l'amiral; il était resté près de trois heures dans la plus ridicule des
positions, il voulait se venger; enfin sa belle amie réussit à lui
prouver que le roi était encore le plus malheureux.
Cette leçon ne corrigea nullement du reste l'amiral Bonnivet; comme son
maître il aimait les femmes à la passion; mais tandis que François
Ier s'adressait à des femmes de toutes conditions, il ne rechercha
jamais que les plus nobles, et les plus hautes, celles en un mot dont la
conquête présentait le plus de difficultés.
Aimé de madame de Chateaubriant, il voulut l'être de la reine
Marguerite, et une nuit il osa s'introduire dans son appartement, par
une trappe qu'il avait réussi à faire pratiquer en secret.
La belle et _sage_(!!!) reine de Navarre a pris la peine de nous
raconter cette aventure dans son _Heptaméron_. Bonnivet osa essayer de
la violence, mais il fut repoussé avec perte, «si bien, dit la belle
conteuse, que le galant se retira, portant sur son visage les marques
sanglantes de la résistance qu'il avait rencontrée.»
Brantôme prétend que la tentative audacieuse de Bonnivet eut un tout
autre dénouement, mais il est convenu que le vieux seigneur de
Bourdeilles s'est toujours plu à calomnier la vertu.
Cependant le beau roman d'amour de Françoise de Foix touchait à sa fin;
l'horizon politique s'assombrissait de tous côtés et la guerre s'était
rallumée en Italie.
François Ier, qui rêvait la gloire d'un autre Marignan, partit avec
tous ses gentilshommes, pour aller prendre le commandement de ses
troupes.
--Revenez-moi fidèle, mon cher Sire, lui dit la comtesse de
Chateaubriant, c'est là ce que je souhaite le plus au monde.
--Les femmes changent les premières toujours, répondit le roi, je vous
reviendrai fidèle, et aussi, Dieu aidant, après avoir défait les ennemis
qui ont iniquement envahi mon royaume.
Ces heureuses espérances ne se réalisèrent pas. Bientôt on reçut la
nouvelle d'un immense désastre, la bataille de Pavie était perdue, le
roi était prisonnier. François Ier en cette journée s'était conduit
comme le plus vaillant de ses chevaliers; après avoir eu son cheval tué
sous lui, il avait mis pied à terre, et bien que blessé au front et à la
jambe, il avait combattu presque seul, sur les cadavres entassés de ses
officiers qui s'étaient fait tuer autour de lui. Déjà il avait renversé
sept hommes de sa main, ses forces étaient épuisées, ses armes faussées
en mille endroits ne le protégeaient plus, lorsqu'un officier du
connétable de Bourbon, Pompérant, vint se jeter à ses genoux, le
conjurant de se rendre à son maître qui combattait près de là.
Mais François s'écria qu'il mourrait plutôt. Il fit appeler le vice-roi
de Naples, Lannoy, et lui tendit son épée, que le lieutenant du roi
d'Espagne reçut en lui baisant la main.
Bonnivet, l'imprudent auteur de cet immense désastre, ne voulut pas
survivre «à cette grande désaventure et destruction.» Relevant la
visière de son casque, il se jeta au plus fort de la mêlée, appelant
Bourbon et le défiant au combat; mais il tomba, percé de mille coups,
avant d'avoir pu rencontrer son ennemi.
Il est difficile de peindre la consternation de la cour à l'arrivée de
la terrible nouvelle. François Ier lui-même avait voulu l'apprendre à
sa mère, et le soir même de la bataille, sous la tente de Lannoy où il
était gardé à vue, il avait écrit cette lettre devenue si fameuse, et
que les faiseurs de mots après coup ont résumée en cette phrase
chevaleresque: «_Tout est perdu, madame, fors l'honneur_.» Voici ce
qu'écrivait le roi:
«Madame.
«Pour vous avertir comment se porte le ressort de mon infortune, de
_toutes choses ne m'est demeuré que l'honneur et la vie qui est
sauve_; et pour ce que en nostre adversité, cette nouvelle vous
fera quelque peu de resconfort, j'ai prié qu'on me laissât vous
escripre, ce qu'on m'a agréablement accordé...».
La nouvelle de la captivité du roi fut un coup de foudre pour la
comtesse de Chateaubriant: le roi était son unique appui, avec lui elle
perdait toute force, toute influence. Ses amis se retiraient d'elle, les
ennemis seuls restaient, et à leur tête était la mère du roi, qui allait
devenir régente jusqu'au retour de son fils.
