la chanson, à

la plus populaire de nos chansons: _J'aimons les filles_.... Mais tout

le monde la sait par coeur, même les dévots, même les plus graves.

«Le fils du Vert-Galant égalait au moins son père en bravoure. S'il

n'eut pas de génie, il sut se donner un ministre qui en avait, et bien

qu'il le haït à juste titre, il le supporta, il s'effaça devant lui

pendant tout son règne, par dévoûment pour ses sujets. Quel plus noble

exemple de sagesse et d'abnégation! Personne cependant ne lui en sut

gré. Pourquoi? Parce qu'il n'aima pas _les filles et le bon vin_, parce

qu'il ne fut pas un _diable-à-quatre_, un _joyeux drille_, un

_gaillard_; parce qu'il prit un jour des pincettes pour tirer un billet

du sein d'une dame; et, en vérité, c'étaient bien des façons.--Je tiens

de mon père, disait-il, je sens le gousset.--Il s'agissait bien du

gousset!

«Louis XIV s'y était mieux pris: il avait débuté, tout jeune, par faire

l'amour sur les toits pour que tout le monde le vît: c'était le

programme du nouveau règne. Aussi, pendant longtemps, sa popularité

fut-elle immense, d'autant plus que les suites répondirent aux

commencements; mais il perdit par le confessionnal tout ce qu'il avait

gagné de terrain par les gouttières.

«Tant qu'on lui crut encore une ou deux maîtresses au moins, on lui

pardonna sa grandeur, on lui aurait même passé sa piété; mais dès

qu'entre autres choses on sut que madame de Maintenon n'était que sa

compagne légitime, au lieu de tout ce qu'on avait espéré, il n'y eut

qu'un cri, pour le coup, du Rhin jusqu'aux Pyrénées. Quelle trahison en

effet, quel détestable abus de confiance! Le tartufe! le faux gaillard!

De ce moment la popularité du grand roi s'écroula, son nom tomba dans le

mépris. Ses faiblesses ne lui furent comptées pour rien; on ne vit plus

que sa vertu. Il perdit le coeur de son peuple.

«Poursuivons! L'histoire de France ne saurait trop être envisagée à ce

point de vue.

«Parlez-moi du régent: en voilà un gaillard! et Dubois, son ministre, la

gaillardise en chapeau rouge! et ce charmant roi Louis XV, Louis le

bien-aimé!--Mais qu'ai-je donc fait à ce bon peuple pour qu'il m'aime

tant? disait-il.--Ce que vous avez fait, Sire? Rien encore peut-être,

vous êtes si jeune!--Il avait quatre ans,--mais on pressent ce que vous

ferez. On lit dans vos yeux que vous ne serez pas comme votre aïeul

Louis le Grand, Louis le délicat, Louis le dégoûté, dont le coeur était

comme l'abbaye de Remiremont: pour y mettre il fallait prouver

trente-deux quartiers de noblesse. Vous n'y regarderez pas de si près,

ni de si loin. Vive l'égalité, morbleu! Vous prendrez vos maîtresses de

toutes mains; la dernière fille du peuple, aussi bien que la plus grande

dame, pourra être appelée à trôner un quart d'heure sur vos genoux: et

si on la décrasse, si on la parfume pour la circonstance, volontiers

direz-vous peut-être comme le bon Henri: Ah! les malheureux! ils me

l'ont gâtée.»

Heureusement pour les plaisirs d'Henri IV, on ne lui gâta pas toutes ses

maîtresses, surtout dans les commencements. Il aimait alors où il

pouvait et quand il pouvait, des cuisines jusqu'aux combles; et Dieu

sait les aventures, bonnes et mauvaises, mauvaises le plus souvent,

autant vaudrait dire toujours. Il n'eut point de bonheur en amour, le

roi vert-galant; mais il prenait gaîment son parti des trahisons, il

était si disposé à trahir lui-même.

Aventureux en amour comme en guerre, il s'en allait contant fleurettes à

toutes celles qu'il trouvait sur son passage, jolies ou laides. Au

besoin il promettait mariage: ce n'est point pour rien qu'on le surnomma

le roi prometteur. Il allait même jusqu'à donner des promesses écrites.

Devenu roi, il conserva toutes les habitudes d'un soldat de fortune.

Lorsqu'il n'avait que la cape et l'épée, le rachat de ses promesses ne

lui coûtait guère; il en fut autrement lorsqu'il eut échangé la couronne

de France contre une messe: il fallait alors débourser de beaux écus.

Sully grondait, mais il payait; c'était son métier d'être économe pour

son maître, et il avait besoin d'être économe. Outre qu'Henri aimait le

vin et les filles, il ne détestait pas le jeu, et il n'y avait pas plus

de chances qu'en amour.

