Cependant, le renom de la beauté de madame de Chateaubriant était venu

jusqu'à François Ier, et ce roi, qui voulait que «sa cour fût comme

un parterre où viendraient s'épanouir les plus rares beautés de France,»

avait, plusieurs fois déjà, témoigné le désir de voir la comtesse.

D'ordinaire, ses moindres désirs étaient des ordres, presqu'aussitôt

exécutés que donnés; mais cette fois, nul ne sembla en tenir compte.

Le seigneur breton avait bien été averti du désir du roi; plusieurs

courtisans s'étaient fait un devoir de lui envoyer message sur message;

mais tous ces avertissements n'avaient fait que le confirmer dans sa

résolution de ne point paraître à la cour. La réputation du roi était,

il faut l'avouer, de nature à conseiller ce parti à tout homme jaloux de

son honneur.

Enfin, un jour, cédant à l'irrésistible attrait du fruit défendu,

François Ier s'adressa directement à Odet de Foix, maréchal de

France, frère de madame de Châteaubriant.

--J'ai ouï parler, Lautrec, lui dit-il, de la merveilleuse beauté de la

comtesse votre soeur, pourquoi donc s'obstine-t-elle à rester tristement

au fond de sa Bretagne, pourquoi ne la voit-on pas à la cour, comme

toutes les grandes dames de France?

--Sire, le comte Jean de Laval, son mari, est, à ce qu'il paraît, le

plus soupçonneux des hommes; il redoute pour sa femme les plaisirs et

les fêtes de la cour la plus brillante du monde.

Le roi sourit à cette délicate flatterie.

--Cependant, reprit-il, je vois, ce me semble, des femmes de grande

vertu à la cour, Lautrec, est-ce donc que je me trompe?

--Votre Majesté a parfaitement raison, Sire, et chacun sait que la reine

est une femme sans égale et la princesse Marguerite une merveille à tous

égards.

--Bien parlé, Lautrec, pour un homme de guerre. Raison de plus pour

faire comprendre au sire de Laval qu'il n'a pas le droit de cacher,

ainsi qu'il le fait, sa femme à tous les yeux.

--Je crains, Sire, que cela ne soit difficile.

--Pourquoi donc? il peut être tranquille. Par ma foi de gentilhomme! on

aura pour la comtesse tous les égards qu'elle mérite.

C'était un ordre, et des plus formels. Lautrec se hâta d'écrire à son

beau-frère que le roi le demandait, et l'engageait à amener sa femme.

Cette lettre ne surprit aucunement le comte, depuis longtemps il s'y

attendait. Son parti fut vite pris.

--Madame, dit-il à la comtesse, je viens de recevoir une lettre de votre

frère; il paraît que le roi a grand désir de nous voir à la cour.

--Et comptez-vous, messire, obéir aux ordres du roi? demanda timidement

madame de Chateaubriant.

--C'est le devoir de tout loyal sujet, madame; et, avant qu'il soit

trois jours, je veux me mettre en route.

--Ne dois-je point vous suivre?

--Non, madame, non certainement. Le séjour de la cour est dangereux pour

une femme attachée à ses devoirs, surtout lorsque le maître est un roi

comme le nôtre; j'ai donc résolu de vous laisser ici, où vous êtes en

sûreté.

--Mais ne craignez-vous pas la colère du roi?

--La colère du roi m'affligerait grandement, répondit le comte d'un air

sombre; mais je préfère ce malheur à celui qui pourrait advenir si,

suivant le conseil de votre frère, je vous conduisais à la cour.

La comtesse se tut. Elle aimait son mari, le vaillant Jean de Laval;

elle se plaisait en son beau château de Bretagne; les splendeurs de la

cour, dont maintes fois elle avait entendu des descriptions, ne la

tentaient nullement; mais c'est avec une secrète et indéfinissable

angoisse qu'elle voyait s'éloigner le comte.

Soucieux et triste, le seigneur de Chateaubriant surveilla les

préparatifs de son voyage; lorsqu'enfin tout fut terminé, que le moment

des derniers adieux fut venu:

--Françoise, dit-il à sa femme, il se peut que, tandis que je serai près

du roi, on vous tende des pièges pour vous attirer à la cour.

--Soyez certain, messire, que je ne veux obéir qu'à vos ordres.

--Je le crois, Françoise; mais il se peut encore que le roi me force de

vous écrire moi-même de venir, sans que telle soit mon intention; d'un

autre côté, il est possible que je veuille véritablement vous appeler

près de moi.

