premier baron chrétien. Dur, cruel, superstitieux, altier, il résumait
en lui tous les vices de la noblesse féodale, qui en avait un assez bon
nombre. De plus, il était incapable et avare; oh! mais d'une avarice
sordide. Enfin, il se distingua par le cynisme de ses pilleries. Il
recevait de toutes mains; peu lui importait la valeur du présent, il
acceptait avec la même avidité d'immenses domaines ou _une paire de
brodequins neufs_ achetés à Madrid. Quand on ne lui donnait pas... il
prenait. Avait-on un procès, il vous en assurait le gain moyennant
finance; il vendait les ordres du roi, et, envoyé pour punir des
déprédations, il partageait simplement avec les fripons. Tuteur
infidèle, il ruina sa nièce, Charlotte de Laval.
Mais son «âpreté à la chasse aux écus» n'était rien comparée à sa
cruauté. Il n'avait qu'un argument, la potence. Il fit en sa vie périr
une foule de malheureux, coupables de lui avoir déplu. A Bordeaux, il
donna aux corbeaux plus de cent bourgeois.
Avec cela fort dévot; il jeûnait et gardait les observances. Chaque
jour, il disait soigneusement ses prières; mais on connaît les
_patenôtres de M. le connétable_. Terribles patenôtres! Brantôme nous en
donne une idée: _Pater noster_,--brûlez-moi ce village;--_qui es in
coelis_,--pendez-moi ces coquins;--_sanctificetur nomen tuum_,--qu'on
assomme, celui-ci;--_adveniat regnum tuum_,--qu'on écartèle celui-là,
etc....
Aussi, il faut voir si on redoutait les patenôtres de ce _terrible
rabroueur de personnes_ qui regardait brûler des villages entiers sans
passer un grain de son chapelet.
Un jour, à Fontainebleau, il trouva que les solliciteurs venaient
frapper en trop grand nombre au palais du roi; il fit élever des
potences «hautes comme un clocher d'église,» et personne n'osa plus
approcher.
C'est dans les derniers jours de sa vie que le terrible soudard montra
surtout de quelles cruautés il était capable. Les huguenots n'eurent
jamais de persécuteur plus ardent; chaque jour, il dénonçait à François
Ier quelque coupable à faire pendre. Il osa lui dire que, si on
voulait extirper tous ces hérétiques damnés, il fallait frapper leurs
protectrices, madame Marguerite, soeur du roi, et la duchesse d'Etampes.
Le roi trouva que le connétable allait trop loin.
Tel est l'homme dont Diane de Poitiers devint la fidèle alliée. Tandis
qu'elle commandait altière au Dauphin, elle se courbait sans murmure
sous la terrible volonté du connétable. Anne de Montmorency fut, dit-on,
plus qu'un ami pour la grande sénéchale, et cet on-dit s'appuie sur des
preuves. Ecoutons ce que dit l'histoire: «Le tempérament de Diane la
portait quelquefois à chercher ailleurs le comble du plaisir quand elle
trouvait en lui (le Dauphin) le comble des biens et des honneurs.»
Trahir un prince jeune et beau, pour un vieux soldat brutal, c'est de la
dépravation; car enfin le connétable n'avait rien de ce qui séduit une
femme. Sa seule qualité était la bravoure, une bravoure enragée. Au
fort de la mêlée, il lançait son cheval en criant: Gare! gare! et ainsi
il ouvrait les bataillons ennemis; car ceux qui ne se garaient pas assez
vite tombaient bientôt sous ses coups.
Tout le crédit de Diane de Poitiers ne put cependant maintenir Anne de
Montmorency: pendant les dernières années du règne de François Ier,
la duchesse d'Etampes parvint à le faire disgracier et éloigner de la
cour.
La grande sénéchale donna bien d'autres rivaux à son royal amant; les
plus connus sont le cardinal de Lorraine et le maréchal de Brissac. Les
écrivains protestants prétendent aussi que Marot fut très-avant dans ses
bonnes grâces; mais rien n'est moins prouvé.
Il est constant, cependant, que Marot lui adressa ses hommages et qu'il
fut assez favorablement écouté pour concevoir des espérances. Ne dit-il
pas:
Être Phébus bien souvent je désire
Pour être aimé de Diane la blonde.
Mais les choses tournèrent à mal, paraît-il, car ailleurs le poëte
s'écrie d'un ton désespéré:
Je n'ai pas eu de vous grand avantage,
Un moins aimant aura peut-être mieux.