Alors il écrivait à Sully:

«Mon ami, j'ai perdu au jeu vingt-deux mille pistoles (plus de six

cent mille francs de la monnaie de nos jours); je vous prie de les

distribuer incontinent aux particuliers auxquels je les dois.»

Aux remontrances de Sully:

«Ventre-saint-gris, disait Henri IV, n'ai-je pas assez travaillé pour

mes peuples, et ne puis-je pas prendre un peu de bon temps?»

De loin la bonhomie d'Henri IV ne paraît pas toujours d'un très-franc

aloi. Il est à croire que souvent sa rondeur et sa rude franchise ne

furent qu'un masque; il excellait à mettre en scène, et il ne sentait

guère le besoin de promener ses enfants sur son dos que lorsqu'il devait

recevoir l'ambassadeur du roi d'Espagne.--«Vous êtes père, monsieur

l'ambassadeur?--Oui, Sire.--Alors, j'achèverai la promenade.»

Il promit toujours plus de poule-au-pot qu'il ne donna de pain; mais

promettre est un grand art en ce beau pays de France. En attendant, on

pendait les braconniers haut et court.

Il ne faudrait pas croire cependant qu'Henri IV se ruina pour toutes ses

maîtresses. Au commencement, se ruiner lui eût été difficile; il n'avait

pas alors toujours un pourpoint neuf pour remplacer son pourpoint

déchiré; en ce temps il empruntait au lieu de donner, et deux de ses

amies au moins contribuèrent puissamment à payer ses partisans et ses

adversaires, ses adversaires surtout.

L'histoire ne nous dit point que le roi se soit jamais préoccupé de

rendre ce qui avait été prêté au pauvre prétendant.

Le scandale de ses amours n'offensait d'ailleurs que quelques

calvinistes austères ou quelques catholiques défiants. Les pamphlets

pleuvaient alors; la langue latine se prêtant à toutes les licences, on

dépeignait les _abominations_ du huguenot converti. Jusque sur les murs

du Louvre on osait afficher les placards les plus injurieux. D'autres

fois c'était seulement des conseils un peu aigres:

Hérétique point ne seras

De fait ni de consentement;

Tous tes péchés confesseras

Au Saint Père dévotement;

Les églises honoreras,

Rétabliras entièrement;

Bénéfices ne donneras

Qu'aux catholiques seulement;

Ta bonne soeur convertiras

Par ton exemple doucement;

Tous les ministres chasseras,

Les huguenots pareillement;

La femme d'autrui tu rendras

Que tu retiens paillardement;

La tienne tu reprendras,

Si tu peux vivre saintement;

Justice à chacun tu feras,

Si tu veux vivre longuement;

Grâce ou pardon ne donneras

Contre la mort uniquement;

Ce faisant tu te garderas

Du couteau de frère Clément.

Ce funeste pronostic qui devait se réaliser n'épouvantait point Henri

IV; il ne changea jamais rien à son genre de vie pas plus qu'à sa

politique. Mais nous n'avons point ici à juger le roi ni l'habile homme

de gouvernement qui, louvoyant entre les partis, sut arriver au trône et

créer une France forte et une, et qui, au faite de sa puissance, rêva,

dit-on, une fédération européenne et la paix universelle. Le _gaillard_

seul est de notre compétence.

Henri de Bourbon avait été dans sa jeunesse un assez beau cavalier; sa

taille au-dessus de la moyenne était bien prise; il avait l'air noble,

le regard spirituel et fier, le teint et les cheveux bruns; son nez,

d'une courbure un peu trop aquiline, donnait à son visage une expression

de résolution, et son front haut et découvert dénotait une intelligence

pratique que la finesse de sa bouche légèrement contractée aux

commissures ne démentait point.

Les fatigues de la guerre le vieillirent de bonne heure; sa barbe en

éventail se nuança de fils d'argent; le nez, ce trait saillant de sa

physionomie, s'allongea et se recourba davantage, tandis que son menton

se projetait en avant, effaçant de plus en plus la bouche dégarnie de

ses dents sous ses moustaches raides et grisonnantes.

Mais s'il perdit, avec l'âge, la régularité et la bonne grâce de ses

traits, en revanche sa physionomie s'empreignait d'un grand caractère de

bonté sereine et de bienveillance sympathique; en somme le masque

d'Henri IV est de ceux qui attirent, et Lavater lui pardonnerait la

flamme égrillarde de ses yeux à cause de l'aménité de son sourire.

Naturellement simple, il poussait jusqu'à la négligence et presque à

l'incurie le soin de sa personne et le détail de son habillement; sa

garde-robe fut toujours des plus élémentaires, et ce n'est pas par ses

agréments extérieurs qu'il dut jamais séduire ses nombreuses conquêtes.

