--«Je n'ai donc pas encore de maître, dit-elle. Je veux que mes ennemis

le sachent bien: lorsque le roi ne sera plus, je ne les craindrai pas;

car si j'ai le malheur de lui survivre, ce que je n'espère pas, mon

coeur sera trop occupé de sa douleur pour que je puisse être sensible

aux chagrins et aux dégoûts qu'on voudra me donner.»

Henri mort, les courtisans s'éloignèrent de celle qu'ils avaient

encensée aux jours de la prospérité. Retirée en son château d'Anet, elle

ne dut le repos dont on la laissa jouir dans sa solitude, qu'à

l'intervention du connétable de Montmorency, qui eut au moins ce rare

courage de demeurer fidèle à une favorite tombée.

Elle put compter ses ennemis, le nombre en était immense. A leur tête

était Gaspard de Saulx, depuis maréchal de Tavannes, qui, même du vivant

du roi, haïssait si fort la favorite, qu'il avait proposé à Catherine de

Médicis «_d'aller couper le nez à la duchesse de Valentinois_.» Et

certes, il l'eût fait, sans la défense expresse de Catherine.

Un scandaleux procès la força un instant de sortir de sa retraite.

Accusée d'avoir favorisé et partagé les rapines de ceux qui, sous son

règne, avaient tenu les gabelles, elle fut condamnée à restituer des

sommes considérables; elle dut s'exécuter.

Elle avait eu de son mari, le comte de Maulevrier, deux filles, mariées

du vivant de Henri aux ducs d'Aumale et de Bourbon; mais ses gendres

cessèrent de s'occuper d'elle du jour où elle devint inutile à leur

ambition.

Fidèle au rôle de toute sa vie, la duchesse de Valentinois en consacra

les dernières années à des oeuvres de piété. Elle fonda même un hôpital,

non loin de son château d'Anet, et une chapelle sous l'invocation de la

Vierge immaculée.

Sa haine contre les protestants avait redoublé avec ses malheurs;

peut-être, en essayant de les persécuter encore, croyait-elle racheter

un scandaleux passé. Par une clause de son testament, elle déshéritait

ses filles, si jamais elles venaient à abandonner la religion

chrétienne.

Diane de Poitiers, comtesse de Brézé, duchesse de Valentinois, mourut à

Anet, le 22 avril 1566, âgée de soixante-six ans, trois mois et

vingt-sept jours. Elle était si belle encore qu'elle ne paraissait pas

la moitié de cet âge.

VIII

MARIE TOUCHET

Charles IX fut un prince malheureux.

Il hérita, en montant sur le trône, des fautes de ses prédécesseurs, et

c'est lui seul cependant que l'histoire semble en rendre responsable.

Engagé malgré lui dans une voie sans issue, il vit éclater les funestes

événements qu'avaient préparés les règnes de François Ier, de Henri

II, la minorité de François II et sa minorité à lui, qui l'avait laissé

sous la toute-puissance de l'ambitieuse et rusée Catherine de Médicis.

Catherine de Médicis, voilà la vraie coupable: c'est elle qui régna sous

le nom de son fils.

Faible jouet aux mains de sa mère, Charles IX n'eut que le tort de ne

point savoir résister à ses obsessions; souvent même, et pour les choses

les plus importantes, il ne fut point consulté; c'est à son insu que se

préparèrent les horribles massacres de la Saint-Barthelémy; prévenu, il

les eût empêchés.

Il ne fut pas des moins surpris, lorsque sonna le tocsin, non pas à

Saint Germain-l'Auxerrois, comme on l'a dit à tort, mais à la grosse

tour du Palais de Justice; et s'il fallait des preuves de ce que nous

avançons ici, nous dirions que la princesse Marguerite, la femme de

Henri de Navarre, cette soeur aimée du roi de France, n'avait point été

avertie, de telle sorte qu'elle faillit tomber sous le couteau des

assassins: ils pénétrèrent jusque dans son alcôve, où ils osèrent

poursuivre un malheureux huguenot qui dut la vie au courage de la

princesse.

Il est inutile de réfuter cette tradition ridicule qui nous montre

Charles IX tirant sur ses propres sujets du haut du balcon du Louvre.

Ceux qui, d'après quelques chroniques mensongères, ont colporté ce

conte, ne se sont point souvenus qu'à cette époque le fameux balcon

n'était point construit encore.

