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LES COTILLONS CÉLÈBRES
PAR
ÉMILE GABORIAU
* * * * *
PARIS
E. DENTU, ÉDITEUR
LIBRAIRE DE LA SOCIÉTÉ DES GENS DE LETTRES
PALAIS-ROYAL, GALERIE D'ORLÉANS, 13
MDCCCLXI
[Illustration: DIANE DE POITIERS]
Un vieil ami de ma famille, que je consulte quelquefois, bien que la
jeunesse présomptueuse d'aujourd'hui le considère, en raison de sa
qualité d'académicien, comme fort peu apte à juger des choses
littéraires, m'a affirmé que, de son temps, un livre ne paraissait
jamais sans une préface, d'autant plus longue que le livre était plus
mauvais, dans laquelle l'auteur exposait au lecteur les «_motifs urgents
qui l'avaient déterminé à prendre la plume_.»
Je me conformerai à cet «usage antique et solennel,» quoiqu'il soit fort
passé de mode depuis qu'il est devenu presqu'aussi facile de faire un
livre que de ne pas faire une comédie en cinq actes et en vers pour
l'Odéon.
La littérature courante et le roman soi-disant historique ont depuis
longtemps défiguré toutes ces femmes célèbres, parvenues de l'amour,
reines de la main gauche, de par leur esprit ou leur beauté. Héroïnes de
drame ou de roman, les maîtresses des rois de France ont dû subir toutes
les vicissitudes de l'intrigue ou de la mise en scène, tantôt placées
dans le nuage ou traînées au ruisseau. La sévère histoire se voilait la
face, mais les romanciers et les dramaturges sont impitoyables.
Si bien que nous ne connaissons plus guère aujourd'hui «ces reines
d'amour,» qui, d'un regard souvent ont changé la politique des rois
qu'elles dominaient.
Que les dames se plaignent donc encore de la loi salique!!!
J'ai entrepris de restituer à ces femmes célèbres leur véritable
physionomie. Ce n'est ni une réhabilitation ni un anathème, je ne tresse
point de couronnes, mais je ne prépare pas de claie.
Au milieu de toutes les contradictions des chroniques et des mémoires,
j'ai cherché la vérité, voilà tout.
Quant à ce titre de _Cotillons célèbres_ que d'aucuns trouveront
peut-être un peu vert, je l'ai sans façon emprunté à S.M. le roi de
Prusse.
Il y a longtemps que trop de gens travaillent pour le roi de Prusse: il
n'est pas malheureux qu'une fois par hasard il se trouve avoir travaillé
pour quelqu'un.
* * * * *
I
LES MAITRESSES LÉGENDAIRES.
Avec Clovis, le premier roi des barbares Francs, commence la longue
liste de ces favorites qui, de règne en règne, se transmirent le sceptre
du caprice et dont quelques-unes, plus habiles ou plus ambitieuses que
les autres, dirigent et résument la politique de leur temps.
Dans l'acception moderne du mot pourtant, les descendants chevelus de
Mérovée, les héritiers abâtardis de Charlemagne et les premiers
successeurs de Hugues Capet n'eurent point de maîtresses, mais plutôt à
la fois plusieurs femmes de rangs et d'ordres différents.
Ces femmes de condition subalterne que le souverain fait entrer dans la
couche royale, nos plus anciens chroniqueurs les désignent sous le nom
de concubines, mot latin qui rend imparfaitement leur véritable état.
Les concubines étaient à peu près ce que sont encore aujourd'hui en
Allemagne, berceau de la race franque, les épouses morganatiques des
princes, à cette différence près que ces unions de la main gauche ne
sauraient maintenant exister concurremment avec une autre alliance. Mais
cette différence, on le comprend de reste, n'est que le résultat de la
civilisation chrétienne qui ne tarda pas à proscrire cette sorte de
polygamie.
Les enfants des concubines étaient légitimes, bien qu'ils ne fussent pas
aptes à succéder à la couronne, du moins dans l'ordre régulier de
l'hérédité royale. Quelques-uns néanmoins arrivèrent au trône, du fait
de l'ascendant ou des crimes de leur mère.
Ce rang officiel des concubines ne venait donc pas de la dépravation des
moeurs, comme on l'a cru longtemps; c'était un des traits
caractéristiques de la constitution de la famille chez les barbares.
Tacite nous montre les Germains pénétrés, pour la femme, d'un respect
mystique, qui va jusqu'au culte; mais ce sentiment délicat, complétement
ignoré du monde ancien, ne s'élevait pas cependant jusqu'à la conception
du mariage chrétien.
L'Église toujours prudente lorsqu'elle n'est pas toute-puissante, céda à
la rigueur des temps. Elle toléra, chez ses maîtres, ce qu'elle ne
pouvait empêcher, et pendant plusieurs siècles encore, elle oublia de
frapper sur les trônes l'adultère et l'inceste.
Ce serait une longue et fastidieuse histoire que celle de ces premières
favorites, maîtresses légendaires, dont, la plupart du temps, les noms
seuls nous sont parvenus. Et quels noms! La bouche se contorsionne à
essayer de prononcer ces syllabes tudesques.
Clotaire 1er aima tour à tour _Arégonde, Chunsène, Gondiuque_ et
_Waldetrude_; les maîtresses de Gontran, ce roi bonhomme qui joue les
pères-nobles dans le drame mérovingien, s'appellent des noms harmonieux
de _Marcatrude_ et _Austregilde_. Clotaire II, plus réservé, se borna à
la seule _Haldetrude. Miroflède_ et _Marcouefve_ se partagèrent le coeur
de Caribert. Il n'est pas jusqu'à Dagobert qui n'ait fait résonner les
échos de la forêt de Compiègne et de la forêt de Braine des noms de
_Raguetrude_, damoiselle d'Austrasie, et de _Wlfégunde_;
Le bon roi Dagobert
Aimait à tort et à travers.
Eloi, l'argentier, le sermonnait fort, dit-on, sur ce chapitre; mais le
roi faisait la sourde oreille, à ce que prétend, du moins, la fin du
couplet grivois, dont nous avons cité les deux premiers vers.
Du milieu de ces figures effacées se détachent plusieurs physionomies
saisissantes ou sympathiques qui personnifient ou symbolisent un règne,
une époque.
La première que nous rencontrons est celle de Frédégonde, la blonde
maîtresse de Chilpéric, qu'il finit par épouser, après deux alliances
royales.