Il est difficile, impossible même de suivre le Vert-Galant dans toutes

ses équipées amoureuses. «Le roi avait un grand faible pour les femmes,

dit hypocritement Bassompierre, et il en résultait des scandales.»

Tallemant des Réaux prétend de son côté qu'Henri faisait plus de bruit

que de besogne et qu'il n'était pas «_grand abatteur de bois_.» Mais

Tallemant écrivait après les fatigues de la guerre.

On ferait un calendrier avec le nom de toutes les _saintes_ que fêta ce

dévot de la beauté. Son histoire amoureuse commence comme une idylle: il

s'adressa d'abord à des déesses en jupons courts, vertus champêtres

faciles à séduire: il inscrivait alors sur sa liste des noms obscurs de

paysannes, de boulangères, ou de filles de service. «Il aimait le

torchon,» dit avec amertume l'austère d'Aubigné.

De tous ces noms un seul est venu jusqu'à nous, sauvé de l'oubli par une

légende naïve, celui de Fleurette. Les poëtes de mirlitons se sont

emparés de l'histoire de la jardinière de Nérac et l'ont arrangée pour

les besoins de la romance et de l'Opéra-Comique. Mais ces amours furent

beaucoup moins poétiques, et le père de Fleurette, un homme brutal,

obligea une fois le prince à sauter par la fenêtre.

Fleurette eut un enfant de Henri IV et le poëte Dufresny était

arrière-petit-fils de la belle jardinière. Voltaire assure qu'il

ressemblait à son bisaïeul, et que son origine était la véritable cause

de la bienveillance de Louis XIV à son égard. Dufresny tenait de son

grand-père. Le grand roi avait renoncé à l'enrichir, la France n'y eût

pas suffi; le poëte finit par épouser sa blanchisseuse, seul moyen en

son pouvoir d'acquitter la note de ses jabots et de ses manchettes.

Les voyages forment la jeunesse. Henri IV eut bientôt un champ plus

vaste pour ses exploits galants. Dans ses courses aventureuses, nous le

voyons chaque jour entamer le premier chapitre d'un roman nouveau, et

quels romans! Le burlesque à chaque instant menace de tourner au

tragique: on dégaîne les épées, il pleut des coups de bâton. Déguisé en

palefrenier, le roi s'élance sur une échelle qui doit le conduire

auprès de sa belle; mais les échelons ont été sciés à l'avance, et voilà

le galant par terre. Heureusement quelques-uns de ses compagnons

faisaient le guet.

Une autre fois il s'agit encore d'une fenêtre; elle était au

rez-de-chaussée, il n'y avait pas besoin d'échelle. Notre prince

d'aventures arrive au milieu de la nuit, pousse le volet entr'ouvert et

saute dans la chambre. Il court au plus pressé, c'est-à-dire au lit; la

belle n'y était pas, mais bien un galant plus favorisé, un galant qui

avait le poignet solide. Pourtant, l'obscurité aidant, Henri put

s'échapper sans esclandre.

Moins heureux dans une autre circonstance, il perdit à la bataille son

pourpoint et son haut-de-chausses, et dut s'enfuir dans un appareil trop

primitif, en criant à l'aide.

Tout n'était pas profit, non plus, dans le métier d'ami du prince, et à

deux ou trois reprises de hardis compagnons qu'il avait envoyés en

reconnaissance emboursèrent pour le compte de leur maître de bonnes

volées de bois vert.

Mais à quoi bon s'appesantir sur ces amours vulgaires? Faut-il nommer

toutes ces femmes inconnues qu'énumèrent des compilateurs plus inconnus

encore: Catherine du Luc, mesdemoiselles de Montagu et de Tignonville,

la fille du président Rebours, mesdames de Petonville Aarssen, de Ragny,

de Boinville, Le Clein et tant d'autres?

Il en est qu'une anecdote, une circonstance fortuite détachent de la

trame banale de la chronique scandaleuse: c'est d'Ayelle, cette

charmante Cypriote, aussitôt délaissée que séduite; dame Martine, femme

d'un docteur de La Rochelle, à qui il fit oublier ses devoirs et le

bonnet carré de son époux, ce qui lui valut des réprimandes publiques au

prêche, mademoiselle de la Bourdaisière, fille d'honneur de la reine

Louise, veuve de Henri III, qui l'occupa quelque temps, dans

l'intervalle d'une de ses brouilles avec la marquise de Verneuil; la

comtesse de Limoux, dont la faveur dura également le temps d'une lune

rousse; l'abbesse de Vernon, qui, dit Bassompierre, «le gratifia d'un

_Souvenez-vous de moi_ qui ne le rendit pas plus prudent;» Catherine de

Verdun, autre religieuse, «vrai ragoût de huguenot;» Louise Marguerite

de Lorraine, qu'il eût peut-être épousée, «s'il n'avait, dit Sully,

appréhendé la trop grande passion qu'elle témoignait pour sa maison, et

surtout pour ses frères;» mademoiselle Paulet, «qu'il allait voir à

l'hôtel de Zamet quand il fut assassiné en la rue de la Ferronnerie,»

prétend Sauval; etc., etc.

