avec une dame de la cour qu'il aimait. Il trouva son mari l'épée au
poing, pour l'aller tuer; mais le roi lui porta son épée à la gorge, et
lui commanda sur sa vie de ne lui faire aucun mal, et que s'il lui
faisait la moindre chose du monde, qu'il le tuerait ou qu'il lui ferait
trancher la tête, _et pour cette nuit, l'envoya dehors et prit sa
place_.... J'ai ouï dire que plusieurs autres dames obtinrent _pareille
sauvegarde_ du roi.»
Et des panégyristes se sont trouvés pour faire l'éloge du caractère
chevaleresque et de la galanterie raffinée de François Ier! Pourquoi
pas de la _protection_ qu'il accordait aux dames?
Si tels doivent être absolument les _rois-chevaliers_, à tout jamais le
ciel nous en préserve!
VII
DIANE DE POITIERS
DUCHESSE DE VALENTINOIS
Tandis que François Ier agonisait dans une des salles du château de
Rambouillet, cachés dans une pièce voisine, l'ambitieux cardinal de
Lorraine et Diane de Poitiers, la maîtresse toujours aimée du Dauphin,
attendaient haletants d'impatience le dernier soupir du roi-chevalier.
--Il s'en va, le galant, répétaient-ils, il s'en va.
Tout à coup une rumeur profonde et contenue s'éleva dans la chambre du
malade.
Le cardinal de Lorraine alla, sur la pointe des pieds, soulever la
lourde portière en tapisserie de Flandres, il prêta l'oreille un
instant, et revenant vers Diane, il lui dit avec une explosion de joie
qu'il ne prenait plus la peine de dissimuler:
--Le roi est mort!
--Enfin je suis reine! s'écria Diane.
Elle s'était levée, son visage rayonnait de l'orgueil du triomphe.
Ce n'était pas le dauphin Henri, en effet, qui montait sur le trône,
c'était sa vieille et impérieuse maîtresse. Diane de Poitiers succédait
à la duchesse d'Etampes.
Jamais empire d'une favorite ne fut plus absolu, plus tyrannique, et, il
faut le dire, plus désastreux pour la France.
Diane de Poitiers était fille de Jean de Poitiers, seigneur de
Saint-Vallier, et de Jeanne de Batarnay, deux des plus anciennes
familles du Dauphiné.
Elevée par son père, vaillant homme de guerre et grand chasseur, elle
passa ses premières années au manoir de sa famille, demeure féodale,
bâtie comme une citadelle au milieu des rochers abrupts qui dominent le
cours impétueux du Rhône.
Son éducation fut celle de toutes les jeunes châtelaines du moyen âge,
jeunes filles au coeur viril que l'on destinait à quelque brave
chevalier ou à quelque rude chasseur. La lecture des romans de
chevalerie, le _déduit de la chasse_ occupaient les longues heures.
Comme la déesse dont elle portait le nom, Diane aimait à galoper sur les
traces des meutes ardentes, dans les grands bois qui entouraient alors
toutes les nobles demeures.
Elle était, dès son enfance, experte en l'art de fauconnerie et
s'entendait à dresser les émerillons. Nulle plus qu'elle n'était
gracieuse et hardie, lorsqu'elle s'avançait sur sa blanche haquenée,
«le faucon au poing,» suivie de quelqu'un de ces merveilleux lévriers
dont la race est aujourd'hui perdue.
A seize ans, et lorsque grand était déjà le renom de sa beauté, Diane
épousa le seigneur Louis de Brézé, comte de Maulevrier, grand sénéchal
de Normandie, dont la mère était fille d'Agnès Sorel et de Charles VII.
Ainsi, les descendants de cette grande race des Brézé purent
s'enorgueillir de compter dans leur famille deux des plus célèbres
maîtresses des rois de France.
La présentation à la cour de la jeune et belle comtesse de Maulevrier,
présentation qui eut lieu l'année même de son mariage, fit une grande
sensation. Son nom, sa fortune, sa beauté lui donnèrent aussitôt un
grand état, et l'admiration des hommes, non plus que l'envie des femmes,
ne lui firent défaut. On l'appelait dès lors la grande sénéchale.
François Ier, que toutes les femmes tentaient, «ne fut point
insensible aux charmes de la fière comtesse.» Diane, pas plus que les
autres, ne sut résister au roi; un instant donc, elle fut sa maîtresse;
mais son règne ne dura qu'un jour. Favorite sans influence, elle
n'essaya même pas de lutter contre la comtesse de Chateaubriant, alors
toute-puissante.
