dépenses de ce merveilleux château:
--Ce ne sera jamais trop pour mes amours! répondait le roi.
C'est à Chambord, surtout, que revivent les amours de l'amant de madame
d'Étampes et de la comtesse de Chateaubriant. Le temps n'a point effacé
les amoureuses devises et les galants emblèmes.
Au milieu des délicates sculptures qui courent le long des corniches, ou
qui pendent comme de fines dentelles du haut des piliers, on aperçoit
encore bien des initiales enlacées, non loin de cette salamandre
entourée de flammes, symbole choisi par le roi, avec cette devise si
explicite: _nutrisco et extinguo_.
Que d'amoureux soupirs sous les charmilles des jardins, sous les
ombrages frais du parc, que de tendres causeries près des fenêtres
charmantes des grandes salles habillées de riches tapisseries de
Flandre, que de chansons joyeuses sous ces lambris étincelants d'or!
Soupirs dans le nuage, hélas! chanteurs au tombeau!
Chambord est resté debout, muet témoin, et la légende n'est plus qu'un
vague murmure. Que de pieds légers cependant ont gravi l'escalier secret
de la chambre du roi! qui donc a compté les ombres qui passaient rapides
le long des corridors?
Il a trahi, le roi-chevalier, tant de serments d'amour!
Et c'est lui cependant, en un jour de mélancolie, alors qu'il pensait au
beau Brissac, peut-être, qui traçait son distique fameux:
Souvent femme varie;
Bien fol est qui s'y fie.
IV
MADAME DE CHATEAUBRIANT.
Marié jeune encore, et lorsqu'il n'était que duc d'Angoulême, à la fille
d'Anne de Bretagne, la faible et douce Claude, François Ier ne tarda
pas à devenir un époux infidèle. Il n'attendit même pas pour délaisser
sa femme, la fin de la lune de miel.
Peu scrupuleux dans le choix de ses «amies,» il aimait, à la fois, en
haut et en bas lieu, ne rougissant pas «de partager avec les domestiques
de sa maison les faveurs de quelque dame.»
--Notre maître, disait un gentilhomme de François Ier, a eu quelques
bonnes fortunes et beaucoup de mauvaises.
C'est tout à fait l'opinion de Brantôme, mais le vieux seigneur de
Bourdeilles s'exprime d'une façon bien autrement énergique.
Lorsque Charles VII, profitant des rares heures de répit que lui
laissait l'Anglais, courait aux genoux d'Agnès Sorel, il y avait quelque
chose de désintéressé et de chevaleresque dans cette folle tendresse
d'un roi, malheureux et sans couronne, pour une belle fille de Touraine.
Agnès disait à son royal amant:
--Assez de temps avez perdu à faire l'amour, mon cher Sire, tirez l'épée
derechef, chassez l'Anglais et reprenez votre royaume.
Et, docile aux conseils de la dame de beauté, Charles VII quittait à
regret le manoir de sa mie et se mettait à la tête de ses troupes.
Rien de pareil dans les nombreuses passions de François 1er.
--Il était si fort chevalier, dit un vieux critique, qu'il lui fallait à
la fois plusieurs dames dont il entremêlait les couleurs.
On perdrait son temps, en effet, à compter les liaisons passagères du
roi-chevalier, et la liste de ses maîtresses était déjà bien longue
lorsqu'il monta sur le trône.
La troisième épouse du bon roi Louis XII, la belle et frivole Marie
d'Angleterre, soeur du roi Henri VIII, fut la dernière passion du duc
d'Angoulême.
Mais cette fois, et ce fut peut-être la seule, l'ambition et l'intérêt
arrêtèrent un prince qui sacrifia toujours tout à son plaisir.
Louis XII, déjà vieux et épuisé, s'en allait mourant, et comme il
n'avait pas d'enfants, sa jeune veuve allait être contrainte, à sa mort,
de quitter le trône, et la France peut-être, ce plaisant pays, pour
aller tristement finir ses jours de l'autre côté de la Manche, au pays
de la brume.
«Mais, si par adventure, de son mari ou de quelqu'autre plus jeune, un
fils lui survenait, ce fils, au détriment du duc François, hériterait de
la couronne; elle serait régente alors, et jouirait de tous les
priviléges de ce beau titre pendant de longues années de minorité.»
