vers elle, Charles VII s'élança à cheval; d'un dernier geste il salua
les dames et demoiselles réunies sur les marches du perron, et, prenant
la tête du cortège, il disparut bientôt sous la voûte étroite de la
porte du château de Chinon.
Les premiers jours de solitude furent bien tristes pour la dame de
beauté; elle aimait le roi, et la séparation, après tant de douces
journées «passées en amoureux discours» lui semblait cruelle. Mais plus
que son amant elle aimait «l'honneur et son pays.»
Loin de Charles VII d'ailleurs, Agnès se trouvait seule avec sa faute,
et l'amour chez elle n'étouffa jamais le remords. Pour cette femme
dévouée, les satisfactions de la puissance et de l'amour-propre étaient
bien peu de chose, une douce parole, un tendre regard du roi, étaient
son unique ambition. Sous les grands respects des courtisans il lui
semblait toujours voir percer un secret mépris, et ce nom de concubine
royale que donnait le peuple à l'amie du roi lui faisait verser bien des
larmes.
La situation d'Agnès éloignée du roi n'était pas sans périls; elle avait
des ennemis, et des ennemis puissants. Elle avait contrarié la politique
de plus d'un et ne l'ignorait pas; mais ses dangers personnels étaient
la moindre de ses préoccupations. Pour la défendre elle avait la reine
dont elle resta toujours l'amie; elle avait aussi un serviteur fidèle,
dévoué jusqu'à la mort, protecteur qu'en partant lui avait donné le roi,
Étienne Chevalier.
L'amitié qui toujours unit l'épouse et la favorite de Charles VII a
donné lieu à bien des commentaires. Quelques chroniqueurs ont supposé
que la reine ignorait l'intimité des relations d'Agnès et du roi, mais
cette supposition est inadmissible. Marie d'Anjou savait parfaitement
qu'Agnès régnait en souveraine sur le coeur du roi, et peut-être en
secret en était-elle jalouse; mais reine, avant d'être femme, elle
comprit qu'il était de son intérêt, sinon de son devoir, de protéger de
toutes ses forces cette favorite qui n'usait de son empire que pour le
bien de l'État.
Quant au bon Étienne Chevalier, contrôleur des finances, nul plus que
lui n'aima et n'admira la dame de beauté; sur un signe d'elle, il se fût
précipité sans hésiter dans le brasier de «messire Satanas.» Cette
grande passion, cet absolu dévouement, ont pu faire croire qu'Étienne
Chevalier partageait au moins avec le roi le coeur de la belle Agnès,
mais rien ne prouve cependant qu'il ait été autre chose qu'un ami.
Quelques rébus galants, quelques légendes naïves, viendraient à peine à
l'appui de cette assertion. Étienne Chevalier avait l'amitié fort
expansive, voilà tout. Servant fidèle d'une dame, il portait ses
couleurs. Fier de son dévouement désintéressé, il tenait à honneur de
l'apprendre par ses devises à l'univers entier.
Armé chevalier par le roi, qui, en lui donnant l'accolade, lui avait
dit: «_Chevalier désormais seras de fait comme de nom_,» l'ami d'Agnès
Sorel fit peindre sur son écu cet amoureux hiéroglyphe:
Le mot _tant_, une _aile_ d'oiseau, le mot _vaut_, une _selle_ de
cheval, les mots _pour qui je_, et enfin un _mors_ de bride.
Ce qui voulait dire:
Tant elle vaut, celle pour qui je meurs.
Plus tard, sur la porte de sa maison, à Paris, rue de la Verrerie,
Étienne Chevalier fit graver, en grandes lettres antiques, au milieu de
feuilles d'or entrelacées, ce rébus dont tout le mérite consistait à
rappeler le nom de _Sorel_ ou Surelle:
Rien sur L n'a regard.
Cependant, les soucis de la guerre ne faisaient point oublier à Charles
VII sa gentille amie; au moindre instant de répit, il accourait, tantôt
à Loches, tantôt à Chinon, séjour favori d'Agnès Sorel. Chaque jour, le
roi se plaisait à enrichir celle qu'il aimait. Déjà il lui avait donné
le duché de Penthièvre; il lui faisait construire une maison à Loches.
On voit encore, en cette ville, le logis qu'occupa la dame de beauté; il
est relié maintenant au spacieux château que fit plus tard bâtir Louis
XI. A l'occident est une tour carrée, _dans laquelle_, dit la chronique
du pays, _le roi enfermait sa mie, lorsqu'il allait à la chasse_.
