Il est une chose enfin que n'ont pu rendre ni le sculpteur, ni le

peintre, c'est la grâce de l'enchanteresse, son esprit, son savoir, et

par-dessus tout sa voix «si tendre et si harmonieuse, qu'elle faisait

vibrer toutes les cordes de l'âme.»

Telle était mademoiselle de Heilly, lorsque pour la première fois le roi

de France l'aperçut auprès de Louise de Savoie. Il l'aima.

Ces nouvelles amours de François Ier n'ont point, pour ainsi dire, de

préface.

Il n'y eut ni luttes, ni traverses, ni même aucun mystère. La protégée

de la reine mère avait un rôle à jouer, elle le joua merveilleusement.

Du premier jour elle fut favorite en titre, et chacun salua avec

surprise ce pouvoir nouveau qui n'avait point eu d'aurore.

Déjà le roi aimait follement la belle fille d'honneur. A ses pieds, dans

l'ivresse première de la passion, il semblait avoir tout oublié: son

royaume, le désastreux traité de Madrid, la captivité des enfants de

France.

Il ne se souvenait plus de la tant aimée comtesse de Chateaubriant, qui,

n'ayant pas osé suivre la cour à Bayonne, attendait à Paris le retour de

son inconstant amant.

La cour, cependant, avait repris le chemin de la capitale. On voyageait

à petites journées, toutes les villes se disputaient l'honneur de

célébrer le retour du souverain. A Bordeaux les fêtes furent magnifiques

et durèrent plus de quinze jours. Anne de Pisseleu, la plus belle, la

mieux parée, était partout la reine, ses moindres désirs étaient des

ordres.

Après un an de privations, François Ier s'enivrait de plaisir et de

bruit. Il était si heureux de retrouver enfin cette vie splendide et

voluptueuse dont le souvenir avait si souvent troublé les tristes nuits

de sa captivité!

La fin de cette année (1526) se passa à Cognac, où le roi, d'après le

conseil des médecins, s'était arrêté pour respirer l'air natal; il s'y

livra avec fureur au plaisir de la chasse et faillit se tuer en courant

le cerf.

Enfin, dans les premiers mois de 1527, François Ier fit son entrée à

Paris, dont il était absent depuis près de trois ans, mais il ne s'y

arrêta que peu de jours, le temps de tenir un lit de justice; il avait

hâte de revoir Fontainebleau, sa résidence favorite. Les affaires

étaient dans le plus fâcheux état, mais le roi avait bien loisir

vraiment de songer aux affaires. Il aimait chaque jour davantage la

belle Anne de Pisseleu et «avait à rattraper le temps perdu pendant un

an pour l'amour et pour le plaisir.» Il faisait alors construire, non

loin de Paris, une nouvelle résidence ornée à la mauresque, le château

de Madrid, souvenir de ses jours de captivité.

Un instant madame de Chaleaubriant caressa l'espérance de ramener à elle

son infidèle amant, elle voulut lutter avec Anne de Pisseleu dont le

pouvoir grandissait chaque jour; mais elle n'était pas de force, elle

fut brisée dans la lutte. La fille de Phébus de Foix dut se retirer,

sans avoir rien obtenu qu'un sanglant outrage de ce prince à qui elle

avait tout sacrifié.

Charles-Quint, cependant, réclamait plus impérieusement chaque jour

l'exécution du traité de Madrid. L'ambassadeur de France, Calvimont, à

bout de délais et de prétextes, ne répondait plus que des paroles

évasives. Irrité de tant de mauvaise volonté, Charles-Quint s'écria en

présence de Calvimont:

«Le roi de France a manqué déloyalement à sa foi de chevalier qu'il

m'avait donnée, et s'il osait le nier, je le soutiendrais seul à seul

avec lui les armes à la main.»

C'était un bel et bon défi d'armes.

François Ier, ce constant admirateur d'_Amadis des Gaules_, n'était

point homme à laisser tomber ces paroles à terre. Il y répondit par un

cartel que Guyenne, son héraut, alla porter à l'empereur:

«A toi, élu empereur d'Allemagne, tu en as menti par la gorge, quand tu

soutiens que j'ai manqué à ma foi de gentilhomme; j'accepte ton défi.

Assigne un lieu de combat, promets-moi la sûreté de camp, et terminons

par l'épée ce qui s'est trop continué par l'écriture.»