Il n'y a peut-être dans l'histoire que deux princesses, Marie Stuart et
Marie-Antoinette, sur qui la calomnie se soit acharnée avec plus de
rage. On a prêté à Frédégonde tous les crimes et toutes les infamies, et
son nom, comme celui de Néron, est devenu
Dans la race future,
Aux maîtresses des rois la plus cruelle injure.
On en a fait une frénétique de luxure comme Messaline, une horrible
empoisonneuse comme Lucrezia Borgia.
Mais la critique moderne[1] a fait justice de ces imputations absurdes,
amoncelées sur elle par la haine des gens d'église, qui seuls alors
écrivaient l'histoire. Elle a relevé toutes les contradictions et les
impossibilités de cet échafaudage d'accusations monstrueuses qui
s'étayaient les unes contre les autres, et de ce tissu d'horreurs
sanglantes, il n'est resté que la démonstration nette, irréfutable et
concluante de la supériorité des talents et du génie de cette femme.
[Note 1: Voir, à ce sujet, les travaux d'Augustin Thierry.]
Née dans une condition obscure, esclave dans sa jeunesse, sa ravissante
beauté et les grâces de son esprit firent la plus vive impression sur le
coeur de Chilpéric Ier. Ce prince lui sacrifia _Audovère_ et
_Galsuinthe_, ses deux épouses légitimes, et les trois fils qu'il avait
eus d'Audovère. Leurs fins misérables ou violentes, on les a longtemps
attribuées aux artifices et à la scélératesse de la favorite; c'est elle
qui avait tout fait, tout préparé, tout exécuté; chaque coup de poignard
partait de sa main blanche; dans sa monomanie meurtrière, on lui faisait
égorger jusqu'au roi son mari et son seul protecteur.
Par contre, on n'avait que des paroles d'excuses et de ménagements pour
les crimes bien autrement réels et positifs de Brunehaut, sa rivale. La
reine d'Austrasie, il est vrai, fut toujours au mieux avec le haut
clergé; elle trouva en lui un appui sûr dans le présent et un
panégyriste dévoué pour l'avenir.
L'école historique moderne a replacé les choses à leur véritable point
de vue. Brunehaut nous apparaît telle qu'elle fut, une princesse
arrogante, impérieuse, à demi Romaine, s'acharnant à une lutte
au-dessus de ses forces et de son génie contre l'indépendance farouche
des leudes de l'Est.
Frédégonde, au contraire, sortie des rangs du peuple vaincu pour
s'asseoir sur le trône de Neustrie, personnifie la résistance à
l'élément étranger; la cause qu'elle défend, et qui triomphe avec et par
elle, est celle de la nationalité française, dont les germes se
développent déjà dans les provinces d'entre Seine et Loire.
Frédégonde a, sur la reine d'Austrasie, un autre avantage, celui du
désintéressement; j'ajouterai même, si le mot ne sonnait pas étrangement
à cette époque, celui de l'humanité. En opposition aux exactions, à la
cupidité insatiable de Brunehaut, on aime à constater la noble conduite
de la femme de Chilpéric, se dépouillant de ses joyaux et de ses biens
pour soulager la misère et les souffrances générales dans une cruelle
épidémie qui décima le royaume, en l'année 580.
Maintenant, quittons le terrain sévère de l'histoire pour rentrer dans
le cadre de ce livre. Frédégonde, cette femme que Chilpéric aima toute
sa vie d'un amour exalté, lui fut-elle fidèle? Aimoin et les moines qui
ont écrit le _Gesta Francorum_ lui donnent pour amant, du vivant de son
mari, un des plus brillants officiers de la cour, Landry ou Landeric, et
accusent celui-ci de l'assassinat du roi.
Ces deux imputations paraissent aussi peu justifiées l'une que l'autre.
Voici le récit d'Aimoin: «La reine, dit-il, venait de quitter Chilpéric
qui se disposait à partir pour la chasse; elle entra dans une salle de
bain, où elle attendait Landry. Le roi, revenant tout à coup sur ses
pas, aperçut sa femme, et lui donna un léger coup de baguette par
derrière. Frédégonde, croyant que c'était son amant qui l'avait touchée,
dit, sans se retourner et en le nommant, qu'il n'était pas bien d'en
user ainsi avec une femme comme elle; puis, elle ajouta en riant qu'il
n'agissait pas en galant homme, en l'attaquant par trahison. Le roi,
confondu, s'éloigna sans lui parler; mais la reine, ayant tourné la
tête, le reconnut, et prévoyant à quelles extrémités la jalousie le
porterait, elle décida Landry à assassiner son maître, en lui rapportant
ce qui venait de se passer et en lui faisant sentir que ce crime était
leur seule chance de salut.»
Il n'est pas besoin de relever toutes les invraisemblances de cette
fable. Comment admettre que le prince outragé, dont la patience et le
sang-froid n'étaient pas les vertus dominantes, ait pu s'éloigner sans
mot dire, au moment où le hasard lui révélait la liaison criminelle de
sa femme? Il faudrait supposer à ce barbare la dignité et le bon ton
d'un de nos raffinés de civilisation. D'ailleurs, Frédégonde avait tout
à craindre et rien à espérer de la mort de son époux. Elle demeurait
seule, chargée de la tutelle d'un enfant de quatre mois, pressée de tous
côtés par des ennemis furieux.
Réduite à cette extrémité, la reine se montra à la hauteur du danger.
Comme Marie-Thérèse enflammant d'enthousiasme les magnats de Hongrie et
les ralliant à la cause de son fils, nous la voyons, à la journée de
Soissons, parcourir les rangs de l'armée, haranguer les soldats et faire
passer dans l'âme de chacun d'eux la confiance et l'espoir. Elle met à
leur tête ce Landry dont les talents militaires lui assurent la
victoire.
Blanche de Castille, la chaste mère de saint Louis, n'hésita pas en
pareille circonstance à employer les bras du comte de Champagne dont
elle avait repoussé l'amour. Pourquoi donc la veuve de Chilpéric
aurait-elle refusé les services d'un capitaine dévoué et habile, qu'une
calomnie posthume s'est plu ensuite à transformer en séducteur et en
meurtrier?
Le triomphe définitif de l'armée neustrienne assura le repos et la
gloire du règne de Frédégonde pendant la minorité de son fils. Elle
mourut dans tout l'éclat d'un trône affermi et pacifié, à l'âge de
cinquante-quatre ans, ayant conservé jusqu'à cet âge toute sa grâce et
toute sa beauté. Femme, reine et mère, Frédégonde nous paraît
irréprochable, de tous points. La dissolution des moeurs de Brunehaut,
au contraire, est attestée par tous les historiens; elle causa la ruine
de la monarchie austrasienne; et pour garder le pouvoir, on la voit,
octogénaire, livrer à une débauche précoce ses deux petits-fils qu'elle
ne tarde pas à faire égorger, quand ils essaient de secouer son joug
odieux.
