A Amboise, une torche maladroite mit le feu aux tentures, il y eut une

mêlée terrible. François voulait faire pendre l'auteur de l'accident,

mais Charles, à peine remis d'une frayeur facile à comprendre, demanda

et obtint sa grâce.

Ailleurs, une poutre mal ajustée tomba si près de l'empereur que ses

vêtements furent déchirés.

Enfin le 31 décembre les deux rois couchèrent à Vincennes, leur entrée à

Paris devait avoir lieu le lendemain.

Il faut lire dans les chroniques du temps les détails de cette

solennelle entrée. La longueur seule du récit donne une idée de la

longueur des processions. Le corps de la ville offrit à Charles-Quint

_un Hercule tout d'argent, et revêtu de sa peau de lion en or; ledit

Hercule de la hauteur d'un grand homme_.

Puis les fêtes de toutes sortes recommencèrent, bals, festins, concerts,

mascarades, comédies burlesques, tournois, chasses aux flambeaux, le

Rosso savait varier sa mise en scène.

Mais l'ambitieux Charles-Quint avait peu de goût pour ces pompes

frivoles, pour ce faste bruyant, passions de François Ier. Il avait

hâte de quitter la France, ses craintes avaient grandi, il ne vivait

plus.

Un jour, comme il était à cheval, un chevalier sauta en croupe; et le

serrant vigoureusement lui dit d'une voix forte!

--Sire empereur, vous êtes mon prisonnier.

L'empereur épouvanté se retourna. Ce n'était qu'une plaisanterie du

jeune duc d'Orléans, mais quelle plaisanterie!

François Ier, malgré la frayeur de son rival, n'en pouvait cependant

rien obtenir. A plusieurs reprises il lui avait parlé de l'investiture

du duché de Milan pour ce même duc d'Orléans qui faisait de si terribles

espiégleries, mais il n'avait reçu que des réponses évasives.

Charles-Quint avait, il faut le dire, trouvé le moyen de se faire des

amis à la cour; de ce nombre était le connétable Anne de Montmorency,

dont il n'avait pas dédaigné de flatter la grossière vanité. Il

l'appelait à tout propos le plus grand capitaine de l'Europe.

Il avait été moins heureux dans ses tentatives près de la duchesse

d'Etampes, la véritable souveraine du royaume, et cependant il se

portait fort admirateur de cette beauté célèbre, seul trésor «qu'il

enviât à son frère de France.»

Un jour, à la chasse, François Ier, qui prenait un malin plaisir à

augmenter les terreurs de son hôte, lui avait dit, en lui montrant la

favorite:

--Voici une belle dame, mon frère, qui me presse fort de ne vous point

laisser partir sans avoir détruit à Paris l'ouvrage de Madrid.

Charles-Quint avait pâli à ces mots; cependant, avec un sourire blême il

avait répondu:

--Si le conseil est bon il faut le suivre.

Mais le soir même, tandis que la duchesse d'Etampes lui présentait

l'aiguière pour se laver les mains, l'empereur laissa tomber dans le

bassin de vermeil un diamant d'une merveilleuse beauté et d'un prix

incomparable. Et comme la duchesse voulait le lui rendre:

--Dieu me garde, dit-il, de le reprendre, il est en trop belles mains

pour cela. Gardez-le en souvenir de moi.

Madame d'Etampes conserva le diamant, mais ils se sont trompés ceux qui

ont cru qu'un tel présent pouvait acheter la maîtresse de François

Ier. Certes elle fut sensible à cette courtoisie, à cet hommage rendu

à sa beauté, mais jusqu'à la fin elle persista dans son opinion

première. Ce n'est que plus tard qu'elle devait avoir recours à

l'empereur.

Après de touchants adieux, après mille protestations au sujet de la

fameuse investiture, l'empereur Charles-Quint quitta François Ier et

continua sa route. Il ne pouvait plus dissimuler son impatience.

A mesure qu'il approchait des frontières, il sentait son coeur plus

léger et oubliait ses promesses, d'ailleurs toutes conditionnelles.

Enfin il toucha ses domaines. «Lors poussant un long soupir de

satisfaction, il dit à ceux qui l'entouraient:

--«Ce soir, pour la première fois depuis que j'ai mis le pied en France,

je m'endormirai tranquille.»

Fidèle à son idée, Triboulet inscrivit François Ier sur le _livre des

fous_.

