querelles de l'artiste et de la favorite. Cellini avait oublié de
demander l'avis de madame d'Étampes sur un travail qui lui avait été
commandé. De là, grande colère. Vainement François voulut s'interposer,
la favorite fut inflexible. Et comme un jour, Benvenuto, qui voulait
rentrer en grâce, était allé faire sa cour à la duchesse et lui offrir
une coupe qu'il venait de terminer, elle le fit attendre une journée
entière dans son antichambre, et cela inutilement. De ce jour, il n'y
eut plus de réconciliation possible.
Benvenuto d'ailleurs avait commis un bien plus irrémissible crime.
Détestant la duchesse, sans cesse il reproduisait les traits d'une
rivale qui commençait à l'effrayer, de Diane de Poitiers, qui devait
plus tard régner sous le nom de son amant, second fils de François
Ier.
Blessé cruellement dans son amour-propre, Benvenuto Cellini quitta la
cour de France malgré les prières du roi, et pour se venger de la
favorite il écrivit ses mémoires.
Il ne faut pas oublier, au nombre des artistes que protégea le roi,
Léonard de Vinci, le peintre immortel de la Joconde; mais il ne prit
point part à ces luttes, il était mort plusieurs années auparavant,
entre les bras de François Ier.
Le Primatice resta donc seul maître à Fontainebleau.
Mais le tableau de la cour de François Ier serait incomplet, si l'on
ne disait un mot des astrologues et des fous, personnages importants.
François Ier eut quatre ou cinq fous; mais deux seulement sont bien
connus: Triboulet et Brusquel. Les autres, tels que Caillette, Tony et
Ortis, jouèrent sans doute un moins grand rôle. Le dernier, Ortis, était
nègre et quelque peu moine. Clément Marot lui fit cependant l'honneur
d'une épitaphe:
Sous cette tombe git et qui?
Un qui chantait Lacochiqui.
Cy git, que dure mort piqua,
Un qui chantait Lacochiqui.
C'est Ortis. O quelles douleurs!
Nous le vîmes de trois couleurs.
Tout mort, il m'en souvient encore.
Premièrement, il était mort,
Puis en habit de cordelier
Fut enterré sous ce pilier.
Avant qu'il eût l'esprit rendu
Tout son bien avait dépendu.
Par ainsi mourut le folâtre,
Aussi blanc comme un sac de plâtre,
Aussi gris qu'un foyer cendreux,
Et noir comme un beau diable ou deux.
Voici maintenant, d'après Jean Marot, dans le _Siège de Pesquaire_, le
portrait de Triboulet:
. . . . . . . . . . De la tête écorné,
Aussi saige à trente ans que le jour qu'il fut né,
Petit front et gros yeux, nes grant et taille à voste,
Estomac plat et long, hault dos à porter hote,
Chacun contrefaisant, dansa, chanta, prescha,
Et de tout, si plaisant qu'onc homme se fascha.
Tout était permis à ces singuliers personnages, et leur impudence
égalait leur cynisme. L'un d'eux, Triboulet, alla, dans un moment de
gaîté, jusqu'à battre un prêtre à l'autel. Tous les tours des fous
n'étaient pas bons, tant s'en faut, ils avaient en général plus de
succès que de mérite; mais nous les retrouvons aujourd'hui riches de
tout l'esprit que depuis quatre siècles leur ont prêté tous les
écrivains qui les ont mis en scène.
La _mission_ des astrologues était bien autrement sérieuse. Comme les
fous, ils avaient la prétention de dire la vérité. On les consultait
dans les graves circonstances de la vie, lors des naissances, des
mariages, lorsqu'on entreprenait quelque difficile affaire. Ce métier
avait bien ses périls, les astres sont si trompeurs! Henri Corneille
Agrippa, astrologue de Louise de Savoie, était encore un des plus
célèbres de l'époque. Malheureusement, il lui manquait la foi; lui-même
appelle sa science l'_art de moucher les écus_. Chassé par Louise de
Savoie, pour avoir osé lui prédire des choses déplaisantes, il s'en
vengea en faisant des satires où il l'appelait _vilaine Jézabel_.
