EDGAR POË.

--Viens, dit Georges, donne-moi ton bras: il ne faut pas rester ici.

Pierre se laissa mener et rentra dans le parc.

Les jardins et la maison avaient l'air d'une salle trop grande et vide;

il semblait qu'on avait retiré de là quelque chose d'accoutumé, et que

tout était nu; les murs dégageaient du silence; les arbres, sous leurs

feuilles, s'allongeaient, comme dépouillés, avec une immobilité si morne

qu'on les eût dits gelés dans leur printemps; le ciel rose versait à

l'âme un froid d'hiver.

Georges ne savait où conduire son ami.

Pierre suivait, dos courbé, en s'appuyant; il serrait de ses doigts la

manche de Desreynes, dans la crainte indécise qu'on ne l'abandonnât de

nouveau; il trouvait si bon d'avoir là un vivant qui pût lui parler! Il

se tenait tout contre lui, et goûtait un bien-être de convalescent à ne

plus rester seul; il était si profondément épuisé d'émotions et de

souffrance, si faible, que l'effroi de la solitude excluait les autres

sentiments.

Il avait oublié le crime, et donnait une reconnaissance naïve à celui

qui voulait bien lui témoigner de la bonté, comme s'il n'eût aucun droit

à rien, depuis qu'il était misérable.

Il venait de retrouver une consolation, un appui moral, une sympathie

inespérée: non plus l'amitié, car elle doit, mais la charité. Cet homme

était pour lui un passant autrefois connu qui le recueillait maintenant

par pitié et lui prêtait un coin bienveillant de son coeur.

Certes, il ne formulait pas ces subtilités maladives; mais il les

subissait physiquement: sans doute parce qu'il avait cru Georges perdu

pour lui, et que sa tête fatiguée n'était plus capable de réformer les

impressions reçues.

Il se cramponnait avec un égoïsme de fou à cette compagnie de salut...

Cet état de rêve dura longtemps, et fut pour Arsemar un calmant répit à

ses tortures.

Enfin, son esprit devint plus lucide: il reconnut Georges, ainsi qu'on

reconnaît, en s'éveillant, une patrie jadis chère et bien longtemps

quittée.

Desreynes le sentit revenir à lui, et, prenant la main de son frère, il

le regarda d'un oeil si chargé de prière et d'amour, que l'autre y

retrouva d'un coup le drame entier de son désastre, et en même temps le

réconfort d'un impérissable attachement.

--Ami, ami, que je suis malheureux!

--Mon pauvre Pierre... Pardonne-moi...

--N'en parle pas, s'écria le désespéré en lui fermant la bouche avec sa

main... Ne rappelle pas...

--C'est moi...

--Je t'en supplie...

--Je t'aimais pourtant bien, et je t'aime encore plus.

Une vierge frissonne ainsi aux premiers mots d'amour: Pierre entendit

cette phrase avec une volupté d'âme que seuls connaissent les mystiques;

son agonie se réchauffait dans l'effusion d'une tendresse reconquise, et

son coeur fermé se rouvrait pour la douceur de vivre à deux. On ne le

délaissait donc pas, lui, le banni éternel, qui s'était vu dévoué aux

angoisses d'un exil sans fin, dans ce monde et dans l'autre, si l'autre

existe!

On se rendait à lui, on l'aimait!

Il éprouva une joie si pure, que pas un vent de rancune ou de jalousie

ne plissa pour cet instant la sérénité de son rêve. Lorsqu'on est trop

près de la mort et que l'on ne meurt pas, c'est la haine qui meurt.

L'heure qui s'écoula fut tristement délicieuse pour tous deux: ils se

revoyaient comme à la suite d'une absence longue d'années; on eût dit

que des événements nombreux les avaient séparés, qu'ils s'étaient

pleurés l'un et l'autre, et se rejoignaient après en avoir abdiqué

l'espérance.

Pierre, pendant cette heure, ne pensa presque plus à Jeanne, et pas une

fois aux trahisons.

