quitta la cour pour n'y plus revenir. Les larmes et les prières du roi,
les instances de la reine et de ses amis les plus chers, ne purent
vaincre sa résolution. Retirée en son logis de Loches, elle voulait,
disait-elle, finir ses jours dans cette charmante retraite, qui domine
un des plus beaux sites de France, et que Charles VII s'était plu à
embellir de tout ce que le luxe de l'époque offrait de plus recherché.
Aucun événement, en effet, ne troubla ses dernières années; les visites
du roi rompaient seules la monotone uniformité de l'existence de la dame
de beauté.
Vers la fin de l'année 1448, Agnès Sorel, ayant eu connaissance d'un
complot tramé contre la personne du roi, alors occupé de la conquête de
la Normandie, elle se décida à sortir de sa retraite.
Elle écrivait à son «cher Sire, d'avoir à se tenir sur ses gardes,» et
lui annonça que bientôt elle se mettrait en route afin de lui
communiquer des détails qu'elle n'osait confier même à ceux dont elle se
croyait sûre.
Dès les premiers jours de l'année suivante (1449), la dame de beauté
quitta son gentil manoir pour rejoindre le roi alors à l'abbaye de
Jumièges.
Mais elle ne put arriver jusque là; prise d'une indisposition subite,
elle fut forcée de s'arrêter au château de Mesnil-la-Belle, situé à
quelques lieues seulement de l'abbaye qu'habitait le roi.
Cette indisposition, légère au début, offrit bientôt les symptômes les
plus alarmants, et en peu d'heures la vie de la dame de beauté fut en
danger.
Elle ne s'abusa pas un instant sur sa position.
--Je vois bien, disait-elle, que tout est fini; jamais plus ne reverrai
ma Touraine.
Elle prit alors ses dispositions dernières, recommandant ses enfants à
Charles VII, pour qu'il en prît souci comme si elle n'avait point cessé
de vivre.
Elle fit alors venir toutes les demoiselles attachées à son service et
longuement les exhorta à la sagesse, «essayant de les convaincre par le
récit de ses souffrances, endurées en secret, du peu de bonheur que l'on
trouve en cette vie, lorsqu'on a cessé d'avoir le droit de supporter
tous les regards sans rougir.»
Peu d'heures après, le 9 février 1449, vers six heures du soir, elle
poussa quelques grands soupirs, dit: Ah! Jésus! et trépassa.
Agnès Sorel avait alors quarante ans.
Et retiré (le roi), l'hiver à Gemiège séjourne,
Là où la belle Agnès, comme lors on disait,
Vint pour lui découvrir l'emprise qu'on faisait
Contre Sa Majesté. _La trahison fut telle_
_Et tels les conjurés qu'encore on nous les cèle_....
Mais las! elle ne put rompre sa destinée,
Qui pour trancher ses jours l'avait ici menée
Où la mort la surprit....
Ainsi s'exprime Baïf, laissant à entendre que le chef de cette
conjuration, qu'Agnès allait découvrir au roi, n'était autre que le
Dauphin lui-même.
La dame de beauté avait choisi pour exécuteurs testamentaires Robert
Poitevin, _physicien_ (médecin), maître Étienne Chevalier, trésorier du
roi, et Jacques Coeur. Elle laissait des biens considérables qui furent
répartis entre les trois filles qu'elle avait du roi, savoir:
Charlotte, qui épousa Jacques de Brézé, comte de Maulevrier;
Marguerite, mariée à Prégent de Coëtivi, et Jeanne, qui devint la femme
de Antoine de Beuil, comte de Sancerre.
La mort de la dame de beauté plongea Charles VII dans un morne
abattement:
--J'ai perdu ma meilleure amie, disait-il à tous ceux qui
l'approchaient.
Puis, jour et nuit, il se répétait comme à lui-même, les larmes aux
yeux:
--Las! Las! quel malheur! mourir si jeune!
Il n'y eut qu'un cri à la cour de France:
--Agnès Sorel est morte empoisonnée!
Mais quel était l'auteur de ce crime?
Tour à tour on accusa Antoinette de Maignelais, Jacques Coeur, et enfin
le Dauphin de France.
Les deux premières suppositions sont parfaitement ridicules, quant à la
troisième, qui paraît avoir plus de probabilité, elle ne s'appuie sur
aucune preuve.