Quelques historiens qui nient toute bonne foi politique ont fait comme

Triboulet. Ceux-là, après avoir rappelé le manque de foi de François

Ier lors du traité de Madrid, se demandent pourquoi en cette

circonstance il tint si scrupuleusement sa parole de gentilhomme.

Qu'importe, disent-ils, un serment de plus ou de moins!

Après le départ de Charles-Quint, la cour de France, si bruyante et si

gaie, tomba dans une morne tristesse. Le roi était malade, un ulcère

honteux lui faisait des nuits sans repos. Les soins de la duchesse

d'Etampes parvenaient à peine à le distraire. Les journées se passaient

à examiner les précieux objets d'art venus d'Italie, à admirer l'oeuvre

des peintres et des sculpteurs, à regarder l'un après l'autre les riches

manuscrits de la bibliothèque. Mais ni la gaîté de madame d'Etampes, ni

la conversation des savants, ni les louanges des poëtes ne pouvaient

tirer le roi de son marasme.

Peut-être la conscience de ce faible souverain était-elle troublée par

les persécutions horribles que souffraient en son nom ceux de la

religion réformée. Les cris des victimes devaient monter jusqu'à lui. Et

cependant il laissait faire. Le chancelier avait rendu contre les

novateurs une série de terribles ordonnances où il n'était question que

de hart et d'estrapade. Les frères prêcheurs avaient installé un petit

tribunal dans le genre de l'inquisition.

Vainement la duchesse d'Etampes qui allait au prêche, et madame

Marguerite qui professait la religion nouvelle, essayèrent d'interposer

leur autorité; le roi répondait qu'il ne pouvait rien. A grand'peine

elles préservèrent les savants et les beaux esprits, presque tous

entachés d'hérésie, qu'elles protégeaient. Le roi les aimait sans doute,

il les admettait à sa table, mais il les aurait laissé pendre. En deux

ou trois circonstances seulement le roi se laissa arracher une grâce.

Le peuple cependant s'habituait à la vue des supplices, la populace

dansait autour des bûchers. Aux jours de grande fête, comme

divertissement suprême on accrochait quelque financier aux fourches de

Montfaucon. La pendaison d'un financier a toujours été d'un bon effet.

Sembleçay avait été «donné aux corbeaux,» uniquement parce qu'il était

riche. Une épigramme de Marot l'a vengé:

Lorsque Maillard, juge d'enfer, menait

A Montfaucon Sembleçay l'âme rendre,

A votre avis, lequel des deux tenait

Meilleur maintien? Pour vous le faire entendre,

Maillard semblait homme que mort va prendre,

Et Sembleçay fut le ferme vieillard

Que l'on cuidait pour vrai qu'il menait pendre

A Montfaucon le lieutenant Maillard.

Le chancelier Poyet ne fut point pendu, lui, mais dégradé, ruiné, il

mourut dans la misère. Quel crime avait-il donc commis? Hélas, il avait

déplu à madame d'Etampes, grave faute! puis il avait fait condamner un

innocent, Brion. Cet innocent, qui était un peu parent de la favorite,

fut bien vengé.

On demanda des comptes à Poyet, et en attendant qu'il pût les rendre on

le mit à la Bastille. Il y resta trois ans. Il espérait que la duchesse

d'Etampes se lasserait de le persécuter, il réclama des juges. On lui en

donna.

--Qu'on le juge, dit le roi, et s'il n'est coupable que de cent crimes,

qu'on l'absolve.

Les misérables qui instruisaient le procès, malgré toute leur bonne

volonté, furent bien loin de ce compte. Ils ne purent trouver qu'un

crime, un seul, il est vrai qu'il n'était pas bien prouvé. Poyet fut

condamné cependant, mais non à mort. On se contenta de confisquer ses

biens et de l'enfermer dans la grosse tour de Bourges. Lorsqu'on lui

ouvrit les portes de sa prison, il chercha à gagner sa vie, il ne le

put, chacun le fuyait, alors il périt de faim.

Le grand, le vrai, le seul crime de Poyet, était d'avoir été un aveugle

instrument de tyrannie. Qu'avait-il fait que n'eût approuvé le roi? Il

n'avait pas compris, l'insensé, que l'instrument d'un pouvoir doit

prendre ses précautions et garder toujours une arme, sous peine d'être

brisé, sacrifié, le jour où ses services sont devenus inutiles.