Les relations du roi et de Diane de Poitiers furent toujours si
secrètes, que le comte de Maulevrier ne se douta jamais de rien et
mourut sans avoir un seul instant soupçonné la fidélité de sa femme.
Diane affichait d'ailleurs une grande passion pour son mari. Trop habile
pour se laisser prendre aux apparences, elle devina qu'elle ne
dominerait jamais François Ier; elle savait son inconstance, et, pour
une faveur passagère, elle ne voulut point compromettre la grande
position que lui donnait le comte de Maulevrier.
On ne peut dire au juste ni l'origine, ni même la date des amours de
François Ier pour la fière Diane de Poitiers; il convient cependant
de les reporter aux premières années de l'apparition à la cour de la
belle comtesse.
Mais il est une autre version, pleine d'horreurs, que racontent les
chroniques, et que nombre d'historiens ont adoptée, un peu légèrement
peut-être.
Selon ces chroniques, c'est au pied même de l'échafaud du père de Diane,
le sire de Saint-Vallier, condamné à mort comme complice de la trahison
du connétable de Bourbon, que commença ce roman d'amour; un abominable
et honteux marché livra Diane de Poitiers au roi. Mais laissons parler
les chroniques.
Poursuivi par la haine de Louise de Savoie, dont il avait repoussé
l'amour et refusé la main, le connétable de Bourbon ne tarda pas à être
victime des plus injustes persécutions. La mère et la maîtresse du roi,
ces deux irréconciliables ennemies, se rapprochèrent un instant pour
perdre le connétable; elles avaient à satisfaire, l'une sa vengeance,
l'autre l'insatiable ambition de sa famille.
Bientôt Bourbon fut privé de ses fiefs et de ses domaines; on lui retira
ses commandements pour les confier aux mains inhabiles des frères de la
favorite; enfin, on commença contre lui un odieux procès.
Justement irrité, le connétable entama des négociations avec
Charles-Quint. L'empereur, heureux de s'attacher le meilleur général de
l'Europe, n'hésita pas à lui promettre, pour prix de sa défection, une
principauté indépendante et la main d'une de ses soeurs.
Toujours menacé par deux femmes qui sacrifiaient à leurs passions le
véritable intérêt de la France, Bourbon n'hésita plus. Il promit son
épée et l'appui immense de son nom à l'empereur. Il confia alors ses
projets à quelques gentilshommes dont il se croyait sûr, au père et au
mari de Diane, entre autres, le sire de Saint-Vallier, un de ses plus
anciens compagnons d'armes, et le comte de Maulevrier. Tous avaient juré
le secret sur des morceaux de la vraie croix.
Le comte de Maulevrier ne tint pas son serment; il révéla le complot, à
la condition que grâce lui serait faite, ainsi qu'à son beau-père.
Prévenu à temps, Bourbon put s'enfuir; mais le sire de Saint-Vallier fut
arrêté à Lyon et traduit devant un tribunal composé de membres du
parlement.
Vainement, pour sa défense, l'accusé invoqua les lois féodales qui le
faisaient, avant tout, sujet de son seigneur immédiat; vainement il
allégua son serment sur des morceaux de la vraie croix, serment
terrible, jurant qu'il avait fait tous ses efforts pour détourner le
connétable d'une trahison; il fut déclaré coupable de félonie et
condamné à avoir la tête tranchée.
Tout aussitôt, les parents et les amis du sire de Saint-Vallier vinrent
implorer la clémence royale. François Ier fut inflexible. Il était
profondément irrité et tenait à se venger sur quelqu'un de la perte de
son meilleur capitaine, perte d'autant plus désastreuse que la guerre
recommençait.
Les supplications du dénonciateur lui-même, du comte de Maulevrier, ne
furent point écoutées.
Diane de Poitiers voulut alors tenter une démarche suprême. Elle alla se
jeter aux pieds du roi, «lui embrassant les genoux, et, d'une voix
entrecoupée par les sanglots, elle le conjura de lui accorder la vie de
son père.»
François Ier se laissa fléchir; mais il mit à la grâce du sire de
Saint-Vallier une condition infâme, c'est que sa fille se donnerait à
lui, sur l'heure. Diane, dans cet abominable marché, ne vit qu'une
chose, le salut de son père.
«Ainsi, Diane de Poitiers devint la maîtresse du roi de France.»
Heureusement, rien n'est moins prouvé que cette horrible histoire.