A la grande surprise de tous, Charles-Quint ne refusa pas le défi:

--«Rapporte au roi ton maître, dit-il au héraut de France, que j'accepte

son cartel. Le lieu fixé pour le combat sera l'île de Bidassoa, la place

même où François Ier m'a donné sa parole de gentilhomme d'exécuter le

traité.»

L'empereur, toujours si politique, si froid, prenait ce duel fort au

sérieux. Il choisit un second, le brave Baltazar Castiglione, et envoya

en France un héraut. Ce fut alors à François Ier à chercher des

prétextes pour éviter le combat.

Lorsque se présenta Bourgogne, le héraut d'Espagne, porteur de la

provocation de son maître, on refusa tout d'abord de le conduire au roi.

On le promena de résidence en résidence, sans lasser sa ténacité. Il

allait précédé de trompettes, et du gonfalon aux armes de Castille, de

Fontainebleau à Paris, de Paris à Lonjumeau. De guerre lasse on le mena

devant le roi. Alors il commença à lire le cartel de l'empereur.

Interrompu dix fois, il s'obstina à recommencer, quand même. Mais on le

contraignit à quitter la cour et il s'éloigna sans avoir pu achever la

lecture du défi.

Le _Miroir de la chevalerie_ à la main, il est assez difficile

d'expliquer d'une façon satisfaisante la conduite de François Ier.

Cependant on ne peut douter du courage du héros de Marignan, du

chevalier qui à Pavie se précipitait presque seul au milieu de la mêlée.

Toutes ces tergiversations tiennent probablement à quelque cause

politique qui n'est pas venue jusqu'à nous.

Ainsi finit l'histoire passablement grotesque de ce défi dont on ne

trouve guère d'exemple que dans les romans de chevalerie, au temps où

les empereurs faisaient profession de rompre des lances au coin des bois

avec de mystérieux chevaliers, au temps où Charlemagne, comme dans

_Roland furieux_, ne dédaignait pas de se mesurer avec le terrible

_sacripant_.

Les armées des deux adversaires furent, selon l'usage, chargées de vider

la querelle. L'Italie, comme toujours, était le champ de bataille.

Bourbon n'était plus, il avait été tué sous les murs de Rome par

l'arquebuse de Benvenuto Cellini, le merveilleux artiste, mais ses

soldats avaient trouvé d'autres chefs. Hordes indisciplinées qui

l'avaient adoré lorsqu'il les conduisait à la victoire, qui avaient

marché sur la ville sainte «pour faire danser la sarabande aux cardinaux

et pendre le Pape,» et qui pour venger sa mort avaient promené le

massacre, le viol et l'incendie sur les sept collines, aux cris de:

_Carne! Sangue! Cierra! Bourbon_!

La lutte menaçait de s'éterniser et les forces des deux partis

s'épuisaient. L'empereur n'espérait plus guère l'exécution du traité de

Madrid, le roi de France battu sur tous les points comprenait qu'il

devait céder quelque chose. Charles et François s'entendirent alors pour

que la question se débattît à huis clos entre eux. Le premier envoya sa

tante Marguerite d'Autriche, le second sa mère, à Cambrai, et les

négociations commencèrent, mystérieuses, entre les deux princesses.

Après trois semaines de conférences le traité de Cambrai fut signé. On

l'appella la Paix des Dames.

François Ier, en dépit de ses allures chevaleresques abandonnait sans

pudeur tous ses alliés, mais il obtenait la liberté de ses fils

moyennant deux millions d'écus d'or; enfin, il s'engageait à épouser

sans retard la princesse Eléonore d'Autriche, soeur de Charles-Quint, et

veuve d'Emmanuel le Grand, roi de Portugal, celle-là même qui avait été

promise au connétable de Bourbon.

Tout aussitôt commencèrent d'immenses préparatifs. François Ier

voulait par le luxe de sa cour, par la splendeur des fêtes surprendre,

étonner la soeur de Charles-Quint, cette princesse espagnole dont la vie

jusqu'alors avait été close et voilée comme celle des femmes mauresques.

C'était alors ainsi, au pays des Espagnes, le couvent remplaçait le

sérail.