Le Dauphin, après la mort d'Agnès, fit tout son possible pour effacer
toute trace de la haine passée, et plusieurs historiens, pour prouver le
peu d'inimitié qui avait dû régner entre la dame de beauté et le
Dauphin, racontent le fait suivant:
Bien des années après la mort d'Agnès, le Dauphin, devenu roi, était
allé prier dans l'église de Loches où la dame de beauté avait été
enterrée.
Les chanoines, croyant faire leur cour au monarque, lui demandèrent
l'autorisation de faire enlever de leur église la tombe de cette femme
dont la vie avait été si scandaleuse.
--Je croyais, leur répondit Louis XI, que cette femme avait été votre
bienfaitrice: m'a-t-on trompé, ne vous a-t-elle donc rien donné?
--Pardonnez-nous, Sire, elle nous a fait quelques présents.
--Mais quoi encore?
--Des tapisseries assez belles, des joyaux, des ornements, une image
d'argent de la Madeleine.
--Sa générosité s'est-elle donc bornée là?
--Elle a encore donné au chapitre deux mille écus d'or et quelques
terres.
--Vous oubliez, je crois, les terres de Fromenteau et de Bigorre: ne
vous les a-t-elle donc pas octroyées par testament?
--Pardonnez-nous, Sire.
--Et c'est ainsi, reprit le roi avec toutes les marques de la plus vive
indignation, que vous gardez la mémoire de celle qui fut votre
bienfaitrice! Non-seulement je vous défends de troubler ses cendres,
mais je veux que son tombeau soit plus respecté qu'il ne l'est.
Puis, comme l'un des chanoines essayait de se disculper:
--Souvenez-vous, dit encore Louis XI, de ne jamais mériter que je vous
fasse rendre tout ce que vous a donné dame Agnès Sorel.
Cette anecdote, il est vrai, ne prouve absolument rien. Car si les uns y
voient une marque d'amitié et de bon souvenir pour une femme qui en
était si digne, d'autres, au contraire, y découvrent un trait d'habile
politique d'un prince qui donna tant d'exemples de sa profonde
dissimulation.
Antoinette de Maignelais détestait sa cousine; elle en était jalouse,
mais non pas au point de l'empoisonner; les moyens d'ailleurs lui
eussent manqué. Ambitieuse et coquette, Antoinette avait tenté de
supplanter Agnès Sorel dans le coeur de Charles VII; elle n'y put
réussir, mais elle eut la joie de recueillir la succession de la dame de
beauté; elle fut la maîtresse du roi, mais ne fut jamais son amie.
Quant à Jacques Coeur, il ne put lui venir à l'idée d'attenter aux jours
d'Agnès; en elle, au contraire, il perdit sa plus fidèle protectrice.
Les mauvais jours, hélas! ne tardèrent pas à venir pour l'argentier de
Charles VII. Le roi croyait pouvoir se passer de lui, ses ennemis
levèrent la tête.
La fortune de Jacques Coeur était alors à son apogée, ses richesses
étaient si grandes que les plus crédules assuraient que Raymond Lulle,
mort cependant depuis plus de cent quarante ans, lui avait communiqué le
secret de faire de l'or.
Les courtisans détestaient Jacques Coeur, dont le faste royal les
écrasait; ils lui enviaient ses terres, ses châteaux, ses palais.
Presque tous étaient ses débiteurs pour des sommes considérables: ils se
dirent qu'avec le créancier disparaîtrait la dette. La perte du
malheureux fut donc résolue; la dame de beauté n'était plus là pour le
défendre, la reconnaissance pesait à Charles VII. L'argentier succomba.
On l'accusa d'abord d'avoir empoisonné Agnès, et Anne de Vendôme, femme
de François de Montberon se chargea du rôle d'accusatrice.
Jacques Coeur fut donc arrêté; mais il se disculpa si complètement, il
prouva si bien que cette femme, qui l'avait choisi pour exécuter ses
volontés dernières, était son amie, qu'il fut remis en liberté et que la
dame de Vendôme fut condamnée à lui faire amende honorable.
Ses ennemis ne se tinrent pas pour battus, ils l'accusèrent de
concussion.
Une fois encore, l'argentier du roi fut arrêté et conduit à Poitiers.
Son procès s'instruisit rapidement, on ne voulut même pas lui permettre
de se défendre; à tout prix il fallait le trouver coupable.
Ses juges ne purent le convaincre d'aucun des crimes dont on l'accusait,
et cependant, aux mépris de toutes les lois divines et humaines, il fut
condamné. L'arrêt portait que Jacques Coeur «durement atteint des crimes
à lui imputés avait encouru la _peine de mort_ que le roi lui remettait
_en considération de certains services rendus_ et à la recommandation du
Pape.