Au milieu de cette cour voluptueuse et brillante de Fontainebleau, dans
ce palais peuplé d'artistes et de poètes, que chaque jour enrichissait
de quelque nouveau chef-d'oeuvre, la duchesse d'Étampes régnait toujours
en souveraine. Certaine de son empire absolu sur le coeur de son royal
amant, elle usait les heures dans les plus doux passe-temps, préparant
la veille les plaisirs du lendemain, reine toujours, au bal comme au
festin, à la chasse comme au tournoi.
Elle regardait l'avenir sans inquiétude, et cependant, à côté d'elle,
dans l'ombre, grandissait une puissance rivale. Lorsqu'elle s'en
aperçut, il était trop tard pour la renverser: elle ne pouvait
qu'accepter la lutte. Elle l'accepta, résolue à se faire arme de tout.
L'élévation de la duchesse d'Étampes, son pouvoir, ses tendances, lui
avaient valu bien des ennemis. Plus que tous les autres, les Guise et
les Montmorency, représentants du parti catholique et de la vieille
féodalité, supportaient en frémissant ce qu'ils appelaient l'insolence
de la favorite. Ils s'étaient rapprochés pour essayer, sinon de la
renverser, du moins de balancer son crédit.
Ils avaient trouvé un redoutable auxiliaire dans Diane de Poitiers,
veuve de Louis de Brézé, comte de Maulevrier, et qu'on appelait madame
la sénéchale. A quarante ans passés, Diane était la maîtresse du second
fils de François Ier, le prince Henri, qu'elle avait tenu enfant sur
ses genoux, et qui avait alors dix-sept ans à peine.
Ce fut entre ces deux femmes une guerre à outrance, et la haine qui les
animait l'une contre l'autre divisa bientôt la cour en deux partis.
Diane représentait les vieilles imaginations de la noblesse féodale; la
duchesse, les idées nouvelles de la renaissance. L'une était le progrès,
l'autre la réaction.
La duchesse d'Etampes avait beau jeu à railler sa rivale. Les amours
d'une _vieille coquette_ et d'un jeune homme qui n'avait point encore de
duvet au menton prêtaient fort au ridicule. Madame d'Etampes demandait
sans cesse des nouvelles des cheveux blancs de madame la sénéchale; et
hautement, elle disait qu'elle était née le jour même où on avait signé
le contrat de mariage de Diane de Poitiers.
Aux yeux des Montmorency et des Guise, le grand crime de madame
d'Etampes était de protéger les calvinistes et d'user de son empire sur
François Ier pour le pousser dans cette voie, tandis qu'eux ne
rêvaient que bûchers et inquisition.
On comprend l'exaspération de ces grandes familles: les idées nouvelles
commençaient à se faire jour en France. La réforme avait des partisans à
la cour, et la soeur du roi, madame Marguerite, était fortement
soupçonnée de s'être laissé gagner par l'hérésie.
Dans le peuple, on parlait de conciliabules secrets, de prédications
passionnées. De hardis penseurs avaient osé émettre leur opinion. Enfin,
pour tout dire, les idées de Calvin commençaient à faire d'autant plus
de progrès que les scandales d'un clergé profondément gangrené étaient
plus grands.
François Ier, dans sa haine contre Charles-Quint, poussé d'un autre
côté par la duchesse d'Etampes, n'était pas éloigné d'accorder
ouvertement son assentiment à la nouvelle doctrine. Déjà il avait tendu
la main aux réformés de l'Allemagne et accepté la dédicace des oeuvres
de Calvin. Enfin, il avait autorisé Clément Marot à traduire en vers
français les psaumes de David.
Chaque soir, sur le Pré aux Clercs, alors ombragé de grands arbres,
rendez-vous cher aux Parisiens, on chantait les psaumes de Clément
Marot, auxquels on avait adapté les airs les plus nouveaux et les plus
populaires. Bientôt la vogue de ces psaumes fut si grande, que le roi en
encouragea la continuation, et le poëte put écrire ces vers en tête de
son livre:
Puisque voulez que je poursuive, ô Sire,
L'oeuvre royal du psaultier commencé,
Et que tous ceux aimant Dieu le désire,
D'y besogner m'y tiens tout disposé.
Les catholiques fervents, Guise et Montmorency en tête, attaquaient avec
fureur ces chants qui _sentaient le fagot_; ils traitaient la traduction
de Marot de _chansons_ bonnes tout au plus pour des _mangeurs de vache à
Colas_, et un écrivain du parti faisait paraître le _Contre-poison des
chansons de Clément Marot_.