La _mie_ qui accusa Marot d'avoir _mangé du lard_ et le fit ainsi
enfermer, n'est autre que Diane de Poitiers; il s'appuie sur ses vers:
Bien avez lu, sans qu'il s'en faille un a,
Comme je fus, par l'instinct de _luna_,
Mené en lieu plus mal sentant que soufre
Par cinq ou six ministres de ce gouffre.
Ceci se passait avant la toute-puissance de Diane. Depuis, les douceurs
de Marot tournèrent à l'aigre, les épigrammes remplacèrent les éloges,
et il se tourna du côté de la duchesse d'Etampes et de madame
Marguerite.
Mais, dit un vieil auteur, «pourquoi la grande sénéchale l'aurait-elle
fait renfermer? Était-il trop pressant, ou craignait-elle qu'il ne
devînt indiscret?»
Diane de Poitiers voulait bien, de temps à autre, choisir un amant; mais
elle ne permettait pas à Henri de penser à une autre femme. Trois ou
quatre fois, soit étant dauphin, soit étant roi, Henri eut quelques
velléités d'amour; mais Diane sut y mettre bon ordre. Elle s'en prenait,
non point au prince, mais à l'objet de son caprice. C'est ainsi qu'elle
fit éloigner mademoiselle Flamyn, celle-là même qui, étant enceinte du
roi, disait avec un naïf orgueil:
--«J'ai tant fait, que, Dieu merci! j'aurai un enfant du roi, dont je
m'en sens très honorée et très heureuse.»
Mademoiselle Flamyn exprimait là ce qu'eussent pensé, à cette époque,
toutes les femmes, à sa place.
Enfin, François Ier mourut, et Diane de Poitiers monta sur le trône.
Elle avait alors bien près de cinquante ans, son amant en avait
vingt-neuf.
Cet amour persévérant d'un jeune roi entouré de séduction, en butte aux
amoureuses tentatives de toutes les dames de la cour, cette passion pour
une femme si vieille, peut sembler invraisemblable; c'est que Diane de
Poitiers est un de ces rares exemples de longévité florissante qu'on ne
rencontre pas une fois par siècle. Elle était admirablement belle et ne
paraissait pas vingt-cinq ans, à un âge où les femmes renoncent
ordinairement à dissimuler leurs rides. Brantôme, qui la vit lorsqu'elle
avait plus de soixante ans, resta confondu d'admiration. «Six mois avant
sa mort, dit-il, je la vis si belle encore, que je ne sache coeur de
roche qui n'en fût ému.»
Cette éternelle jeunesse, Diane la devait, dit-on, à un philtre que, par
reconnaissance, lui avait autrefois donné une jeune bohémienne dont elle
avait sauvé le père, condamné à la potence. Pour un tel présent, quelle
femme ne sauverait tous les bohémiens de la terre? Outre ce breuvage
magique, elle avait, assurent des auteurs fort sérieux du temps, une
pommade enchantée, qui rendait à sa peau la fraîcheur et l'éclat de
l'adolescence.
Mais les graves auteurs se trompent. Diane rejeta toujours, au
contraire, avec le plus grand soin, les pommades et les cosmétiques; son
_eau de beauté_ était simplement de l'eau de puits: chaque jour, même
par les plus grands froids, elle se lavait le visage et tout le corps
avec de l'eau glacée. Eveillée le matin «dès six heures,» elle montait
ordinairement à cheval, faisait une ou deux lieues dans les bois, et
venait se remettre dans son lit, où elle lisait jusqu'à midi.
Le premier soin de Diane, en arrivant au pouvoir, fut de chasser
honteusement sa rivale, la duchesse d'Etampes, que François Ier avait
comblée de richesses et d'honneurs. Elle n'osa cependant la dépouiller
de ses biens, c'eût été établir un précédent et donner pour elle-même un
fâcheux exemple.
Elle ne s'en tint point là; «elle avait des vengeances à exercer, des
partisans à récompenser.» Tous ceux qui avaient été attachés à la
duchesse d'Etampes, ou qui lui devaient leur élévation, furent
disgraciés et remplacés par des créatures à elle. D'Annebaut dut céder
à Jacques de Saint-André sa charge de maréchal de France; le maréchal de
Biez fut dégradé: encore un peu, il portait sa tête sur l'échafaud. Le
connétable de Montmorency fut rappelé, et partagea toute la puissance
avec les Guise. Le cardinal de Lorraine remplaça le cardinal de Tournon.