--Mais alors, comment faire?

--J'ai pensé à cela, Françoise; il y a longtemps que je prévoyais ce qui

arrive. Voici donc ce que j'ai imaginé: si véritablement je souhaite

vous avoir près de moi, je vous enverrai la bague que je porte toujours

au doigt et qui me sert de scel; et comme il pourrait encore y avoir

erreur ou tromperie, je vous donne cette autre qui est absolument

semblable; en comparant donc et la bague que vous recevrez et celle que

je vous laisse, vous pourrez vous assurer de la vérité.

La comtesse prit les deux bagues, les examina un instant; puis, en

rendant une à son mari, elle passa l'autre à son doigt.

--Vous avez sagement fait, dit-elle, et de cette façon, il sera vraiment

impossible de me tromper.

--Je le crois comme vous, Françoise; et maintenant, quelque message,

quelque lettre que vous receviez, même de moi, demeurez au château,

faites répondre que vous êtes trop malade pour entreprendre un voyage;

mais si vous recevez mon anneau, accourez.

Sur ces mots le comte embrassa sa femme une dernière fois et partit.

François Ier attendait avec la plus vive impatience la réalisation

des désirs si nettement exprimés au maréchal de Lautrec, lorsqu'un soir

on lui annonça le comte de Chateaubriant. Ce fut avec un empressement

visible qu'il donna l'ordre de le faire approcher. Mais lorsqu'il vit

que le comte était seul, il fronça le sourcil, et sans se soucier de

contenir son dépit:

--N'avez-vous donc pas, comte, dit-il d'un ton bref, amené votre femme?

--Hélas! sire, balbutia le mari de la belle Françoise, la comtesse est

fort malade à cette heure, et mon dévouement au roi a pu seul me décider

à l'abandonner en si fâcheux état.

Le roi ne répondit rien, mais il tourna brusquement le dos au pauvre

comte, et les courtisans aussitôt s'éloignèrent de cet homme qui venait

d'encourir la disgrâce royale.

François Ier, cependant, ne se tint pas pour battu; il fit prendre

des informations. Mais le comte avait si bien pris ses mesures, il avait

lui-même si bien joué son rôle que tout le monde, Lautrec le premier,

était convaincu de la maladie de la comtesse. Plusieurs fois déjà, M. de

Chateaubriant avait, devant son beau-frère, écrit à sa femme de le venir

rejoindre, le doute n'était presque pas possible. L'enquête secrète

démontra que le comte avait dit vrai.

Certain qu'un obstacle imprévu, involontaire, avait seul arrêté le

comte, le roi ne tarda pas à lui rendre ses bonnes grâces; il allait

même l'engager à retourner en Bretagne, près de sa femme, lorsque la

trahison d'un domestique vint rendre inutiles toutes les précautions

prises par le malheureux époux.

Ce serviteur infidèle avait, par une porte entrebâillée, surpris le

dernier entretien du comte et de la comtesse. Arrivé à la cour à la

suite de son maître, et sachant la grande impatience qu'avait le roi de

voir la belle dame de Châteaubriant, il songea à tirer parti du secret

qu'il possédait, comptant avec raison recevoir un bon prix de sa

délation.

Il alla trouver un des confidents du roi, et après s'être assuré une

récompense honnête, raconta l'invention des deux bagues.

Une heure après, François Ier savait la vérité.

En apprenant qu'il avait été joué, l'impétueux monarque entra dans une

furieuse colère; il voulait sur-le-champ user de son autorité, se venger

de ce qu'il appelait une «déloyale traîtrise,» faire emprisonner le mari

et enlever la femme, sa complice.

Heureusement ou malheureusement, les confidents du roi parvinrent à le

calmer et à le faire renoncer à ses projets. Ils lui persuadèrent

d'employer la ruse, et, à son tour, de tromper le trompeur.

Il fut décidé qu'à tout prix on enlèverait, pour quelques heures, la

bague du comte; un ouvrier habile l'imiterait avec toute la promptitude

et l'exactitude possibles.

Maître du gage de reconnaissance, le roi pourrait, lorsqu'il le

voudrait, faire venir la comtesse, qui arriverait à la cour au moment où

son mari l'attendrait le moins.