Autant par douleur que par prudence, la belle favorite se renferma donc
en son logis, refusant absolument de voir personne, sauf peut-être
Clément Marot, le poëte, et la reine de Navarre.
Les ennemis de Françoise de Foix prétendaient que tous ses amants
s'étaient donné rendez-vous à Pavie, mais qu'ils n'y avaient point eu de
chance.
Le roi y avait perdu la liberté, l'amiral Bonnivet la vie, et le
connétable de Bourbon l'honneur.
Cependant, Louise de Savoie, la mère du roi, avait pris la direction des
affaires, que compliquait fort son impopularité, et l'on avait commencé
les négociations relatives à la liberté du roi de France.
François Ier, en rendant son épée au lieutenant du roi d'Espagne,
avait compté sur une de ces captivités dont on trouve de si charmantes
descriptions dans les romans de chevalerie. Il s'était imaginé que
Charles-Quint, en prince magnanime, devenu son ami par le seul fait de
sa victoire, viendrait au devant de lui, les bras ouverts, et lui
offrirait de partager son palais.
Malheureusement Charles Quint était un homme fort positif; ayant eu le
rare bonheur de faire prisonnier son frère de France, il était
parfaitement résolu à abuser de cette bonne fortune, et était décidé à
ne lui rendre la liberté que sous de terribles conditions. Tout captif,
à cette époque, devait une rançon. Le roi d'Espagne en voulait une en
rapport avec ses intentions politiques.
François Ier fut donc conduit tout d'abord à la citadelle de
Pizzitone, non loin du funeste champ de bataille de Pavie. Bientôt on le
transféra à la forteresse de Sciativa, au royaume de Valence, au milieu
d'un pays aride et désert, et qui servait à renfermer les prisonniers
d'État.
François, qui avait repris espérance en touchant le sol d'Espagne,
s'aperçut bien vite qu'il n'avait rien à espérer de la générosité
chevaleresque de son vainqueur. Il était étroitement enfermé, gardé à
vue, et il ne put même obtenir une entrevue avec l'empereur.
Le chagrin le prit alors, le mal du pays, il soupirait après le grand
air, la liberté; bientôt sa vie fut en danger et on dut le conduire en
un autre château, aussi près de Valence, entouré de forêts, de canaux et
de jardins.
Cependant, à la nouvelle de la maladie de son frère, Marguerite de
Navarre écrivit à Charles-Quint pour obtenir, avec un sauf-conduit, la
faveur de partager la prison du royal captif. L'empereur accorda avec
plaisir les autorisations nécessaires; il en était arrivé à trembler
pour la vie de son prisonnier, et la mort du roi anéantissait tous ses
projets. Marguerite partit donc, suivie de ses dames d'honneur, au
nombre desquelles avait pris place la comtesse de Chateaubriant,
impatiente de trouver son amant.
Des officiers de Charles-Quint escortèrent la reine de Navarre et les
dames de sa suite; partout, sur leur passage, elles trouvèrent un
accueil royal, et lorsqu'elles arrivèrent à Madrid, où, sur ses
pressantes instances, François Ier avait été transféré, on mit à leur
disposition une somptueuse demeure.
Ce fut un grand bonheur, pour le pauvre prisonnier, que l'arrivée de
cette soeur bien-aimée, de cette Marguerite, si spirituelle, si enjouée,
qui, pour charmer les ennuis de sa captivité, accourait, avec un essaim
de jeunes femmes, belles et rieuses comme elle. François accueillit avec
transport la comtesse de Chateaubriant; en pressant sur son coeur sa
belle maîtresse, il put croire que tous ses malheurs étaient finis.
Ce n'étaient pas cependant les fêtes folles de Fontainebleau ou
d'Amboise, mais ce n'était déjà plus la triste solitude de la forteresse
de Valence.
François se sentait renaître, au milieu de cette petite cour aimable et
dévouée, lui qui avait failli mourir d'ennui, au milieu du lugubre
cérémonial de tous ces Castillans si fiers qui l'entouraient. Lui
toujours si joyeux, si aisé, si familier, il avait été pris de marasme à
la vue de tous ces grands d'Espagne, esclaves de la tradition et de
l'étiquette, toujours juchés sur les prérogatives de leur grandesse.