Charles IX a été un prince calomnié; il avait plus de bonnes qualités

que de mauvaises, et certes il lui fallait un naturel heureux pour

n'avoir point été complètement corrompu par l'éducation que lui donna sa

mère.

La cour de France était alors plus licencieuse que jamais: tous les

crimes et toutes les débauches y avaient leurs grandes entrées; on y

tramait l'assassinat et on y préparait le poison. Comme appât pour ceux

qu'elle voulait attirer dans ses filets, Catherine de Médicis avait ses

filles d'honneur, belles et dangereuses sirènes qui mettaient leurs

faveurs et leur beauté au service de la politique de la reine-mère.

Nul plus que Charles IX ne porta impatiemment le poids de la couronne.

--«Que je regrette donc d'être roi!» disait-il souvent.

Poëte, peintre, musicien, il mettait les arts bien au-dessus du pouvoir;

c'est lui qui adressait à Ronsard, son poëte, son ami, ces vers

charmants:

L'art de faire des vers, dût-on s'en indigner,

Doit être à plus haut prix que celui de régner:

Tous deux également nous portons des couronnes,

Mais roi, je la reçois, poëte, tu les donnes;

Ta lyre qui ravit par de si doux accords

T'asservit les esprits dont je n'ai que les corps;

Elle t'en rend le maître et te sait introduire

Où le plus fier tyran ne peut avoir d'empire.

Charles IX se plaisait au milieu d'un cénacle de poëtes, d'érudits et de

beaux esprits dont la savante Marguerite était l'âme et la reine. Aux

heures de loisir, il recherchait avec empressement tous les

chefs-d'oeuvre de l'art de cette époque, parvenu alors à son apogée; il

faisait recueillir les manuscrits précieux, les tentures richement

ouvragées, les meubles merveilleusement sculptés, puis les tableaux, les

armures, les ouvrages d'orfèvrerie. Il nous est resté de cette époque

des collections aujourd'hui sans prix. La grande passion du roi était la

chasse; il ne redoutait ni dangers, ni fatigues; il tuait ses chevaux à

appuyer les chiens, et les favoris s'épuisaient en vains efforts pour le

suivre.

Au retour, il faisait des armes; il était fier d'être la meilleure lame

de son royaume; il donnait du cor à pleins poumons jusqu'à cracher le

sang. Il défiait à la balle tous ses gentilshommes. On avait encore

d'autres passe-temps moins dangereux et moins violents: le bilboquet

venait de faire son apparition à la cour; nul seigneur de bon air ne

sortait sans le joujou à la mode, et c'était merveille, vraiment, que de

voir déployer leur adresse à ce jeu, légèrement niais, des raffinés que

le moindre prétexte mettait l'épée à la main.

Il y avait encore un nouveau jeu, venu tout récemment de Florence, le

jeu des billes que l'on faisait rouler sur un vaste tapis; c'était

l'enfance du billard; qui devait plus tard charmer la vieillesse de

Louis XIV et faire la fortune politique de M. de Chamillard.

Tel est pourtant le roi aimable et spirituel que l'on nous montre couché

sanglant sur un lit d'agonie, torturé par d'horribles remords et disant

avec terreur à sa nourrice, vieille huguenote ménagée, ajoute-t-on, par

ses ordres:

--«Ah nourrice! que de sang, que de sang!»

Les amours de Charles IX et de Marie Touchet forment un contraste

remarquable avec les amours de tous les rois dont nous venons de parler.

Ici point de bruit, point de faste, point de scandale. Marie Touchet

n'est pas une favorite ambitieuse, c'est une maîtresse dévouée; Charles

IX eut ce rare bonheur d'être aimé pour lui-même.

Marie Touchet était fille d'un bourgeois d'Orléans, Jean Touchet,

lieutenant particulier au présidial d'Orléans selon les uns, apothicaire

ou parfumeur selon les autres, dans tous les cas un des beaux esprits du

temps, car plusieurs poëtes lui firent des dédicaces. C'est à Blois, au

retour d'une chasse, que le roi, qui n'avait encore que dix-huit ou

dix-neuf ans, aperçut cette charmante fille; il ne put la voir sans

l'aimer.