Finances, armée, clergé, conseil, Diane s'assura de tout. Partout elle
mit des hommes à elle, incapables de la trahir, parce qu'ils lui
devaient tout et savaient qu'ils tomberaient avec elle.
Tous ces changements s'opérèrent si vite, que le troisième jour après la
mort de François Ier, Montmorency, que le roi Henri II appelait son
_compère_, établi à Saint-Germain-en-Laye, recevait les députés envoyés
de Paris pour complimenter le nouveau roi.
Alors les Guise jetèrent les fondements de cette puissance colossale
qui, sous les successeurs de Henri II, devait menacer le trône.
Les factions réunies des princes lorrains, des Montmorency et de Diane
entouraient le roi de toutes parts. «Rien ne leur échappait, dit un
écrivain du temps, non plus que mouches aux hirondelles, que tout ne fût
englouti; de sorte qu'il était impossible à ce prince débonnaire
d'étendre à d'autres sa libéralité.»
Cruellement éclipsée par la favorite, la femme de Henri II, Catherine de
Médicis, en prenait sans fausse honte son parti. «Elle s'exerçait, par
avance, aux ruses de sa politique nationale, flattant, pour se les
ménager, toutes les influences rivales de la sienne, quelque odieuses
qu'elles pussent lui être.»
Henri II, cependant, tenait à faire montre de son pouvoir royal, et,
dans ce but, il comblait sa maîtresse bien-aimée. Pour elle, il ne
trouvait rien d'assez magnifique; il se plaisait à l'entourer d'un faste
vraiment royal. Pour orner les logis et les palais de Diane de Poitiers,
il faisait de tous côtés rechercher les chefs-d'oeuvre des arts de
l'époque: meubles, tapisseries, tableaux, vêtements, ouvrages
d'orfèvrerie, riches parures. Depuis le mois d'octobre 1548, Diane avait
pris le titre de duchesse de Valentinois, du riche duché de ce nom, l'un
des plus beaux domaines de la couronne, que son amant lui avait donné à
vie.
Un remarquable événement marqua les premières années du règne de Henri
II. Le combat du sire de La Châtaigneraie et du comte de Jarnac. Ce
devait être le dernier duel judiciaire. François Ier avait cru devoir
refuser le champ clos, son successeur l'accorda, sur les instances de
Diane de Poitiers. Tous deux d'ailleurs, le souverain et la favorite,
avaient pris parti dans cette querelle, qui avait troublé le règne du
dernier roi.
La Châtaigneraie n'avait été, disait-on, que l'écho du Dauphin et de sa
maîtresse, et, plus tard, il était devenu leur champion.
Voici ce qui s'était passé: Le bruit s'était tout à coup répandu à la
cour de François Ier que la duchesse d'Etampes honorait son
beau-frère, le comte de Jarnac, de ses faveurs. On voulut remonter à la
source de cette accusation; on pensait arriver jusqu'à Henri,
profondément hostile à la maîtresse de son père; mais La Châtaigneraie
s'interposa. Il déclara que lui-même avait tenu le propos; que,
d'ailleurs, il le tenait de Jarnac lui-même, qui lui avait fait cette
confidence. Il offrait le combat pour soutenir son dire. François Ier
étouffa cette affaire.
Mais sous Henri II, la haine se réveilla, un nouveau défi fut jeté, le
roi accorda le champ-clos.
Au dire de toute la cour, la lutte n'était point égale entre les deux
adversaires: La Châtaigneraie, «haut de la main et querelleur,» était
doué d'une vigueur extraordinaire; il excellait dans tous les exercices
du corps, et passait pour la meilleure lame du royaume. Fier de son
adresse et de sa vaillance, il se vantait orgueilleusement de «courir à
tous venants.»
Jarnac, au contraire «était, dit Brantôme, un petit dameret qui faisait
plus grande profession de curieusement se vestir que des armes de
guerre.»
Cependant, ou avait préparé le champ-clos dans le parc du château de
Saint-Germain; on avait paré les estrades de draperies, comme pour un
tournoi, et, au jour indiqué, le roi, Diane de Poitiers et toute la cour
vinrent assister à ce grand combat judiciaire.
Les adversaires entrèrent en lice au coucher du soleil; leurs armes,
suivant l'usage, avaient été bénies à Saint-Denis. Le combat commença.