Avant tout cependant il fallait trouver deux millions d'écus d'or pour

la rançon du Dauphin et de son frère. Somme énorme! mais pour une cause

sacrée, chacun tenait à honneur de se dépouiller. La noblesse, le peuple

et le clergé s'exécutèrent. La matière manquait-elle, le roi empruntait

à ses sujets leur vaisselle d'argent dont le trésorier donnait des

reconnaissances. Vases, coupes, aiguières, bijoux précieux, on portait

tout à la monnaie, tant était grande l'impatience de revoir les fils de

France. Le chancelier du Prat eut même l'idée d'altérer la monnaie, il

fit mêler à l'or un fort alliage de cuivre. Mais les commissaires

espagnols étaient à la hauteur de cette ruse, ils éventèrent la fraude

et, bon gré mal gré, il fallut compléter la somme.

Enfin les derniers écus d'or furent remis aux mains des Espagnols, les

fêtes commencèrent. Depuis trois mois déjà des hérauts d'armes

parcouraient la province, ils allaient de château en château, convier

toute la noblesse au mariage du roi de France, aux cérémonies et

tournois qui devaient en être la suite.

Ce furent, dit Marot, «de gorgiales fêtes.» François Ier s'était

porté suivi de toute sa cour, et de sa bien-aimée Anne de Pisseleu,

jusqu'à Bayonne où tout avait été préparé pour recevoir dignement la

soeur de Charles-Quint.

En revoyant ses deux fils, le roi pleura d'attendrissement, longtemps il

les tint serrés sur sa poitrine. Le mariage fut célébré à Bordeaux, et

c'est à cette occasion que fut représentée en France la première

_bergerie_. Les acteurs étaient habillés de riches étoffes qui n'avaient

pas coûté moins de cinquante livres tournois.

Partout sur le passage de la cour, «qui chevauchait vers Paris en grande

pompe, par monts et par vaux,» éclataient les transports des

populations. Le peuple voyait dans cette union avec une fille d'Espagne

un gage de paix et de bonheur. Les cathédrales étaient trop étroites

pour contenir la foule qui venait remercier Dieu; les cloches sonnaient

à toute volée, les feux d'artifice éclataient partout, dans la nuit.

Mais de toutes les fêtes, la plus belle, la plus riche, la plus désirée

eut lieu à Paris, à la porte Saint-Antoine. Tournoi magnifique dont les

splendeurs dépassèrent de beaucoup tout ce qu'on avait vu jusqu'à ce

jour. De toutes les contrées de l'Europe, des chevaliers étaient

accourus; les plus nobles et les plus riches, couverts d'armures

étincelantes, se pressaient dans la lice.

Huit jours durant on rompit des lances aux acclamations des nobles

dames. Le roi lui-même voulut combattre sous les yeux de sa nouvelle

épouse, et ses coups, disent les chroniques, ne furent ni les moins durs

ni les moins forts.

On ne savait rien alors au-dessus de ces grandes fêtes de la chevalerie.

Les dames se passionnaient pour ce dangereux passe-temps; et, pour

encourager les chevaliers à bien faire, elles jetaient dans l'arène

leurs joyaux d'abord, puis leurs vêtements, jusqu'à se trouver presque

nues.

Non moins que les dames, le peuple était avide de ces terribles jeux

d'armes. Ce bruit de fer lui montait à la tête; il saluait les

vainqueurs de formidables acclamations et applaudissait avec frénésie,

comme la Rome païenne aux combats des gladiateurs.

De toutes ces fêtes données en l'honneur de la nouvelle épouse de

François Ier, la reine véritable était la séduisante favorite.

N'était-elle pas la plus belle, sous sa riche parure? Elle portait une

robe de drap d'or frisé et une cotte de toile d'or incarnat semée de

pierreries.

C'est elle que le roi cherchait des yeux lorsque, descendu dans la lice,

il frappait quelque bon coup. C'est elle qui remettait aux heureux

chevaliers le prix de l'adresse et du courage.

La reine Eléonore ne tarda pas à s'apercevoir qu'elle ne serait jamais

rien pour son époux. Abandonnée comme l'avait été la première femme du

roi, la douce et malheureuse Claude, ses jours s'écoulèrent dans une

tristesse morne, dans une humiliante solitude. Que de fois, en voyant

les hommages dont on entourait la favorite, elle dut regretter une union

accueillie avec tant de joie! Car elle, aussi, s'était laissé prendre

aux brillants dehors de François Ier.

La devise d'Eléonore était un phénix avec cette légende: _Unica semper

avis_, oiseau toujours unique. Les beaux esprits de la cour riaient tout

bas de cet emblème bien ambitieux pour une épouse délaissée, pour une

reine sans influence.