La beauté de Marie Touchet était éblouissante, et, chose rare à cette

époque, son esprit «était aussi incomparable que sa beauté;» elle avait,

dit un écrivain du temps, «le visage plus rond qu'ovale. Ses yeux, trop

grands peut-être, avaient une expression de douceur infinie; son nez

était du dessin le plus fin; ses cheveux noirs et merveilleusement

abondants; et sa bouche rose et mignonnette s'ouvrait sur des dents plus

blanches que neige.»

Enfin, elle méritait de tout point l'anagramme que son amant fit plus

lard de son nom: _Marie Touchet_, je charme tout.

Longtemps la passion du jeune roi pour la belle Marie Touchet fut un

secret à la cour: Charles IX redoutait pour sa douce maîtresse la colère

de Catherine de Médicis. L'ambitieuse était jalouse de tous ceux qui

approchaient son fils. Toujours elle craignait de voir s'élever quelque

influence qui pût contre-balancer la sienne.

Il eût été dans son caractère de donner une _amie_ à son fils, quelque

belle fille d'honneur dont elle eût été sûre; elle devait craindre une

femme étrangère qui pouvait apprendre au roi qu'après tout il était le

maître.

Un profond mystère entoure donc les commencements de ces amours. Charles

IX n'avait qu'un seul confident. Lorsque la nuit était venue, que chacun

croyait le roi enfermé dans ses appartements, il s'enveloppait d'un

grand manteau sombre, rabattait un large feutre sur son visage et

s'échappait par quelque porte secrète du château; seul le plus souvent,

sans penser que plus d'un chef huguenot ne se fût fait aucun scrupule de

s'emparer de sa personne royale.

Les deux amants avaient choisi pour leurs rendez-vous un petit logis qui

jadis avait servi de halte de chasse. Là, presque chaque soir, Charles

IX passait de longues heures aux pieds de la belle Marie Touchet, tandis

que son confident faisait le guet dans les environs.

Ces premières entrevues furent des plus innocentes: le roi de France

soupirait comme un amoureux transi et n'osait rien demander. Ce prince,

qu'on s'est plu à nous représenter si terrible et si farouche, était, au

fond, d'une grande timidité.

Mais, à défaut d'audace, sa passion plaida bien mieux sa cause. Marie ne

sut pas résister longtemps à ce bel adolescent, qui était son seigneur

et son maître, et qui priait, quand il aurait pu commander.

Elle se donna à Charles librement, sans arrière-pensée et sans

conditions, non pas au monarque très-chrétien, mais au jeune et élégant

gentilhomme aux moustaches et aux cheveux dorés, dont le pinceau net et

suave de François Clouet nous a laissé de si charmants portraits.

Le moment arriva bientôt où leurs discrètes amours se virent menacées de

l'implacable ressentiment de la reine-mère.

Marie Touchet portait dans son sein un gage de l'amour du roi.

Que se passa-t-il alors entre les deux amants? Virent-ils seulement dans

le rêve de leur imagination effrayée se dresser menaçante la figure de

Catherine de Médicis? ou la panique dont ils furent saisis fut-elle

déterminée par la révélation de leur secret trahi ou vendu?

La chronique hésite à se prononcer sur ce point; mais pour qui connaît

les pratiques et les manoeuvres astucieuses dont s'armait, envers et

contre tous, la politique italienne de la mère du roi, il est plus que

probable qu'elle avait été informée de la grossesse de Marie par les

espions dont elle formait toujours une escorte invisible à son «cher

fils.»

Celui-ci, habitué à trembler devant elle, s'arrêta au parti que

prennent, en pareille circonstance, les caractères faibles et dominés.

Pour sauver sa maîtresse, il l'éloigna en toute hâte; et la pauvre

enfant alla faire ses couches hors de France, dans un âpre coin des

terres du duc de Savoie. C'est là qu'elle donna le jour à un fils qui ne

vécût que quelques mois.

Cet obstacle écarté, Catherine reprit avec ardeur l'oeuvre de corruption

dont elle avait fait le pivot et la base de sa puissance.

Ce qu'il fallait au roi, pour servir ses desseins et la laisser suprême

maîtresse du gouvernement, ce n'était point une obscure et chaste

liaison avec une petite bourgeoise, inoffensive jusqu'à présent, mais

qui pouvait cesser de l'être à un moment donné.

Elle redoutait l'empire que pouvait prendre sur le coeur de Charles

l'habitude, ce petit fil invisible qui maîtrise à la longue le coeur des

princes comme celui des vulgaires mortels.

