II

Il faut que tous meurent trois fois avant de se reposer enfin.

_Prophétie de Gwench'lan_.

--Comment va-t-il me voir aujourd'hui?

Desreynes alla humblement frapper à la chambre, écouta, frappa de

nouveau, et se décida à entr'ouvrir la porte. En voyant la pièce vide,

il eut peur et se précipita à travers la maison; il trouva enfin celui

qu'il cherchait, vivant, penché vers un tas de cendres refroidies. Il

comprit et s'arrêta sur le seuil, sans rien oser dire.

Pierre, en l'apercevant, reçut au coeur un brusque coup: lui, l'amant!

Cette fois, c'était l'amant!

Il le contempla en silence pendant une minute entière, durant laquelle

Georges, immobile contre la porte, la main posée au bouton de la

serrure, anxieux, sans pouvoir avancer, sans vouloir reculer, sentant

qu'on le jugeait, attendit.

Il semblait si profondément accablé que Pierre en fut ému.

La pitié parla aux colères. L'affection n'était donc pas morte?

La jalousie et l'affection luttaient. L'homme ne détruit pas en un soir

ce qu'il a dressé en quinze années de patience et d'amour. Était-il donc

possible que ce fût celui-là! Non, un autre, son image, sa bête, sans le

consentement de son coeur! Le coeur n'était revenu que pour pleurer sur

le forfait, trop tard, mais pur encore, et s'offrait maintenant dans le

remords, pour l'expiation. Le même malheur les avait frappés tous les

deux et chacun en avait sa part; frères jadis dans l'espérance, ils

étaient aujourd'hui frères en désespoir. Dans sa forte bonté, Pierre

oubliait un peu son mal pour prendre en compassion le mal de son ami: il

conçut le sentiment d'avoir été injuste cette nuit, trop sévère pour une

victime qui souffrait comme lui, et se ressouvint que la misère aigrit

notre pensée et fait nos jugements iniques... Et puis, il l'aimait,

malgré tout!

Il se leva et vint à lui; Georges apprit qu'il était sauvé.

--Pauvres nous, dit Pierre, quelle vie sera la nôtre!

Ils s'embrassèrent: ce pardon raisonné transporta Georges d'une telle

ivresse, qu'il eût voulu en ce moment avoir cent mille vies pour les

donner d'un coup et reprendre sa faute. Pierre eut, dans le commencement

de cette étreinte, un bref ressaut de ses rancunes; mais quand il en

sortit, la paix était rassise en lui.

Ils restèrent ensemble. Georges, par sa présence, n'exerçait pas sur

Arsemar l'irritation qu'il eût pu craindre; il la calmait, au contraire,

et Pierre éprouvait devant lui moins de jalousie que sans lui; la vue de

l'ami faisait oublier l'amant: impression curieuse et complexe qui d'un

seul être en faisait deux, divisait une entité, dédoublait un passé, et

sans effort, sans intention même, parvenait à séparer le coupable du

compagnon, et à supprimer celui-là pour ne garder que celui-ci. Il

semblait à Pierre que ce n'était pas lui, mais un autre lui, portant ses

traits, son nom, son corps, qui serait lui, mais n'était pas lui.

Simplement, parce qu'il sentait bien que l'âme n'avait nullement

participé au crime de la chair, et ce qu'il aimait, c'était l'âme.

Ainsi, son mysticisme, opérant de pur instinct sur un problème où se

sont usées tant de métaphysiques, constatait comme une chose tangible la

dualité de notre essence matérielle et morale: privilège des natures

affinées, pour qui se dévoilent naïvement les mystères abstraits que la

foule ne peut envisager sans un vertige.

Le malheureux retomba bientôt dans son mutisme désolé.

Toutes les attentions que Georges déploya pour le distraire n'obtinrent

que la reconnaissance d'un pénible sourire, aussitôt effacé, et qui

disait: «Je comprends bien, je te remercie, mais je ne peux pas.»

--Ami, partirons-nous? Veux-tu toujours?

--Oui.

--Ce soir?

--Oui.

--Où irons-nous?

--N'importe.

--Pas à Paris, n'est-ce pas?

--Oh non, ne pas voir des gens!

--Aimerais-tu être au bord de la mer?

--Oui.

--En Bretagne?

--Où il te plaira... Je ne sais pas.

Il se trouva méchant de répondre si mal aux prévenances assidues de

celui qui se travaillait à lui plaire, et, pour montrer un peu d'intérêt

aux choses de sa propre vie, il demanda:

--Comment ferons-nous pour partir si vite?

--Ne t'occupe de rien; j'arrangerai les affaires.

Georges le laissa seul; son autre rôle commençait.

A l'office: «--Descendez dans le salon les malles de monsieur le comte.

Préparez les vôtres.» Il court à sa chambre et feuillette un indicateur:

«Départ 5 h. 40, soir; à Paris, le matin, correspondance, c'est bien...

Et l'écurie que j'oubliais...» Il revient à l'office: «--Faites sortir

les chevaux, qu'on en selle deux: devant la maison, vite; Jacques

m'accompagnera.» Il s'éloigne, puis retourne sur ses pas? «--Dressez vos

comptes, et que vos malles soient dehors avant quatre heures.»