La Châtaigneraie, qui ne doutait pas de la victoire, se précipita
furieusement sur son ennemi; mais Jarnac para prestement, et, avec une
adresse sans pareille, riposta par un coup qui renversa son adversaire.
Ce coup fameux a pris depuis le nom de _coup de Jarnac_. Il est vrai
qu'on ne sait pas au juste quel il était; seulement, il n'est pas permis
de douter qu'il ne fût très-loyal.
Aussitôt Jarnac fut sur La Châtaigneraie; l'épée sur la gorge, il le
somma de se rétracter. La Châtaigneraie refusa. Gracié par le roi, le
vaincu fut transporté, pour y être pansé, au château de son parent, le
duc de Guise; mais il était trop fier pour survivre à sa défaite, il
arracha tous ses appareils, préférant la mort à l'humiliation. Sur le
mausolée qu'on lui fit élever, on lisait cette inscription:
AUX MANES FIÈRES DU TRÈS-VALEUREUX
CHEVALIER FRANÇAIS
FRANÇOIS DE VIVONNE
SEIGNEUR DE LA CHATAIGNERAIE.
Dès l'avènement de Henri II au trône, les persécutions contre les
huguenots avaient commencé avec une fureur jusqu'alors inconnue. Sous
l'inspiration des Guise, du connétable de Montmorency et de la nouvelle
duchesse de Valentinois, de toutes parts on élevait des potences et des
bûchers, le sang coulait à flots.
«Ce n'est pas, dit un auteur calviniste, que la favorite fut animée d'un
bien grand zèle pour la religion catholique, mais la duchesse d'Etampes
avait protégé la religion réformée, et cela seul avait déterminé Diane
de Poitiers à faire précisément le contraire. De plus, elle et ses
infâmes complices se partageaient les dépouilles de tous les martyrs de
leur croyance, innocentes victimes dont on confisquait les biens.»
L'acharnement de Diane de Poitiers contre les huguenots est
véritablement incroyable. Non contente d'ordonner des supplices, il lui
arriva quelquefois d'assister aux interrogatoires, et d'accabler des
injures les plus véhémentes les malheureux que, devant elle, on
soumettait à la torture. Ainsi, suivant J. Crespin, dans l'affaire du
tailleur du roi, «elle voulut elle-même assister au jugement et _en dire
sa râtelée_.»
Y avait-il «quelque brûlement,» elle s'en réjouissait longtemps à
l'avance, et y assistait toujours avec le roi. Accoudée à quelque
fenêtre, la tête appuyée sur l'épaule de son amant, heureuse, souriante,
elle regardait brûler les hérétiques. Les jours de bûcher étaient jours
de fête pour la cour.
Il s'est cependant trouvé des poëtes pour chanter ces fureurs de Diane
de Poitiers:
Sur tout, vous avez soin
De Dieu, de son Église,
De vous repoulsant bien loin
Toute malice et feintise.
Par la toute-puissance de la favorite, le cardinal de Lorraine, Charles,
était comme le véritable roi de France. A chaque amant de la maîtresse
royale, il fallait une part du pouvoir: le peuple murmurait et son
indignation s'exhalait en épigrammes. Un jour, Henri II, en se mettant à
table, trouvait ce quatrain sous son couvert:
Sire, si vous laissez comme Charles désire,
Comme Diane veut, par trop vous gouverner,
Fondre, pétrir, mollir, refondre, retourner,
Sire vous n'êtes plus, vous n'êtes plus que cire.
Ces vers irritaient le roi, mais ne lui donnaient pas le courage d'être
le maître; il ne pouvait se «_déguiser_.»
Le connétable de Montmorency avait peut-être plus de pouvoir que le
cardinal de Lorraine. Ses maladresses et son incapacité ne diminuaient
pas son influence. Diane le soutenait. Il s'était fait battre, puis il
était tombé aux mains de l'ennemi. Mais, du fond de sa prison, il
tenait encore une des ficelles qui faisaient mouvoir Henri II. Le roi
écrivait au connétable captif pour l'informer de tout ce qui se passait
à la cour, pour lui dire ses griefs contre les Guise, qui parfois lui
faisaient peur, enfin pour le consulter. Diane était de moitié dans la
correspondance. «Le monarque tantôt servait à cette dame de secrétaire,
tantôt lui cédait, puis reprenait la plume, comme on peut s'assurer par
quelques lettres, conservées à la Bibliothèque, qui sont de deux
écritures, et se terminent ainsi:
_Vos anciens et meilleurs amis_,
DIANE, HENRI.»