Il va sans dire que tous les biens de l'argentier de Charles VII furent
confisqués et partagés entre ses ennemis.
Moins ingrats que le roi, les commis de cet homme véritablement
malheureux, se cotisèrent pour lui venir en aide et lui offrirent 60,000
écus d'or.
Jacques Coeur, profondément touché de ce témoignage d'estime et de
reconnaissance, ne crut pas devoir refuser. Avec la même intelligence
et le même bonheur il recommença l'édifice de sa fortune, et, en peu
d'années, le commerce lui rendit tout ce qu'il avait perdu.
--Je jure, disait-il à ses derniers moments, que je n'ai jamais trahi le
roi! je jure que je suis innocent de la mort d'Agnès Sorel.
Jacques Coeur, aimé et estimé de tous ceux qui l'avaient approché,
mourut à l'île de Chio, où l'on voit encore son tombeau.
Plus lard, ses enfants firent casser comme _nul, manifestement et
expressément injuste_, le jugement qui l'avait condamné, mais déjà
depuis longtemps l'opinion publique avait réhabilité cet homme de bien.
Après la mort d'Agnès Sorel, Charles VII resta toujours triste et
sombre. Antoinette de Maignelais ne fut jamais pour lui qu'une maîtresse
vulgaire. Les dernières années du règne de l'amant de la dame de beauté
furent d'ailleurs troublées par les perpétuelles rébellions du dauphin
Louis.
Le roi en était arrivé à redouter tellement son fils, que, craignant
d'être empoisonné par lui, il se laissa mourir de faim (22 juillet
1461).
Au nom de la dame de beauté sont restées attachées bien des légendes
poétiques, récits naïfs que l'on conte en Touraine, ce riant pays de ses
amours.
Il ne reste plus rien, dans l'église de Loches, du tombeau d'Agnès
Sorel; sur un socle de marbre noir était sa statue couchée, deux anges,
deux amours plutôt, soutenaient l'oreiller sur lequel reposait sa tête.
Il n'y a plus aujourd'hui à Loches qu'un froid monument, dans l'une des
tours du château; une barbare inscription y «relate le nom de tous ceux
qui contribuèrent à la translation de ce mausolée, restauré avec les
fonds votés par le conseil général.»
Il était cependant si facile d'y écrire la charmante strophe de François
Ier, ou seulement les deux derniers vers du poème de Baïf:
Agnès de belle Agnès portera le surnom
Tant que de la beauté beauté sera le nom.
III
LES AMOURS DE FRANÇOIS Ier
* * * * *
LE ROI CHEVALIER
Dans la nuit du 1er janvier 1515, à l'heure même où commençait
l'année, le bon roi Louis XII rendait le dernier soupir, à l'hôtel des
Tournelles, non loin de la porte Saint-Antoine.
Louis XII, toute sa vie, s'était montré digne de ce glorieux surnom de
_père du peuple_ qui lui avait été décerné. Bien supérieur à tous les
souverains de son temps, il fut bon sans faiblesse, et juste sans
rigueur. La prospérité publique fut son unique mobile et avant tout il
s'inquiéta du bonheur de ses peuples.
--Un bon berger ne saurait trop engraisser son troupeau, disait-il
souvent.
Il disait encore:
--J'aime mieux voir rire mes courtisans de mes épargnes que de voir
pleurer mon peuple de mes dépenses.
Le plus cruel souci des dernières années du vieux monarque avait été de
laisser aux mains de François d'Angoulême, prince ami du faste et de
l'éclat, ce peuple qui lui était si cher et au milieu duquel il aimait à
se promener familièrement, monté sur une petite mule.
La France tout entière, que ne désolaient plus les guerres, que ne
ruinaient plus les impôts excessifs, bénissait alors le nom du roi. La
capitale était enfin calme et paisible, et l'on avait pu, pour le blason
de la «bonne ville,» faire l'acrostiche suivant:
P aisible domaine,
A moureux vergier,
R epos sans dangier,
I ustice certaine,
S cience haultaine.
C'est Paris entier.
--Las! répétait souvent Louis XII à ses conseillers, en hochant
tristement la tête et en montrant le duc d'Angoulême, vainement nous
besognons pour le bien du pays, voilà un gros gas qui gâtera tout cela.