Cependant la belle Anne de Pisseleu était devenue l'une des plus riches

et des plus grandes dames de France. L'amour si brusque et si impétueux

du roi ne s'était point affaibli, malgré ses caprices passagers et les

intrigues des ennemis de la favorite. Il l'avait comblée de présents et

de richesses, et enfin, pour lui assurer à la cour un état digne de ses

fonctions, il l'avait mariée à Jean de Brosse, mari de facile

composition, qui, en échange de son nom, ne demanda rien que de l'argent

et des honneurs.

Jean de Brosse était fils d'un complice du connétable de Bourbon, René

de Brosse, mort à la bataille de Pavie en combattant sous les drapeaux

étrangers. Les biens du coupable avaient été confisqués, et son fils

réclamait vainement leur restitution, exigible en vertu d'une clause du

traité de Cambrai.

Déchu de son ancienne splendeur, Jean de Brosse menait en France une vie

misérable, lorsqu'on vint lui proposer le marché honteux qui ferait de

lui l'époux de la maîtresse du roi. En échange, on lui offrait de le

remettre en possession des domaines de sa famille.

Il accepta. La pauvreté était pour lui une trop lourde charge, et de

l'infamie il ne considéra que le prix. Il était grand: François Ier

fit Jean de Brosse comte de Penthièvre, chevalier de ses ordres et enfin

duc d'Etampes.

Le mariage fut célébré en grande pompe. Les trois complices, le roi, la

femme et le mari portaient fort allègrement leur honte. A l'issue de la

cérémonie Jean de Brosse s'éloigna. Comme il ne devait point voir sa

femme on l'envoyait gouverner en Bretagne.

De ce jour on n'appela plus Anne de Pisseleu que la duchesse d'Etampes.

Un des premiers soins de la duchesse, lorsqu'elle fut bien sûre de son

pouvoir, fut d'enrichir sa famille. Dépositaire de toutes les grâces,

elle en abusa avec une prodigalité inouïe. Le trésor de l'Etat, les

dignités, les bénéfices de l'Eglise furent littéralement mis au pillage.

Antoine Sanguin, son oncle maternel, devint archevêque de Toulouse;

Charles, François, et Guillaume de Pisseleu, ses frères, eurent les

évêchés de Condom, d'Amiens et de Pamiers, et se partagèrent en outre un

grand nombre de riches abbayes. Ses soeurs ne furent point oubliées:

deux furent nommées abbesses; les autres alliées aux maisons de

Barbançon-Cany, de Chabot-Jarnac et du comte des Vertus.

Les sept années qui suivirent le traité de Cambrai furent les plus

brillantes du règne de madame d'Etampes. Elle était alors à l'apogée de

sa puissance et de sa beauté. Nulle rivale encore ne songeait à

contre-balancer son influence. Réalisant les prévisions de Louise de

Savoie, elle s'abstenait complètement de politique et ne semblait

occupée que de fêtes et de plaisirs. Le roi, qui n'était heureux que

près d'elle, passait à ses pieds de longues journées; il aimait son

esprit, son humeur enjouée, ses fantaisies les plus folles, ses

caprices.

Instruite, savante même pour son temps, la duchesse d'Etampes avait une

cour nombreuse de poëtes et d'artistes. Les uns faisaient des vers à sa

louange, les autres sculptaient son buste ou reproduisaient sur la toile

ses traits charmants. François Ier, que les arts enchantaient, se

plaisait au milieu des protégés de sa maîtresse bien-aimée; en échange

d'une hospitalité royale, ils lui donnaient des chefs-d'oeuvre ou

chantaient les perfections infinies de celle qu'on appelait _des belles

très-érudite et des érudites très-belle_.

Le roi faisait-il présent à la favorite du duché d'Etampes, Marot

aussitôt prenait la plume et envoyait ces jolis vers:

Ce plaisant val que l'on nommait Tempé,

Dont mainte histoire est encore embellie,

Arrosé d'eaux, si doux, si attrempé,

Sachez que plus il n'est en Thessalie.

Jupiter roi, qui les coeurs gagne et lie,

L'a de Thessale en France remué,

Et quelque peu son nom propre mué:

Car pour Tempé veut qu'Etampes s'appelle.

Ainsi lui plaît, ainsi l'a situé,

Pour y loger de France la plus belle.