C'est vers cette époque qu'Agnès commit l'imprudence d'introduire à la
cour son ancienne ennemie d'enfance, cette Antoinette de Maignelais,
dont la jalousie l'avait réduite à chercher un refuge près d'Isabelle de
Lorraine.
Depuis longtemps, Antoinette enviait le sort d'Agnès à la cour de
France; maintes fois déjà elle lui avait écrit pour la prier de la
prendre près d'elle. Instinctivement, la dame de beauté redoutait sa
cousine; mais au souvenir des bontés premières de sa tante de
Maignelais, elle crut de son devoir d'oublier ce qui s'était passé et
d'accueillir sa fille, dont grâce à son influence, elle pourrait
faciliter l'établissement.
Elle dépêcha donc au château de Maignelais, son fidèle chevalier, et,
moins de huit jours après, Antoinette arrivait à Chinon.
La première entrevue des deux cousines fut tout au moins singulière.
Sans même songer à remercier Agnès, sans se soucier des femmes de
service qui pouvaient l'entendre, Antoinette éclata en reproches amers.
--Eh quoi! cousine, est-ce bien vrai, ce que l'on dit, que vous êtes la
mie du roi?
Et comme Agnès confuse ne répondait point:
--Ce bruit était venu jusqu'à nous, continua Antoinette, ma mère
refusait d'y croire. Moi-même, je doutais; mais, dans mon court voyage,
et depuis hier soir que je suis ici, j'ai appris d'étranges choses.
Agnès, les larmes aux yeux, voulut protester de la parfaite innocence de
ses relations avec le roi; mais Antoinette était impitoyable.
--Fi, cousine, que cela est vilain; qui jamais eût pu croire, vous
voyant si douce, que par vous le déshonneur arriverait sur notre maison.
Vous avez donc mis en oubli toute honnêteté et toute retenue; pour moi,
je ne resterai point ici plus longtemps, je préfère retourner près de ma
mère que j'instruirai de la vérité, afin qu'elle arrache de son coeur
toute amitié pour vous.
Cette menace épouvanta tellement Agnès, que, se jetant aux pieds de sa
cousine, elle la conjura de rester, lui jurant de changer de vie, de ne
plus faillir à l'honneur, de ne jamais revoir le roi.
Antoinette voulut bien, pour le moment, se contenter de ces prières et
de ces promesses, et consentit à se fixer pour quelques mois à Chinon.
Le plan de la jeune Tourangelle était des plus simples: éveiller les
remords dans le coeur d'Agnès, les exploiter habilement, l'engager
vivement à aller pleurer ses fautes au fond de quelque monastère, et...
prendre sa place à la cour et près du roi.
Mais ce beau projet échoua. En désespoir de cause, Antoinette entreprit
de disputer à Agnès le coeur de Charles VII. Le roi ne fut point
insensible aux meurtrières oeillades de la cousine de sa mie; mais tant
que vécut la dame de beauté, elle fut toujours «la dame souveraine et la
plus aimée de son amant.»
Les entrevues du roi et de sa douce maîtresse devinrent rares jusque
vers 1438. Charles VII reprenait alors, pièce à pièce, son royaume aux
Anglais.
--Vous voyez, ma mie, que je tiens loyalement mes promesses, disait-il,
lorsqu'après quelque succès, il faisait à Loches ou à Chinon, une courte
apparition.
De riches présents attestaient d'ailleurs que l'amour de Charles VII
n'avait point diminué. Aux logis et aux terres que possédait déjà son
amie, il avait ajouté la seigneurie de la Roche-Servière, les
seigneuries de Roqueserieu, d'Issoudun en Berry et de Vernon sur Seine,
enfin le château de Beauté-sur-Marne.
--Ainsi de fait, ma mie, serez ce que de nom êtes depuis longtemps déjà,
châtelaine et dame de beauté.
En 1438, Charles VII vint avec toute sa cour s'établir, pour quelques
mois, à Bourges. Désireux d'avoir non loin de lui sa douce amie, qui ne
voulait point habiter le château royal, il lui donna, à peu de distance
de la ville, une résidence charmante, le château de Bois-Trousseau,
qu'elle vint habiter immédiatement.