Ne s'avisèrent-ils pas un jour de vouloir, comme c'était l'usage à la
cour de Charles-Quint, que François les saluât avant de retirer leurs
sombrero?
De ce jour le prisonnier n'avait plus voulu voir personne, et l'ennui
avait jeté sur lui son manteau glacé.
François Ier racontait toutes ses tristesses à sa bonne Marguerite,
il lui parlait des heures mortelles de la forteresse de Sciativa, il
lisait les poésies composées alors qu'il n'espérait plus, et dont
quelques-unes étaient adressées à madame de Chateaubriant. C'est les
larmes aux yeux que la belle comtesse écoutait ces vers plaintifs, doux
souvenir d'un amour royal:
O triste départie
De mon tant regretté
Deuil ne sera osté
Qui faict mon coeur parlé.
Sur moi laisse le fait,
Je t'en supplie, amie,
Car mort j'aurai pour vie,
Si autrement ne fait.
A ces vers obscurs et incorrects, la comtesse de Chateaubriant répondait
par de douces paroles de consolation, et la reine de Navarre, pour
chasser les derniers nuages de tristesse, racontait alors quelqu'une de
ces nouvelles d'amour et de galanterie qui devaient plus tard former
l'_Heptaméron_.
Charles-Quint surveillait, avec une visible inquiétude, la petite cour
qui entourait son prisonnier; toutes ces fêtes intimes lui paraissaient
cacher quelque projet d'évasion. François Ier ne songeait nullement à
tromper la surveillance de ses gardiens; mais, réconforté par la
présence de sa soeur Marguerite et de sa bien-aimée Françoise, il avait
conçu un autre plan, beaucoup moins hasardeux, et tout aussi propre à
tromper les ambitieuses espérances de son vainqueur.
Entre sa soeur et sa mie, François Ier écrivit un acte solennel
d'abdication. Cet acte donnait au Dauphin le titre de roi de France, la
reine nommée régente prenait la direction des affaires, et lui-même,
devenu simple gentilhomme, ne présentait plus aucune garantie sérieuse à
celui qui le retenait.
La reine Marguerite emporta, caché dans un des plis de sa robe, cet acte
qui ôtait la couronne du front de son frère. Le temps accordé par le
sauf-conduit venait d'expirer, et la belle reine de Navarre, toujours
suivie de son escorte de dames, avait dû regagner la France.
Lorsque Charles-Quint apprit l'existence de l'acte d'abdication, il
était trop tard, la soeur du roi de France avait passé la frontière.
Cette résolution, véritablement chevaleresque, ne fut jamais exécutée,
les rigueurs de la captivité devaient avoir raison des projets de
François Ier.
Après le départ de la reine Marguerite et de madame de Chateaubriant, la
captivité du roi de France devint plus rigoureuse que jamais:
Charles-Quint était décidé à obtenir toutes les concessions qu'il avait
demandées, et il ne voulait plus attendre davantage. Le prisonnier était
retombé malade, la régente se vit forcée de s'exécuter. Un traité
minutieusement rédigé fut signé à Madrid, et après un an et un mois de
captivité, le roi de France put revoir son royaume.
L'heure de la délivrance de François Ier, si impatiemment attendue
par la comtesse de Chateaubriant, fut le signal de sa disgrâce. Elle
avait compté, l'infortunée, sans l'inconstance de son amant, sans la
haine que lui portait Louise de Savoie.
En arrivant à Bayonne, François Ier trouva sa mère, qui, «jalouse
d'être agréable à son fils, avait amené avec elle un brillant cortège de
dames et de demoiselles.» Il s'éprit aussitôt d'un fol amour pour la
plus belle d'entre elles, la jeune de Heilly, qu'on appelait aussi Anne
de Pisseleu et qui devint la duchesse d'Étampes.
Louise de Savoie joua en cette circonstance un assez triste rôle: dans
son désir de renverser son ancienne rivale en influence, la comtesse de
Chateaubriant, elle avait longtemps à l'avance stylé la belle de Heilly;
elle la poussa, pour ainsi dire, entre les bras de son fils.
_Sunt regum matres nonnunquam filiorum suorum leonae_, dit assez
brutalement Corneille Agrippa, un rhéteur, alors astrologue de la reine
mère; ce qui signifie qu'une mère de roi, lorsqu'il s'agit d'assurer
son pouvoir, ne regarde pas à donner une maîtresse à son fils.