Une autre fois, la duchesse d'Etampes avait, à la suite des fatigues

d'un long voyage, perdu quelque peu de sa fraîcheur; aussitôt Marot de

s'écrier:

Vous reprendrez, je l'affirme

Par la vie,

Ce teint que vous a osté

La déesse de beauté

Par envie.

A chaque instant dans les oeuvres du poëte, on retrouve le nom de la

duchesse d'Etampes, c'est pour elle qu'il aiguise en pointes ses plus

délicates pensées, qu'il cisèle ses plus gracieux rondeaux, qu'il

cherche ses rimes les plus riches. Ecoutez ces jolies étrennes:

Sans préjudice de personne,

Je vous donne

La pomme d'or de beauté,

Et de ferme loyauté

La couronne.

Dix et huict ans je vous donne,

Belle et bonne;

Mais à votre sens rassis

Trente-cinq ou trente-six

J'en ordonne.

En échange de cet encens prodigué à pleines mains, la duchesse d'Etampes

accordait à Clément Marot sa haute protection. Et certes, le valet de

chambre de Marguerite de Valois, car telles étaient les fonctions du

poëte, en avait plus besoin que personne.

Remuant et batailleur, il avait souvent maille à partir avec les

sergents: plus d'une fois il fut arrêté sur la voie publique. Original,

amateur d'idées nouvelles, il eut plus d'un démélé avec la Sorbonne qui

ne plaisantait pas, et avec le Châtelet. Aussi, il faut voir sa colère

quand il parle des gens de justice. C'est du Châtelet qu'il disait:

Là, sans argent pauvreté n'a raison.

A chaque affaire nouvelle il se promettait d'être plus prudent, «mais

bridez donc la langue d'un poëte!» si bien que lorsqu'il n'était pas en

prison, il travaillait à s'y faire mettre.

Une grave accusation d'ailleurs pesait sur lui. On le disait huguenot.

On avait raison, mais toute vérité n'est pas bonne à dire. Marot fut

même arrêté à ce sujet, sa _mie_ l'avait dénoncé dans un jour de

brouille:

Un jour j'écrivis à ma mie

Son inconstance seulement.

Mais elle, ne fut endormie,

A me le rendre chaudement.

Dès lors, elle tint parlement

Avec ne sais quel papelard,

Elle lui dit tout bellement:

Prenez-le.... Il a mangé du lard.

Manger du lard! épouvantable accusation à une époque où ne point

observer les abstinences de l'Eglise était un crime. Manger du lard!...

A quoi pensait la _mie_ du poëte! le résultat d'une plaisanterie de ce

genre pouvait être de vous faire flamber tout vif. On prit, ma foi, la

dénonciation au sérieux, car Marot continue le récit de ses infortunes:

Lors, six pendards ne faisant mie,

A me surprendre finement

Et de jour, pour plus d'infamie,

Firent mon emprisonnement.

Ils vinrent à mon logement

Lors, il va dire aux gros pendards

Par là, morbleu! voilà Clément,

Prenez-le... il a mangé du lard.

Cette fois encore Marot s'en tira, «sans y rien laisser accroché de sa

peau.» Mais il alla mourir en exil, c'était le seul moyen de finir

tranquille.

Mais Clément Marot n'était pas le seul à sacrifier sur l'autel de la

divinité; madame d'Etampes avait bien d'autres poëtes, ou plutôt elle

avait tous les poëtes. Pour elle, Charles de Sainte-Marthe bouleversait

le vieil Olympe avec plus d'audace que de bonheur, et son admiration lui

arrachait des vers dans le goût de ceux-ci:

Junon, Vénus et Pallas, trois ensemble,

Ont heu débat merveilleux à vous voir:

Çà, dit Junon, mienne est comme me semble,

Pour son grand los, sa jeunesse et avoir.

Mais, fit Vénus, pour moi la veux avoir,

Car en beauté au monde n'a seconde.

Quoi! dit Pallas, sa très-noble faconde,

Son bel esprit, ses grâces sont la mienne.

Lequel aura des trois la pomme ronde

Pour vous tenir justement comme sienne?

On pourrait citer bien d'autres vers de Sainte-Marthe, il avait le

pathos facile. Mais la duchesse le protégeait, bien qu'excellent juge,

assurent les chroniques. En fait d'encens, peut-être tenait-elle plus à

la quantité qu'à la qualité.