Les persécutions contre les huguenots continuaient toujours, et leur
nombre cependant allait en augmentant. Ils cherchaient et trouvaient des
protecteurs pour remplacer ceux qu'ils avaient perdus, la duchesse
d'Etampes et madame Marguerite.
Pauvre Marguerite! Ils étaient bien loin les jours de sa jeunesse, jours
de folie et d'amour. Avec la vieillesse l'heure du repentir était venue.
Après avoir écrit l'_Heptaméron_, elle avait composé _le Miroir de l'âme
pécheresse_, et la Sorbonne avait voulu y voir des propositions
hérétiques.
Ses protégés, savants et beaux esprits, lui furent au moins
reconnaissants; ils firent des inscriptions et frappèrent des médailles
où ils l'appelaient la _dixième Muse et quatrième Grâce_. Pour elle,
Ronsard a eu des strophes charmantes:
Ici la reine sommeille,
Des reines la non pareille,
Qui si doucement chanta:
C'est la reine Marguerite,
La plus belle fleur d'élite
Qu'oncques l'Aurore enfanta.
Mais ni les horreurs de la persécution ni les malheurs de la guerre ne
suspendaient les plaisirs à cette cour de Henri II, «_si gentiment
corrompue_,» dit Brantôme. C'était chaque jour quelque fête nouvelle, et
toujours la duchesse de Valentinois en était la reine. Catherine de
Médicis, l'épouse délaissée, ordonnatrice des bals et des festins,
s'effaçait devant la favorite. La rusée Italienne avait alors acquis une
véritable influence, occulte, il est vrai, mais qui pour cela n'en était
pas moins sûre. Elle ne semblait cependant songer qu'aux plaisirs, mais
les plaisirs étaient un de ses moyens favoris de gouvernement. Elle
organisait l'escadron nombreux et dangereux de ses filles d'honneur,
escadron charmant où les rois de France prirent l'habitude de choisir
des maîtresses. Libre était la conduite des filles d'honneur, et nul,
assure Brantôme, «n'y trouvait à redire, pourvu que sussent se garder de
l'enflure du ventre.»
A toutes ces fêtes, chasses, bals, mascarades, Henri II ne paraissait
que vêtu des couleurs de la duchesse de Valentinois. Il avait adopté ses
emblèmes, un croissant placé sur des montagnes avec cette devise: _Donec
totum implicit orbem_. Il faisait plus, il faisait frapper des médailles
en l'honneur de l'altière favorite: la plus connue porte d'un côté cette
inscription: _Diana, dux Valentinorum clarissima_. Au revers, on voit
Diane foulant aux pieds un Amour, avec cette légende: _Victorem omnium
vici_.
Henri II se faisait gloire de son amour: il semblait vouloir l'apprendre
à tout l'univers, et en transmettre le souvenir à la postérité.
Partout, sur les palais qu'il aimait à faire construire, on voit le
chiffre du roi uni à celui de Diane; on le retrouve, ce chiffre, à
Fontainebleau, à Chambord et à Saint-Germain. On les aperçoit encore,
ces deux lettres, amoureusement enlacées au milieu des feuilles
d'acanthe qui courent le long du palais du Louvre.
De grands artistes bâtissaient de royales demeures pour le roi Henri II.
Il fallait de somptueuses résidences pour loger toutes les merveilles
des arts de ce temps, et jamais on ne vit tant de chefs-d'oeuvre. Ce fut
alors vraiment le beau moment de la Renaissance.
Le château d'Anet, bâti pour Diane de Poitiers, résumait toutes les
splendeurs, toutes les magnificences de cette admirable époque.
Anet, merveilleux château, s'élevait entre les deux forêts d'Yves et de
Dreux. Philibert Delorme avait donné les dessins, Cousin et Jean Goujon
y épuisèrent leur génie. C'était comme un palais de fée, demeure
enchantée des contes arabes. Tout y était merveille, du perron aux
combles. Chaque serrure était un poëme, le moindre clou était une oeuvre
d'art. L'escalier avait une légèreté inimitable, les cheminées étaient
des monuments. Jamais la perfection n'avait été portée si loin.
Hélas! que reste-t-il d'Anet, le joyau du seizième siècle? quelques
débris incomplets, mais si admirables encore que, devant eux, on
s'arrête ébloui.