Presque tous les chroniqueurs qui la rapportent se contredisent entre
eux et commettent d'ailleurs un grossier anachronisme.
Ainsi, selon Mézeray et les auteurs qui ont adopté son opinion, «le roi
n'accorda la vie au sire de Saint-Vallier qu'après avoir pris à Diane,
sa fille, alors âgée de quatorze ans, ce qu'elle avait de plus
précieux.»
Or, à l'époque du procès du connétable, Diane de Poitiers avait de
vingt-trois à vingt-quatre ans, et depuis plus de six ans elle avait
donné à son mari, le comte de Maulevrier, «ce qu'elle avait de plus
précieux.» L'âge, il est vrai, ne fait rien à l'affaire; mais outre que
le caractère même de François Ier doit éloigner l'idée d'une si
affreuse action, la suite des événements ôte toute espèce de probabilité
à ce marché infâme imposé à la fille d'un malheureux dont la tête allait
tomber.
François Ier laissa jouer, jusqu'au dernier acte, la lugubre comédie
de la mort. Un échafaud fut dressé, «haut de sept pieds, tout tendu de
draperies noires.» Le condamné fut tiré de sa prison et traîné jusqu'au
lieu du supplice; il était si affaibli par la maladie, qu'il ne pouvait
marcher. Déjà le malheureux avait gravi l'échelle fatale; il avait posé
sa tête sur le billot; le bourreau levait sa hache, lorsque la grâce
arriva. Et quelle grâce! une prison perpétuelle. Plus horribles furent
les souffrances du sire de Saint-Vallier: après une lente et
douloureuse agonie, il mourut dans le cachot sombre où on l'avait jeté.
Ce dernier fait de la captivité du sire de Saint-Vallier suffit presque,
à lui seul, pour démontrer l'impossibilité de l'histoire racontée par
les chroniques. Si Diane se donna, ce jour-là, pour sauver son père,
est-il possible qu'elle n'ait pas obtenu la grâce entière? Si elle
devint ensuite la maîtresse de François Ier, comment croire que ce
prince, toujours si faible avec les dames, ait refusé à une femme aimée
la liberté de son père, tandis que bien d'autres complices du connétable
n'étaient pas même inquiétés? Il est bien plus simple d'admettre que
déjà, à cette époque, toutes relations entre Diane et le roi avaient
cessé.
Les années qui suivirent la condamnation du sire de Saint-Vallier
s'écoulèrent tranquilles, sinon heureuses, pour Diane de Poitiers. Elle
n'avait pas quitté la cour, mais elle faisait peu parler d'elle. Louise
de Savoie était alors toute-puissante et ne souffrait aucune influence
rivale; elle régnait, tandis que son fils se donnait tout entier à ses
plaisirs et à ses amours. De cette époque datent les premières liaisons
de Diane et des Guise. La parole passionnée de Luther avait trouvé de
l'écho en France; la religion nouvelle avait des prosélytes, et comme
les princes lorrains, Diane croyait que, par tous les moyens possibles,
échafauds et bûchers, il fallait arrêter les progrès de l'hérésie.
Diane de Poitiers n'aimait pas madame Marguerite, soeur du roi;
plusieurs fois elle avait raillé son goût pour les savants et les
beaux-esprits, presque tous entachés des principes de la doctrine
nouvelle; elle avait même osé blâmer hautement sa tolérance en matière
de religion et ses tendances huguenotes. Aussi, la comtesse de
Maulevrier n'accompagna pas Marguerite en Espagne, lorsqu'elle alla
consoler son frère prisonnier; elle ne suivit pas non plus la cour à
Bayonne, lors de la délivrance du roi.
En 1531, une meilleure occasion s'offrit à Diane de faire paraître le
grand amour qu'elle avait pour son mari. Le comte de Maulevrier mourut
le 23 juillet. Les regrets de la veuve éclatèrent aussitôt, mais si
bruyants, si fastueux, que chacun pensa qu'il devait y avoir au moins un
peu d'exagération.
Ce fut, du reste, une des grandes préoccupations de la vie de Diane de
Poitiers, de faire croire à cet amour pour son mari, et aux regrets que
lui causait sa mort. Toute sa vie, elle porta le deuil de cet homme si
cher, et même aux premiers jours de ses amours avec le jeune prince
Henri, elle s'habillait de noir et de blanc, comme une veuve de l'année.