Mais de tous les poëtes de la cour, Mellin de Saint-Gelais était le

préféré de François Ier. Fils d'Octavien, l'évêque d'Angoulême,

Saint-Gelais appartenait lui-même à l'Eglise; il était aumônier du

prince Henri, le second fils du roi. A tous ces avantages il joignait

celui d'être noble, et n'en était pas médiocrement fier. On l'avait

surnommé l'_Ovide français_; et on le mettait bien au-dessus de Clément

Marot, «ce dernier _des enfants sans souci_.»

Saint-Gelais, dans ses vers bien autrement obscènes que tous ceux de ces

contemporains, confond étrangement le paganisme et la religion

chrétienne, mais il faut l'excuser, il était abbé de Reclus. C'est lui

qui moralisait en ces termes une nouvelle venue à la cour:

Si du parti de celle que voulez être

Par qui Vénus de la cour est bannie,

Moi, de son fils, ambassadeur et prêtre,

Vous fais savoir qu'il vous excommunie.

François Ier trouvait charmants le tour d'esprit et les saillies de

Saint-Gelais; il s'amusait à faire avec lui assaut d'_impromptus_. Il

est vrai qu'il y gagnait toujours quelque bonne et grosse flatterie. Un

jour, en regardant son cheval, le roi disait:

--Joli, gentil petit cheval,

Bon à monter, bon à descendre.

Et Saint-Gelais continuait:

--Sans que tu sois un Bucéphal

Tu portes plus grand qu'Alexandre.

Mais il y avait bien d'autres poëtes encore à la cour de France: Jean

Daurat, Lazare le Baïf, et Jean Salmon, surnommé _le Maigre_, et Joachim

du Bellay, et Ronsard, qui devait les faire oublier tous, et qui n'était

encore qu'un débutant obscur.

Les érudits prenaient place à côté des poëtes. François Ier, qui de

tous côtés faisait chercher des livres et des manuscrits précieux pour

la bibliothèque de Fontainebleau, aimait beaucoup les savants. Il les

admettait à sa table et prenait plaisir à les faire discuter. Les

favoris étaient Guillaume Budée, l'_aigle des interprètes_, et Pierre

Duchâtel, l'évêque de Mâcon.

La duchesse d'Étampes protégeait encore d'une façon toute spéciale

l'immortel créateur de _Gargantua_ et de _Pantagruel_, un des pères de

la langue française, Rabelais, dont les livres avaient dès lors un

immense succès.

Prenons en pitié ceux qui ne comprennent pas le large rire du philosophe

gouailleur et qui préfèrent à son cynisme les petites obscénités des

écrivains de son temps. Ceux-là n'ont pas compris la portée de ces

bouffonneries; ils n'ont pas su pénétrer le livre qu'il eut l'audace et

l'adresse d'écrire à une époque où, pour toute lumière, on avait la

lugubre lueur des bûchers.

Savants et beaux esprits vivaient en bonne intelligence à la cour de la

duchesse d'Étampes: mais il n'en était pas de même des artistes. Ces

rivaux de gloire, dévorés de jalousie, emplissaient le palais de

Fontainebleau du bruit de leurs querelles. François Ier, qui les

aimait tous, ne savait auquel entendre, et épuisait sa diplomatie à

essayer de les mettre d'accord.

Sébastien Serlio de Bologne avait commencé les travaux de Fontainebleau;

lorsque les constructions touchèrent à leur terme, une armée d'artistes,

peintres et sculpteurs, Nicolao Bellini, Pellegrino, Domenico Barbieri,

Lorenzo Naldino, et bien d'autres accoururent de Florence, sous les

ordres du Rosso, peintre, musicien, poëte, un de ces admirables

architectes comme en avait alors l'Italie, et que se disputaient les

souverains.

Tant que le Rosso régna en maître à Fontainebleau, tout alla bien. Mais

voici qu'un jour arrivèrent le Bolonais Primatice, élève chéri de Jules

Romain, et le Florentin Benvenuto Cellini, l'admirable artiste, dont la

moindre coupe se paie aujourd'hui dix fois son poids d'or.

De ce moment, la paix fut troublée. Une haine terrible divisa bientôt

ces trois hommes. Le Rosso fut vaincu le premier; il s'empoisonna de

douleur, en apprenant que le Primatice était envoyé en Italie pour

recueillir les plus belles statues antiques.

La lutte fut alors entre le Primatice et Benvenuto. Ce dernier fut

obligé de s'éloigner; il avait perdu les bonnes grâces de la duchesse

d'Étampes.

Les cotillons célèbres · 第 7 / 17 段