La femme de Barraton, arrêtée derrière eux, les contemplait
curieusement.
--T'assiéras-tu à cette table? disait le remords.
Georges regardait avec stupeur Pierre qui s'en allait, si tranquille,
entre le père et la fillette. Soudain il se précipita et, tout haut: «Il
faut que je te parle»!
--Tout de suite, ami? Je suis à toi.
Jeanne chancelait, mais dans son coeur; toute sa force assemblée lui
faisait un visage serein.
--Vous n'êtes pas raisonnables; mon déjeuner ne sera plus mangeable.
Vous n'en finissez plus lorsque vous commencez. Vous causerez au
dessert.
--Comme il vous plaira; mais si Georges...
--Georges peut attendre et les oeufs ne peuvent pas.
--Ami, peux-tu attendre?
Celui-là aussi eut peur quand il se vit trop près de l'action: il
consentit d'un mouvement de tête, et Jeanne, délivrée, respira. Elle
glissa sa main sous le bras de son mari, et, en courant, elle emporta sa
proie.
--C'est un lâche! Il n'osera pas.
Desreynes s'assit à sa place, comme, au banc de justice, un parricide
lapidé par les huées de la foule.
Pierre rompit le pain, et, souriant à son ami pour le faire sourire, lui
tendit un morceau en disant:
--Mange, ceci est mon pain.
Jeanne se rassurait de minute en minute; elle examinait son amant à la
dérobée: elle était travaillée du désir d'éprouver sa faiblesse, et
ruminait des mots taquins, qu'elle avait la prudence de garder en
réserve.
Même, elle essaya quelques avances, mais ses efforts n'aboutirent qu'à
des échecs: elle resta patiente.
--Vous nous avez fait passer hier une bien mauvaise soirée, monsieur
Georges...
Il ne répondit pas.
--Laisse-le, mie, il a du chagrin.
--Oh, pardon, fit-elle avec une grâce désolée.
Puis, s'adressant à Pierre, elle risqua doucement, oh! si doucement, une
phrase empoisonnée: «Un chagrin... d'amour?»
--Laisse-le, je ne sais pas.
--Tu sauras, répondit Georges d'une voix profonde.
--Toujours trop tôt, répliqua Jeanne, insolemment.