Mais dans le choix de ces couleurs, qui devinrent celles de son amant,
il y avait plus de coquetterie que d'austérité, et selon Brantôme, un de
ses admirateurs, cependant, «il y avait, dans son ajustement noir et
blanc, plus de mondanité que de réformation, et surtout toujours
montrait sa belle gorge.»
Après la mort de son mari, Diane fit élever à cet homme si tendrement
aimé, et trompé, un magnifique mausolée, dans l'église de Notre-Dame de
Rouen. Une longue épitaphe disait à tous et les vertus du défunt et les
regrets de sa veuve inconsolable.
Elle se retira alors dans sa maison d'Anet, qui n'était encore qu'une
simple et modeste demeure; elle voulait, disait-elle, dans cette
solitude, pleurer éternellement son époux.
L'éternité dura un peu moins de deux ans.
Lorsque plus belle et «plus jeune que jamais,» Diane de Poitiers reparut
à la cour, son premier soin fut de s'assurer quelque influence, chose
capitale à une époque où tout le monde régnait, excepté peut-être le
roi.
Véritablement s'assurer une influence n'était pas chose facile, toutes
les places étaient prises. François Ier appartenait tout entier à
madame d'Etampes, et nul n'entrevoyait même la possibilité de renverser
la favorite.
Il ne fallait pas songer au fils aîné du roi, le dauphin François,
prince mélancolique, toujours «tout de noir habillé,» et qui ne buvait
que de l'eau. Il ressemblait fort à son grand-père Louis XII et semblait
la vivante satire de cette cour débauchée. Il avait une maîtresse,
cependant, la belle de l'Estrange, à laquelle une chanson faisait dire:
Brunette suis, jamais ne serai blanche,
et que Marot célébrait ainsi dans ses _Etrennes_:
A la beauté de l'Estrange,
Face d'ange,
Je donne longue vigueur;
Pourvu que son gentil coeur
Ne change.
Mais, précisément parce qu'il avait une maîtresse qu'il aimait, le
dauphin François ne pouvait, en aucune sorte, servir les projets de
Diane de Poitiers.
C'est alors qu'elle songea à s'emparer du prince Henri, le second fils
de François Ier. A dire vrai, ce n'était encore qu'un enfant, il
avait vingt ans presque de moins qu'elle; mais elle ne s'arrêta pas à
ces considérations, et ne s'épouvanta nullement du ridicule qui pouvait
l'atteindre.
Après avoir été la maîtresse du père, elle entreprit l'éducation du
fils, douce tâche! François Ier donna, dit-on, son assentiment aux
projets de Diane; il pensait qu'en fait de maîtresse, le jeune prince
pouvait tomber plus mal. Il se trompait, et devait plus tard l'apprendre
à ses dépens.
Henri avait, il faut le dire, toutes les qualités qui peuvent et doivent
séduire une femme ambitieuse.
Bien fait, de belle et fière mine, c'était un des plus brillants
cavaliers de la cour. Il maniait un cheval avec une incomparable adresse
et avait sous les armes une bonne grâce inimitable. Adroit à tous les
exercices du corps, il pouvait défier, sans crainte d'être vaincu, les
gentilshommes les plus renommés. Il passait pour le plus agile sauteur
du royaume et franchissait jusqu'à vingt-cinq pieds; enfin, il n'avait
pas de rival au jeu de paume. La chasse, la petite guerre l'hiver à
coups de boules de neige, les armes, tels étaient ses passe-temps
favoris.
Au moral, il semblait fait pour être dominé. Timide, indécis, il était
long à se décider. Avait-il un projet en tête, il prenait conseil de
tous ceux qui l'entouraient. Il est vrai qu'une fois son opinion
arrêtée, bonne ou mauvaise, on ne l'en faisait pas revenir facilement.
Tel était l'adolescent dont Diane de Poitiers entreprit la conquête.
Elle dut se résigner à faire les premières avances; mais ses peines ne
furent point perdues, et bientôt toute la cour apprit, avec
stupéfaction, que la veuve inconsolable du comte de Maulevrier était la
maîtresse du second fils du roi.
Un aussi beau succès ne pouvait manquer d'éveiller la jalousie; on fit
pleuvoir les quolibets sur la vieille maîtresse de l'enfant royal; on
osa faire les allusions les plus injurieuses; le gros mot d'inceste fut
prononcé, et, à deux ou trois reprises, François Ier trouva dans sa
chambre royale, sur son lit, des vers où ni lui, ni la grande sénéchale
n'étaient ménagés.