Les douleurs de l'homme, si vivaces qu'elles puissent être, sont comme

des bêtes et veulent dormir; parfois, elles nous oublient plutôt que

nous ne les oublions, et s'assoupissent en nous pour le temps d'un

espoir qu'elles égorgeront au réveil; nul, en fût-il mort, n'a souffert

sans cesser de souffrir.

Pierre était docile comme un enfant; et Georges, qui se souvenait de son

crime et de son devoir, se faisait doux comme une mère.

Jusqu'à ce jour, devant la supériorité d'Arsemar, il s'était senti le

moins puissant et le plus jeune; bien souvent ses fantaisies s'étaient

soumises à la raison du grand aîné, sans que cette déférence coûtât rien

à son amour-propre. Mais les rôles se renversaient maintenant, et Pierre

anéanti avait besoin d'un guide. Il faudrait dorénavant réfléchir pour

les deux, être chef de famille, donner la sagesse du père et la caresse

de la mère...

Un domestique les aborda, et, feignant de se tromper, déclama: «Madame

est servie!»

Desreynes eût voulu écraser le valet: Pierre, brusquement, pâlit et

retomba dans la réalité: Jeanne revint en lui.

--Elle est bien loin déjà, songea-t-il.

Il la vit dans son wagon, blottie près d'un coin, avec les doigts

croisés sur sa ceinture, et les paupières entrouvertes: sa petite tête

s'inclinait coquettement. Comme elle était jolie, la mignonne reine!

Elle n'existerait désormais que pour les autres, et lui ne

l'approcherait plus, ne l'apercevrait plus... Hélas!

--Viens, dit Georges.

--Pourquoi faire? je n'ai pas faim.

--Sois raisonnable, viens.

Pierre céda; mais quand il entra dans la salle, il suffoqua, et, dès le

premier service, il se sauva de table en sanglotant dans ses mains

jointes.

Georges le suivit.

Le soir allait finir, un soir de guerre: des panaches rutilants se

balançaient, en marche calme, sur la crête des collines palpitantes; le

ciel frémissait comme un étendard brodé d'or; Vénus étincelait au cimier

d'un casque; et l'horizon, hérissé d'arbres, cheminait à contre sens des

nuages, comme une armée qui se déploie. Un monde de force et

d'espérances resplendissait dans ces clartés, et l'on imaginait des

fanfares de cuivre éclatant dans l'air rouge et sonnant pour de

poétiques croisades.

Mais voilà que, par degrés, le charme se muait: les nuages, déchirés,

dispersés sous un choc invisible, pendaient en lambeaux: un incendie,

là-bas, brûlait des villes inconnues; des bandes de pourpre et d'ocre

tailladaient le bas du ciel, et les collines refroidies devenaient,

d'instant en instant, plus violettes et plus sombres; Vénus avait monté,

l'étoile du rêve s'en allait; les belles armées étaient mortes et le

firmament alourdi se glaçait d'un grand bleu funèbre.

Pierre contemplait sa vie dans le couchant; son dernier jour de bonheur

et son premier jour de misère s'éteignaient avec ce crépuscule. Une

plaque jaune encore luttait sinistrement contre la nuit. Oh, la retenir,

cette lueur agonisante, suprême adieu des temps qui ne reviendront plus!

Georges alla chercher un manteau pour en couvrir son frère, et s'assit à

son côté.

--Que je suis malheureux! Tu ne m'abandonneras pas, dis?

--Non, répondit Georges en se rapprochant.

Pierre se pressa contre lui, dans une attitude d'enfant qui veut dormir.

Ils demeurèrent muets dans le temple de la nuit.

Desreynes dit enfin:

--Nous quitterons cette maison, n'est-ce pas?

Arsemar consentit d'un geste de tête.

--Et nous irons loin?

--Oui, bien loin!

--Demain, veux-tu?

--Je veux bien.

Ce fut tout, et chacun rentra dans sa tristesse.

Puis:

--Tu as froid?

--Non... Oui, j'ai froid.

--Nous allons rentrer, maintenant?

Georges se leva; Pierre suivit.

--Mais, moi, je ne peux pas... remonter, là-haut, dans... la chambre.