Sur les instances pressantes de la duchesse et de madame Marguerite, le
roi se décida à une démarche bien autrement grave, bien autrement
significative. Par une lettre du 28 juin 1535, il invita Mélanchton à
venir à Paris conférer avec les docteurs de la Sorbonne. Il lui envoyait
un sauf-conduit pour traverser la France; mais le voyage du célèbre
réformateur n'eut pas lieu. Quelles en eussent été les conséquences? A
quoi a-t-il tenu que la France ne devint protestante?
Mais déjà la réaction commençait, le parti de Diane de Poitiers,
reprenait le dessus.
François Ier, accusé par son éternel ennemi Charles-Quint de
favoriser l'hérésie, de pactiser avec les infidèles, François Ier
s'épouvanta. Au loin, il entrevoyait Rome menaçante; il tremblait en
songeant au pouvoir terrible et mystérieux du clergé.
Il résolut de se disculper, et c'est dans le sang qu'il lava cette
accusation. Il n'avait qu'à laisser faire. La Sorbonne et le Châtelet
guettaient leur proie depuis longtemps. La persécution commença, les
bûchers s'allumèrent. Brantôme, l'ennemi passionné des hérétiques,
félicite François Ier d'en avoir _fait faire de grands feux_ et
d'avoir _montré le chemin à ses brûlements_. Ici le courtisan va trop
loin, mais ses paroles resteront la honte éternelle d'un roi qui
souffrit ces abominables persécutions contre des gens dont en secret il
ne désapprouvait pas les doctrines.
Depuis l'année 1533, une jeune et charmante femme était venue prendre
place à la cour, aux côtés de la duchesse d'Etampes et de Diane de
Poitiers. C'était Catherine de Médicis, que l'on venait de donner pour
femme au jeune prince Henri, l'amant toujours épris de madame la
sénéchale.
Lorsqu'elle arriva en France, la jeune Italienne trouva son époux tout
entier à son amour pour une vieille maîtresse. Une autre eût voulu
lutter sans doute, se disant qu'une femme de dix-huit ans a facilement
raison d'une femme de quarante; elle ne l'essaya même pas. Elle
attendit.
Ses débuts à Fontainebleau furent des plus habiles. Peu parler, agir
moins encore, telle fut sa devise. Placée entre deux ennemies dont l'une
était la maîtresse de son mari, elle sut ne prendre parti ni pour l'une
ni pour l'autre, elle resta neutre, également bien avec toutes deux.
Elle dévora sa rage et sa jalousie, se composa un visage riant, et, tout
en étudiant avec soin les partis et les hommes, elle ne sembla occupée
que d'arts et de plaisirs. Belle, de riche taille, de grande majesté,
elle semblait attacher une grande importance à ses ajustements, et
prenait plaisir, dit Brantôme, un de ses admirateurs, à montrer ses
belles jambes et ses mains d'une rare perfection. Quelques-uns la
redoutaient, mais uniquement parce qu'elle était Italienne, car nul
sous les dehors frivoles de cette jeune princesse ne songeait à deviner
la sombre et habile politique qui devait être plus tard si terrible à
ses ennemis.
Au milieu de cette cour où chacun ne songeait qu'à soi, où les amours et
les intrigues se croisaient d'une inextricable façon, Catherine de
Médicis ne semblait avoir d'autre dessein que de plaire à tous, au roi
surtout. Bientôt François Ier, que la maladie et les chagrins
rendaient de jour en jour plus sombre, ne put plus se passer de
l'adroite Italienne. Il admirait son esprit, sa beauté, sa grâce dans
les ballets, sa vaillantise à courre le cerf. Elle fut désormais de
toutes les fêtes. Elle suivait le roi partout, même lorsqu'avec quelques
intimes et des favorites de la _petite bande_ il s'éloignait pour
quelqu'une de ces parties qui se terminaient toujours en débauches. Mais
elle était moins curieuse de galanterie que de politique, et son but,
dit Brantôme, en prenant part à ces réjouissances, «était de voir toutes
les actions du roi, d'en tirer les secrets et d'écouter et savoir toutes
choses.»
Tout à coup, au mois d'août de l'année 1536, une terrible nouvelle se
répandit à la cour, la mort du dauphin François, le fils aîné du roi.