En apprenant qu'elle avait une rivale véritablement aimée, la comtesse
de Chateaubriant fut saisie d'une douleur mortelle. Cependant elle ne
voulut point s'avouer vaincue sans combattre: elle reparut à la cour,
elle croyait pouvoir disputer le coeur de François Ier, mais elle
n'arriva que pour être témoin du triomphe de mademoiselle de Heilly.
Elle était à tout jamais sacrifiée.
Telle était déjà l'influence de l'adroite Anne de Pisseleu sur son
amant, qu'elle fit commettre au roi-chevalier un de ces actes
inqualifiables dont rougirait aujourd'hui le plus grossier bourgeois.
Au temps heureux de sa faveur, alors que reine et maîtresse elle voyait
la cour à ses pieds, la belle Françoise avait reçu de son royal amant de
riches bijoux, ornés d'amoureux emblèmes ou de galantes devises
composées par la reine de Navarre.
Vaniteuse, jalouse, désireuse d'essayer son pouvoir naissant,
mademoiselle de Heilly exigea du roi qu'il redemandât à son ancienne
maîtresse tous les présents dont il l'avait comblée.
François Ier, dans l'aveuglement de sa passion, eut la faiblesse d'y
consentir.
Il envoya vers la comtesse un de ses gentilshommes, chargé d'exiger la
restitution de tous ces gages d'amour, souvenirs des heures de bonheur,
mille fois plus chers à la favorite depuis qu'elle était délaissée.
«Madame de Chateaubriant, dit Brantôme, fit la malade sur le coup, et
remit le gentilhomme dans trois jours à venir et qu'il aurait ce qu'il
demandait.
«Cependant de dépit, elle envoya quérir un orfèvre et luy fit fondre
tous ses joyaux, sans respect ni exception des belles devises qui y
étaient engravées. Et après, le gentilhomme étant revenu, elle lui donna
tous les joyaux converti lis et contournez en lingots d'or.
«--Allez, dit-elle, portez cela au roy, et dites-luy que puisqu'il luy a
pleu de me révoquer ce qu'il m'avait donné, je le luy rends et renvoye
en lingots. Pour quant aux devises, je les ay si bien empreintes et
colloquées en ma pensée et les y tiens si chères, que je n'ay peu
permettre que personne, en disposast, en jouist, et en eust du plaisir
que moy-mesme.
«Quant le roy eut receu le tout, et lingots et propos de cette dame, il
ne fit autre chose sinon:
«--Retournez-luy le tout; ce que j'en faisais ce n'était point pour la
valeur, car je lui eusse rendeu deux fois plus, mais pour l'amour des
devises; mais puisqu'elle les a fait ainsi perdre, je ne veux point de
l'or et le luy renvoye. Elle a monstré en cela plus de courage et
générosité que n'eusse pensé pouvoir provenir d'une femme.»
Et Brantôme ajoute en manière de moralité:
«Un coeur de femme généreuse dépité et ainsi dédaigné fait de grandes
choses.»
Délaissée par le roi, persécutée par la reine mère qui voyait en elle
une ancienne rivale de puissance et protégeait mademoiselle de Heilly,
la belle, la tant aimée comtesse de Chateaubriant dut se résigner à
quitter cette cour qui déjà l'avait oubliée pour la nouvelle favorite.
Elle ne songea plus qu'à rentrer en grâce près de son mari, homme
infortuné qu'elle avait outragé dans ses affections les plus saintes.
Elle connaissait le sire de Laval, elle espérait qu'à l'ardent amour
qu'il avait jadis pour elle avait succédé un peu de pitié.
Elle partit donc pour la Bretagne.
Que de fois, le long de ce douloureux voyage, incertaine du sort qui
l'attendait, elle répéta les derniers vers de son horoscope:
Du fait du roi aura grand heur,
Las! puis grand malheur!
Ici le roman prend la place de l'histoire.
Peu satisfait, sans doute, du vulgaire dénouement des amours de la belle
maîtresse de François Ier, l'historien Varillas a jugé convenable d'y
substituer un drame lugubre qui fait plus d'honneur à son imagination
qu'à son amour pour la vérité.
Mainte fois répétée, amplifiée, tantôt en vers, tantôt en prose, la
légende de Varillas a fini par prendre assez de consistance pour qu'il
soit nécessaire de la mentionner, ne fût-ce que pour en démontrer
l'invraisemblance.