Mais ne nous occupons que des figures qui appartiennent à l'histoire.

Celles des amours de Henri IV qui y ont leur place marquée ne

commencèrent qu'après son mariage avec Marguerite de Navarre, et pendant

qu'il était retenu prisonnier à la cour de France.

Ce fut une union singulière que celle de Marguerite et de Henri de

Navarre. Belle, spirituelle, enjouée, la jeune princesse eût pu prendre

un ascendant sans contrepoids sur le coeur de son époux, ou tout au

moins le fixer pour toujours, mais elle ne le tenta même pas. Elle se

maria pour obéir à la politique de sa mère et ne changea rien à son

genre de vie; or chacun connaît le genre de vie de la docte Marguerite:

ses aventures avaient été au moins aussi nombreuses que celles de Henri;

on ne comptait plus ses amants, et on disait tout bas à la cour que ses

frères eux-mêmes avaient eu part à ses faveurs.

Cette union n'eut point de lune de miel; tout au plus fut-ce une

association politique, et Marguerite, on doit lui rendre cette justice,

fut une alliée fidèle. Les deux époux, au lendemain de leur mariage, se

regardèrent comme aussi libres que par le passé. Ils n'attendirent même

pas au lendemain. Le soir même de la célébration des noces, Henri se

contenta de conduire sa femme jusqu'à son appartement; après de

cérémonieuses salutations, il se retira, et la porte était à peine

fermée sur lui que la fenêtre de Marguerite s'ouvrait à l'élu du moment.

Henri aimait alors Charlotte de Beaune-Samblançay, dame de Sauves,

marquise de Noirmoustier. Charlotte, dame d'atours de Catherine de

Médicis, avait été élevée à son école. Autant par sa beauté que par sa

coquetterie et son esprit, elle servait la politique de la reine-mère,

qui n'eut jamais de plus aveugle instrument de ses volontés.

Les galanteries de madame de Sauves suffiraient à défrayer des volumes,

et cinq ou six galants se partageaient ses faveurs. C'est cette femme

cependant qu'aimait ou faisait semblant d'aimer le jeune roi de Navarre.

Les chroniques n'ont point de mots assez forts pour peindre la violence

de la passion de Henri; elles racontent que les coquetteries de madame

de Sauves faillirent plusieurs fois armer l'un contre l'autre le

Béarnais et le duc d'Alençon.

Les chroniques se trompent. Aussi rusé au moins que Catherine de

Médicis, Henri ne se servit de l'espionne qu'elle avait jetée dans son

lit que pour mieux tromper l'Italienne sur son caractère et sur ses

véritables intentions. Cette liaison dura jusqu'au moment où le roi de

Navarre put s'enfuir de la cour de France, c'est-à-dire vers la fin de

février 1576. Plus tard madame de Sauves, qui avait conservé un bon

souvenir de Henri, lui rendit d'importants services en l'avertissant des

véritables intentions de la cour à son égard.

C'est dans la maison même de la reine sa femme que Henri devait trouver

celle qui lui inspira sa première passion sérieuse. La petite cour du

roi de Navarre s'ennuyait profondément à Nérac, quand l'époux _in

partibus_ de Marguerite s'éprit follement de Françoise de Montmorency,

qu'on appelait _la belle Fosseuse_, suivant l'usage du temps de donner

aux noms de femme une terminaison féminine, parce que son père portait

le titre de baron de Fosseux.

Toute belle et toute bonne, au dire de la reine Marguerite, Fosseuse ne

résista pas longtemps au roi; et bientôt, quelques précautions que

prissent les deux amants, leurs rendez-vous ne furent un mystère pour

personne. Loin de se fâcher, la reine Marguerite protégeait en secret

les amours de son mari. Fosseuse lui rendait service. A cette époque la

_guerre des Amoureux_ venait d'éclater, et plusieurs fois Henri faillit

être pris ou recevoir quelque arquebusade en allant voir sa belle

maîtresse.

Il ne tarda pas à devenir impossible à Fosseuse de dissimuler; elle

était enceinte. Le roi dut tout avouer à sa femme, et voilà comment

Marguerite dans ses _Mémoires_ s'explique sur cette aventure:

Les cotillons célèbres · 第 13 / 17 段