--Croirait-on pas que c'est le patron, parce qu'il couche avec madame!

Une heure après, il arrive aux ateliers, suivi de Jacques et des chevaux

menés en bride: «--Monsieur Berthaud, je viens vous trouver de la part

de M. le comte; des intérêts pressants l'obligent à s'absenter pour un

temps qui sera long sans doute; il vous prie de vouloir bien prendre la

complète direction des affaires et s'en repose absolument sur vous. Il

m'a chargé, en outre, de vous demander un service: garder ses chevaux

ici, et les vendre. Si les fournisseurs présentaient quelque note, vous

auriez la complaisance d'acquitter, en prélevant la somme sur la vente

de l'écurie. Tout cela ne vous dérange pas trop? M. d'Arsemar vous

envoie ses remerciements et ses meilleures amitiés.» Il sort:

«--Jacques, allez à la ville et commandez une voiture pour quatre

heures: deux personnes et leurs bagages.» Il revient au Merizet: les

domestiques y bouclaient leurs ballots et volaient un peu. Il serre la

main de son ami, dont lui-même garnit les malles, car il connaît, comme

les siens, les goûts et les besoins de Pierre; il retourne chez lui,

revient au salon, monte et descend, paye les gages, rembourse des

avances que nul n'a jamais faites et que chacun réclame, ferme les

caves, rassemble les clefs, prescrit, surveille, et toute cette activité

le soulage de ses chagrins.

--Ils ne connaissent pas leur bonheur, ceux qui font un métier stupide;

en croyant travailler, ils s'affranchissent du seul travail qui soit

respectable et douloureux, ne rien faire et savoir...

A quatre heures, la voiture est là, les colis sont bientôt chargés.

* * * * *

Pierre assistait à ces derniers apprêts avec une effrayante

impassibilité; il n'avait qu'une chose dans l'esprit: «Un quart d'heure,

et je serai loin.» Il regardait leur maison à la dérobée, craignant

d'être surpris dans un regret.

Chez le vulgaire, la douleur crie; dans les âmes plus hautes, elle reste

pudibonde, virginale, comme si l'indifférence des gens devait la

profaner.

Il inspectait les choses avec avidité; il aurait voulu franchir le seuil

une fois encore, et traverser les chambres, seulement les traverser, une

fois encore; il n'osait pas, devant ce monde.

--Tout est fini.

Il l'avait éprouvée cette sensation qui nous penche sur le néant,

lorsque Jeanne avait parlé; il l'avait retrouvée quand Jeanne était

partie; il la subissait maintenant d'une façon aussi intense: à chaque

coup, ne pensant pas que rien pût l'attendre au delà, se croyant mort,

il avait dit: «Tout est fini.» Et tout recommençait toujours. L'hydre!

Soudain, il pénétra dans la maison, d'un pas tranquille, comme pour y

chercher quelque objet oublié. Georges le poursuivit.

--Où cours-tu? Ami, tu vas te faire de la peine.

Il voulut le retenir, mais Pierre lui échappa dans l'escalier, et monta.

Les corridors étaient pleins du froid crépuscule qui vague dans les

maisons désertes. Arrivé à la porte de Jeanne, Pierre trouva la serrure

clavée: il en eut un profond chagrin. Hélas! Sa propre chambre était

fermée pour lui: sa vie passée avait un mur, et s'il y voulait revenir,

c'est elle qui ne le voulait plus.

Il posa sur le chambranle ses bras entrecroisés et y cacha sa tête,

comme en prière.

Georges alors survint, et chercha la clef dans le trousseau; et tandis

qu'il cherchait, ils restaient face à face dans la pénombre, mornes tous

deux, pareils à des spectres, Georges, deux fois honni par lui-même et

par l'autre; car les rancunes revenaient!

Desreynes ouvrit enfin, et se retira.

Pierre entra.

La chambre était noire, avec ses volets clos et ses rideaux baissés,

comme au matin, quand il se réveillait et contemplait longtemps Jeanne

endormie à son côté; la même lueur se filtrait sous les draperies. Le

lit dressait dans l'ombre un mausolée de pierre grise. Il y vint et

s'agenouilla: devant l'autel ou devant la tombe? Au moment de se

relever, il baisa le pan du couvre-lit. Il aimait, il souffrait, et ne

pouvait plus maudire personne.

Il voulait emporter une chose de là, mais il ne voulut pas se le

permettre.

La caveau de sa vie! Avant de le quitter, il se retourna, et sur la

table brune aperçut la tache blanche que faisait la lettre de Jeanne; il

la devina et la saisit. Elle fleurait un parfum d'iris: il allait la

décacheter et se ravisa, afin de se conserver pour l'avenir une heure de

chagrin qui rappellerait le bonheur.

Il descendit les marches et se jeta dans la voiture, étranglant à sa

gorge les spasmes de sanglots qui lui secouaient la poitrine.

Amis · 第 71 / 99 题