Voici donc la tragique histoire qu'avec le plus beau sang-froid du monde
raconte cet historien de François Ier.
Par une triste soirée d'hiver, une femme suivie d'un petit nombre de
serviteurs vint frapper à la porte du manoir de Combourg; les
domestiques se hâtèrent d'ouvrir.
Alors cette femme, qui n'était autre que la belle Françoise, insista
pour voir, sur l'heure, le sire de Laval.
Le comte de Chateaubriant, prévenu, parut presqu'aussitôt.
En reconnaissant sa femme, il ne témoigna aucune surprise, son pâle
visage ne trahit pas la plus légère émotion.
--Je vous attendais, madame, dit-il, et j'ai fait préparer votre
appartement, vous êtes ici chez vous.
Offrant alors la main à la comtesse toute frissonnante devant ce calme
impitoyable, il la conduisit à la chambre qui avait autrefois été leur
chambre nuptiale.
--Voici, madame, dit-il, quelle sera désormais votre demeure.
Et il sortit implacable et froid comme la vengeance.
La comtesse était tombée évanouie sur le carreau, à l'aspect de la
demeure que lui réservait son mari, et certes il y avait de quoi.
Aux riches tapisseries de l'appartement, on avait substitué des
draperies noires, le lit était tendu de noir; les fenêtres avaient été
murées, et une petite lampe d'église suspendue à une des poutres du
plafond jetait seule quelques lueurs blafardes dans ce morne intérieur.
La comtesse vécut dix mois dans ce sépulcre, et chaque jour son mari
venait se repaître de sa douleur et de ses larmes.
Lorsque parfois elle se jetait à ses genoux et les mains jointes lui
demandait grâce:
--Avez-vous eu pitié de moi, répondait-il, lorsque vous m'avez
abandonné, épouse déloyale, pour suivre votre amant?
D'autres fois l'infortunée comtesse suppliait ce barbare de lui
permettre de revoir une fois encore la lumière du jour, de respirer, ne
fût-ce qu'un instant, l'air pur du dehors.
Alors avec un rire effrayant il disait:
--Pourquoi le roi François, qui vous aimait tant, ne vient-il pas vous
arracher à ce sépulcre? Où donc sont les belles fêtes de la cour? Que
sont devenus vos amants? Pensez-vous que Clément Marot fasse encore des
vers à votre louange?
Enfin, au bout du dixième mois, le comte, trouvant que sa femme ne
mourait pas assez vite, pénétra un jour dans la chambre tendue de noir,
avec six hommes masqués et deux chirurgiens.
--Faites votre devoir, dit-il.
Aussitôt ces maîtres bourreaux saisirent la comtesse et lui tirèrent
tout le sang des veines. La vie s'exhala avec la dernière goutte.
Pour comble d'horreur, Varillas donne à la comtesse qui n'eut jamais
d'enfants une petite fille qui partagea le tombeau de sa mère, mais qui,
ne pouvant supporter cette horrible captivité, mourut au bout de deux
mois, sous les yeux du sire de Laval.
Tel est le roman de Varillas, roman qu'accepte Sauval de la meilleure
foi du monde; il ajoute que le comte de Chateaubriant tua sa femme pour
pouvoir se remarier.
Malheureusement pour ce lugubre drame, une foule de preuves en
démontrent la fausseté.
Depuis longtemps le sire de Laval avait pris son parti de l'infidélité
de sa femme. Il dut à sa toute-puissance sur l'esprit du roi un
avancement considérable qu'il accepta de la meilleure grâce du monde.
Ceci seul suffirait pour exclure la supposition de l'horrible vengeance;
mais ce n'est pas tout. Plusieurs chroniques affirment que la comtesse
de Chateaubriant reparut plusieurs fois à la cour après le triomphe de
mademoiselle de Heilly. Après avoir été la maîtresse du roi elle sut
rester son amie, et dans un recueil des lettres de François Ier, on
trouve une réponse de la comtesse qui remercie son ancien amant d'une
riche broderie qu'il a eu la galanterie de lui envoyer.
Enfin, il se trouve que, bien des années après celle où Varillas place
son horrible drame, François Ier a visité le manoir de Chateaubriant,
à deux reprises il y a passé quelques jours et y a même signé des édits.
Or jamais le roi n'eût fait cette faveur à l'assassin d'une femme qui
avait été sa maîtresse bien-aimée.