Ce plan fut exécuté de point en point, grâce à l'adresse du domestique

de M. de Châteaubriant. Cet homme parvint à dérober la bague de son

maître et à la lui restituer sans qu'il s'aperçût de cette disparition

momentanée. Un orfèvre habile prit l'empreinte, se mit aussitôt à

l'oeuvre, et moins de huit jours après, un messager galopait vers la

Bretagne, porteur d'un gage de reconnaissance imité de façon à tromper

l'oeil du mari le plus soupçonneux.

Certain de la réussite de son stratagème, le roi se réjouissait fort de

voir arriver la comtesse, et d'avance se faisait une fête de la surprise

et de la colère du comte de Chateaubriant.

Il allait justement y avoir de grandes fêtes à la cour. Un fils était né

au roi, et le Pape, qui avait bien voulu être le parrain de ce

nouveau-né, avait envoyé, pour le représenter au baptême du Dauphin de

France, son neveu, Laurent de Médicis, duc d'Urbin.

On faisait au château d'Amboise de grands préparatifs pour les

cérémonies, qui devaient être splendides: bals, festins, joutes, grandes

chasses, le roi ne voulait rien épargner. Grands seigneurs, nobles

dames, princes étrangers, ambassadeurs de toutes les puissances,

accouraient de tous côtés. Le roi pensait avec orgueil que madame de

Chateaubriant, cette beauté célèbre, ne serait pas insensible aux

hommages d'un roi entouré de ce magnifique appareil de puissance et de

grandeur.

En attendant, François Ier faisait au triste comte l'accueil le plus

charmant. Il l'arrêtait, toutes les fois qu'il le rencontrait, et lui

demandait, avec les marques du plus touchant intérêt:

--Comment se porte donc votre femme, comte? avez-vous de ses nouvelles?

--Hélas! Sire, répondait le malheureux époux, la comtesse va très-mal.

C'est avec une surprise profonde que madame de Chateaubriant reçut des

mains du messager le faux gage de reconnaissance qui l'appelait à la

cour. Elle eut un éclair de doute et compara les deux bagues; elles

étaient bien exactement pareilles; il n'y avait pas à douter.

Quelle cause avait donc pu déterminer le comte à lui faire entreprendre

ce voyage qu'il redoutait naguère si fort? La belle comtesse se perdait

en conjectures; mieux que personne, elle connaissait le caractère jaloux

de son mari, plusieurs fois elle avait eu à en souffrir, il avait fallu

de bien graves motifs pour changer ainsi ses déterminations.

Enfin, elle allait voir la cour, le roi. Elle allait assister à ces

fêtes splendides, qui trouvaient un écho jusqu'au fond des manoirs les

plus reculés de la Bretagne.

Tandis qu'elle faisait en toute hâte ses préparatifs, le coeur serre par

de vagues inquiétudes, elle se souvint de ce pli mystérieux, que le

lendemain de son mariage lui avait remis son père et que la douce

monotonie de son existence lui avait fait presque oublier. Elle se dit

que le moment était venu de l'ouvrir, un grave événement bouleversant sa

vie; d'une main tremblante elle brisa le fil d'or et lut:

Par beauté, et quoiqu'il advienne

A l'encontre, tôt sera reine.

C'était bien là l'expression des pressentiments qu'elle n'osait s'avouer

à elle-même: serait-elle donc la maîtresse du roi?

Le comte de Chateaubriant assistait à un grand bal donné dans la cour

d'honneur du château d'Amboise, transformée en une salle splendide,

lorsqu'un serviteur vint l'avertir que sa femme l'attendait en son

logis.

Le roi, prévenu quelques instants avant de l'arrivée de la comtesse,

suivait des yeux le malheureux époux. Il le vit chanceler sous ce coup

inattendu; rougir d'abord, puis pâlir affreusement; son oeil étincela,

ses lèvres se contractèrent, enfin il s'élança dehors.

--Qu'on suive le sire de Laval, dit le roi à un de ceux qui étaient dans

le secret, il est capable de faire quelque malheur.

Le comte, en effet, arrivé en présence de sa femme, laissa éclater sa

colère, elle fut terrible.

Éperdue, tremblante, sans force pour prononcer une parole de

justification, l'infortunée Françoise de Foix ne sut que tomber à genoux

en élevant au-dessus de sa tête les deux gages de reconnaissance.

À la vue de ces deux bagues, si parfaitement semblables, le comte

comprit tout; sa colère tomba subitement pour faire place à un calme

plus effrayant encore.