Elle redoutait surtout la vertu de Marie. La vertu pouvait bien, aux

yeux de son royal fils, élevé au milieu de ces très-belles et

très-honnêtes dames dont Brantôme fut l'historien, sembler la séduction

la plus irrésistible, parce qu'elle était l'attrait le plus rare.

Et puis elle sentait qu'elle n'aurait aucune prise sur cette âme

désintéressée, dénuée d'ambition peut-être, et qui n'engagerait jamais

la lutte avec son génie supérieur, mais qui ne serait pas à elle.

Or, ce que Catherine voulait avant tout, c'était qu'on lui appartînt,

corps et âme.

Mettant à profit l'absence de Marie, elle essaya d'effacer entièrement

son souvenir de l'esprit du roi. Dans ce but, elle lui donna de sa main

plusieurs autres maîtresses, des nobles dames de la cour, façonnées par

elle-même à ce métier de galanterie politique qu'elle avait importé en

France d'au-delà des monts.

Trois ans se passèrent dans une vie de plaisirs, de fêtes, de

dissipation et d'enivrement continuel, trois ans pendant lesquels

Charles IX sembla avoir oublié la pauvre exilée et son premier amour.

A la fin pourtant, il se lassa de ces joies mensongères et factices; il

prit en dégoût ces courtisanes titrées qui recueillaient soigneusement

chacune de ses paroles pour les verser dans l'oreille de sa mère; il

s'aperçut que ces belles créatures étaient de froids espions qui

calculaient, soupesaient et notaient jusqu'aux mots sans suite qu'il

bégayait dans l'ivresse des sens.

Alors il se souvint de la vierge sur le sein de laquelle il avait pleuré

et souri sans contrainte, et l'avenir lui apparut encore riche du passé.

Marie Touchet, cependant, avait souffert sans se plaindre de son

abandon. Elle était revenue en France, pour vivre au moins près de

Charles, s'il ne lui était plus permis de vivre pour lui.

Un jour que le roi se trouvait dans cette disposition d'esprit que je

viens de dire et dans cette amère et profonde lassitude de son existence

actuelle, il l'aperçut, par hasard, d'une fenêtre de son palais.

Elle était vêtue simplement, d'habits de couleur sombre, presque de

deuil; elle lui parut mille fois plus belle dans sa douleur et sa

résignation.

L'amour qui s'était échappé de son âme furtivement et à son insu y

rentra en maître.

Revoir Marie, la revoir à l'instant même, telle fut la pensée

irrésistible qui s'empara du prince.

Et comme il ressemblait assez peu à sa mère pour ne pas suivre son

premier mouvement, cette journée bénie ne s'était pas écoulée qu'il

était aux pieds de la charmante femme, implorant encore son pardon,

quand il était déjà tout pardonné.

Au sortir de cette longue et délicieuse extase de l'amour partagé,

Charles se réveilla transformé. Ce n'était plus l'enfant timide,

dérobant par la fuite l'objet de sa tendresse aux sinistres jalousies

d'une mère; c'était un homme jaloux de faire respecter le choix de son

coeur, si ce n'était pas encore un roi se souvenant qu'en France le

sceptre ne doit jamais tomber en quenouille.

--Je vous aime, Marie, dit-il simplement, et je vais à l'instant

informer la reine, ma mère, de mes intentions à votre égard. N'ayez

nulle inquiétude de ce côté, je saurai bien la faire consentir à nous

laisser libres, l'un et l'autre, de nous aimer. Qu'elle règne, j'y

consens; la couronne est lourde à porter pour un front de vingt ans.

--Sire, répondit Marie Touchet, il adviendra ce qu'il plaira à Dieu; en

lui j'ai confiance comme aussi en vous; que votre royale volonté soit

accomplie.

Le roi entoura tendrement Marie de ses bras et la baisa au front, puis

il sortit précipitamment.

Quelques instants après, il était de retour au Louvre et rejoignait sa

mère dans une grande salle tendue de cuir brun gaufré d'or, la seule qui

subsiste encore des appartements du roi Henri II. C'était dans cette

salle que Catherine de Médicis avait l'habitude de se tenir après

souper; c'est là qu'elle recevait les hommages des courtisans, toujours

plongée dans un grand fauteuil au coin de l'immense cheminée, encadrant

dans un bonnet de velours noir façonné en pointe son visage froid et

impérieux comme le masque d'une supérieure de couvent, et vêtue de noir,

portant le deuil de son époux qu'elle ne quitta jamais.