Franchissons sans autre transition l'espace de plusieurs siècles qu'une
nuit épaisse enveloppe, et arrêtons-nous devant une touchante figure que
tour à tour le drame et le roman ont popularisée. Agnès de Méranie, qui
a inspiré à M. Ponsard une de ses meilleures pièces, ne fut pas la
maîtresse de Philippe-Auguste; mais son union avec ce prince ayant été
déclarée illégitime par les foudres toutes-puissantes de la Papauté, on
ne peut guère la considérer que comme une de ces épouses morganatiques
dont nous parlions tout à l'heure. L'histoire des amours de Philippe et
d'Agnès est triste et curieuse. Après la mort d'Isabelle de Hainaut, sa
première femme, le roi de France avait demandé la main de la fille du
roi de Danemark, Waldemar Ier, la princesse Isemburge. Elle lui fut
accordée et le mariage se célébra en grande pompe à Amiens. Mais cette
union n'eut point de lune de miel; au lendemain de la première nuit de
ses noces, le roi quitta brusquement sa nouvelle épouse et refusa de la
revoir. Que s'était-il passé dans le royal tête-à-tête? C'est un
mystère que le temps n'a point éclairci.
Dans la procédure qui eut lieu à l'occasion de la dissolution de ce
mariage, le roi n'arguë d'aucune imperfection physique, il n'élève aucun
soupçon sur la chasteté d'Isemburge; il déclare seulement ressentir pour
elle un éloignement insurmontable, et comme il fallait un prétexte aux
évêques de son royaume pour rompre le lien religieux qui l'engageait, il
allègue une prétendue parenté avec elle sans même en fournir la preuve.
Son clergé, obéissant à ses désirs, prononça la nullité du mariage.
Presque aussitôt il épousait Agnès, fille du duc Berthold de Méranie,
dont il s'était épris à la simple vue d'un portrait. Cette union, que
l'amour des deux époux eût rendue si heureuse, ne tarda pas à être
troublée. Le pape Célestin, et après lui son successeur Innocent III, un
des plus énergiques pontifes du moyen âge, refusèrent de sanctionner le
divorce prononcé par les prélats français.
Vainement le roi de France essaya de lutter contre le pouvoir formidable
qui prétendait rendre toutes les couronnes vassales de la tiare: le
légat du Pape assembla un concile à Lyon, excommunia Philippe, et mit le
royaume en interdit.
L'amant d'Agnès ne se laissa pas abattre par cet anathème, arme terrible
alors; il fit casser par le parlement la décision du concile et saisir
le temporel des prélats qui l'avaient condamné.
A ce jeu il eût perdu sa couronne, si Agnès, voyant l'isolement se faire
autour du monarque impuissant à lutter contre les superstitions de son
temps, ne s'était décidée au plus douloureux des sacrifices. Elle
craignit de causer la perte de Philippe-Auguste et se retira dans un
couvent où elle mourut de chagrin la même année.
Elle avait eu de ce prince deux enfants qu'Innocent III n'hésita pas à
reconnaître pour légitimes.
Nous voici arrivés à une des époques les plus tristes de notre histoire.
Un fou est assis sur le trône de France; à ses côtés s'agite une
incroyable mêlée de trahisons, de débauches et d'infamies. Les princes
du sang, les frères du roi, se disputent les lambeaux du pouvoir, tandis
qu'Isabeau de Bavière, épouse adultère, mère dénaturée, le vend à
l'étranger[2].
Dans ce palais de l'hôtel des Tournelles, où la luxure trébuche à chaque
pas dans le sang, une intéressante et douce physionomie se détache du
moins sur le fond sombre du tableau, la maîtresse ou plutôt la
garde-malade de l'insensé Charles VI. Elle seule a le pouvoir de calmer
ses accès furieux; il obéit à sa voix et le peuple attendri décerne à
cet ange consolateur le surnom de _petite reine_.
L'histoire nous apprend peu de choses d'Odette de Champdivers. C'était,
dit-on, la fille d'un marchand de chevaux; le roi la vit et la trouva
belle; ce fut Isabeau elle-même qui, pour se débarrasser du malheureux
insensé, la jeta dans le lit de son mari.
A dater de ce moment, toujours aux côtés du roi de France, on retrouve
Odette de Champdivers, sa seule joie dans ses intervalles lucides, comme
les cartes à jouer ou tarots étaient sa seule distraction.
[Note 2: Voir, pour les détails de moeurs de cette époque déplorable
de l'histoire de France, _le Charnier des Innocents_, de M. Julien
Lemer.]
C'était, en effet, pour ce vieil enfant que l'on venait d'inventer les
cartes dont l'imagier Jacquemin Gringonneur peignait si merveilleusement
les bizarres figures.
Tandis que chacun cherchait à s'attacher à une fortune nouvelle et
prenait parti pour le Bourguignon ou pour l'Anglais, la _petite reine_
restait fidèle au malheur. Tandis que nobles et grands seigneurs
abandonnaient le monarque infortuné, Odette de Champdivers, symbole du
pauvre peuple attaché à son maître, semble annoncer déjà l'apparition
prochaine de ces deux vierges, l'une sainte et l'autre folle, qui
devaient sauver la France agonisante, Jeanne Darc et Agnès Sorel.
II
AGNES SOREL.
LA COUR DE CHARLES VII.
Souverain dépossédé, roi sans couronne, Charles VII s'en allait perdant
une à une les plus riches provinces de ce beau pays de France, devenu la
proie des Anglais. La Normandie était conquise; Paris obéissait à des
maîtres venus d'outremer; Orléans et toutes les villes environnantes ne
voyaient plus briller la fleur-de-lis d'or de la royauté française.
A l'insensé Charles VI il eût fallu un successeur actif et énergique,
Charles VII était indolent et faible: loin de profiter de l'ardeur
guerrière de ses chevaliers fidèles, il ne songeait qu'à la contenir,
et, sans souci de son devoir de roi, il ne s'occupait que de plaisirs et
de fêtes, à l'heure où pièce à pièce s'écroulait l'édifice si
péniblement construit de la nationalité.
L'Anglais, déjà, se croyait vainqueur, et le roi d'Angleterre prenait le
titre de roi d'Angleterre et de France.
