Desreynes se fit serment: «Dans une heure!»

Jeanne, là-haut, par une intuition de femme, apprenait cette pensée.

Elle n'y voulut pas croire d'abord, et en rejeta l'hypothèse avec

indignation. Mais ce couple d'amis-là ne vivait-il point en dehors des

lois et des règles communes? Qu'une telle confidence fût de la

forfaiture, elle l'affirmait: mais cette affirmation ne la rassurait

pas.

Elle se vit trahie par l'un, chassée par l'autre, insultée par tous

deux. Le danger inconnu l'avait terrorisée; le danger précis n'était

plus qu'une menace devant laquelle sa nature hautaine, peu à peu,

commençait à se relever pour la défense, comme un tigre qui se réveille

et regarde ses ongles. L'idée qu'on allait la bafouer publiquement, la

traîner dans sa honte, sans qu'elle pût rien dire, la fustigea et la mit

debout. Elle voyait les regards, elle entendait les mots, et, comme elle

eût été sans pitié pour les autres, elle ne pouvait imaginer les autres

que sans pitié pour elle.

Il s'agissait bien, maintenant, des douleurs d'un ami ou des désespoirs

d'un époux, sur lesquels sa faiblesse de femme s'était alarmée un

instant! C'est la lutte! Eh bien, aux armes! Elle aimait mieux cela, la

petite guerrière aux prunelles d'acier, et dans le premier cri de

bataille, l'égoïsme remonta sur son âme, avec l'épée au poing et la

colère aux yeux.

De sa fenêtre, elle vit, comme la veille, les deux hommes qui

cheminaient dans le jardin, à côté l'un de l'autre: Pierre marchait,

très calme; Georges avait une allure incertaine et pesante.

--Que de choses en si peu d'heures! Hier, j'ai cru qu'il était perdu

pour moi, et c'était le matin du jour où il devait abdiquer sous mes

pieds. Qui sait? Je me crois perdue à mon tour, et je pourrais bien

n'avoir jamais été plus forte... Mais non, il parlera, le lâche! Qu'il

parle donc, je répondrai!

Les frayeurs du matin avaient trop despotiquement dompté cet être

intolérant pour que la réaction ne fût pas indignée et la révolte

violente.

Elle répétait: «Lâche!» comme si sa prévision eût été un acte accompli.

--Lâche!... Bah! Les hommes le sont tellement, que celui-ci ne dira

rien.

Donc, qu'il confessât ou qu'il se tût, le même mot le flétrissait:

«Lâche!»

--Descendons: je serais curieuse d'entendre ce qu'ils se disent.

Mais devant cette résolution, l'inquiétude reparut, et Jeanne eut besoin

de convoquer tous les ordres de son vouloir pour exécuter une fantaisie

si hasardeuse; elle évita d'y réfléchir pour ne pas reculer, et marcha

droit. Pourtant, arrivée dans le parc, elle ne les vit plus, ces deux

hommes, et fut, sans en convenir, très soulagée de ce répit.

--Voilà Jeanne, s'écria Pierre.

Mais à ce moment un groupe s'avançait vers eux: un ouvrier, une femme,

trois enfants; Arsemar reconnut les Barraton.

--Venez, mon brave! Eh bien, vous voilà libre, je vous félicite.

Cette diversion empêcha Pierre de remarquer que Jeanne et Georges ne se

saluaient point: face à face, pâles tous les deux, les amants se

battaient de leurs prunelles fixes: Georges avec un mélange de colère,

d'effroi et de menace, Jeanne avec défi.

Encore, elle eut pitié de le voir si défait, surtout parce qu'elle se

sentait forte. Dans cet instant, s'il eût montré la plus simple

bienveillance, elle l'eût aimé: peu de temps, sans doute.

--Sûr, monsieur le comte, que j'ai passé un temps bien dur à cette

justice, et c'est cruel tout de même de vous enfermer dans des prisons

avant de savoir qui a fauté...

--Si ça durait moins longtemps, reprit la femme, mais voilà quasiment

trois mois que mon homme est là dedans, ma bonne dame. Et sans votre

mari, qui a eu bien de la bonté pour nous, je ne sais pas où nous

serions, moi et mes pauvres enfants.

--Sans compter que j'y moisirais encore si vous ne vous étiez pas donné

tout le mal qu'on m'a dit... Mais vous n'aurez pas affaire à un ingrat,

allez! Et si jamais vous avez besoin d'un homme...

--Oui que vous avez là un bon époux, ma bonne dame, et qui vous aime

bien, et si tout le monde était comme vous autres, il n'y aurait pas

tant de mauvaises gens sur la terre...

Jeanne, de bonne foi, acceptait pour sa part la moitié des éloges;

l'adultère rompt-il un ménage? Une coquette peut tromper un mari: quand

il est à la gloire, elle est à ses côtés. Pourquoi non? Un mari, c'est

pour le monde; un amant, c'est pour soi-même.

Afin de s'associer plus pleinement à l'oeuvre de sa maison, la comtesse

tira de sa poche une jolie bourse de velours dont elle partagea le

contenu entre les trois enfants. Elle se retourna vers l'ennemi, et son

regard disait:

--Voyez que je suis charitable et qu'on m'aime!

Mais, dans les yeux qu'elle cherchait, elle se vit condamnée.

--«Il va tout dire!»

D'Arsemar invita la famille à déjeuner chez lui, et voulut garder à sa

table la fille aînée des Barraton.

La petite était jolie et riante; le comte la prit par la main; comme la

cloche de l'office venait de sonner, il dit à Georges en souriant:

--Suis-je gentil de te faire déjeuner avec une si belle enfant? Tu sais,

contre le chagrin,

Plus oblige et peut davantage

Un beau visage

Qu'un homme armé...

Offre le bras à Merizette, et allons!

Jeanne vint audacieusement vers Desreynes, et lui prit le coude avec un

rire qui proposait la paix: il se dégagea d'un geste menaçant, et, dans

la secousse, son poing faillit la heurter.

Amis · 第 57 / 99 题