Précisément, au moment où le roi son fils l'aborda, Catherine venait de

congédier ses conseillers ordinaires, Nostradamus et les Ruggieri.

On sait la foi sans bornes que la fille des Médicis avait aux sciences

occultes. Ses astrologues ordinaires lui avaient tiré son horoscope au

début de sa vie, et elle avait vu se réaliser, avec une singulière

précision, les prédictions qu'ils lui avaient faites.

Sans doute il avait été question de Charles et de ses amours dans le

conciliabule qui venait d'être tenu, car aux premiers mots du roi sur le

retour de Marie Touchet et sur sa passion pour elle, Catherine

l'interrompit en lui disant:

--Je sais tout.

--Alors, vous savez aussi, ma mère, reprit Charles avec impétuosité, que

Marie est une jeune fille sans ambition, pleine de respect et d'amour

pour vous, qui n'a jamais entrevu seulement la pensée de paraître à la

cour, et qui préfère à tout un bonheur modeste et ignoré de tous.

--Je connais ses sentiments, répondit lentement la reine, et je les

approuve.

--Oh! merci pour cette bonne parole, ma mère, s'écria le roi. Ainsi,

vous permettez qu'elle vive près de moi; vous ne prendrez pas d'ombrage

de mon amour pour elle?

--A une condition, mon fils, fit Catherine en se levant majestueuse et

solennelle, c'est que vous ne sacrifierez pas à un caprice de votre

coeur les intérêts de votre couronne. Ecoutez-moi.

--Je vous écoute, ma mère, répondit docilement Charles IX.

--Sire, continua la reine, il faut que vous vous mariiez.

--Qu'à cela ne tienne, dit le roi, dont le front soucieux s'était

subitement éclairci.

--Je vous ai trouvé une femme; je ne vous dirai pas que c'est une douce

et belle princesse, de tout point digne de votre amour; votre pensée

étant ailleurs, vous ne me comprendriez point. Je vous dirai seulement

que c'est la petite-fille de Charles-Quint, et que, dans trois mois,

elle sera dans votre lit.

--Une princesse d'Autriche, ma mère!

--Oui, mon fils, dona Isabelle; et si je vous la fais épouser, c'est

pour mieux préparer la ruine de sa maison, l'éternelle ennemie de la

France et de l'Italie. L'Italie, je veux qu'elle soit réunie tout

entière sous le sceptre des Médicis, dont les intérêts se confondent

avec ceux de la maison de France, à qui doit naturellement revenir

l'héritage de la couronne d'Espagne. Un jour viendra, mon fils,

ajouta-t-elle d'un air inspiré, où il n'y aura plus d'Alpes ni de

Pyrénées, où ces trois peuples, France, Italie, Espagne, unis par la

religion et le sang, n'en feront qu'un. Voilà pourquoi je défends le

catholicisme. Monsieur, la France doit rester catholique ou disparaître

de la carte d'Europe.

Mais Charles IX n'écoutait point cette politique transcendante; sa

pensée n'était plus au Louvre.

A dater de ce moment, aucun nuage ne troubla plus les amours du roi et

de sa douce maîtresse. Bien qu'enveloppées toujours de ce transparent

mystère qui dissimule mal les passions des rois, nous les voyons

inspirer la verve des poëtes ordinaires de la cour.

Tour à tour Daurat, Ronsard, Desportes et bien d'autres ont chanté la

beauté de Marie Touchet sous des noms allégoriques qui ne trompaient

personne.

Déjà Desportes, dans des strophes touchantes, avait célébré le

rapprochement des deux amants; dans ces beaux vers, où la parole est

laissée au roi, nous trouvons le portrait psychologique de ce prince qui

nous aide singulièrement à restituer cette physionomie défigurée par

l'ignorance et la haine des historiens:

La royauté me nuit et me rend misérable.

Jamais à la grandeur amour n'est favorable.

Si je n'étais point roi, je serais plus content;

Je la verrais sans cesse et, par ma contenance,

Mes pleurs et mes soupirs, elle aurait connaissance,

Que je sens bien ma faute et qu'en suis repentant.

Digne objet de mes voeux qui m'avez pu contraindre

Par tant d'heureux efforts, votre honneur serait moindre

Si j'avais obéi dès le commencement:

Deux fois vous m'avez mis en l'amoureux cordage,

Deux fois je suis à vous; c'est l'être davantage

Que si vous m'aviez pris une fois seulement.