Quelques jours encore, et c'en était fait du royaume de Charles VII, la
France était à deux doigts de sa perte, un miracle seul pouvait la
sauver....
Le miracle eut lieu!
Une jeune paysanne, bien ignorante, bien inconnue, apparaît tout à coup
à la cour du roi fugitif. C'est Jeanne Darc, l'humble bergère de
Domrémy.
A travers mille périls, elle est venue trouver Charles VII, parce
qu'elle en a reçu l'ordre d'en haut; des voix ont parlé à son oreille;
elle a obéi.
A cette heure où le découragement s'est emparé de tous, elle annonce
qu'elle a mission de Dieu pour chasser l'Anglais, pour faire sacrer le
«gentil Dauphin,» pour sauver la France.
L'incrédulité et la raillerie l'accueillent. En ce temps de
superstitions et de ridicules croyances nul ne veut ajouter foi à ses
paroles.
--Que peut cette vilaine pour votre cause? disent au roi les courtisans.
Mais Charles VII répond:
--Quelle que soit la main qui me rendra ma couronne, je bénirai cette
main.
Et il accueille Jeanne Darc, et il déclare que, le premier, il veut
combattre sous sa miraculeuse bannière.
A dater de ce moment la vierge de Vaucouleurs devient le premier
capitaine de Charles VII, tous les seigneurs se disputent l'honneur de
la suivre au combat. On forme sa maison, D'Aulon est son premier écuyer,
Raymond et Louis de Contes sont ses pages; elle choisit pour hérauts
d'armes d'Ambleville et Guienne; le frère Jean Pasquerel, lecteur du
couvent des Augustins de Tours, est son aumônier.
La France, comme l'agonisant qui recueille avidement la moindre parole
de salut, a entendu la voix de la vierge inspirée, la France tressaille
et renaît à l'espérance.
Jeanne Darc dit:
--Levez vous, et marchons!
Chacun se lève et la suit.
--Allons sauver Orléans!
Et Orléans est sauvé.
De ce jour, les choses changent de face; l'ennemi tremble à son tour.
Jeanne Darc lui renvoie la terreur que, la veille encore, il inspirait à
tous. L'Anglais n'attaque plus, il se défend. Il se renferme dans ses
places fortes dont les murailles ne lui semblent même plus un abri
suffisant. L'heure de la délivrance a sonné et, chaque jour, depuis
l'arrivée de l'héroïque jeune fille, est marqué par de nouvelles
conquêtes.
Jeanne Darc tient cependant toutes ses promesses, et bientôt, à la tête
de douze mille hommes, elle traverse un pays presqu'entièrement occupé
par l'ennemi, et arrive jusqu'à Reims où Charles VII doit être sacré.
A l'église, elle se tient près du roi, son étendard à la main.
--Il était à la peine, dit-il, il est juste qu'il soit à l'honneur.
Mais là s'arrête la mission de la vierge inspirée, les cérémonies du
sacre terminées, Jeanne Darc conjure le roi de lui permettre de se
retirer. Se mettant à genoux devant lui, «_l'accolant par les genoux_,»
elle se met à fondre en larmes et toute l'assemblée avec elle:
--Gentil roi, dit-elle, ores est exécuté le plaisir de Dieu qui voulait
que vous vinssiez à Reims recevoir votre digne sacre, pour montrer que
vous êtes vrai roi et celui auquel le royaume doit appartenir, voilà mon
devoir accompli, souffrez donc que je retourne vers mes parents qui
sont en grand mal de moi.
Mais elle exerçait un trop grand prestige sur le peuple et sur l'armée
pour qu'on la laissât partir. Obligée de rester, elle en éprouve un
«grand regret;» sa confiance en elle même l'abandonne.
--Je n'entends plus _mes voix_, disait-elle, et c'est l'indice de ma fin
prochaine.
Ce triste pressentiment allait, hélas! se réaliser bientôt.
Le duc de Bourgogne assiégeait alors Compiègne, qui venait de se rendre
aux armes de Charles VII.
Toujours la première au danger, Jeanne Darc accourt à la défense de la
ville menacée. Dès le jour de son arrivée, elle tente contre les
Bourguignons une vigoureuse sortie. Les Français, inférieurs en nombre,
sont repoussés. Jeanne, toujours la dernière à la retraite, reste seule
exposée à tous les coups; elle tient tête aux masses afin de laisser aux
siens le temps de se retirer. Enfin, elle songe à rentrer dans la ville;
il est trop tard. Imprudence, fatalité ou trahison, la poterne qui doit
assurer son salut est fermée, et, après d'héroïques efforts, elle est
obligée de se rendre.
Un chevalier bourguignon, le bâtard de Vendôme, reçoit son épée.
A la nouvelle fatale, une morne tristesse enveloppe la France comme un
crêpe de deuil. Les Anglais, au contraire, font éclater les transports
de la joie la plus vive; dans toutes leurs églises ils font chanter des
_Te Deum_; c'est que la Pucelle leur semble plus redoutable qu'une
armée!
Mais tenir Jeanne Darc prisonnière n'est point assez pour l'Anglais. Il
faut tenter de détruire le prestige de l'héroïne de la France, et, par
un procès infâme, on essaie de la flétrir.
L'évêque de Beauvais, Pierre Cauchon, accepte le déshonneur et
l'ignominie de cette tâche.
Jeanne Darc est conduite à Rouen. Douze mois on la retient prisonnière,
la harcelant nuit et jour d'odieuses obsessions. Enfin, après une
procédure dans laquelle le ridicule le dispute à l'ignoble, au mépris de
toutes les lois divines et humaines, Jeanne Darc, dite _Pucelle_, est
déclarée _hérétique, dissolue, invocatrice de démons, blasphèmeresse de
Dieu, pernicieuse, abuseresse du peuple, cruelle, devineresse,
idolâtre_.
Le 24 mai 1431, l'inique sentence reçoit son exécution, et Jeanne,
conduite au bûcher, expire au milieu des plus cruels tourments.
--Jésus! Jésus! Jésus!
Telle est sa dernière parole, l'expression suprême de ses mortelles
angoisses, cri de douleur et d'espérance qui, dominant les gémissements
et les sanglots de la foule agenouillée autour du bûcher, monte vers le
ciel comme pour demander grâce pour cette France oublieuse qu'elle vient
de sauver, pour ce roi ingrat qui lui doit sa couronne, et qui n'ont
rien tenté pour l'arracher des mains de ses ennemis.