Au milieu de toutes ces tristesses, un heureux événement avait rempli de

bruit et de fêtes les salles splendides du palais de Fontainebleau

(1543).

La femme du Dauphin, Catherine de Médicis, venait, après dix ans de

mariage, de donner un fils à la France. François Ier fut au comble de

la joie, et se servant d'une phrase dont les grands-pères ont abusé

depuis, il déclara «qu'il se sentait revivre en son petit-fils.»

Après les fêtes, le deuil: deux ans plus tard François Ier perdit le

duc d'Orléans, ce fils bien-aimé de sa vieillesse, ce protégé de la

duchesse d'Etampes. Ce jeune prince, doué des plus remarquables

qualités, périt victime d'une terrible épidémie qui décimait l'armée.

Cette fois encore on parla de poison. On compta ses ennemis, il en avait

beaucoup, sans compter son frère Henri, Diane de Poitiers et Catherine

de Médicis, qui convoitait pour elle-même le duché de Milan.

Cette mort a inspiré à Ronsard une admirable élégie; Ronsard avait aimé

ce jeune prince si généreux et si brave:

A peine un poil blondelet,

Nouvelet

Autour de sa bouche tendre,

A se friser commençait,

Qu'il pensait

De César être le gendre.

Jà, brave, se promettait

Qu'il était

Duc des lombardes campagnes

Et qu'il verrait quelquefois

Ses fils rois

De l'Itale et des Espagnes.

Mais la mort qui le tua

Lui mua

Son épouse en une pierre

Et pour tout l'heur qu'il conçut

Ne reçut

Qu'à peine six pieds de terre.

Nous touchons maintenant aux plus sombres années du long règne de la

duchesse d'Etampes; nous allons voir l'indigne favorite, aveuglée par sa

haine contre Diane de Poitiers, trahir, au bénéfice de Charles-Quint, et

la France et ce roi qui l'avait tant aimée.

Depuis 1541 la guerre s'était rallumée entre la France et l'Espagne,

mais l'empereur marchait à coup sûr, et il allait de succès en succès,

déjouant tous les plans de François Ier et de son conseil. C'est que

madame d'Etampes veillait. En échange de promesses illusoires, elle

livrait les secrets du conseil, les chiffres des généraux, et d'avance

dévoilait tous les projets d'attaque ou de défense. Ainsi l'empereur put

défendre Perpignan, prendre Saint-Dizier, s'emparer des magasins formés

dans Epernay par le Dauphin. Pareille trahison livra encore

Château-Thierry qui renfermait d'immenses provisions de blé et de

farine. Ainsi les impériaux vivaient dans l'abondance, tandis que dans

l'armée du Dauphin les soldats mouraient de privations.

Un certain comte de Bossut, de la maison de Longueval, fut l'artisan et

l'intermédiaire de toutes ces trahisons. Agent gagé de Charles-Quint à

la cour de France, il dut à ses infamies une grande fortune. Sous le

règne de Henri II, il est vrai, tout le secret de cette affaire ayant

été dévoilé, le comte faillit porter sa tête sur l'échafaud; il

n'échappa au juste châtiment dont il était menacé qu'en cédant, au

tout-puissant et avide cardinal de Lorraine une magnifique propriété.

Après quoi «il vécut longuement, riche, heureux et honoré,» dit un

historien du temps.

François Ier voyait bien qu'il était trahi; il accusait tout le

monde, le Dauphin, Catherine de Médicis, la reine Eléonore, les

généraux, son conseil, mais jamais un seul instant il ne soupçonna la

misérable favorite.

Cependant l'armée de l'empereur était aux portes de la capitale, déjà la

population épouvantée cherchait à s'enfuir. L'énergie de François Ier

sauva la France. Le danger lui rendit la vigueur et l'activité de sa

jeunesse. Bientôt la paix fut signée à Crépy, paix honteuse pour la

France, dont tous les avantages étaient pour Charles-Quint qui ne

donnait qu'une vague promesse d'un mariage avantageux pour le duc

d'Orléans, avec l'investiture définitive du duché de Milan. L'empereur

devait bien cette dernière clause à la favorite qui l'avait si bien

servi. L'investiture pour le duc d'Orléans, tel avait été le mobile de

la duchesse d'Etampes. En agissant ainsi elle croyait s'assurer une

retraite lorsque le Dauphin monterait sur le trône. La mort du duc

d'Orléans rendit tous ces crimes, toutes ces trahisons inutiles.