Mais on ne peut se faire une idée de la richesse de l'ameublement
d'Anet. Là, madame la duchesse de Valentinois avait accumulé tous les
trésors de ce siècle si riche. Les meubles étaient d'ivoire et d'ébène
rehaussés d'or; l'Espagne et la Flandre avaient fourni les tentures de
cuir et les tapisseries de fine laine. Les tapis venaient d'Orient, les
glaces de Venise. Puis sur les étagères, sur les bahuts sculptés à jour,
s'entassaient les poteries de Palissy, les coupes et les aiguières de
Benvenuto; enfin, ces mille objets d'un fini si admirable,
qu'exécutaient, non pas des ouvriers, mais des artistes. Luxe inouï,
féerique, que nous pouvons à peine comprendre aujourd'hui.
Dans ce palais d'Anet, on voyait, aux côtés de Diane, une autre Diane,
une toute jeune fille, belle, charmante; on l'appelait madame de Castro.
Encore enfant, elle avait été fiancée à un autre enfant, Hercule de
Farnèse, duc de Castro; mais elle était restée veuve avant d'être
nubile.
On la destinait à François de Montmorency, fils du connétable.
Diane de Castro était fille de Henri II, mais nul ne connaissait sa
mère; on pensait que ce pouvait bien être Diane de Poitiers, et l'on
expliquait qu'encore aux premiers temps de leurs relations, les deux
amants avaient dû dissimuler la naissance de cet enfant.
On dit encore que Henri II voulait légitimer Diane de Castro; mais la
duchesse de Valentinois ne le voulut pas. Aux premières paroles que lui
en dit le roi:
--Par ma naissance, répondit-elle, j'étais en droit d'avoir de vous des
enfants légitimes; j'ai été votre maîtresse, parce que je vous aimais,
mais je ne souffrirai pas qu'un arrêt me déclare votre concubine.
Singulier scrupule, chez une femme qui emplissait le monde du bruit et
du scandale de ses amours.
La duchesse de Valentinois touchait à sa soixantième année; mais
toujours belle, toujours jeune, plus que jamais adorée de son amant,
elle pouvait espérer encore un long règne, lorsqu'un terrible accident
causa la mort de Henri II, encore dans toute la force de l'âge.
Depuis longtemps une prédiction menaçait le roi d'un danger inconnu;
voici ce que disait la centurie:
Le lion jeune le vieux surmontera
Au champ bellique, par singulier duel
Dans cage d'or les yeux lui crèvera:
Deux plaies donnent la mort cruelle!
Chacun pensait bien qu'il s'agissait de quelque combat singulier à armes
courtoises ou non; mais Henri II ne croyait pas aux horoscopes.
Aussi, lors du tournoi donné à l'occasion des mariages d'Elisabeth de
France et de Philippe II, roi d'Espagne, et de Marguerite, soeur de
Henri II, avec le duc de Savoie, l'amant de la duchesse de Valentinois
descendit dans la lice.
Déjà cent lances avaient été rompues, lorsque le roi voulut en courir
une dernière contre un de ses gentilshommes, le comte de Montgomery.
Mais cette fois l'horoscope eut raison.
Atteint au-dessous de l'oeil par le tronçon de la lance de Montgomery,
Henri II, dangereusement blessé, dut être porté en son palais. On ne
comprit pas d'abord toute la gravité de la blessure; mais bientôt elle
empira, et le roi fut en danger de mort.
--Que l'on n'inquiète pas le comte de Montgomery, avait dit le roi en
tombant.
On s'était conformé à la volonté royale; mais le meurtrier involontaire,
le malheureux comte était au désespoir.
Grand aussi était le deuil autour du lit du royal malade; grandes
étaient les ambitions si longtemps comprimées qui commençaient à
s'agiter. Les créatures de la duchesse de Valentinois, les amis des
Guise sentaient le pouvoir leur échapper; tous ceux qui s'étaient
dévoués à Catherine de Médicis saluaient l'aurore de son règne.
Bientôt on en vint à compter les minutes que le roi avait encore à
vivre. Alors Catherine jeta son masque. Sa haine contre la favorite, si
longtemps contenue, éclata. Elle envoya l'ordre à la duchesse de
Valentinois de rendre les bijoux de la couronne qui lui avaient été
confiés par son amant, et de quitter la cour sur l'heure.
--«Le roi est-il donc mort? demanda-t-elle fièrement à celui qui avait
été chargé de cette commission.
--«Non, Madame, répondit-il; mais il ne passera pas la journée.