Diane baissait la tête et sans mot dire laissait passer l'orage; quelque
pressentiment l'avertissait sans doute qu'un jour viendrait où elle
prendrait une éclatante revanche.
L'ambitieuse coquette jouait alors une grande passion pour son jeune
amant, ce qui ne l'empêchait pas de porter toujours le deuil de feu
monsieur de Maulevrier. Voulait-elle tromper ceux qui l'entouraient,
s'abusait-elle sur ses véritables sentiments, c'est ce qu'il est
difficile de dire.
Nous avons, des premiers jours de ces amours, des vers charmants,
composés par Diane elle-même pour Henri; ils semblent écrits au
lendemain de la chute; il est difficile de rien trouver de plus frais et
de plus coquet:
Voici vraiment qu'Amour, un beau matin,
S'en vint m'offrir fleurette très-gentille.
Là se prit-il à orner votre teint,
Et vitement. Marjoleine et jonquille
Me rejetait, à tant que ma mantille
En était pleine, et mon coeur se pâmait.
Car, voyez-vous, fleurette si gentille
Était garçon, frais, dispos et jeunet.
Ains, tremblotant et détournant les yeux:
--«Nenni, disais-je.--Ah! ne serez déçue,»
Reprit Amour; et soudain à ma vue
Va présenter un laurier merveilleux.
--«Mieux vaut, lui dis-je, être sage que reine!»
Ains me sentis et frémir et trembler....
Et Diane faillit...; et comprendrez sans peine
Duquel matin je prétends reparler.
Quels vers charmants! quel trouble délicieux et naïf! Ne croirait-on pas
entendre fillette de seize ans, tout inquiète de s'être laissé voler son
coeur!
Ces vers donnent une idée de l'esprit de Diane de Poitiers; il était
souple et brillant. Elle avait du goût, quoi qu'en aient dit les
écrivains réformés, qui avaient d'ailleurs de bonnes raisons de la
détester, et savait parfaitement distinguer le vrai mérite. Il ne faut
donc pas s'étonner de l'effet de ses séductions sur le coeur de Henri. A
dire vrai, le jeune prince l'idolâtrait, et chaque jour éclatait plus
forte et moins contenue son ardente passion.
Les beaux seigneurs et les belles dames s'étonnaient déjà de la durée de
ces amours. On ne se piquait pas de constance à la cour de François
Ier, les lunes de miel y avaient des quartiers fort courts, et déjà
plus d'une dame avait essayé de continuer l'éducation de l'adolescent.
Mais lui, fidèle à sa maîtresse, «déclarait n'avoir point de pensées
pour d'autre.» Le mécontentement succéda à la surprise.
Bientôt, pour expliquer la violence et la persévérance étranges de cette
passion, on accusa Diane de Poitiers d'avoir ensorcelé Henri. On la
disait fort curieuse de magie, et on prétendait qu'elle avait donné à
son amant une bague enchantée qui devait éternellement l'enchaîner à
elle. De Thou lui-même croit, ou feint de croire à l'histoire de cette
bague merveilleuse.
Mais, pour retenir Henri dans ses filets, Diane de Poitiers avait bien
d'autres enchantements; elle avait sa beauté d'abord, puis son esprit et
ses grâces infinies; enfin, elle avait son expérience. Il est impossible
ici de citer textuellement nos vieux écrivains; mais tous s'accordent à
dire que «la dame, fort experte en l'art de galanterie, était encore
plus impudique que belle, et plus dépravée que spirituelle.» Voilà le
charme expliqué.
Cependant, l'influence de Diane de Poitiers grandissait de jour en jour,
et bientôt elle put balancer le crédit de la duchesse d'Etampes, la bien
aimée du roi. Nous ne rappellerons pas ici les effets désastreux de la
rivalité des deux favorites. Tous les avantages de cette lutte furent
pour Diane. Elle avait l'avenir pour elle, et son ennemie, maîtresse
d'un roi dont la santé était depuis longtemps perdue, était à peine sûre
du lendemain.
La mort même sembla se mettre du côté de la grande sénéchale.
Ainsi, le dauphin François mourut, et son amant se trouva l'héritier de
la couronne. Le duc d'Orléans, sur lequel s'appuyait encore madame
d'Etampes, ne tarda pas à suivre son frère, et Diane alors, dans
l'avenir au moins, ne vit plus de rivale.