--Tu prendras mon lit.

--Et toi?

--Ne t'occupe pas, j'ai donné des ordres.

--Georges, mon Georges, je suis bien malheureux!... Qu'est ce que nous

avons donc fait de mal pour souffrir comme cela?

Quand ils furent dans la chambre de Desreynes:

--Est-ce que tu vas me quitter déjà?

--Non, je reste.

--Ça ne t'ennuie pas trop?

--Peux-tu croire? Ce qui me désole, Pierre, c'est de te voir ainsi,

c'est de songer que par moi, par mon crime...

--Tais-toi! Tu ne veux donc pas me laisser oublier... Être mort!

Georges s'assit en face de lui: il revit derrière les rideaux, comme au

jour de l'arrivée, la lune. Il se souvint de la veillée troublante...

Voilà donc où on l'avait mené! Deux mois avaient suffi; à son tour, il

ne pouvait croire. Il était pourtant bien accoutumé à son remords, mais

en se retrouvant dans un cadre où, pour la première fois, il avait senti

passer l'inadmissible soupçon du mal, il espéra qu'il achevait un

songe... Non! La victime était là, épave affalée!

--Misérable!

L'infantile douceur de son ami le plongeait plus avant dans l'horreur de

sa faute, et parce qu'on ne lui reprochait rien, il se maudissait, sans

chercher comme hier une lâche consolation dans sa colère contre la

femme. Pourrait-on supporter sa présence, demain?

L'avenir? Le drame commençait à peine, et chaque jour, chaque heure

allaient ballotter leurs deux âmes dans un tourbillon d'angoisses

fluctuantes, au hasard, sans repos, toujours...

--Veux-tu que je te laisse dormir? dit-il enfin.

Pierre accepta: car son mal venait de changer, et maintenant il

souhaitait d'être seul.

Dans cette chambre où logeait son hôte, parmi ces meubles, au milieu de

ces objets intimes, il éprouvait un malaise indéfini qui graduellement

se précisa: devant Georges seul, il avait pu hors-mettre le coupable

pour l'ami; mais dans ce cadre de boudoir, mille riens indiquaient un

homme: un homme, et ce n'était plus l'ami, mais l'autre!

Encore assis dans le fauteuil où on l'avait laissé, et la tête immobile,

il regardait tour à tour les choses éparses; celles qu'il fuyait le

renvoyaient à d'autres, et chaque détail évoquait dans l'âme une image

cruelle: là, elle était venue, là on l'avait désirée, là on avait rêvé

d'elle, avant, après; et ce lit, où peut-être... Sans cesse ce lit le

rappelait. Il tourna sa chaise pour ne plus voir, mais dès lors il n'eut

plus en lui d'autre vision.

Ces meubles semblaient avoir gardé une vie, celle de l'absent, et ne pas

vouloir s'en dégager: il s'anuitait chez eux, chez lui, lui, l'autre!

Lui et elle! Il était, dans cette chambre, l'intrus quasiment ridicule

qui oublie quand tout se souvient. Oubliait-il?--Elle et lui! Il les

voyait défiler et courir. Obsédé, il chassait les fantômes, et plus il

les chassait, plus sa fièvre croissante l'entraînait dans leur ronde.

Elle! Il les entendait derrière son dos, il les voyait.

Vraiment, il les connaissait trop et c'était un supplice! Il eût

souffert d'un passant moins que de celui-là, qu'il possédait comme

lui-même, dont les moindres gestes lui étaient familiers, dont la voix

habitait son oreille, dont le sourire martyrisait sa vue. Son esprit, en

dépit de tout, s'abstrayait sur des tableaux d'amour qui se

multipliaient autour de lui. Il assistait. Il perçut distinctement un

bruit de baisers... Ah! Plus d'ami!

La jalousie le dévorait.

Lui et elle: voilà tout!

Là, présents, derrière lui, présent.

Il retourna son siège vers le lit.

Il la connut alors, la rage haineuse de l'homme dépossédé, et ce fut

l'heure de la bête.

--Il me l'a prise!