Ce fut un heureux temps pour Charles VII et sa belle maîtresse; plus
jamais ils ne retrouvèrent ces heures délicieuses «qui s'envolaient si
rapides et si légères qu'on eût pu vivre ainsi plus de mille ans sans
vieillir.» Le château de Bois-Trousseau, avec ses jardins et ses grands
bois, abritait merveilleusement le mystère de leurs amours. Là, point
d'importuns, point d'indiscrets; quelques serviteurs dévoués, muets,
aveugles. Ensemble les deux amants passaient de longues soirées, aussi
épris encore qu'au jour où, pour la première fois, ils avaient senti
battre leur coeur. Charles racontait à sa mie ses exploits contre les
Anglais, ses succès, ses espérances. Agnès, à son tour, faisait la
lecture dans quelque manuscrit ou récitait des vers; car «elle était
savante et bien instruite, s'étant toujours complue à la société des
beaux esprits.»
Leurs amours au château de Bois-Trousseau avaient d'ailleurs commencé
comme un roman de chevalerie.
C'était un soir, il pouvait être neuf heures; seule dans sa chambre,
Agnès Sorel feuilletait un livre d'heures curieusement imagé, lorsqu'on
vint lui annoncer qu'un chasseur égaré demandait l'hospitalité.
--Qu'on le conduise à ma plus belle chambre, répondit Agnès, et qu'on
veille à ce qu'il ne manque de rien.
Quelques instants après, on revint dire à la belle châtelaine que le
chasseur, comptant partir de grand matin, le lendemain, demandait à la
remercier le soir même. Déjà elle se levait pour aller recevoir
l'étranger, lorsqu'il parut lui-même, souriant et joyeux à la porte.
--Ah! mon cher Sire aimé s'écria Agnès, vous ici, seul à cette heure,
quelle imprudence!
Cette imprudence devait se renouveler souvent.
Chaque soir, autant pour guider le roi que pour lui rappeler qu'elle
l'attendait, la belle Agnès faisait allumer un falot sur la plus haute
tour de son castel. A ce signal, impatiemment attendu, l'amoureux
Charles VII accourait à toute bride, suivi d'un seul confident. Accoudée
à son balcon, la dame de beauté inquiète, émue, interrogeait la route
que suivait d'ordinaire son royal amant. L'apercevait-elle à l'extrémité
de la longue avenue qui conduisait à Bois-Trousseau, légère et joyeuse,
elle descendait le recevoir, et avec une grâce inimitable, lui faisait
les honneurs du logis et du souper.
Parfois, bien rarement, il arrivait que le roi retenu par d'importantes
affaires, qu'il maudissait du fond du coeur, ne pouvait quitter Bourges.
Alors, pour répondre au signal de son amie, il faisait au sommet du
château royal apparaître une vive lumière.
Seule et triste ces soirs-là, en son manoir, la douce Agnès se consolait
en pensant qu'une noble ambition était sa seule rivale dans le coeur de
Charles VII.
La charmante légende de ce télégraphe lumineux s'est conservée à travers
les siècles, et, dans le pays, on montre encore au voyageur, au sommet
d'une colline boisée, les restes d'une tour qui a gardé le nom de «_la
tour du signal_.»
Tout entier à l'enivrement de cette existence de bonheur et d'amour,
Charles VII, une fois encore, oubliait et son royaume et les Anglais.
Mais Agnès se souvenait pour lui.
--Bientôt, hélas! mon cher Sire, il faudra nous séparer derechef.
--Je partirai, ma mie, répondait tristement le roi.
L'intérêt du royaume, telle fut la constante préoccupation d'Agnès
Sorel, l'oeuvre de Charles VII fut la sienne, et c'est à cela qu'elle
doit d'avoir trouvé grâce devant la sévère histoire qui flétrit
d'ordinaire les maîtresses royales, c'est pour cela que son nom, comme
un nom béni, a traversé les siècles.
Le roi de France n'était déjà plus ce monarque humilié que les Anglais
railleurs appelaient «le roi de Bourges,» bientôt il allait mériter son
surnom de Victorieux. L'ennemi n'était pas encore expulsé; mais on avait
reconquis une bonne partie des provinces, d'heureuses nouvelles
arrivaient de tous côtés, les soldats étaient nombreux, les finances
commençaient à se rétablir.