Bien tristes furent les dernières années de François Ier. Alors la

perfide favorite expia sa vie. Chaque jour ajoutait une épine à la

couronne de honte qui ceignait son front, couronne de duchesse. Liée,

comme les suppliciés antiques, vivante à un cadavre, dévorée de regrets

et de haines, assaillie d'anxiétés, elle ne savait plus elle-même si

elle devait craindre ou souhaiter la mort de son amant.

Le brillant, le chevaleresque François Ier n'était plus que l'ombre

de lui-même. Son mal avait empiré d'une façon terrible, et la science

des médecins était impuissante. Fermait-on l'horrible ulcère, il se

rouvrait plus épouvantable. Ambroise Paré lui-même, le grand chirurgien,

s'avouait vaincu et ne trouvait point de remède contre les indicibles

douleurs du malade.

Parfois résolu à vaincre la souffrance, il se levait et demandait des

fêtes, encore des fêtes, des festins, des mascarades; mais l'instant

d'après il retombait brisé sur son lit.

Fou de douleur et de rage, il ne pouvait rester nulle part; il courait,

espérant fuir ses tourments horribles, de Paris à Compiègne, de

Fontainebleau à Saint-Germain, puis à Loches, à Amboise, partout. C'est

où il n'était pas qu'il désirait être. Toujours à ses côtés il lui

fallait la duchesse d'Etampes, non plus sa maîtresse, mais sa

garde-malade.

La chasse, une chasse folle, enragée, infernale, était son unique, sa

dernière passion. L'excès même du mal lui donnait quelque répit. En se

brisant ainsi de fatigue, il espérait retrouver le sommeil qu'il

appelait vainement et qui depuis si longtemps avait fui sa paupière.

Enfin au retour d'une chasse, à Rambouillet, il fut contraint de se

mettre au lit. Les symptômes les plus graves se déclarèrent, il sentit

qu'il était perdu.

--Je suis cruellement puni, dit-il, par où j'ai péché.

Puis il voulut faire une fin chrétienne; il déplora la longue saturnale

de sa vie, adjura son fils de se méfier des Guises et du connétable de

Montmorency, et mourut en recommandant son âme à Dieu et son peuple à

son fils, deux choses qui ne l'avaient guère inquiété durant sa vie.

Au grotesque, maintenant: Pierre Castelan, qui prononça l'oraison

funèbre de François Ier, dit en pleine chaire: «que sa pieuse mort

avait dû le dispenser du purgatoire.»

«L'université jugea la proposition hérétique et envoya une commission de

docteurs se plaindre à la cour.

--«Messieurs, leur dit l'Espagnol Jean Mendoze, maître d'hôtel du

défunt, vous venez pour débattre avec M. le grand aumônier le lieu où

peut bien être l'âme du défunt roi, notre bon maître? Rapportez-vous-en

à moi qui l'ai bien connu, il n'était pas d'humeur à s'arrêter longtemps

en quelque lieu que ce fût. Si donc il a été en purgatoire il n'y aura

guère demeuré que le temps d'y goûter le vin en passant, selon sa

coutume.»

Dans le peuple on répétait l'épigramme suivante:

L'an mil cinq cent quarante sept

François mourut à Rambouillet

Du mal de Naples qu'il avait.

Le corps de François Ier n'était pas refroidi encore, que déjà la

duchesse d'Etampes avait reçu l'ordre de quitter la cour et de se

retirer dans ses terres. Elle se résigna. Aussi bien ses préparatifs

étaient faits depuis longtemps.

Les biens de madame d'Etampes étaient considérables: le roi pendant

toute sa vie s'était fait un plaisir de la combler de richesses, il lui

avait prodigué les terres, les châteaux, les seigneuries, elle avait à

Paris plusieurs hôtels, et voici ce qu'on lit dans Saint-Foix au sujet

du logis favori de la duchesse.

«Au bout de la rue Gît-le-Coeur, dans l'angle qu'elle forme aujourd'hui

avec la rue de Hurepoix, François Ier fit bâtir un petit palais qui

communique à un hôtel qu'avait la duchesse d'Etampes dans la rue de

l'Hirondelle.

«Les peintures à fresque, les tableaux, les tapisseries, les

salamandres, accompagnées d'emblèmes et de tendres et amoureuses

devises, tout annonçait, dans ce petit palais et cet hôtel, le dieu et

les plaisirs auxquels ils étaient consacrés.