Les tristes prévisions du _père du peuple_ ne tardèrent pas à se
réaliser.
Donc, avec la nouvelle année 1515, commença un nouveau règne. Au matin
du premier janvier, les courtisans, en guise de souhaits de bonne année,
vinrent saluer François d'Angoulême du nom de roi de France.
François Ier succédait à Louis XII.
L'histoire a toujours traité François Ier en véritable enfant gâté.
Mort, on a continué à le louer comme on l'avait loué vivant, et il a
conservé, malgré tout, les titres de _roi-chevalier_ et de _restaurateur
des lettres et des arts_.
La vérité est que François ne fut remarquable que par son goût déréglé
pour le faste, pour les fêtes, pour les cérémonies. Il se croyait
magnifique et n'était que follement dissipateur. Il fit tout pour son
orgueil et ses plaisirs, et rien pour la France, jetant au vent de
toutes ses fantaisies des sommes considérables, au moment même où ses
généraux se faisaient battre, faute d'argent pour payer les soldats.
Il n'eut même pas l'habileté vulgaire de faire tourner tout son faste au
profit de ses projets. A-t-il, par exemple, une entrevue avec Henri
VIII, roi d'Angleterre, il lui faudra épuiser le trésor royal pour
subvenir aux magnificences du _champ du drap d'or_, et il se retirera
sans avoir fait autre chose qu'essayer sa force musculaire avec le
robuste monarque Anglais.
A suivre l'exemple du roi, la noblesse se ruinait: «Plusieurs portaient
alors sur leur dos leurs moulins, leurs forêts et leurs prés.» Mais on
comptait sur la générosité du maître.
Les impôts, on doit le comprendre, avaient été considérablement
augmentés, et si, comme le dit l'auteur des _Mémoires du chevalier
Bayard_, «oncques n'avait esté veu roi de France de qui la noblesse
s'esjouit tant,» les provinces accablées murmuraient hautement. La
raillerie et la chanson, alors comme toujours depuis, étaient les seules
armes des opprimés; ils s'en servaient.
Pour combler le déficit creusé par les dépenses du mariage de Jeanne
d'Albret, nièce du roi, avec le duc de Clèves, il fallut établir la
gabelle sur le sel dans plusieurs provinces du midi; le peuple appelait
ces noces somptueuses des _noces trop salées_.
Faible, indécis, changeant, trop présomptueux pour se l'avouer à
lui-même, François Ier ne fut qu'un jouet aux mains de ceux qui
l'entouraient. Pantin magnifique, dont tour à tour tenaient les fils:
ses ministres, dont deux au moins furent des misérables; sa mère,
ambitieuse passionnée; enfin toutes ses maîtresses, dirigées elles-mêmes
par leur famille ou leurs amants, car il fut trahi, en amour comme en
politique, sans jamais s'en apercevoir.
Amoureux de combats, de belles troupes, de gens de guerre, de grands
coups de lance ou d'épée, il n'eut jamais que le courage brillant, mais
alors si commun, d'un chevalier mourant les armes à la main; il pouvait
passer à deux cents pas de l'ennemi, «vingt heures, armet en tête et le
cul sur la selle,» comme il l'écrivait à sa mère, mais il était
incapable de diriger une bataille. Il réussit presque toujours à se
faire battre et finit par tomber aux mains de l'ennemi.
Il eut recours, pour quitter la prison où le retenait Charles-Quint, à
des promesses bien jésuitiques pour un roi-chevalier. Il faisait grande
parade de sa foi de gentilhomme, et ne garda pas toujours
scrupuleusement sa parole, sauf peut-être dans les circonstances où il
eût été «politique» de la violer.
Le plus beau titre de François Ier à l'admiration et à la
reconnaissance est donc celui de _Restaurateur des lettres et des arts_.
Malheureusement il se trouve qu'il a plutôt entravé qu'aidé le mouvement
des lumières. Il protégea, il est vrai, quelques artistes étrangers et
quelques poëtes, ses adulateurs; mais, tandis que, tour à tour, et au
gré de la maîtresse régnante, Sébastien Serlio, Le Rosso, Benvenuto
Cellini et bien d'autres, trouvaient à la cour une magnifique
hospitalité qu'ils payaient en chefs-d'oeuvre, on essayait de supprimer
l'imprimerie, sans doute dans le but de restaurer les lettres
manuscrites, et on établissait la censure.