Charles VII, il faut le dire, fut un prince heureux, nul autant que lui
ne dut à ceux qui l'entouraient. «Le ciel et la terre, dit un vieil
historien, semblent s'être réunis pour l'aider à reconquérir son
royaume.»
Tout d'abord, et lorsque ses affaires paraissaient le plus désespérées,
il eut Jeanne Darc, la vierge martyre, dont la miraculeuse intervention
rendit le courage aux peuples désolés. Les noms de ses compagnons
d'armes sont devenus les synonymes de fidélité et de courage, à ses
côtés en effet, combattaient Boussac et Vignoles, Xaintrailles, La Hire,
Guillaume de Barbassan, le bâtard de Dunois, et bien d'autres capitaines
sans reproche et sans peur. Pour maîtresse il eut une femme belle,
spirituelle, dévouée, toujours prête à s'oublier elle-même. Enfin, pour
rétablir ses finances épuisées, il trouva un homme de génie, financier
illustre, dans l'acception politique de ce mot, Jacques Coeur, qui, sans
compter, lui ouvrit ses coffres et lui fournit de l'argent, ce nerf
indispensable de la guerre.
Mais Charles VII était un prince ingrat: il avait laissé périr Jeanne
Darc, nous le verrons, vers la fin de son règne, dépouiller Jacques
Coeur, son argentier, son bienfaiteur.
C'est à Bourges, alors que la pénurie du roi était telle qu'il ne
pouvait même pas payer une paire de souliers, que pour la première fois
Jacques Coeur se présenta à la cour où chacun se racontait sa
prodigieuse fortune.
Dans l'origine, l'argentier du roi n'était rien. Fils d'un pauvre et
obscur pelletier du Bourbonnais, il devint bientôt l'homme le plus
opulent de France. Possédant au plus haut degré le génie du commerce, il
avait fait fructifier au centuple le très-mince pécule que lui avait
laissé son père. A mesure que sa fortune augmentait, il étendait le
cercle de ses relations. C'est ainsi qu'il était arrivé à établir des
comptoirs nombreux dans le Levant et à devenir le premier négociant du
monde entier.
--Sire, avait dit Agnès Sorel à son amant, faites bon accueil à Jacques
Coeur, l'or n'est pas moins nécessaire que le fer, lorsqu'il s'agit de
reconquérir un royaume.
Charles VII écouta son amie; très peu de temps après une première
entrevue, Jacques Coeur fut nommé _maître de la monnaie de Bourges_, et
dès lors il commença à faciliter au prince les moyens de faire la guerre
à l'Anglais.
Dans la suite, Jacques Coeur eut l'administration des finances; avec la
charge d'_Argentier du roi_. Un pareil titre équivalait à celui de
fermier général. Les receveurs des provinces remettaient tous les ans
une somme déterminée à l'argentier pour acquitter les dépenses de
l'hôtel et des officiers. Jacques Coeur eut un pouvoir beaucoup plus
étendu, puisqu'il réglait avec les provinces les contributions qu'elles
devaient fournir à l'État. Il était en même temps ministre des finances
et dépositaire du Trésor. Souvent il eut occasion de faire au roi des
avances considérables, toujours sans intérêts, et, lorsqu'il s'agit de
reconquérir la Normandie, il sacrifia, sans hésiter, deux cent mille
écus d'or, somme véritablement fabuleuse pour le temps.
L'argentier était alors au comble de la faveur, Charles n'avait rien à
refuser à cet ami qui largement fournissait l'or, qu'il fût question de
guerre ou de plaisirs, qui payait les soldats et donnait à son maître
les moyens de «danser des ballets ou de dessiner des parterres.»
--Vous êtes, messire, avec Jeanne Darc, les deux sauveurs de la France,
lui disait Agnès Sorel.
De son côté Charles VII disait à son argentier:
--Vous me demanderiez ma plus belle province, que je vous la donnerais,
je crois; ne vous dois-je pas ma puissance?
Vaines paroles, qu'oublia le roi lorsqu'il crut n'avoir plus besoin de
son ami Jacques Coeur.
Durant les années qui suivirent les jours heureux du château de
Bois-Trousseau, Agnès Sorel parut fort peu à la cour; elle habitait
tantôt Loches, tantôt Chinon, le plus souvent le petit logis de
Fromenteau; le roi venait passer près d'elle ses moments de liberté, ses
jours s'écoulaient heureux et calmes. L'événement le plus important de
cette époque de sa vie fut son entrevue avec Isabelle de Lorraine dont
elle avait été demoiselle d'honneur, celle-là même qui l'avait
abandonnée à la merci de l'amour du roi de France, et qui lui devait la
liberté de son mari.