«De toutes ces devises, Sauval ne put se ressouvenir que de celle-ci:

c'était un coeur enflammé, placé entre un _alpha_ et un _oméga_ pour

dire probablement: _il brûlera toujours_.

«Le cabinet de bains de la duchesse d'Etampes sert à présent d'écurie à

une auberge qui a retenu le nom de la _Salamandre_; un chapelier fait la

cuisine dans la chambre du _lever_ de François Ier, et la femme d'un

libraire était en couches dans son _petit salon de délices_, lorsque

j'allai pour examiner les restes de ce palais.»

A dater de la mort de François Ier on perd à peu près de vue la

duchesse d'Etampes, les chroniqueurs oublient son nom, et les poëtes qui

l'avaient tant louée semblent ne plus se souvenir d'elle.

Il est à peu près certain cependant qu'elle embrassa ouvertement la

religion réformée.

Mais comment vécut-elle? essaya-t-elle par son repentir, par sa conduite

régulière, de faire oublier ses scandaleux désordres? c'est ce qu'on ne

saurait affirmer. Beaucoup prétendent que dans sa retraite et bien

qu'elle ne fût plus jeune, elle eut plusieurs amants, Dampierre entre

autres.

Au reste, du vivant du roi elle ne s'était jamais piquée d'une grande

constance, et elle lui avait largement rendu ses infidélités. Le plus

connu de tous ceux qui eurent part à ses faveurs est le comte de Bossut,

celui-là même qui fut son agent lors de ses abominables trahisons.

Ses relations avec Jarnac son beau-frère ne sont rien moins que

prouvées. Il y a même tout lieu de croire à une calomnie. La

Châtaigneraie, en effet, auteur de ces bruits, était fort avant dans

les bonnes grâces de Diane de Poitiers, qui regardait comme bons tous

les moyens pour perdre une rivale ou ruiner son crédit. Ces bruits

obligèrent Jarnac à provoquer la Châtaigneraie. Mais François Ier,

qui avait une admirable foi en sa maîtresse, ne voulut pas autoriser le

combat. Ce ne fut que partie remise, et sous le règne de Henri II nous

assisterons à ce duel, le dernier des duels judiciaires.

Vers l'année 1556, la duchesse d'Etampes sortit un instant de son

obscurité. Le duc d'Etampes, Jean de Brosse, son mari,--car il ne faut

pas l'oublier, elle avait un mari,--lui intenta un procès.

Jean de Brosse ne cherchait aucunement à faire constater son déshonneur,

il était en vérité assez prouvé. Comme c'était un homme d'ordre et qui

ne voulait pas avoir donné son nom pour rien, il réclamait une grande

part de la fortune de sa femme, fortune dont la duchesse et le comte de

Bossut avaient disposé sans avoir aucun égard à ses droits. Le roi Henri

II lui-même consentit à servir de témoin dans l'enquête qui précéda le

procès. Jean de Brosse gagna. C'était justice.

La duchesse d'Etampes vécut par la suite dans une telle obscurité qu'on

ignore jusqu'à la date précise de sa mort. «Où donc s'en vont, dit

Beyle, les étoiles qui filent?»

VI

LA BELLE FERRONNIÈRE

Pour donner la vie au portrait de cette belle maîtresse de François

Ier, il fallait toute la puissance d'un artiste de génie, de Léonard

de Vinci, l'hôte bien-aimé du roi de France. Seul le pinceau d'un grand

maître pouvait rendre la désolante perfection de cette tête charmante,

ce col d'un dessin si ferme et si exquis, ce front blanc et pur, cette

bouche divine qu'effleure un doux sourire, et ces grands yeux ombragés

de longs cils, ces yeux adorables d'expression et de langueur.

Que nous reste-t-il aujourd'hui, cependant, de cette femme si

radieusement belle? Un bijou, que les châtelaines portaient au front

comme un diadème, et le portrait du Louvre, un chef-d'oeuvre.

N'est-il pas étrange que rien ne soit venu jusqu'à nous de l'histoire de

cette femme si célèbre, rien absolument? A son égard, les histoires du

temps se taisent, les chroniques sont muettes, ou prononcent à peine son

nom, sans une anecdote, sans un détail. O poëtes, ô beaux esprits de la

cour de François Ier, quelle école buissonnière faisait donc alors

votre muse? à quelle étoile adressiez-vous vos hommages? Quoi! vous si

prodigues d'ordinaire et d'encens et de rimes, vous n'avez pas trouvé

une louange, pas un sonnet pour la plus radieuse de toutes celles qui

devant leur beauté virent ployer le genou royal!