Le successeur de Louis XII prétendit être tout à la fois religieux et
tolérant; il ne fut ni l'un ni l'autre. Ses convictions cependant ne
devaient pas le gêner. Il avait accepté les principes de la religion
réformée, et pourtant il obéissait à tous les ordres de la Cour de Rome.
Il donna l'exemple de l'horrible persécution contre les luthériens, qui,
pendant trente-sept années consécutives, fit périr tant de braves gens,
de sujets dévoués; il alluma les premiers bûchers qui devaient dévorer
tant de victimes. Enfin il persécuta ou laissa persécuter par le
Parlement ou la Sorbonne des savants que lui-même avait attirés à Paris,
et laissa condamner et exécuter plusieurs professeurs, Étienne Dolet
entre autres, que l'on disait, fort à tort probablement, être son propre
fils.
En un mot, le restaurateur des lettres et des arts passa sa vie à
éteindre d'une main, les lumières qu'il allumait de l'autre.
L'avénement de François Ier fut le signal d'un changement complet
dans les moeurs de la Cour de France. Le sombre caractère de Louis XI,
la simplicité bourgeoise de Louis XII ne se prêtaient guère à la
représentation: «Lors on ne voyait, aux résidences royales que ceux qui
y avaient affaire, commandants de troupes, magistrats ou hommes d'État.
Il n'était point aisé alors, d'approcher la personne royale,» le
souverain passait sa vie dans une retraite pleine de majesté, «et la
noblesse même était arrière.»
Le successeur de Louis XII, brillant, léger, fastueux, dissolu,
entreprit de façonner son entourage à son caractère. Il réussit
facilement.
Il avait le coeur héroïque, dans l'acception niaise du mot, et l'esprit
fort rempli de toutes les ridicules fadaises des romans de chevalerie;
tous ceux qui l'approchaient n'aspirèrent plus qu'à atteindre les rares
et sublimes perfections d'Amadis. On ne rêvait alors que fêtes et
tournois, joutes et passes d'armes.
Le roi voulait avant tout une cour nombreuse: à sa voix accoururent de
toutes les provinces les représentants des grandes familles: les
demeures féodales ne furent plus habitées que par les hiboux et quelques
vieux mécontents, représentants grondeurs d'un passé oublié.
A côté de la noblesse, se pressait la troupe des aventuriers. Point
n'était besoin, alors, de faire ses preuves pour être admis à l'honneur
des fêtes royales. Une belle prestance, un riche ajustement, une longue
rapière, suffisaient. On avait deux cents écus par an et le titre de
gentilhomme du roi.
Mais une cour sans femmes, c'est une année sans printemps, un printemps
sans roses. Il fallait une dame et souveraine de la pensée à chacun de
ces émules d'Amadis, une maîtresse dont il pût porter les couleurs. Que
serait un tournoi pour les chevaliers qui se préparent à «bien faire
dans la lice,» sans beaux yeux pour les encourager, sans petites mains
pour les applaudir?
François Ier voulut avoir autour de lui les filles des plus nobles
maisons de France: les pères durent amener leurs filles, les maris leurs
femmes, les frères leurs soeurs. De sorte que jamais on n'avait vu
troupe si brillante et si bien ajustée de dames de familles nobles et
de damoiselles de réputation.
Il y a loin de ces «assemblées honnêtes», aux sujettes du roi des
Ribauds, qu'avant cette époque traînaient à leur suite les rois de
France.
Brantôme, pour sa part, félicite fort François Ier d'avoir «institué
sa belle cour, fréquentée de si belles et honnêtes princesses, grandes
dames et damoiselles;» «désormais on pouvait s'approprier d'un amour
point sallaud, mais gentil, net et pur.»
Faire l'amour, en effet, était la grande occupation de toute cette
noblesse qui alors entourait le roi et suivait son exemple. Les dames
favorisaient, il est vrai, leur amants et serviteurs, mais les pères et
les maris n'étaient pas si mal avisés que de s'en fâcher, ils
cherchaient à se venger ailleurs, voilà tout.
Le langage était alors à la hauteur des moeurs, tandis que toute
débauche était excusée sous le nom de galanterie, on parlait comme ont
écrit les vieux chroniqueurs, comme Rabelais dans _Pantagruel_ et dans
_Gargantua_, comme Brantôme dans _les Dames galantes_, comme Marguerite
de Navarre dans ses Contes. On appelait alors chaque chose par son nom.
Comme le latin, le vieux français bravait la pudeur en ce _bon vieux
temps_ de libres moeurs et de libre parler.