Le jeune prince se trouvait alors à Lyon. Jouant à la paume avec
quelques-uns de ses amis, fort échauffé par le jeu, il eut soif et vida
d'un seul trait un grand verre d'eau glacée. Pris d'un mal subit, il fut
emporté en quelques heures.
On ne douta pas qu'il n'eût été empoisonné, comme si l'eau glacée qu'il
avait bue n'avait pas pu produire l'effet d'un poison. Mais quelle main
avait commis le crime? Comme d'ordinaire, on accusait tout le monde,
Charles-Quint, Catherine de Médicis.
Un gentilhomme de Ferrare, Sébastien de Montecuculli, coupable de
s'être approché du vase qui contenait le breuvage du prince, fut arrêté.
Soumis à la question, il avoua tout ce qu'on voulut, et finalement fut
écartelé. De ses révélations, il résulta que l'empereur Charles-Quint
avait ordonné le crime. Ce fut presque un fait avéré, et Clément Marot
put dire:
Un Ferrerais lui donna le poison
Au veuil d'autrui qui en crainte régnait,
Voyant François qui _César_ devenait.
Malherbe, dans ses stances à Duperrier, est bien autrement explicite, ce
qui prouve que l'accusation s'était fort accréditée:
François, quand la Castille inégale à ses armes
Lui vola son dauphin,
Semblait d'un si grand coup devoir jeter des larmes
Qui n'eussent jamais fin;
Il les sécha pourtant, et comme un autre Alcide,
Contre fortune instruit,
Fit qu'à ses ennemis, d'un acte si perfide
La honte fut le fruit.
Plus justes, la postérité et l'histoire ont proclamé l'innocence de
Charles-Quint. Quel intérêt pouvait avoir l'empereur à cette mort? Et il
était trop habile pour commettre un crime inutile. Le dernier vers de
Malherbe nous révèle les intentions des juges de Montecuculli. François
Ier avait intérêt à jeter de l'odieux sur un ennemi qui envahissait
ses provinces, il saisit avec empressement cette occasion.
Le coupable, si toutefois il y en eut d'autres que les juges qui
torturèrent le gentilhomme piémontais pour lui faire avouer les
accusations qu'ils lui dictaient, le coupable était à la cour de
François Ier. Nul plus que Catherine de Médicis n'avait intérêt à la
mort du Dauphin, rien ne la séparait plus de la couronne. On sait
d'ailleurs qu'elle haïssait furieusement le fils aîné du roi, l'ambition
de régner était sa seule passion, et depuis elle montra ce dont elle
était capable lorsqu'il s'agissait de renverser un obstacle.
La mort du Dauphin rendit plus terrible et plus funeste à la France la
rivalité de Diane de Poitiers et de la duchesse d'Etampes. L'orgueil de
la première, qui voyait son amant héritier de la couronne de France,
était devenu immense; la haine de la seconde était désormais doublée de
crainte, elle sentait qu'à la mort de François Ier elle n'avait pas
de merci à attendre de sa rivale.
De ce moment, madame d'Etampes s'appliqua à fomenter des discordes dans
la famille royale. François Ier avait toujours préféré son dernier
fils, le duc d'Orléans: bientôt la favorite lui rendit insupportable
Henri son héritier qu'elle lui peignait toujours avec les couleurs les
plus sombres. Elle le montrait à François, penché sur le lit de son
agonie, attendant avec impatience l'heure de poser la couronne sur sa
tête.
Une imprudence du nouveau Dauphin sembla justifier les tristes
prévisions de la duchesse d'Etampes.
Soupant un jour avec ses courtisans, Henri, échauffé par le vin, se mit,
en manière de plaisanterie, à leur distribuer toutes les charges de la
couronne. A l'un il donnait une armée, à l'autre un gouvernement.
Averti de cette scène inconvenante par Triboulet, un de ses fous, le roi
entra dans une épouvantable colère. Sautant sur son épée, il courut
droit aux appartements de son fils à la tête des archers de la garde
écossaise. Les jeunes fous, prévenus à temps, avaient heureusement pu
s'enfuir.
François Ier s'en prit alors aux valets; mais ceux-ci ayant réussi à
sauter par les fenêtres, il _passa son courroux_, dit une vieille
chronique, sur l'ameublement qu'il mit en pièces.