C'est que la belle Ferronnière ne fut point une femme politique, ses

intrigues ne divisèrent pas les gentilshommes. On ne trouve pas un seul

édit qui la concerne, pas une donation. Elle ne demanda la grâce d'aucun

grand coupable, on ne lui accorda pas le brûlement d'un seul hérétique.

Nul donc ne peut dire ce qu'ont été les amours de François Ier et de

la belle Ferronnière, on en est réduit à des conjectures, c'est-à-dire à

rien. Il est impossible en effet d'ajouter la moindre foi aux cinq ou

six versions mises en circulation depuis, et brodées sur un même thème,

saugrenu, malpropre, invraisemblable.

Tel qu'il est cependant, ce thème a fait fortune, et des historiens

extrêmement sérieux en ont tiré de surprenants aphorismes moraux et en

ont fait le sujet de tirades aussi longues que fastidieuses.

Voici ce que dit Mézeray, un historiographe plus grave que si quatre

têtes de docteurs en Sorbonne eussent logé sous son bonnet:

«En 1538, le roi fut grièvement malade d'un fâcheux ulcère. Ce mal,

disait-on, était un effet d'une mauvaise aventure qu'il avait eue avec

la belle Ferronnière, l'une de ses maîtresses. Le mari de cette femme,

désespéré d'un outrage que les gens de cour n'appellent que galanterie,

s'avisa d'aller en un mauvais lieu s'infecter lui-même, pour la gâter et

faire passer sa vengeance jusqu'à son rival. La malheureuse en mourut;

le mari s'en guérit par de prompts remèdes. Le roi eut tous les fâcheux

symptômes, et comme les médecins le traitèrent selon sa qualité plutôt

que selon son mal, il lui en resta toute sa vie quelques-uns.»

Saint-Foix adopte l'opinion de Mézeray, mais il dramatise

considérablement le récit. Il met en scène un moine,--un affreux moine,

retour de Naples, et il en fait tout à la fois le conseiller et

l'instrument de la vengeance du mari outragé.

Enfin dans presque toutes les histoires de France, il est dit

expressément que François Ier mourut des suites de cette abominable

machination.

A tout ceci il n'y a qu'une objection véritablement inattaquable, mais

elle est capitale:

Léonard de Vinci, l'inimitable auteur du portrait de la belle

Ferronnière, est mort le 2 mai 1519. L'amour du roi pour le charmant

modèle est par conséquent antérieur à cette date. Ce qui fait,

nécessairement, remonter tout ce roman aux belles années du règne de

François Ier, lorsqu'il était encore dans toute la force de la

jeunesse, c'est à-dire avant sa captivité de Madrid, avant sa passion

pour Anne de Pisseleu, avant son mariage avec la princesse Eléonore.

François Ier est mort plus de vingt-cinq ans plus tard (1547). Il

faut avouer que le poison, si poison il y eut, fut lent à agir.

Quelle était la condition de la belle Ferronnière? c'est ce qu'on ne

saurait décider non plus. Était-elle, comme on le prétend, la femme d'un

avocat, ou d'un drapier, ou d'un certain Féron? avait-elle été baladine,

avait-elle dansé et chanté dans les rues avant d'épouser un marchand de

fers? Cette dernière hypothèse est la plus probable, son surnom lui

viendrait alors de la profession de son mari. A Lyon, on appelait Louise

Labé _la belle cordière_.

Au milieu de toutes ces contradictions, mieux vaut s'abstenir. Une seule

chose est certaine, c'est qu'on ne sait rien: peut-être même

douterait-on de l'existence de la belle Ferronnière, sans le beau

portrait de Léonard de Vinci, chef-d'oeuvre que ne fait point pâlir

l'admirable toile de la Joconde.

* * * * *

François Ier eut bien d'autres maîtresses encore, mais elles ne

jouèrent aucun rôle, amours de hasard et de passage, caprices d'un jour,

à quoi bon en parler? Ah! le roi-chevalier n'y allait pas de main morte.

Ecoutons, pour finir, le seigneur de Bourdeilles, qui tient à donner une

idée du caractère _chevaleresque_ de ce roi dont il fut le courtisan:

Les cotillons célèbres · 第 9 / 17 段