Sans mot dire il ôta de son doigt la bague un instant dérobée par les

ordres du roi et la présenta à la comtesse.

--Partons, oh! partons, messire, s'écria alors Françoise; quittons ce

séjour de tromperie et retournons en notre manoir.

Mais le sire de Laval, après un instant de réflexion:

--Non, madame, non. N'essayons pas de lutter davantage; celui qui a

employé la ruse est assez puissant pour employer la force. De ce jour je

vous abandonne la garde de mon honneur, voyez ce que vous en voulez

faire. Songez toutefois qu'un jour viendra où je vous en demanderai

compte. Ce jour pourra être terrible pour vous.

La présentation de la belle comtesse fut un véritable triomphe. A chaque

pas, dans les salles du château, à la promenade, le long des rues de la

ville, le comte entendait cette exclamation qui redoublait sa jalousie

et son effroi:

--Dieu! qu'elle est belle!

A sa vue, François Ier fut ébloui et il n'essaya pas de cacher

l'impression que produisait sur son coeur cette merveilleuse beauté.

--J'ai enfin aperçu la comtesse votre soeur, disait-il à Lautrec, et

ceux qui m'avaient vanté ses charmes étaient restés bien au-dessous de

la vérité.

Aux cérémonies du baptême du Dauphin succédaient alors les réjouissances

du mariage du duc d'Urbin, qui épousait Madeleine de La Tour, héritière

du comte d'Auvergne. La belle Françoise de Foix était déjà la reine de

toutes ces fêtes, l'amour du roi n'était plus un secret pour personne.

Vainement le sire et la dame de Laval essayaient de se perdre dans la

foule, vainement ils se réfugiaient dans les salles les plus éloignées,

François Ier, bien servi par ses familiers, finissait toujours par

découvrir la retraite de la comtesse et bientôt il était auprès d'elle.

Chaque jour d'ailleurs elle recevait quelque présent du roi. C'était un

collier d'or, une parure de perles, un bracelet délicatement ouvragé.

Gages d'amant que le comte eût voulu renvoyer à celui qui les offrait,

et qui soulevaient en son coeur d'horribles désirs de vengeance.

Pour comble d'infortune, le comte s'aperçut bientôt que sa femme n'avait

pu voir, sans en être touchée, le roi de France à ses pieds. Jour par

jour, pour ainsi dire, il put suivre les progrès de cet amour. La

comtesse résistait encore, mais tôt ou tard elle devait succomber.

Le sire de Laval ne voulut pas être témoin de son malheur. Sa femme

venait d'être nommée dame d'honneur de la reine, et cette charge

désormais l'attachait à la cour. Mais rien ne l'y retenait, lui; aussi

se décida-t-il à partir. Il courut cacher au fond de son castel de

Bretagne, ce muet témoin des jours heureux, sa honte et son désespoir.

Sa femme essaya faiblement de le retenir.

--Allez-vous donc, messire, lui dit-elle, m'abandonner ainsi seule, au

milieu des fêtes de la cour?

--Vous ne serez point seule, madame, répondit-il avec un rire amer. Un

plus puissant que moi vous protégera désormais. Faites en sorte

seulement que jamais le bruit de vos amours adultères ne vienne troubler

la paix de ma solitude.

Et il partit, maudissant le roi de France et sa femme.

C'en était fait, la noble fille de Phébus de Foix était la maîtresse

déclarée de François Ier.

Ce ne fut pas sans résistance et sans remords que la belle comtesse se

donna à son royal amant. Elle se sentait glacée, au souvenir de son

époux outragé, ses dernières paroles retentissaient menaçantes à son

oreille. Souvent, lors de ses premières entrevues avec le roi, elle

tressaillait au moindre bruit, et toute frissonnante elle disait:

--N'avez-vous rien entendu, Sire, j'ai cru reconnaître les pas du sire

de Laval. Ah! quelque jour il voudra me ramener avec lui au château de

Combourg.

--N'ayez aucune crainte, madame, répondait François, tant que mon coeur

battra, je vous aimerai, tant que je vous aimerai vous me trouverez

debout pour vous défendre.

Les douces paroles du roi rassuraient la comtesse. Bientôt elle n'eut

plus le loisir de songer à sa faute. Son amant l'avait entourée d'un

luxe vraiment royal, et tous les courtisans, tous ceux qui aspiraient

aux bonnes grâces du roi étaient à ses pieds. Enivrée d'amour, elle se

laissait aller au tourbillon des plaisirs de cette cour licencieuse et

folle.