La belle Anglaise avait peut-être calculé toutes ces éventualités,
lorsque, pour la première fois, il lui fut impossible de ne pas
s'apercevoir de l'amour du jeune et séduisant duc d'Angoulême.
Elle se montra fort sensible, «plus qu'il ne convenait,» aux
empressements de l'héritier du trône. Ils étaient jeunes tous les deux,
aimables, amoureux, le dénoûment de cette intrigue ne devait pas se
faire attendre, lorsque tous les intérêts compromis vinrent se jeter à
la traverse.
Un gentilhomme périgourdin, le sieur de Grignaux, découvrit, le premier,
le gentil roman de la reine. Il prévint en toute hâte la mère de
François, qui le chargea de désenchanter le jeune prince, en lui faisant
apercevoir un calcul habile là où il ne croyait voir que de l'amour.
Madame d'Angoulême se réservait de brusquer une rupture si les
avertissements d'un ami ne suffisaient pas.
--Pasque-Dieu! Monseigneur, dit à François le prudent de Grignaux,
voulez-vous toujours être simple duc d'Angoulême et jamais roi de
France!
Et comme l'amoureux François feignait de ne pas comprendre:
--Jour de Dieu! continua l'excellent donneur d'avis, gardez-vous,
monseigneur, des caresses de la reine; vous jouez là à vous donner un
maître, un accident est tôt arrivé: êtes-vous si pressé de vous faire un
roi?
Le jeune prince ne fit que rire des avertissements de Grignaux.
--J'aime autant, répondit-il, voir régner mes enfants que de régner
moi-même.
Et il continua d'entourer de ses galantes prévenances la reine Marie,
qui l'accueillait et lui faisait fête d'une façon vraiment inquiétante
pour l'honneur du vieux roi, et si ouvertement que chacun à la cour s'en
apercevait.
C'est alors qu'intervinrent Louise de Savoie et Claude de France, la
mère et la femme du jeune prince.
Leurs exhortations réveillèrent l'ambition dans le coeur de l'héritier
de la couronne; ses yeux se dessillèrent, l'illusion s'envola.
Il avait été l'amant de Marie, il devint presque son espion, tant il
craignait de voir un autre que lui se charger du soin de donner un fils
à Louis XII.
La reine était devenue l'objet d'une surveillance incommode pour ses
goûts, lorsque la mort du roi la délivra de tous ces argus intéressés;
elle épousa le duc de Suffolk, son ancien amant, qui l'avait suivie en
France, et retourna avec lui en Angleterre.
Devenu roi, peut-être pour avoir une fois en sa vie su commander à ses
désirs, François ne changea point ses habitudes galantes.
La cour était toujours accompagnée d'une troupe nombreuse de dames:
c'étaient d'abord les maîtresses avouées du roi, elles avaient le pas
sur toutes les autres; puis les princesses; les femmes des grands
dignitaires, des favoris et des principaux officiers venaient ensuite.
Il y avait encore, au dire de Brantôme, _la petite bande_, troupe
galante, choisie par le roi parmi les plus belles, les plus jeunes, les
plus coquettes. Au dessus de toutes les autres, les dames de cette
aimable confrérie étaient les favorites de François Ier, souvent avec
elles il quittait la cour et se retirait, pour des semaines entières,
quelquefois plus, suivant son humeur, dans quelqu'une des résidences
royales. «Là, on courait le cerf, on dansait, on festoyait du matin au
soir et du soir au matin.»
«Libre, jeune, tout-puissant, le roi aimait fort et trop; il allait,
sans différence, embrassant qui l'une, qui l'autre, si bien que celle de
la veille n'était jamais celle du lendemain.»
Le nombre même des maîtresses du roi leur ôtait toute influence durable,
et les choses continuèrent ainsi jusqu'au jour où, pour la première
fois, il aperçut la belle Françoise de Foix, comtesse de Chateaubriant.
Belle, spirituelle, aimable, la comtesse jouit bien vite à la cour d'une
grande influence et, pendant plusieurs années, elle régna, souveraine
maîtresse, sur l'esprit, sinon sur les sens de son royal amant.
Françoise de Foix, comtesse de Chateaubriant, était issue de grande et
noble race: sa famille, alliée aux maisons royales de France et de
Navarre, était, depuis plusieurs siècles, célèbre dans les fastes de la
chevalerie.