Agnès se faisait une fête de revoir son ancienne maîtresse. Mais la
femme de René d'Anjou fut cruelle.
--«Êtes-vous donc si éhontée, lui dit-elle, que vous osiez vous
présenter devant moi sans rougir, après avoir oublié la pudeur au point
d'être publiquement la maîtresse du roi?»
Agnès pouvait répondre à cette Isabelle, alors si sévère, qu'elle-même
l'avait poussée dans les bras du roi; mais douce et résignée, elle
baissa la tête sans mot dire. Ces reproches amers lui étaient plus
sensibles encore qu'autrefois ceux de sa cousine Antoinette de
Maignelais.
Désolé d'être séparé de sa belle maîtresse, Charles VII, lors de ses
fréquents voyages à Chinon ou à Bourges, se plaignait à sa mie de son
obstination à demeurer loin de lui.
--Belle entre les plus belles, lui disait-il, que ne venez-vous à la
cour du roi dont vous êtes l'unique souveraine?
Mais la dame de beauté préférait sa tranquille solitude. Si parfois le
roi insistait pour l'emmener à Paris, si la reine joignait ses instances
à celles de son époux, Agnès se jetait aux pieds de son amant et le
conjurait de lui permettre de cacher au moins sa honte.
Agnès Sorel avait du reste ses raisons pour détester le séjour de Paris.
Elle y était venue, en 1437, à la suite de la reine et le luxe qu'elle
avait déployé en cette circonstance causa une espèce de scandale.
Agnès Sorel avait paru aux côtés de la reine vêtue de velours et de
fourrures, étincelante de diamants qui faisaient éclater sa miraculeuse
beauté. Les bourgeois, toujours les mêmes en tout temps et en tout pays,
avaient murmuré hautement de cette grande magnificence. Des paroles
malplaisantes étaient venues aux oreilles de la dame de beauté. Ces
mépris, ces outrages, lui avaient fait verser bien des larmes, et elle
avait dit au roi:
--«Ces Parisiens ne sont que des villains; et si j'avais cuidé qu'on ne
m'eût point fait plus d'honneur en Paris, je n'y aurais jà entré ni mis
le pied.»
Cependant les ennemis de la maîtresse du roi, jaloux de sa
toute-puissance, s'agitaient dans l'ombre et cherchaient à la renverser.
A la tête de ces ennemis se trouvait le fils même de Charles VII, le
Dauphin Louis. On est encore à s'expliquer les motifs de la haine de ce
prince sombre et dissimulé. Avait-il aimé Agnès Sorel et en avait-il été
repoussé comme quelques-uns le prétendent, redoutait-il simplement
l'influence d'une femme spirituelle et dévouée, c'est ce qu'il est
impossible de décider; toujours est-il qu'il fit tous ses efforts pour
la perdre.
On était alors à la fin de l'année 1446, Charles VII et toute la cour
habitaient le château de Chinon où Agnès était venue joindre le roi. «Le
Dauphin, qui pensait que toute liaison entre le roi et sa mie serait
rompue si celle-ci avait un autre amour et que cet amour vînt à être
découvert, résolut de lui faire prendre cet amant qu'elle n'avait pas.»
Il fit donc appeler un de ses confidents, Antoine de Chabannes, comte de
Dammartin, l'homme le plus beau et le mieux fait de la cour, et lui
donna l'ordre de se faire aimer d'Agnès.
Depuis longtemps déjà, Chabannes aimait la dame de beauté, et le rusé
Louis le savait fort bien lorsqu'il choisit le comte pour être
l'instrument de sa haine. Mais cet amour fut le salut d'Agnès, Chabannes
ne put se résoudre à faire le malheur d'une femme aimée.
C'était une périlleuse mission que le Dauphin donnait là à son
confident, et longtemps Chabannes ne sut quel parti prendre, il
craignait presqu'également d'échouer et de réussir.
Bien accueilli, il avait à redouter la furieuse colère du roi, et le
premier mouvement de Charles VII était terrible. Repoussé, il ne se
dissimulait pas qu'il aurait en Louis un redoutable ennemi.