Le supplice de Jeanne Darc fit horreur aux Anglais eux-mêmes, et l'un de
leurs généraux ne put s'empêcher, lorsqu'on lui en apprit les détails,
de s'écrier d'une voix indignée:
--Ah! nous venons de commettre là un exécrable forfait! il nous portera
malheur.
La France apprit avec épouvante l'horrible martyre de Jeanne Darc. Seul,
peut-être, de tout son royaume, Charles VII ne sembla point ému. En
douze mois il avait eu le temps d'oublier celle qui avait, à Reims,
replacé la couronne sur sa tête. Pendant un an qu'avait duré son
illégale captivité, il n'avait rien entrepris pour l'arracher à
l'horreur de la prison; il ne tenta rien pour venger sa mort.
Le roi de France était retombé dans son ancienne apathie, comme
autrefois il ne songeait qu'aux amusements frivoles. Tandis que les
Anglais s'acharnaient à détruire l'oeuvre de la Pucelle, Charles VII
dissipait ses journées en parties de chasse et passait les nuits à
exécuter des ballets de sa composition.
Ses capitaines, braves compagnons de Jeanne, murmuraient hautement; mais
le roi ne voulait pas les entendre; il n'avait d'oreilles que pour les
courtisans assez vils pour flatter tous ses goûts. Que de fois cependant
il eut à rougir de son inaction!
Un matin, Xaintrailles et La Hire étaient venus trouver le roi afin de
tenir conseil; les événements se pressaient avec une inquiétante
rapidité; on le trouva, entouré de quelques familiers, fort occupé d'un
ballet qu'on devait donner le soir même. Charles VII, bien que fort
contrarié de la visite matinale des deux vaillants hommes d'armes,
voulut faire bonne contenance.
--Eh bien! mes amis, leur dit-il, que pensez-vous de cette danse? Ne
trouvé-je pas, malgré l'Anglais, moyen de me divertir?
--Il est vrai, Sire, répondit froidement La Hire, et «oncques on n'a vu
ny oüy qu'aucun prince perdist si gaiement son estat.»
Charles VII tourna brusquement le dos au censeur incommode; il était de
ceux que la vérité blesse; sensible à la gloire, ambitieux, il désirait
le «renom de grand capitaine et souhaitait de tout son coeur rentrer
dans le domaine de ses pères,» mais l'énergie lui manquait et nul
n'avait sur lui assez d'ascendant pour l'arracher aux obscurs plaisirs
de sa petite cour.
--Vous êtes heureux, Sire, de savoir vous contenter de si peu, lui
disait dans une autre occasion un de ses meilleurs amis.
Le roi de France, en effet, avait grandement besoin d'être philosophe;
tous les jours n'étaient pas jours de fête à sa cour; l'argent manquait
souvent le lendemain des «festoyements,» il fallait alors recourir aux
expédients. Toutes les chroniques de l'époque parlent de cet incroyable
dénûment; le roi manquait des choses les plus nécessaires, ses écuyers
n'avaient rien à servir sur sa table, ses fournisseurs refusaient de lui
faire crédit.
Voici ce que raconte Martial d'Auvergne.
Un jour que La Hire et Pothon
Le vinrent voir pour festoyment,
N'avoit qu'une queue de mouton
Et deux poulets tant seulement.
Las! cela est bien au rebours
De ces viandes délicieuses,
Et de ces mets qu'on a tous jours
En dépenses trop somptueuses.
Une autre fois, Charles VII, qui se trouvait alors à Bourges, vint à
manquer de chaussures; il fit mander un maître cordonnier de la ville.
--Maître, lui dit-il, prends moi la mesure d'une paire de souliers.
L'homme obéit.
--Maintenant, reprit le roi, tu peux te retirer, j'entends que ces
souliers soient faits sans délai.
Et comme l'homme ne bougeait pas.
--Ne m'as-tu donc pas entendu? ajouta Charles VII.
--Pardonnez-moi, Sire, dit alors le maître cordonnier, seulement il faut
être juste en affaires.
--Certainement, mais que veux-tu dire?
--Rien, sinon qu'il m'est impossible de faire les souliers dont je viens
de prendre la mesure.
--Et pourquoi?
--Je n'ai point l'habitude, Sire, de faire crédit aux gens insolvables,
et depuis longtemps ceux qui fournissent au roi ne sont pas payés....
Charles VII entra dans une furieuse colère, mais le maître cordonnier
n'avait rien dit qui ne fût l'exacte vérité; comment se révolter contre
un fait?
Le soir même, le roi se plaignait amèrement de l'insolence de cet homme.
--Hélas, Sire, répondit un de ses familiers, il faut bien vous résoudre
à n'avoir plus crédit à Bourges, «puisque vous laissez les Anglais vous
prendre tout.»
A ces moments d'humiliants déboires «la rougeur d'une noble vergogne»
colorait le front du prince; il maudissait son apathie et jurait de
reconquérir son royaume, il demandait ses armes et voulait, à l'instant
même, courir sus à l'Anglais, puis il allait s'enfermer seul dans une
des pièces les plus sombres de son château et répandait des larmes
amères. Mais sa colère se dissipait aussi vite qu'elle était venue, le
lendemain il avait tout oublié et de rechef ne pensait qu'à trouver
«expédients de divertissements et de fêtes.»
Tel était le caractère de ce prince, faible, nonchalant, mobile.
Impressionnable à l'excès, il avait des éclairs d'indignation et de
courage, mais fréquentes étaient ses heures d'abattement et de
désespoir. Un instant la voix inspirée de Jeanne Darc avait réveillé en
lui le sentiment du devoir, mais cette voix éteinte, son caractère
avait repris le dessus, et il semblait épuisé par les efforts d'énergie
qu'il avait dû faire. Si bien que l'oeuvre de la Pucelle menaçait de
devenir inutile, lorsque parut Agnès Sorel.
Le trône, sous Charles VII, a été sauvé par deux femmes, tel est le cri
de l'histoire.
L'une est la vierge inspirée, qui, son miraculeux étendard à la main,
conduisait elle-même les soldats à la bataille; l'autre est la maîtresse
du roi, la dame de beauté
Qui toujours songeant à la gloire
Avant de songer à l'amour,
devint la bonne fée de son amant et contribua à lui faire mériter ce
surnom de «Victorieux» que lui décernèrent ses contemporains.
La France doit tant aux femmes, disait le tendre et discret Fontenelle,
que pour les Français la galanterie est un véritable devoir de
reconnaissance.