Il est bien mal-aisé qu'une amour véhémente

Soit toujours en bonace et jamais en tourmente.

Vénus, mère d'Amour, est fille de la mer.

Comme ou voit la marine et calme et courroucée,

L'amant est agité de diverse pensée.

«Qui dure en un état ne se peut dire aimer.»

Charles IX, d'ailleurs, aussi poëte que les plus illustres de la

Pléiade, n'avait pas besoin d'interprète pour rendre ses sentiments, et

voici les vers qu'il composa lui-même sur sa maîtresse:

_Toucher, aimer_, c'est ma devise,

Ce celle-là que plus je prise,

Bien qu'un regard d'elle à mon coeur

Darde plus de traits et de flamme

Que de tous l'Archerot vainqueur

N'en ferait onc appointer dans mon âme.

Le roi avait logé Marie Touchet au coin de la rue de l'Autruche et de la

rue Saint-Honoré, à deux pas du Louvre, dans une jolie petite maison

construite en 1520 pour la fameuse duchesse d'Alençon sur une partie du

jardin du vieil hôtel de ce nom.

C'était un pavillon élevé d'un étage seulement au-dessus du

rez-de-chaussée, bâti en briques; les fenêtres étaient encadrées de

pierre blanche, fouillée en bosselage vermiculé suivant le goût du

temps. Une cour étroite la séparait de la rue, et un petit jardin

l'isolait sur le derrière de l'hôtel d'Alençon.

L'intérieur, pour la simplicité et le bon goût, répondait au dehors de

cette modeste habitation.

C'est dans ce nid mystérieux que Charles IX abritait ses amours, quand

il ne cachait pas sa maîtresse dans les sombres appartements du château

de Madrid.

Marie Touchet ne tarda pas à devenir mère une seconde fois.

Elle accoucha d'un fils au château de Fayet en Dauphiné, le 28 avril

1572.

Catherine de Médicis, qui décidément lui avait accordé ses bonnes

grâces, fit reconnaître cet enfant par le Parlement et permit que le

petit Charles de Valois portât le titre de comte d'Auvergne.

Déjà elle avait fait don à la maîtresse de son fils de la seigneurie de

Belleville, près Vincennes, où Marie Touchet se rendait parfois quand,

après la chasse, le roi passait la nuit au château.

Moins favorisée du ciel que sa rivale, la reine Elisabeth ne donna

qu'une fille au roi de France.

Décidément, l'étoile de la petite-fille de Charles-Quint pâlissait

devant celle de Marie. La maîtresse royale, dans le naïf et égoïste

orgueil de l'amour, ne faisait même pas à la pauvre reine l'honneur

d'être jalouse d'elle.

C'est du moins ce que prétend cette mauvaise langue de Brantôme: «Cette

belle dame, lorsqu'on traictoit le mariage du roy et de la royne, un

jour ayant veu le portraict de la royne et bien contemplé, ne dist autre

chose, sinon que: «L'Allemagne ne me fait point de peur,» inférant par

là qu'elle présumait autant de soy et de sa beauté que le roy ne s'en

scaurait passer.»

Elisabeth qui, selon le même Brantôme, «fut une des plus douces roynes

qui aient jamais été et qui ne fit oncques mal ni déplaisir à personne,»

négligée de son époux, offrait en silence ses larmes à Dieu et passait

ses nuits solitaires à lire ses Heures.

Ce n'était point cette victime résignée qui pouvait faire échec à la

passion du roi, surexcitée par les joies de la paternité.

Le fils de Marie Touchet, que Brantôme déclare encore être «un très-beau

et très-agréable prince, et la vraie ressemblance du père en toute

valeur, générosité et vertu,» ressemblait, en effet, beaucoup à Charles

IX.

Tout enfant, il en avait déjà les traits, les gestes, le sourire.

Le roi passait de longues heures dans le petit logis de la rue de

l'Autruche, à le faire jouer et sauter sur ses genoux.

Délicieuses soirées qui ne devaient pas avoir de lendemain!

Une nuit, Charles arriva chez sa maîtresse, pâle, l'oeil hagard,

convulsif, tremblant, le front baigné d'une sueur froide. Pour la

première fois, il repoussa les caresses de la jeune femme et ne se

pencha point sur le berceau de son fils.

Les cotillons célèbres · 第 12 / 17 段