Arrière les pardons, la soif de pitié, les abattements, les douceurs

veules! Un homme a volé un homme. La passion crie.

--Il savait bien que je l'aimais, que je l'adore, que je ne peux pas

vivre sans elle! Dire qu'il me l'a prise!

... Prise, enlevée pour ma vie, comme une fille, là, dans ma maison,

chez moi, sous mes yeux! Lâche! Il crispait ses doigts vers ses tempes.

--Misère! Dire qu'il me l'a prise! Et moi, je l'accueillais, je le

choyais! C'est lui qui a fait cela! Lui que pendant quinze années j'ai

chéri comme mon enfant! Il était mon fils! Il m'appelait sa conscience!

Ah, du propre! Sa conscience! Traître, assassin!... Car, c'est vrai,

c'est vrai, il me l'a prise!

... Comme cela, pour un caprice, pour jouer, pour l'avoir! Une de plus!

Il savait bien qu'il me tuait! Mais l'égoïsme de ce monsieur demandait

cette femme, et on me l'a volée! Combien lui en faut-il? Et ils ont

monté là!

De son bras tendu il montrait la couche: les couvertures descendaient à

longs plis calmes; la masse du lit se perdait sous une ombre blonde,

dans la placidité des choses où se garde le secret des événements

accomplis.

Il se leva, les poings fermés, pour se ruer sur ce mystère inerte,

maudit, mais il retomba en pressant ses pouces sur ses yeux.

--Moi, je n'avais qu'elle au monde, moi!

Alors il pensa à Jeanne, à elle seule, à l'absente de toujours, à celle

qui, comme Lénore, s'appellerait «Jamais plus».

Il s'abîma dans son regret, son vain désir, son amour veuf; puis,

remontant aux causes, il la contempla perverse et menteuse, et encore

les revit tous deux.

Cette fois, il voulut quitter le lieu sinistre: qu'avait-il eu besoin de

venir là? Existait-il sur la terre un coin qu'il dût fuir davantage? Cet

antre de leur crime et de sa misère, l'y avait-on amené par pure

sottise, ou pour le torturer?

Il empoigna le flambeau et sortit.

Il traversa les corridors muets, et monta l'escalier d'un pas lent;

l'écho de sa marche emplissait la maison endormie; son ombre, à côté de

lui, glissait sur le mur; la nuit avait ici la sonorité des ruines.

Devant la porte de «leur chambre», il s'arrêta, puis, il continua son

chemin. Il arriva dans la bibliothèque, dont les hautes vitrines

luisaient à la clarté de son bougeoir: seul, droit, dans la vaste salle

aux angles obscurs, il sentit sur ses épaules le froid du silence; il

redescendit. Il vint dans le salon, dont la richesse et le luxe féminin

l'offusquèrent; dans la salle à manger, où le drame du matin ressuscita

dans les demi-teintes brunes; à l'office, où l'on avait ri; dans la

serre, où Jeanne allait si souvent lire et causer: partout le spectre!

L'homme était exilé chez lui.

Alors il se réfugia dans son cabinet de travail.

Il ouvrit le secrétaire et en tira ses papiers intimes, les amulettes de

son rêve: qu'était-ce, sinon les souvenirs de Jeanne et des lettres de

Georges? Eux seuls avaient fait son bonheur, et la vie de son âme se

résumait en eux. D'un oeil sec, sans pitié ni pardon, il considéra ces

débris des vieux jours: notes de jeunesse, menus cadeaux du temps des

fiançailles, leurs billets, ses rubans, le cahier bleu, une fleur

d'oranger gardée de sa couronne, chers bibelots, tout le passé, tout le

néant! Il prit au hasard une feuille qu'il alluma à la flamme de la

bougie, et la jeta dans la cheminée; il prit une autre feuille, et puis

une autre feuille. Il s'assit et se pencha vers le foyer, empilant sur

ses jambes les chères reliques qu'il jetait l'une après l'autre dans la

flamme; il les regardait se consumer, plein d'un calme fiévreux, et le

feu rouge flambait, éclairant sa face.

Le suicide dura des heures.

Amis · 第 70 / 99 题