Le roi s'était hautement déclaré le chevalier de la comtesse de

Chateaubriant. A la face de tous il avait mêlé ses couleurs aux siennes,

la salamandre en feu à la pourpre et à l'hermine de Laval. Pour elle,

il descendait dans la lice aux jours de tournoi, pour ses beaux yeux il

rompait des lances, et s'il désirait remporter le prix, c'est qu'il

voulait le déposer à ses pieds.

Alors François Ier avait essayé de rajeunir et de remettre à la mode

tout le bric-à-brac des vieux romans de chevalerie, lui-même se piquait

d'être le parangon et le modèle des preux présents et à venir.

On ne rêvait alors que choses héroïques, impossibles et merveilleuses;

le réel, le vraisemblable étaient considérés comme choses plates et

communes. Les exploits de Roland, d'Oger le Danois, de Renaud de

Montauban, et de Lancelot du Lac, qui devaient troubler la cervelle du

bon chevalier de la Manche, remplissaient alors tous les esprits. Les

dames surtout, après avoir admiré les hauts faits de ces héros

illustres, rêvaient les perfections d'Angélique, de Bradamante ou de

Marphise.

La belle Françoise de Foix fut la reine des derniers tournois, de ces

fêtes de la chevalerie qui devaient tomber sous les coups redoublés du

ridicule, et dont Rabelais riait déjà de son gros rire.

L'influence de la comtesse de Chateaubriant fut bientôt très-grande à la

cour. François Ier ne voyait que par les yeux de sa belle maîtresse,

et, à son gré, elle disposait des places et des commandements.

Mais cette influence même fut plus tard une des causes de la disgrâce de

la comtesse. La mère du roi, Louise de Savoie, habituée à gouverner sous

le nom de son fils, ne put voir sans dépit la toute-puissance de la

favorite; de ce moment, elle jura sa perte, et attendant une occasion

favorable, elle aida à lui susciter des rivales. Mais le crédit de la

comtesse n'en fut point ébranlé, et, après ses passagères infidélités,

François revenait toujours aux pieds de sa belle maîtresse, plus épris

que jamais.

Il faut rendre à la comtesse de Chateaubriant cette justice, qu'elle

n'abusa jamais de son pouvoir sur le roi. Elle s'en servit pour faire la

fortune de sa famille, de ses trois frères surtout, Lautrec, Lescun et

Lesparre. Mais tous trois étaient de vaillants hommes de guerre et

d'habiles capitaines, déjà en renom, les deux premiers surtout, avant

que leur soeur fût devenue la maîtresse du roi.

Tous trois, il est vrai, jouèrent de malheur en Italie et compromirent

singulièrement le pouvoir du roi: mais presque tous leurs échecs doivent

être attribués à la lutte sourde de la favorite et de la mère du roi.

Lautrec se trouvait en Italie à la tête de soldats mercenaires braves à

la condition d'être bien payés, et capables pour la moindre augmentation

de solde de passer d'un côté à l'autre; et c'est un général commandant

de pareilles troupes qu'on laissait sans argent! Madame de Chateaubriant

obtenait 500,000 livres pour son frère, mais la reine mère arrêtait cet

argent en route, il ne parvenait pas, les soldats désertaient, et

Lautrec, après avoir sacrifié son bien et celui de ses amis, se voyait

sans armée et était forcé de battre en retraite.

Ce que désirait Louise de Savoie faillit arriver: après la bataille de

la Bicoque, Lautrec fut rappelé, mais la comtesse lui fit rendre son

commandement. Il repartit pour l'Italie emportant... beaucoup de

promesses que l'on ne tint jamais.

Lesparre, après l'impolitique attaque de Reggio, qui décida Léon X à se

déclarer contre la France, fut également sauvé par sa soeur d'une

disgrâce méritée. La comtesse sut détourner les effets de la colère

royale.

On ne peut guère lui reprocher ces faits; malheureusement elle eut le

tort d'aider à la disgrâce de Jacques Trivulce, qui après avoir, sous

trois rois, rendu des services réels à la France, se vit privé de ses

commandements et exilé de la cour.

Desservi par Lautrec et par la comtesse, ce vieillard, qui ne méritait

que des récompenses, était devenu odieux au roi. Il voulut se justifier.