Son père était ce Gaston de Foix, qui dut à la beauté de son visage et à
ses longs cheveux blonds et bouclés le surnom de Phébus. C'était un
«grand chasseur et beau savant,» lorsqu'il rentrait le soir après avoir
passé la journée à battre les grands bois, il rédigeait les préceptes du
grand art de la chasse, et il a laissé un livre précieux à bien des
titres: _le miroir de Phébus, avec l'art de faulconnerie et cure des
lestes à ce propices_.
La mère de Françoise-Jeanne d'Aydie, était la fille aînée et l'héritière
d'Odet d'Aydie, comte de Comminges.
En l'an 1495, c'est-à-dire vingt ans avant l'avénement de François
Ier au trône, il y avait grand émoi au castel héréditaire de la
maison de Foix: la dame châtelaine touchait au terme de sa grossesse, et
d'heure en heure on attendait sa délivrance.
Phébus de Foix, qui, en sa qualité de savant homme, croyait, avec tout
son siècle, à l'influence des astres, avait mandé en son logis un
astrologue fort en réputation dans le midi de la France.
--Or ça, maître, lui avait-il dit, vous devez savoir ce que j'attends de
vous?
L'astrologue s'inclina.
--Ma dame et épouse va présentement me donner un enfant, et je
souhaiterais savoir quelles destinées l'attendent, fille ou garçon.
Mettez-vous en besogne et satisfaites ma curiosité.
--Ainsi je ferai, monseigneur, et la chose me sera facile.
--Ça donc, maître, usez de mon logis et de mes domestiques comme de
vôtres, pour toutes choses nécessaires à votre art, chacun ayant reçu
l'ordre de vous obéir comme à moi-même, et comptez surtout sur bonne
récompense.
Le sire de Foix, sur ces mots, congédia le «savant homme» et se rendit,
à l'appartement qu'occupait la châtelaine.
L'astrologue, lui, s'installa dans une des tourelles du château et passa
la nuit à interroger le ciel, tandis que la dame de Foix mettait au
monde une petite fille.
Le matin, à l'aube du jour, l'accouchée avait oublié ses souffrances, et
reposait paisiblement dans le vaste lit à colonnes, entouré d'épaisses
draperies, qui occupait presqu'entièrement un des côtés de la salle. La
petite fille, «accorte, mignonnette,» dormait dans un riche berceau.
Monseigneur Phébus auquel le plaisir d'être père faisait oublier les
émotions de la nuit, «il aimait tendrement sa femme,» chargea un page
d'aller quérir l'astrologue.
Au bout d'un instant le page revint seul.
--Je n'ai point trouvé l'homme, monseigneur, dit-il, ni même aucune
trace de son passage dans le réduit de la tourelle; mais sur un
escabeau, placé en évidence au milieu de la salle, j'ai aperçu le
parchemin que voici.
C'était une grande feuille bizarrement découpée, presqu'entièrement
couverte de dessins étranges et de figures cabalistiques. Un clou avait
sans doute servi à la fixer à l'escabeau, car on voyait au milieu une
petite déchirure.
Messire de Foix prit avec empressement le parchemin que lui tendait le
page, et non sans difficulté il parvint à déchiffrer cette obscure
prédiction, rimée comme c'était l'usage alors:
Par beauté, et quoi qu'advienne[4]
A l'encontre, tôt sera reine.
[Note 4: Mss. de la Biblioth.]
Un sourire de satisfaction éclaira la physionomie du bon seigneur.
--Je ne serais point surpris de cela, murmura-t-il, notre maison étant
maison souveraine.
Il reprit sa lecture:
Aura la reine, de son fait,
Déplaisance dure et méfait.
Messire Phébus s'interrompit un instant, cherchant sans doute le sens
de cette phrase obscure, mais ne le trouvant pas, il continua:
Du fait du roi aura grand heur
Las! puis grand malheur
. . . . . . . . .
. . . . . . . . .
Là s'arrêtait la prédiction. Monseigneur de Foix eut beau tourner et
retourner le parchemin, examiner avec attention chaque signe, il n'y
avait rien de plus. Effrayé sans doute de ce qu'il avait lu dans les
astres, l'astrologue avait jugé prudent d'en rester là. Une interruption
semblable équivalait à l'annonce d'un grand malheur.
Telle fut du moins la pensée du vieux chevalier.
Il appela aussitôt et donna l'ordre de chercher partout l'astrologue et
de l'amener en sa présence.