Diane de Poitiers ne pouvait compter comme une rivale Catherine de
Médicis, la femme de son amant, cette jeune Italienne, qui avait accepté
sans murmure cette singulière condition d'épouser un homme entièrement
subjugué par une maîtresse moins belle et plus vieille qu'elle.
Le luxe de Diane de Poitiers était alors princier, et chaque jour elle
imposait à Henri de nouveaux sacrifices pour subvenir à ses dépenses.
«Après la galanterie, dit M. Hauréau, les arts étaient sa plus grande
passion;» et, autant pour satisfaire ses goûts que pour lutter avec la
duchesse d'Etampes, elle voulait se faire une cour d'artistes et de
poètes. Tous les nouveaux venus à la cour devaient choisir entre les
deux favorites. Benvenuto Cellini se décida pour Diane, mais il fut
obligé de quitter Fontainebleau.
--Restez, disait François Ier à l'inimitable artiste, restez, je vous
couvrirai d'or.
Mais le fier et indépendant ciseleur n'eût pas supporté une injure pour
tout l'or du nouveau monde, et la duchesse d'Etampes l'avait abreuvé de
dégoûts.
Au palais de Fontainebleau, toujours aux côtés de la favorite de
François Ier, on retrouve la grande sénéchale. Cette Diane
Chasseresse, aux traits si nobles et si beaux, à la démarche si pleine
de majesté, c'est l'altière maîtresse du Dauphin.
Elle eut du moins le mérite de bien placer ses bonnes grâces; elle
encouragea bien d'autres artistes, bien d'autres gloires. Toujours elle
protégea le Primatice, elle combla Jean Goujon. Bernard Palissy,
l'inimitable potier-émailleur, put la compter au nombre de ses
admiratrices.
C'est une triste histoire que celle de Bernard Palissy, le glorieux
artiste, l'inventeur d'un art aujourd'hui perdu. Quel courage! quelle
patience! Victime de l'envie et de la bêtise, il luttait contre toutes
les horreurs de la misère, tandis qu'il faisait ses premiers
chefs-d'oeuvre; ses enfants n'avaient pas de pain, et il brûlait son
pauvre mobilier pour chauffer son four; ce four enchanté d'où sortaient
ces admirables faïences dont le prix est aujourd'hui illimité, et ces
plats merveilleux qui font l'admiration et le désespoir de nos artistes.
Diane s'éprit des poteries de Bernard Palissy, et bientôt il eut une
autre protectrice, Catherine de Médicis. Alors les angoisses du
malheureux eurent un terme; alors il paya en chefs-d'oeuvre les jours de
repos qu'on lui faisait. Pour Diane, pour Catherine, pour Henri II, il
composa ces plats, ces assiettes marqués au chiffre royal et qui, sur la
table aux jours de gala placés à côté des vases et des coupes de
Benvenuto Cellini, devaient donner au festin un féerique appareil.
Puis elle eut ses poëtes; on lui jetait aussi l'encens à pleines mains:
Ne vante plus, ô Rome, ta Lucrèce,
Cessez, Thébains, pour Corinne combattre,
Taire te faut de Pénélope, ô Grèce!
Encore moins pour Hélène débattre:
Et toi, Égypte, ôte ta Cléopâtre;
La France seule a tout cela et mieux:
En quoi Diane a l'un des plus beaux lieux,
Soit en vertus, beauté, faveur et race;
Car si n'avait le tout reçu des cieux,
D'un si grand roi n'eût mérité la grâce.
Lorsque Le Pelletier lui envoyait ces vers, elle était reine de France
par la mort de François Ier, et depuis longtemps son oreille s'était
habituée au doux murmure de la louange.
En 1537, Marot lui envoyait ces étrennes:
Que voulez-vous que vous donne,
Diane bonne?
Vous n'eûtes, comme j'entends,
Jamais tant d'heur au printemps
Qu'en automne.
Du Bellay, Ronsard, et bien d'autres, _la Pléiade_, eurent des vers pour
elle, et pourquoi non? «Le poëte ne chante-t-il pas toujours les yeux
tournés vers l'Orient?»
Mais les arts et les jouissances de l'esprit, choses frivoles, son
amour pour le Dauphin, chose grave, ne suffisaient pas à emplir sa vie.
Il fallait d'autres aliments à son ambition. Il lui fallait d'ailleurs
étayer sa puissance. Elle était bien sûre de son amant, mais le pouvoir
d'une favorite est chose si fragile!
C'est alors que plus que jamais elle se rapprocha des Guise, et qu'elle
donna toute sa confiance au connétable Anne de Montmorency.