C'était vers la fin du mois d'octobre 1431; cinq mois s'étaient écoulés
depuis la mort de Jeanne Darc. La cour errante du roi de France avait
pris ses quartiers d'hiver au château de Chinon. Charles VII
affectionnait tout particulièrement cette résidence bâtie au sommet d'un
côteau au milieu de l'un des plus ravissants paysages de ce beau pays de
Touraine.
Charles VII n'était, pas encore «_le victorieux_,» il n'était que le
«_roi de Bourges_,» surnom que lui avaient donné ses ennemis.
Les Anglais, avec leurs croix rouges,
Voyant lors sa confusion,
L'appelaient le _roi de Bourges_,
Par forme de dérision.
Les affaires, à cette époque, allaient plus mal que jamais, les finances
étaient complètement épuisées; et, de tous côtés, on annonçait ou l'on
prévoyait des désastres; on comprend dès lors la mortelle tristesse de
cette petite cour.
C'est donc avec un plaisir infini que Charles VII apprit l'arrivée à
Chinon d'Isabelle de Lorraine, femme de René d'Anjou; il espérait que
cette visite ferait quelque diversion à la monotonie de ses journées.
Isabelle de Lorraine, l'une des princesses les plus distinguées de son
temps, venait à la cour de France, pour y solliciter la liberté de son
mari fait prisonnier à la bataille de Bulgneville. Elle avait à plaider
une cause difficile, puis elle comptait pour réussir, sur son adresse et
sur les beaux yeux d'une de ses filles d'honneur, Agnès Sorel, que l'on
appelait alors la _demoiselle de Fromenteau_.
Les espérances d'Isabelle ne furent pas trompées, toute la cour de
Chinon n'eut plus bientôt d'yeux que pour la _belle Tourangelle_, et,
plus que tous les autres, le roi la comblait de soins et d'attentions.
Agnès Sorel était, il faut le dire, dans tout l'éclat de son admirable
beauté, et voici le portrait que trace d'elle un de ses contemporains,
c'est-à-dire de ses admirateurs:
«C'était un teint de lis et de roses, des yeux où la vivacité était
tempérée par tout ce que l'air de douceur a de plus séduisant, une
bouche que les grâces avaient formée; tout cela était accompagné d'une
taille libre et dégagée, et relevé d'un esprit aisé, amusant, et d'un
entretien dont la gaîté et le tour agréable n'excluaient ni la justesse,
ni la solidité.»
La femme de René d'Anjou, certaine désormais de l'influence d'Agnès sur
le coeur du roi, comprit que sa cause était gagnée; cependant Charles
hésitait à se prononcer. C'est qu'il savait qu'une fois la liberté de
son mari assurée, Isabelle partirait pour la Sicile, où l'accompagnerait
sa belle fille d'honneur, et il ne se sentait plus la force de se
séparer d'Agnès.
Isabelle avait, depuis longtemps déjà, pénétré le motif des hésitations
du roi de France, mais il ne lui appartenait pas de les faire cesser.
Elle attendit, décidée à profiter de la première occasion qui se
présenterait. Elle n'eut pas longtemps à attendre.
Heureusement pour la liberté de René d'Anjou, les princes et les rois
vont fort vite en amour, et Agnès avait été touchée de la grande passion
de Charles; elle se sentit prise de tendresse pour ce monarque que tout
abandonnait, et dès ce moment elle prit la résolution de céder.
Peut-être fut-elle tentée par la grandeur de la tâche imposée à l'amie
de ce roi si faible, et conçut-elle dès ce moment la pensée d'user de
toute son influence pour en faire un héros.
Agnès consentit donc à se rendre aux voeux du roi, à seconder les
secrets désirs d'Isabelle. Elle tomba malade, subitement, et, dès les
premiers jours, sa maladie présenta un caractère si grave que les
médecins, appelés par le roi, déclarèrent que la jeune fille ne pouvait
entreprendre un long voyage, sans danger pour ses jours.
Cette déclaration ne trompait certainement personne; mais elle sauvait
les apparences. Charles VII, peu habitué à dissimuler ses impressions,
laissa éclater sa joie. Isabelle de Lorraine, au contraire, témoigna un
violent dépit; elle hésitait, disait-elle, entre deux partis: attendre
le rétablissement de sa fille d'honneur ou partir sans elle. Il fallait
cependant prendre une décision. Isabelle demanda une audience au roi, et
lui fit observer que si elle tardait davantage à se mettre en route,
elle serait probablement arrêtée par les neiges; d'un autre côté, elle
hésitait beaucoup à abandonner une jeune fille si belle, si aimable, et
qui lui avait été confiée.
Un mot de Charles VII arrangea tout. Il fut convenu qu'Agnès Sorel
resterait à la cour, sous la surveillance de la reine Marie d'Anjou, et
Isabelle de Lorraine, ayant obtenu la grâce qu'elle sollicitait, fit ses
préparatifs de départ et ne tarda pas à quitter Chinon.
Voilà donc Agnès Sorel seule à la cour de France. Elle était tombée
malade subitement, son rétablissement fut tout aussi rapide, le roi ne
laissa même pas l'indisposition durer ce qu'il fallait pour la
justifier. A peine rétablie, Agnès Sorel fut attachée à la reine en
qualité de fille d'honneur. Marie d'Anjou se souvenait-elle des
recommandations d'Isabelle de Lorraine ou obéissait-elle à une
inspiration du roi, c'est ce qu'il est impossible de décider, bien que
la suite des événements donne à penser qu'elle agit véritablement de son
propre mouvement....
Agnès Sorel avait environ vingt-deux ans à cette époque (1431). Elle
était fille d'un gentilhomme longtemps attaché à la Maison de Clermont,
du nom de _Sorelle_, _Soreau_ ou _Surel_[3], seigneur de Saint-Géran, et
de Catherine de Maignelais.
[Note 3: Les armes _parlantes_ de cette famille étaient un _sureau_
de sinople en champ d'or.]
Née vers 1409, au village de Fromenteau, dont elle portait le nom, elle
perdit jeune encore son père et sa mère, et fut confiée aux soins d'une
tante maternelle, la dame de Maignelais.
«Agnès, dès l'âge le plus tendre, était, au dire de tous, un véritable
miracle de beauté, les paysans se mettaient sur le seuil de leurs
portes pour la voir passer lorsqu'elle traversait quelque village,
tantôt à pied, tantôt montée sur un beau cheval alezan. Elle n'avait
d'autre prestige alors que celui de sa taille charmante et de son
admirable figure, et cependant on lui donnait déjà un surnom que
devaient confirmer, plus tard, les Seigneurs de la cour de France; les
naïfs habitants de la Lorraine ne l'appelaient jamais que la reine de
beauté.»