Il choisit un terme moyen et résolut de tromper tout à la fois le
Dauphin et le roi. En conséquence, il commença à entourer Agnès de soins
et d'hommages.
Toute la cour s'aperçut bientôt du grand amour du comte de Dammartin
pour la dame de beauté, mais Agnès agréait-elle ou repoussait-elle ses
hommages, c'est ce que les mieux informés ne savaient dire....
--Avances-ce tu nos affaires, Chabannes? demandait chaque jour le
Dauphin.
Et invariablement le comte répondait.
--Je crois, monseigneur, que nos affaires sont en bonne voie.
Le Dauphin commençait à se défier de son confident, Charles VII, prévenu
par quelques courtisans, commençait à prendre l'éveil, lorsqu'une scène
inattendue vint mettre un terme aux assiduités de Chabannes.
Le roi revenait un soir de la chasse et regagnait seul ses appartements,
lorsqu'au détour d'un corridor sombre il se trouva face à face avec
Agnès Sorel.
Elle paraissait vivement émue; elle courait poursuivie par le comte.
Charles VII fronça les sourcils en les apercevant, et d'une voix sévère
demanda une explication.
Agnès lui apprit alors que depuis longtemps elle était importunée par le
comte. Ce soir-là, se trouvant seul avec elle il s'était jeté à ses
pieds, lui parlant avec passion de son amour. Repoussé, il avait
redoublé d'instances, et était bientôt devenu si pressant qu'elle avait
cru devoir sortir et aller chercher un refuge dans les appartements du
roi, remplis de monde à cette heure. Chabannes alors s'était élancé sur
ses traces, et l'avait poursuivie jusque-là, non plus pour lui parler
d'amour, mais pour la conjurer de garder le silence.
La contenance embarrassée du comte, immobile à quelques pas, prouvait au
roi qu'Agnès n'avait rien dit qui ne fût l'exacte vérité.
Charles VII, à ce récit, entra dans une épouvantable colère et ordonna
au comte de quitter à l'instant même le château pour ne jamais
reparaître à la cour.
Chabannes, épouvanté du courroux du roi, tremblant presque pour sa vie,
courut à l'appartement du Dauphin et lui raconta ce qui venait de se
passer.
Louis, bien que marri de voir son projet manqué, consola son confident.
--C'est sur mes ordres que tu t'es exposé, lui dit-il; sois sûr que je
ne t'abandonnerai pas; demain même je veux parler pour toi à mon père.
Le lendemain, en effet, en présence d'Agnès, Louis demanda au roi la
grâce de Chabannes.
Charles VII fut inflexible; et comme le Dauphin insistait et rappelait
au roi les bons et fidèles services du comte:
--Oncques, répondit le roi, cet homme ne reparaîtra en ma présence, et
il se doit estimer heureux que la dame de beauté, ma mie, veuille bien
se contenter de si petit châtiment pour si mortelle injure.
--Par la Pâques-Dieu! s'écria alors le Dauphin, c'est cependant cette
effrontée ribaude qui cause toutes nos querelles!
Et s'avançant vers Agnès, il lui donna un soufflet.
A cet outrage, le roi bondit sur son fils et le saisit si brusquement
par les épaules qu'il le fit tomber. Menaçant et terrible, il allait
frapper lorsqu'Agnès, toujours généreuse, arrêta sa main.
--Revenez à vous, mon cher Sire, et songez que c'est là votre fils.
--Soit! mais qu'il quitte à l'instant Chinon, dit le roi.
Le Dauphin, dévorant sa colère, se releva lentement; pâle et sombre, il
sortit sans proférer une parole, mais dans son dernier regard Agnès put
lire une terrible promesse de vengeance.
Quelques chroniques, qui font allusion à cette terrible scène entre le
père et le fils, disent tout simplement que «_le jeune Dauphin, mal
conseillé, se laissa aller envers Agnès à quelques promptitudes_.»
Le mot vaut la peine d'être conservé.
Et maintenant, Agnès Sorel avait-elle partagé l'amour de Chabannes,
avait-elle pour lui trahi Charles VII? S'il en est ainsi, et rien n'est
moins démontré, il faut féliciter le comte de sa discrétion et de son
adresse. Il sut en ce cas échapper aux nombreux espions du Dauphin qui
nuit et jour surveillaient ses moindres démarches, et, plutôt que de
compromettre sa dame, il se laissa héroïquement exiler.