Cette affaire accrut la haine de François pour son fils aîné. Son
affection pour le duc d'Orléans redoubla. Il l'appelait son petit
Guichardet, en souvenir des _quatre fils Aymon_. Madame d'Etampes, qui
protégeait ce jeune prince, poussait le roi à lui trouver un
gouvernement indépendant. La santé de François était fort chancelante,
et la favorite songeait à se ménager une retraite pour le jour où, avec
Henri, Diane de Poitiers monterait sur le trône. On destinait alors au
jeune duc d'Orléans une fille de l'Espagne, avec l'investiture du duché
de Milan, et, se croyant appelé à régner en Italie, il s'habituait aux
moeurs et à la langue de la Lombardie.
Au mois d'avril 1539, François Ier, triste et malade, habitait le
château de Compiègne, qu'il aimait presque autant que Fontainebleau, à
cause du voisinage de la forêt, lorsqu'il reçut de Charles-Quint une
lettre confidentielle qui surprit et embarrassa fort son conseil.
L'empereur demandait à son frère de France passage et sauf-conduit à
travers ses provinces, pour aller punir les Gantois qui s'étaient
révoltés à l'occasion d'un nouveau subside que réclamait d'eux la
gouvernante des Pays-Bas.
Les circonstances étaient graves: toutes les villes de métiers, Liége,
Ypres, Namur, n'attendaient qu'un signal pour arborer l'étendard de la
rébellion et suivre l'exemple de Gand, et au même instant les cortès de
Castille faisaient retentir aux oreilles de l'empereur un langage
séditieux; les cortès réclamaient le rétablissement des franchises et
des privilèges de la noblesse.
Charles-Quint était perdu si le roi de France prêtait le secours de ses
armes et de son nom aux révoltés des Flandres.
C'est ce qu'objectèrent tout d'abord les conseillers du roi, lorsque la
lettre de l'empereur leur fut communiquée. Madame d'Etampes, que le roi
consultait toujours la première, avait déjà émis cette opinion.
Mais les premiers troubles du protestantisme dans son royaume avaient si
fort épouvanté François Ier, que sans cesse il se croyait à la veille
d'une révolte générale, et pour rien au monde, tant il redoutait la
contagion, il n'eût voulu favoriser l'insurrection, même contre un
ennemi.
A l'encontre de tous ses conseillers, le roi de France se décida donc à
accorder à Charles-Quint le passage et le sauf-conduit qu'il demandait.
Faut-il le dire, François Ier voyait dans cette perspective de
devenir l'hôte de son plus cruel ennemi quelque chose de grand, de
chevaleresque, qui flattait singulièrement ses idées. Les héros de
romans n'agissaient point autrement. Ainsi eût fait Amadis des Gaules,
ce miroir de la chevalerie, en pareille occurrence.
--Sur ma foi de gentilhomme! s'écria François Ier, j'accorderai
passage à l'empereur, et dans mon royaume il sera traité comme si
véritablement il était mon frère.
Et afin que nul ne put mettre en doute sa sincérité et sa loyauté, il
envoya ses deux fils, le Dauphin et le duc d'Orléans, jusqu'au pied des
Pyrénées pour se mettre à la disposition de l'empereur. Les jeunes
princes devaient lui offrir de demeurer comme otages dans quelque ville
d'Espagne tant que durerait son voyage à travers la France.
François Ier écrivait en outre à Charles-Quint une lettre qui se
terminait ainsi:
...«Voulant bien vous asseurer, monsieur mon bon frère, par ceste lettre
de ma main, sur mon honneur et en foy de prince et du meilleur frère que
vous ayez, que passant par mon royaulme, il vous sera faict et porté
tout l'honneur accueil et bon traictement que faire se pourra et tel
qu'à ma propre personne.»
Mais Charles-Quint n'envoya pas les jeunes princes en Espagne, il voulut
les garder près de lui «pour lui faire compagnie, comme fils de son
meilleur compaing et confédéré.»
--La parole du roi de France, répondit-il à ceux qui lui conseillaient
de prendre ses sûretés, m'est un garant assez sûr.
Enfin on se mit en route. Les volontés de François Ier avaient été
scrupuleusement exécutées, et l'empereur était véritablement traité
comme lui-même. Devant l'hôte du roi-chevalier marchait le connétable de
France, portant devant lui l'épée nue et droite, les plus nobles
gentilshommes lui faisaient escorte, et chacun lui rendait les honneurs
dus au seul souverain.