Écuyers, varlets et pages, se mirent sur l'heure en besogne. Mais
vainement on fouilla tous les coins du château, vainement on battit la
campagne aux environs, l'astrologue resta introuvable. Il s'était enfui
sans laisser aucune trace, aucun indice, personne ne l'avait vu.
Si bien que quelques «bons écuyers» n'étaient pas fort éloignés de
croire que leur maître avait eu affaire à messire Satanas en personne.
Cette singulière disparition ne laissa pas que d'inquiéter monseigneur
Phébus, et, lors des fêtes qui suivirent le baptême de sa fille, il
raconta cette histoire et montra l'obscur horoscope à un vieux
chevalier, son compagnon.
Mais ce dernier, chose bien plus extraordinaire que la fuite de
l'astrologue, était fort peu crédule de sa nature.
--Ce sont là dit-il, insignes menteries et si vous m'en croyez, vous
jetterez ce grimoire au feu et n'y penserez plus.
Monseigneur Phébus n'écouta pas ce conseil. Il enveloppa, au contraire,
le parchemin et soigneusement le déposa dans le coffre où il serrait
d'ordinaire ses objets précieux.
La petite Françoise, tel est le nom qu'avaient donné à leur fille le
seigneur et la dame de Foix, grandit rapidement à l'ombre du manoir
paternel. Elle courait, tant que durait le jour, dans les grands bois
des environs, s'exerçant à monter à cheval, à suivre les grandes
chasses, et à lancer l'oiseau.
Telles étaient alors, avec la lecture des vieux romans de chevalerie,
les uniques distractions des châtelaines du moyen âge. Seules en leur
castel, entourées seulement de quelques suivantes, d'un petit nombre
d'écuyers et de pages, elles restaient quelquefois des années entières
sans nouvelles de leurs époux, occupés à guerroyer dans quelque province
éloignée.
Françoise avait près d'elle de hardis chasseurs pour courre le cerf. Son
père d'abord, ce Nemrod aux huit cents chiens de chasse, ses trois
frères ensuite: Odet, vicomte de Lautrec; de Lesparre, qu'on appelait
aussi d'Asparrot, et Lescun. Vaillants soldats tous les trois, ils
avaient fait leurs preuves dans les guerres italiennes de Louis XII et
allaient devenir les généraux de François Ier.
C'était un noble et grand séjour, que le château de monseigneur de Foix!
La cour n'avait pas encore attiré dans son rayonnement les représentants
des plus illustres familles de France. Les grands seigneurs n'avaient
pas pris l'habitude d'aller dépenser leurs revenus, plus que leurs
revenus souvent, auprès du souverain, afin de concourir, par leur luxe,
à l'éclat de la couronne.
Les rois n'appelaient à eux la noblesse qu'à l'heure du danger;
lorsqu'il fallait ceindre le casque et tirer l'épée, elle accourait
alors. Mais en temps de paix, les gentilshommes vivaient chez eux, au
milieu de leurs vassaux, comme autant de petits souverains, et parfois,
disons-le, de petits tyrans.
Chaque province possédait alors quelque seigneur qui, plus riche et plus
puissant que les autres, attirait à lui toute la noblesse des environs
et se formait ainsi une cour qui rivalisait avec celle du souverain. Il
en était ainsi de monseigneur Phébus. Chaque jour arrivait à son logis
quelqu'hôte nouveau, sûr d'y trouver une hospitalité royale.
Une foule de nobles hommes, de vaillants chevaliers, de hautes et
puissantes dames, se pressait dans les cours du château lorsque venait
l'heure de la chasse ou de quelque joyeuse chevauchée.
Les festins succédaient aux chasses, les danses aux festins. Puis
venaient les joutes à armes courtoises, dans une clairière voisine,
ombragée d'arbres séculaires et entourée d'estrades pour les dames.
C'était la distraction suprême de l'époque, héroïque et dangereux
passe-temps «d'où d'aucuns et des meilleurs revenaient souvent moulus et
saignants de quelque bonne blessure.»
La gentille Françoise était la gloire et l'ornement de toutes ces fêtes;
elle allait avoir quatorze ans et était, au dire de tous, un véritable
miracle de beauté.