La vérité est que la belle Françoise de Foix, réconciliée avec son mari,
vécut dans la retraite, jusqu'à l'époque de sa mort, qui arriva le 15
octobre de l'année 1537.
A la mort de sa femme, le sire de Laval fit éclater une grande douleur,
et lui fit élever un magnifique tombeau dans l'église des Mathurins de
Chateaubriant.
Clément Marot, qui se souvenait de celle qui avait été sa protectrice,
fit pour elle, à la demande du comte, l'épitaphe gravée sur le socle de
marbre qui soutenait sa statue:
FF
PROU DE MOINS
PEU DE TELLES.
Sous ce tombeau gît Françoise de Foix
De qui tout bien chacun soulait en dire.
En le disant, onc une seule voix
Ne s'avança d'y vouloir contredire.
De grand beauté, de grâce qui attire,
De bon savoir, d'intelligence prompte,
De biens, d'honneur, et mieux que ne raconte,
Dieu éternel richement l'étoffa.
O viateur! pour abréger le compte,
Ci gît un rien, là où tout triompha.
POINT DE PLUS
FF
V
ANNE DE PISSELEU,
DUCHESSE D'ÉTAMPES.
Le 11 mars 1526, après un an et vingt-deux jours de captivité, François
Ier put enfin regagner son royaume.
Plus seul, plus triste que jamais dans sa prison après le départ de sa
soeur Marguerite, le roi-chevalier s'était dit que la France après tout
vaut bien un trait de plume, et il avait signé le dur traité de Madrid,
avec l'intention bien arrêtée de ne le point exécuter, compromettant
ainsi ce qu'il se réjouissait si fort d'avoir sauvé à Pavie.
Les deux fils aînés du roi, le dauphin François et Henri, duc d'Orléans,
le plus âgé n'avait pas dix ans encore, étaient donnés en otage et
garantissaient le traité.
L'échange des prisonniers eut lieu dans des bateaux, au milieu de la
Bidassoa. François Ier, dans sa joie d'être libre, ne songea même pas
à embrasser ses enfants, il sauta dans une barque française et gagna le
bord.
--Enfin, s'écria-t-il en touchant terre, enfin je suis roi derechef!
Et s'élançant sur un cheval turc que tenaient ses serviteurs, il courut
à toute bride jusqu'à Saint-Jean-de Luz, puis jusqu'à Bayonne où sa mère
l'attendait avec toute la cour.
«Mais, dit une vieille chronique, le monarque qui venait de recouvrer sa
liberté devait trouver en France de nouvelles chaînes, plus douces
peut-être, mais bien autrement étroites.»
A la duchesse de Chateaubriant allait succéder Anne de Pisseleu.
Depuis longtemps déjà, l'ambitieuse Louise de Savoie avait juré la perte
de la comtesse de Chateaubriant. Elle haïssait cette favorite altière,
qui plus d'une fois s'était jetée à la traverse de ses projets, et dont
l'influence dans le conseil balançait la sienne. Mais pour renverser la
belle comtesse, il fallait lui donner une rivale dans le coeur du roi,
une rivale qui sût borner son ambition à satisfaire les caprices de sa
vanité. Louise de Savoie se chargea de ce soin. Elle jeta les yeux sur
une de ses demoiselles d'honneur, fille de Guillaume de Pisseleu et
d'Anne Sanguin, son épouse en secondes noces. Ce choix prouve que la
reine mère connaissait merveilleusement le caractère de son fils.
Anne de Pisseleu, ou plutôt mademoiselle de Heilly, comme on l'appelait
alors, venait d'atteindre sa dix-huitième année. Vive, enjouée,
spirituelle, elle se faisait remarquer entre toutes les nobles et belles
filles dont aimait à s'entourer la mère de François Ier. Son
éducation était bien supérieure à celle des femmes de son époque, et
chacun la savait très-érudite et bien disante.
Deux oeuvres immortelles, un portrait de Primatice et un buste de Jean
Goujon, nous ont conservé les traits d'Anne de Pisseleu. Sa beauté est
certainement au-dessous des éloges de ses contemporains, mais sa
physionomie est charmante, ses yeux d'un bleu opaque ont d'irrésistibles
séductions, et sur sa bouche, «rose vermeille,» du dessin le plus
délicat et le plus correct, erre un spirituel et tendre sourire.