Partout, sur son passage, les villes se pavoisaient aux couleurs
impériales, les gouverneurs et les corporations venaient aux portes le
recevoir et lui rendre hommage. Il avait toutes les prérogatives du
_droit régalien_, faisait acte de justice et de souveraineté, et dans
chaque ville délivrait les prisonniers.
La cité de Poitiers se distingua entre toutes: les bourgeois n'avaient
point regardé à la dépense, et des fêtes magnifiques signalèrent le
passage de _l'allié_ de François Ier.
«Ainsi, dit une vieille chronique, l'empereur s'avançait à travers les
provinces, chassant sur les rivières et dans les forêts, s'émerveillant
de la richesse du pays, et disant que son frère de France était bien
plus riche et bien plus puissant que lui, dont les États étaient si
vastes que le soleil ne s'y couchait jamais.»
A la cour de France, on faisait d'immenses préparatifs et chacun
attendait avec une fiévreuse impatience l'arrivée de Charles-Quint. Le
sauf-conduit avait été donné malgré l'avis du conseil, «mais bien des
gens pensaient que le roi saurait tirer avantage de la venue de
l'empereur lorsqu'il le tiendrait en son pouvoir.» Le cardinal de
Tournon engageait fort François Ier à ne point laisser échapper une
occasion si belle d'obtenir l'investiture du duché de Milan; Anne de
Montmorency, au contraire, était pour que l'on tînt loyalement une
parole librement donnée.
Triboulet, le fou du roi, ne se gênait point pour exprimer hautement
l'opinion publique. Il avait un livre, sorte de calendrier de la folie,
où il inscrivait le nom de tous ceux qui à son avis semblaient avoir
perdu la raison. Sa liste était longue. Un jour, devant le roi, il y
inscrivit le nom de Charles-Quint.
--Que fais-tu là, bouffon? demanda le roi.
--Vous le voyez, je place dans mon livre des fous votre frère l'empereur
qui vient se mettre au pouvoir d'un ennemi.
--Mais j'ai donné ma parole, bouffon, et l'empereur sortira librement
ainsi que je l'ai promis.
--Si cela arrive, répondit Triboulet, j'effacerai son nom et je mettrai
le vôtre à la place.
La première entrevue des deux souverains eut lieu vers la mi-décembre
1539 à Châtellerault où François Ier, bien que malade s'était porté
avec toute la cour. «Les deux rois se jetèrent dans les bras l'un de
l'autre, s'embrassant avec tendresse, se faisant mille protestations
d'une amitié» sans doute bien loin de leurs coeurs.
Charles-Quint voulait continuer son voyage aussi promptement que
possible, mais ce n'était pas le compte de François Ier. Le
roi-chevalier voulait faire à son rival les honneurs de la France, et
quels honneurs! Des préparatifs immenses avaient été faits dans toutes
les résidences royales, le Rosso avait ordonné des fêtes magnifiques;
Paris préparait une entrée digne des deux grands souverains; enfin, tous
les gentilshommes, jaloux de plaire au maître, avaient emprunté de tous
côtés afin de faire assaut de luxe et de richesse.
François Ier voulait éblouir Charles-Quint par son faste, par les
richesses, par les splendeurs de sa cour; il réussit à l'étourdir.
Habitué au morne silence du sombre palais de l'Escurial, l'empereur se
sentait mal à l'aise au milieu de cette cour bruyante. En voyant toute
cette noblesse de France, si vive, si spirituelle, si tapageuse, si
amoureuse de festins et de mascarades, il pensait involontairement aux
mornes ricoshombres qui habitaient ses résidences impériales sans les
peupler, et qui même aux jours de fêles, toujours silencieux et
funèbres, semblaient n'avoir d'autre souci que leur dignité de grands
d'Espagne.
En écoutant la longue énumération des fêtes de toutes sortes qui
l'attendaient, Charles-Quint se sentit pris d'un terrible soupçon; il
était payé pour savoir ce que valaient les serments de son frère de
France; il trembla en pensant que toutes ces cérémonies n'étaient qu'un
vain prétexte pour le retenir.
Il fit cependant «contre fortune bon coeur,» il se résigna, mais de ce
jour il perdit toute confiance: son front assombri disait toutes ses
inquiétudes, ses yeux toujours en mouvement semblaient chercher de quel
côté allait venir le piége.
Les fêtes avaient commencé, cependant; mais comme pour justifier les
craintes de Charles, à chaque instant arrivait un accident.