Souvent, lorsqu'il la voyait passer, si accomplie, si gracieuse sous son
costume «merveilleusement riche,» le bon Phébus ne pouvait s'empêcher de
murmurer les premiers vers de l'horoscope:
Par beauté, et quoiqu'il advienne
A l'encontre, tôt sera reine.
Reine elle était en effet, par sa beauté, par son esprit, par sa
naissance; et si nul souverain encore ne lui avait adressé ses hommages,
les plus vaillants et les plus nobles se disputaient ses regards et ses
sourires, et sollicitaient sa main.
Jean de Laval, seigneur de Chateaubriant, en Bretagne, fut l'époux qu'au
milieu de tous Phébus de Foix choisit pour sa fille chérie.
C'était un seigneur de haute et fière mine, que le comte de
Chateaubriant, des plus dignes et des plus nobles, «passé maître en fait
de vaillantise.» Il avait fait ses premières armes avec le connétable
Anne de Montmorency, qui le tenait en grande estime.
Le mariage fut célébré en 1509. Françoise de Foix avait quatorze ans,
Jean de Laval était de dix années plus âgé que sa jeune épouse.
Les fêtes et réjouissances des noces étaient à peine terminées, qu'il
fallut songer aux préparatifs du départ.
Jean de Laval emmenait sa jeune femme en Bretagne, à ce manoir de
Chateaubriant que, plus qu'une longue lignée de preux chevaliers, devait
illustrer l'admirable auteur de _René_.
Le lendemain même de la cérémonie, Phébus de Foix avait mandé près de
lui la nouvelle comtesse. Il tenait à la main, lorsqu'entra Françoise,
un large pli lié avec un fil d'or et scellé à ses armes.
--Vous allez quitter votre père, ma fille, lui dit-il, gardez
précieusement ceci en mémoire de l'affection qu'il eut pour vous.
Il lui remit en même temps le pli. Françoise, émue de l'air solennel du
vieux seigneur, était près de fondre en larmes.
--Maintenant, continua Phébus, jurez-moi de ne jamais briser ce scel, à
moins que dans votre vie advienne quelque grave événement qui vous
trouble et vous inquiète.
Françoise fit le serment que lui demandait son père.
Cependant l'heure de la séparation était venue. Les chevaux et les
mulets de bagage emplissaient les cours. Écuyers et pages achevaient en
toute hâte les derniers apprêts, donnaient un coup d'oeil aux harnais,
fixaient solidement les coffres.
Une dernière fois, monseigneur Phébus embrassa sa fille chérie.
--Vous emportez, comte, dit-il à Jean de Laval, mon plus cher trésor; je
suis sûr que vous ne tromperez point la confiance que j'ai mise en vous.
Jean de Laval, pour toute réponse, se jeta dans les bras de son
beau-père.
Or, c'était bien à la jeune comtesse que s'appliquait le titre de plus
cher trésor; il n'y avait pas d'équivoque possible, la fille de la noble
maison de Foix n'avait eu en mariage d'autre dot que son esprit et sa
beauté.
Les yeux rouges de larmes, la belle comtesse de Chateaubriant monta sur
sa blanche haquenée. Jean de Laval s'élança à cheval et toute la troupe
se mit en route.
Phébus de Foix rentra tristement dans son manoir désert. Longtemps
accoudé au parapet d'une de ses tours, il suivit des yeux à travers les
sinuosités de la vallée Jean de Laval et Françoise qui chevauchaient
lentement en tête de leur escorte. La vie de la comtesse de
Chateaubriant s'écoula paisible et ignorée pendant les premières années
de son mariage. Jean de Laval avait pris au sérieux ses devoirs de mari.
Il possédait un trésor, il le savait, aussi veillait-il sur sa jeune
femme avec une sollicitude inquiète que les voisins taxaient de
jalousie.
Les femmes attachées à leurs devoirs n'ont pas d'histoire; celles-là
sont heureuses.
Tant qu'elle habita le manoir de Chateaubriant, Françoise se contenta
d'être la plus belle et la plus aimée des châtelaines.
L'amour de son époux lui suffisait: elle l'accompagnait partout, aux
fêtes des châteaux des environs et aux grandes chasses qui se
renouvelaient souvent.
La Bretagne était alors un merveilleux pays, pour courre, la propriété
n'était pas morcelée à l'infini. Le pays n'était pas comme aujourd'hui
coupé de fossés profonds et de talus de six pieds, qui font du champ de
chaque propriétaire comme un camp retranché, inaccessible aux chevaux et
aux chiens.