Trop faible pour marcher, il se fit porter sur le passage de François

Ier, et quand de loin il l'aperçut il s'écria: «Sire! Sire!»

Mais l'ingrat monarque ne daigna point s'arrêter, ni même tourner la

tête, et le vieux soldat mourut de douleur.

Aimée du roi, adulée par les courtisans, enviée par la reine mère, reine

au conseil comme au bal, la belle comtesse de Chateaubriant se flattait

alors de conserver toujours cette haute position, en dépit de ses

ennemis. Il n'était plus question de remords, ni même de regrets. Les

chroniques nous apprennent même qu'elle ne fut guère plus fidèle au roi

qu'à son mari et qu'elle se vengeait à l'occasion des nombreuses

trahisons de son volage amant.

Le connétable de Bourbon et l'amiral Bonnivet furent, dit-on, très-avant

dans ses bonnes grâces. Ce sont là, peut-être, des calomnies, mais ces

calomnies eurent au moins à l'époque assez de vraisemblance pour donner

des inquiétudes au roi.

On n'a d'autre garant de la bonne fortune du connétable de Bourbon avec

la belle comtesse que les assertions de Bourbon lui-même. Peut-être se

vantait-il? Quelques historiens cependant veulent voir dans ces

relations un des motifs de la haine du roi contre son connétable,

laquelle eut par la suite de si désastreux effets pour la France; mais

cette haine fut bien plus l'oeuvre de la mère de François Ier, qui

avait aimé Bourbon et en avait été repoussée.

Les heureuses aventures de l'amiral Bonnivet semblent un peu mieux

prouvées, et l'on en retrouve des traces dans Brantôme, qui n'est pas, à

vrai dire, une indiscutable autorité.

Favori de François Ier, l'amiral Bonnivet était une des plus

parfaites copies du roi, «si hardi, si sage, dit Marguerite, que de son

âge et de son temps il y a eu peu ou point d'hommes qui l'aient

surpassé.»

Beau, spirituel, brave, généreux et magnifique, «quelle dépense, dit

Brantôme, est impossible à un favori de roi.» Audacieux dans toutes les

entreprises de guerre ou d'amour, l'amiral Bonnivet devait plaire à la

belle favorite. Il la voyait souvent, tantôt ouvertement, tantôt en

secret, et le roi était fort jaloux de lui.

Mais la comtesse de Chateaubriant savait si bien rassurer François

Ier, que jamais l'amiral ne perdit un seul jour la faveur royale.

--Moi aimer ce fat! disait la belle comtesse, j'aimerais autant me jeter

dans un puits.

D'autres fois elle disait en riant:

--Mais il est bon, le sire de Bonnivet, qui pense être beau. Et tant

plus je lui dis qu'il l'est, tant plus il le croit. Je me moque de lui

et j'en passe mon temps, car il est fort plaisant et dit de très-bons

mots, si bien qu'on ne saurait s'en garder de rire quand on est près de

lui, tant il rencontre bien.

Après de telles paroles, le roi eût été bien difficile s'il n'eût été

complètement rassuré.

Il est une anecdote, cependant, qui prouverait que jusqu'à un certain

point le roi n'était pas dupe des protestations de sa belle maîtresse.

C'était un soir d'été, la comtesse et l'amiral allaient se mettre à

table pour souper; tout à coup on annonce le roi.

Grande frayeur. L'amiral n'a que le temps de se glisser dans la cheminée

derrière des plantes et des arbustes qui servaient à cacher l'âtre,

tandis que la favorite fait disparaître toute trace de sa présence.

François Ier entre, il remercie sa mie de l'avoir attendu, bien qu'il

ne dût pas venir, et gaîment il se met à table.

Tant que dura le souper le roi, qui jamais n'avait été plus joyeux, prit

un malin plaisir à lancer dans la cheminée tous les débris du repas.

Vins, sauces, pelures de fruits, reliefs de viande, pleuvaient sur le

malheureux amiral.

Enfin, dit le texte de la chronique, qu'il est ici nécessaire

d'expurger, François Ier, après un entretien fort vif et fort animé,

se tourna vers la cheminée et oublia qu'il n'était pas le long d'un des

grands arbres des forêts de la couronne. Gulliver en pareille

circonstance faillit noyer une foule de Lilliputiens; l'heureux amant ne

fut que largement arrosé.

Les cotillons célèbres · 第 5 / 17 段