Bientôt, aux dons de la nature, elle joignit les avantages d'une
éducation soignée, chose si rare à cette époque, et tous ceux qui
l'entendaient causer se retiraient «esbahis de son esprit et de son
merveilleux enjouement.»
--Nous ne sommes point en peine de la fortune d'Agnès, disait alors la
dame de Maignelais, sa tante; elle a d'esprit et de beauté de quoi faire
la fortune de trois familles.
Mais tous ces avantages qui émerveillaient chacun, tournèrent contre la
jeune orpheline. La dame de Maignelais avait une fille, nommée
Antoinette qui, bien inférieure à Agnès, sous tous les rapports, ne
tarda pas à en devenir jalouse; dès lors le séjour de cette maison,
jusque là si paisible, devint insupportable.
Impuissante à défendre sa nièce contre sa propre fille, madame de
Maignelais ne songea plus qu'à éloigner la _reine de beauté_. Une
occasion ne tarda pas à se présenter et l'orpheline, à peine âgée de
quinze ans, repoussée par ses protecteurs naturels, dut se résigner à
accepter la position de demoiselle d'honneur près d'Isabelle de
Lorraine, celle-là même que nous venons de voir l'abandonner à la cour
de France, à la merci de l'amour du roi.
Jeune, belle, spirituelle, protégée par la reine, aimée du roi, Agnès
Sorel ne tarda pas à devenir l'âme de la petite cour de France. Charles
VII n'avait eu jusqu'alors que des amours vulgaires; sa passion pour une
femme supérieure ressemblait fort à un culte; il eût volontiers proclamé
à la face du monde la dame de ses pensées et rompu des lances en son
honneur, mais, douée et modeste autant que belle, Agnès ne souhaitait
que le mystère.
--A quoi bon, disait-elle, donner de l'éclat à une faute?
Elle disait encore au roi:
--Je vous aimerai, Sire et de toute mon âme, et jamais je ne cesserai de
vous aimer; si cependant on venait à connaître ce qui se passe, pleine
de confusion, je m'irais cacher au fond de la campagne la plus déserte.
Si bien que, durant longtemps encore, la liaison d'Agnès et du roi
demeura enveloppée d'un mystère, assez transparent pourtant pour ne
tromper personne. Malheureusement pour le secret de ses amours, Agnès ne
sut point assez repousser les présents incessants de son amant.
Prodigue, comme tous les princes ruinés, Charles VII avait la main
toujours ouverte, surtout pour sa belle et douce amie; chaque jour
quelque nouvelle marque de munificence décelait son grand amour; les
joyaux succédaient aux parures, les maisons aux terres, les seigneuries
aux châteaux. Si bien que les courtisans accusaient Agnès Sorel
d'avidité et d'avarice.
--Cette douce colombe ne serait-elle point une pie effrontée? disait un
jour le bâtard de Dunois qui avait gardé son franc parler.
Ce propos, véritablement injuste, ne tarda pas à être rapporté à la
tendre Agnès. Ses beaux yeux se mouillèrent de larmes et, tout éplorée,
elle courut se jeter aux pieds du roi....
--Reprenez, mon cher Sire, lui dit-elle, tous les présents dont vous
m'avez enrichie, et permettez-moi de quitter cette cour méchante.
Charles VII eut toutes les peines imaginables à calmer son amie, et
cependant il était bien plus irrité qu'elle. Mais comment la venger?
Châtier Dunois, il n'y fallait pas penser; un châtiment n'eût fait
qu'accroître la jalousie et la haine. Est-il d'ailleurs un roi si absolu
que jamais il ait pu faire taire les méchants propos de sa cour?
Ne pouvant imposer silence aux contemporains, Charles VII espéra tromper
l'histoire. Il manda Jean Chartier, son historiographe, et lui ordonna
d'employer tout son talent à démentir les propos injurieux qui
«entachaient l'honneur» de la belle Agnès.
Jean Chartier promit d'obéir, et c'est pour tenir sa parole, sans doute,
qu'il écrivit les lignes suivantes qui n'ont pu abuser la postérité:
«Or, j'ai trouvé, tant par le récit des chevaliers, écuyers,
conseillers, physiciens ou médecins et chirurgiens, comme par le rapport
d'autres de divers états et amenés par serment, comme à mon office
appartient, afin d'ôter et lever l'abus du peuple,... que, pendant les
cinq ans que la dite demoiselle a demeuré avec la reine, oncques le roi
ne délaissa de coucher avec sa femme, dont il a eu quantité de beaux
enfants,... que, quand le roi allait voir les dames et damoiselles, même
en l'absence de la reine, ou qu'icelle belle Agnès le venait voir, il y
avait toujours grande quantité de gens présents, qui oncques ne la
virent toucher par le roi, au-dessous du menton... et que, si aucune
chose... elle a commise avec le roi dont on ne se soit pu apercevoir,
cela aurait été fait très-cauteleusement et en cachette, elle étant
encore au service de la reine (Marie d'Anjou).»
«Jean Chartier nous la baille belle,» dit un historien qui écrivait
quelques années plus tard, «que prouvent les enfants que le roi avait
eus avec la reine? Quant à ces mots de très-cauteleusement et en
cachette, c'est là tout au plus la stricte décence.»
La postérité a partagé l'opinion du railleur de Jean Chartier; il est de
fait que le bon et naïf historiographe eût pu trouver, pour défendre la
belle Agnès, quelques raisons plus ingénieuses et plus concluantes,
surtout lorsqu'il s'agissait de démentir tout un siècle. Mille
témoignages, en effet, sculptures, poèmes, mémoires, légendes, retracent
les amours de Charles VII et d'Agnès Sorel. Mais si le nom de la «dame
de beauté» ne nous est point parvenu pur de toute tache, au moins
doit-on absoudre, en raison de son oeuvre, cette douce amie du «_roi de
Bourges_.»
En pleine Restauration, Béranger, qui cherchait à se faire arme de tout
contre l'_Anglomanie_, donna à Agnès Sorel une dernière consécration, le
jour où il fit paraître cette charmante chanson:
Je vais combattre, Agnès l'ordonne!
Malheureusement, en 1432, nul ne se doutait encore qu'Agnès Sorel
faisait tous ses efforts pour réveiller une noble ambition dans le coeur
de son royal amant. Tout entier à son amour, Charles semblait avoir
oublié qu'il était le roi de France; que lui importaient désormais
Anglais et Bourguignons! Ils pouvaient sans obstacle dévaster les
provinces, démanteler les villes, faire manger le blé en herbe à leurs
chevaux. Il régnait, lui, sur le coeur de «la dame de beauté» et cela
suffisait à son bonheur.