La cour de François Ier était alors la plus brillante de l'Europe, la
noblesse se ruinait pour suivre l'exemple du roi qui ruinait la France.
Un luxe inconnu jusqu'alors éclatait de toutes parts. Hommes et femmes
semblaient lutter pour la richesse ridicule de leurs accoutrements, le
velours, les fourrures, les draps d'or, étaient alors à la mode, et
Brantôme nous apprend que les dames savaient fort bien se procurer les
toilettes que leurs maris ou leurs familles ne pouvaient leur donner.
C'était chaque jour une fête nouvelle, les prétextes ne manquaient pas.
Tournois, bals masqués, feux d'artifices, comédies, chasses, promenades
aux flambeaux, «les jours, dit un vieil auteur luthérien, ne suffisaient
pas aux folies et aux divertissements, il fallait prendre sur les
nuits.» Écoutons Ronsard, qui décrit, de souvenir, les splendeurs et les
plaisirs des résidences royales:
Quand verrons-nous quelque tournoi nouveau;
Quand verrons-nous, par tout Fontainebleau
De chambre en chambre aller les mascarades?
Quand ouïrons-nous, au matin, les aubades
De divers luths mariés à la voix?
Et les cornets, les fifres, les hautbois,
Les tambourins, violons, épinettes
Sonner ensemble avecque les trompettes?
Quand verrons-nous, comme balles, voler
Par artifice, un grand feu dedans l'air?
Quand verrons-nous, sur le haut d'une scène
Quelque farceur, ayant la joue pleine
Ou de farine, ou d'encre, qui dira
Quelque bon mot qui nous réjouira?...
Souverain magnifique de cette cour brillante et licencieuse, François
Ier allait adressant de l'une à l'autre ses hommages passagers. On en
était arrivé à ne plus compter ses caprices; n'importe, il ne
rencontrait guère plus de cruelles que de maris jaloux. N'était-il pas
le roi!
Nous ne savons au juste quelle était la physionomie de François Ier
avant l'accident qui l'obligea, pour cacher une cicatrice, à couper ses
cheveux et à laisser croître sa barbe; mais le Titien nous a laissé un
portrait du roi-chevalier que l'on admire encore dans une des galeries
du Louvre.
Le peintre a su donner à cette figure un noble et grand caractère,
malgré sa frappante ressemblance avec certain personnage burlesque de la
Comédie Italienne, ressemblance qui tient à la ligne du nez, trop
avancée sur une lèvre mince, et à la proéminence du menton un peu bombé
et terminé par une barbe pointue. On retrouve bien là d'ailleurs le
rival de Charles-Quint, le front un peu ramassé, mais noble cependant,
l'oeil ouvert et spirituel, la bouche fine, sensuelle, pleine d'appétits
et de désirs.
François Ier était d'une stature au-dessus de la moyenne, sa jambe
nerveuse était mince et un peu maigre, sa taille bien prise; peut-être
péchait-il par les épaules, un peu bombées, mais il avait adopté un
costume qui dissimulait ce léger défaut.
Tel était François Ier à l'époque la plus florissante de son règne.
Le château d'Amboise, le palais des Tournelles étaient devenus trop
petits pour toute cette noblesse amoureuse de mascarades et des champs
clos qui vivait à l'ombre du trône. Le roi songea alors à construire de
nouvelles résidences, dignes des nouvelles splendeurs de la cour.
Dans tous ces bâtiments, dont le roi avait pris le goût en Italie, on
retrouve comme un reflet de cette époque qui sacrifia tout au dehors.
Mais Chenonceaux, Chambord, disent toute la vie du roi-chevalier: sa
prodigalité, ses faiblesses, son goût pour les arts, ses fêtes, ses
soucis, ses peines d'amour.
A Chambord furent englouties bien des années du revenu de la France,
mais aussi quelle merveille!
Avez-vous quelquefois gravi ses vingt-quatre escaliers? Vous êtes-vous
promené dans ses quatre cent quarante pièces? Avez-vous compté ses
fenêtres aussi nombreuses que les jours de l'année?
Le Primatice en a donné les dessins, dix-huit cents ouvriers ont mis
douze ans à élever les pavillons, les terrasses, les galeries, à creuser
les bassins, à détourner le lit des ruisseaux.
Jean Goujon et Germain Pilon avaient été chargés des sculptures; Léonard
de Vinci et Jean Cousin avaient peint les belles fresques, aujourd'hui
dégradées.