Pendant ces premières et trop courtes années, Louis XII était mort et
François Ier était monté sur le trône.
Un des premiers actes du jeune roi avait été de nommer deux maréchaux de
France, hommes de guerre fort en renom: l'un était Jacques de Chabannes,
sieur de la Palice, l'autre, Odet de Foix, vicomte de Lautrec, frère de
la comtesse de Chateaubriant.
On était alors à l'aurore éblouissante d'un règne nouveau. François
Ier, dans la première ivresse du pouvoir suprême, ne songeait qu'à la
joie.
Ardent au plaisir comme au danger, il avait aux jours de fête la même
ardeur que sur les champs de bataille. «Qui m'aimera me suive!»
Et chacun suivait le roi à qui mieux mieux.
D'Amboise à Romorantin et à Vendôme, ce n'étaient, à ce moment que
fêtes, bals costumés, petites guerres, grands repas et grande liesse.
Tout l'or des impôts y suffisait à peine, mais nul n'en prenait souci.
C'était une vie toute nouvelle.
C'est à cette époque, et pendant les fêtes du carnaval, que le futur
protecteur des lettres provoqua, sans le vouloir, une révolution dans
l'art de la coiffure.
Les longs cheveux, on le sait, étaient au XVIe siècle la
marque distinctive, le privilège exclusif de la noblesse. Les longs
cheveux étaient interdits aux vilains, et c'est Pierre Lombard,
l'illustre maître des _Sentences_, qui leva cette interdiction. Mais il
n'y parvint pas sans peine, et la noblesse protesta toujours.
Elle eût protesté longtemps encore, et la révolution en question n'eût
point été accomplie, sans l'accident survenu au roi de France.
La cour était alors à Romorantin et chacun fêtait le jour des rois.
François Ier allait se mettre à table lorsqu'on vint lui dire que le
comte de Saint-Paul avait fait en son logis un roi de la fève.
--Par ma foi de gentilhomme! s'écria-t-il, voilà un roi que je
détrônerai tout à l'heure. Qu'on aille avertir Saint-Paul de bien
veiller sur son élu.
Ainsi défié, le comte de Saint-Paul s'apprêta à faire bonne résistance.
C'était un moyen sûr d'être agréable au roi. La terre était alors
couverte de neige: il en fit transporter des monceaux dans l'intérieur
de son hôtel, et tandis qu'une partie de ses amis et de ses gens
préparaient des pelotes, les autres s'éparpillaient de tous côtés, en
quête d'oeufs et de pommes, munitions ordinaires de ces simulacres de
combats.
Lors donc que parut la troupe royale, elle fut accueillie par une grêle
de projectiles. Un siège en règle commença aussitôt.
L'assaut était vaillamment et habilement mené, mais les assiégés se
défendaient avec vigueur et le combat menaçait de durer longtemps
encore, lorsque les pelotes de neige et les pommes vinrent à manquer
dans l'intérieur de la place.
Les amis de Saint-Paul allaient ouvrir les portes de l'hôtel et se
rendre faute de munitions, lorsque l'un d'eux, espérant retarder l'heure
de la défaite, eut la malheureuse idée de prendre dans le foyer un tison
enflammé et de le lancer au milieu d'un groupe d'assaillants.
Le dangereux engin de guerre atteignit François Ier à la tête et lui
fit une profonde blessure.
A ces cris: «le roi est blessé!» assiégeants et assiégés se
précipitèrent près du jeune souverain, il fut placé sur un brancard et
transporté en son logis. Les médecins, déjà prévenus de l'accident,
étaient accourus. Après un court examen, ils déclarèrent que la blessure
n'offrait aucune gravité, mais sous leurs ciseaux tombèrent les beaux
cheveux noirs du roi.
Dès le lendemain tous les courtisans étaient «tondus comme des oeufs.»
Bourgeois et manants imitèrent les gentilshommes, et, dès lors, les
longs cheveux furent déclarés ridicules.
«A dater de cet accident le roi laissa croître sa barbe, et chacun
tenant à honneur de suivre l'exemple royal, on ne rencontra plus que
têtes rases et visages barbus.»
La maladie de François Ier fut de courte durée, et bientôt les fêtes
recommencèrent plus brillantes et plus nombreuses que jamais.