Vainement Agnès le conjurait de se remettre à la tête de tous ses braves
compagnons d'armes, qui jadis aux côtés de Jeanne Darc versaient leur
sang sur les champs de bataille.
--Eh! ma mie, répondit-il, avez-vous donc si peu de souci de mon amour
que vous veuilliez m'éloigner de vos beaux yeux.
Que répondre à ces douces paroles? «Gloire, devoir,» disait Agnès.
«Plaisir, amour,» disait Charles VII.
Mais les courtisans et les peuples ignoraient toutes ces tentatives
inutiles, et hautement ils murmuraient. On accusait Agnès de l'indigne
inaction du prince; on maudissait le jour où, à la suite d'Isabelle de
Lorraine, elle était venue à la cour. On la comparait à Dalila, énervant
entre ses bras un nouveau Samson; les plus malveillants allaient jusqu'à
dire que sans nul doute elle avait été envoyée par les ennemis de la
France pour ensorceler et séduire le roi.
Le bruit de cette indignation arriva enfin aux oreilles d'Agnès; elle
comprit que c'en était fait de sa réputation et de celle de son amant si
cette situation se prolongeait; à tout prix elle résolut de le décider à
se mettre à la tête de ses troupes afin d'en finir avec l'Anglais.
Justement Charles VII avait manifesté l'intention de se retirer en
Dauphiné pour y chercher quelque peu de solitude et de paix. Une
semblable résolution exécutée ruinait à tout jamais la monarchie.
--Eh quoi! lui dit Agnès Sorel indignée, vous ne serez même plus le roi
de Bourges!
--Las! ma dame aussi doute de mon courage, murmura tristement Charles
VII.
Puis comme Agnès ne répondait pas:
--Qu'il soit donc fait, reprit-il, comme vous le désirez nous nous
séparerons.
Le lendemain de ce jour, pour faire souvenir le roi de sa promesse, tant
de fois donnée, tant de fois oubliée, Agnès paya des groupes de gens du
peuple qui, sous les fenêtres mêmes du château vinrent chanter
quelques-uns des couplets ironiques que les Anglais avaient fait
composer sur le roi de Bourges:
Mes amis, que reste-t-il
A ce dauphin si gentil?
Orléans et Beaugency,
Notre Dame de Cléry,
Vendôme!
Ces chants injurieux irritaient le roi; il parlait de faire pendre les
chanteurs, mais il ne se décidait point à partir.
Enfin, un matin, Agnès Sorel parut devant le roi, plus triste qu'à
l'ordinaire; depuis longtemps en effet les soucis et le chagrin avaient
chassé l'air d'enjouement qui rayonnait autrefois sur son beau visage.
--Avez-vous donc, ma mie, quelque nouveau sujet de tristesse? demanda le
roi tout inquiet.
--Hélas! Sire! répondit «la dame de beauté,» peut-être suis-je à la
veille de m'éloigner de vous pour toujours.
--Eh! que dites-vous là?
--La vérité, Sire; «elle est pénible et dure, elle vous fâchera
peut-être à entendre.»
--Et qu'importe, ma mie; je veux savoir la cause de votre chagrin.
--Sachez donc, Sire, que j'ai fait, hier, tirer mon horoscope.
--Bon! je devine, on vous aura dit quelques menteries.
--On m'a dit, au contraire, des choses fort sérieuses, on m'a prédit
l'honneur d'être aimée du plus grand roi du monde.
Charles VII, rassuré, se prit à sourire:
--Que voyez-vous là, ma mie, de si effrayant? Cette prédiction ne
s'est-elle pas déjà accomplie, au moins en partie?
Agnès Sorel secoua tristement la tête, quelques larmes brillèrent dans
ses beaux yeux.
--Que vous a-t-on donc dit encore, ma mie? demanda vivement le roi.
--On ne m'a dit que cela, Sire; mais si l'oracle ne me trompe pas, je
vous supplie de me permettre de me retirer à la cour du roi d'Angleterre
afin de remplir ma destinée.
--Et pourquoi, s'il vous plaît, à la cour du roi d'Angleterre? dit-il
d'une voix étranglée par la colère.
--C'est certainement lui, continua Agnès, que regarde la prédiction;
puisque vous êtes à la veille de perdre votre royaume et que Henri va
bientôt le réunir au sien, il est assurément un plus grand monarque que
vous.
«Ces paroles, dit Brantôme, piquèrent si fort le coeur du roi qu'il se
mit à pleurer de rage,» et courut s'enfermer dans son appartement.
Effrayée, non de la colère, mais de la douleur de son amant, Agnès Sorel
essaya de le revoir; elle voulait le consoler sans doute ou pleurer avec
lui. Charles VII s'obstina à ne recevoir personne. Mais le lendemain le
château était plein de mouvement et de bruit, le roi faisait ses
préparatifs de départ. Agnès venait enfin de réussir.
Plus tard, se souvenant de cette anecdote charmante, François Ier
écrivit les vers suivants au-dessus d'un portrait de la dame de beauté:
Ici dessous, des belles gist l'élite,
Car de louanges sa beauté plus mérite,
La cause étant de France recouvrer,
Que tout cela qu'en cloistre peut ouvrer
Close nonain, ni en désert ermite.
Peu de jours après la venue si opportune de l'astrologue, une foule
immense de peuple se pressait tout le long de la rampe rapide qui, des
bords de la Vienne, conduit au royal château de Chinon. Depuis le matin
tous les habitants de la ville et des bourgs des environs étaient sur
pied, impatients de voir défiler le cortège de Charles VII, qui se
décidait enfin à aller chasser les Anglais. La cour du château était
trop étroite pour les gens d'armes, les pages, les écuyers, les chevaux;
la brise agitait les oriflammes, les armures étincelaient au soleil.
Enfin, sur le perron, entouré de ses familiers, apparut Charles VII; la
reine, quelques nobles dames et les demoiselles d'honneur,
l'accompagnaient. Aux mille cris de joie qui l'accueillirent, le roi
répondit par son cri de guerre «sus à l'Anglais.» Il prit alors congé de
la reine, puis, s'approchant d'Agnès, «toute rougissante de honte:»
--Belle amie, murmura-t-il, souvenez-vous que c'est à vos pieds que je
viendrai déposer ma couronne reconquise.
«Dès ce moment, dit un témoin oculaire, il parut à tous évident que,
véritablement, la demoiselle de Fromenteau était la mie du roi.»